Sauvalle. — A moins qu'on ne le dise
3Ï. Fréchette. — Ah ! à moins qu'on ne le dise 1 ... Eh bien, Monsieur, voici le poème pu-blié à Chicago en 1869, à l'imprimerie de VAmé--
riqut, 162 Madisou street ; lisez les dernières lignes de la préface, s'il vous plaît.
(Eu même temps, le poète me passe une plaquette très finement imprimée, et en etiet, à la fin d'une préface portant la date de décembre 1869, je lis ces lignes :
" Nous ajouterons même — ce dont toul le monde s'apercevra facilement, du reste — que l'idée de la Voix d'un exilé n'est pa> absolument originale : c'est autant une imitation des Châtiments de Victor Hugo qu'autre chose.")
M. Sauvalle. — Ho ! ho !... la canaille !... Et pensez-vous que votre accusateur connaissait ce détail ?
BI. Fréchette. — Certainement ! il sait toute la Voix d'un e.A;/^ par cœur ; — vous avez pu voir, qu'il l'avait assez pillée, du reste. Certainement qu'il connaissait ce détail, puisqu'un jour il ma même blâmé d'avoir mis cela dans ma préface. " Quand vous auriez traité un sujet traité par un autre poète, disait-il, cela ne constitue pas une imitation." J'étais payé, d'ailleurs, pour ne pas ignorer la façon de penser du jeune homme sur les questions de ce genre. Pas de préjugés !
M. Sauvalle. — Savez-vous que c'est violent ce que vous racontez là !
M. Frérhette. — A qui le dites- vous ? Mais cela ne surprendra personne, allez ! pas même l'abbé Baillargé — qui, par parenthèse, ne me semble pas loin d'être trempé dans le même baquet.
M. Sauvalle. — Chapman — pardon, votre emprunteur — vous accuse aussi d'avoir, dans une certaine pièce de théâtre, copié des fragments de dialogues dans un roman d'Elie Ber- -thet intitulé: La Bastide Rou set.
M. Fréchelte. — J'ai été beaucoup plus loin ; i'ai dramatisé tout le volume. Cette accusation, j'en ai lait justice dans le temps, et je ne tfache pas que j'aie été plus considéré comme un voleur depuis cette époque. Remettre au jour cette risible affaire n'est qu'une perfidie, toute jugée d'avance, qui témoigne surtout de l'impuissance où l'on est de trouver quelque chose de sérieux à me reprocher ; et si je prends la peine d'entrer dans de nouvelles explications là-dessus, c'est tout simplement pour l'acquit de ma réputation auprès de nos compatriotes de France établis récemment dans le pays, et qui m'honorent de leur estime.
Voici la cho&e en deux mots. En 1880, j'avais à l'étude un drame historique intitulé Papineau, et, mon associé Jehin-Prume et moi, nous nous demandions si la machine pourrait tenir l'affiche durant les six jours pour lesquels la salle était louée. C'était deux semaines seu'ement avant la première. Nous assemblâmes nos acteurs-amateurs, et il fut convenu que je dramatiserais la Bastide Ronge d'Elie Berthet, qu'on l'imprimerait et qu'on. répéterait au fur et à mesure que je pourrais livrer un acte. Aucun mystère en tout cela : M. Prume, M. McGrown, M. Chs Labelle, M. Brazeau, M. Louis Labelle, M. Dufour sont encore pleins de vie et peur\"ent endosser ma déclaration. Restait à décider si nous mettrions le nom d'Elie Berthet sur la brochure et sur l'affiche. On fut unanime dans la négative, attendu que le succès d'une pièce faite et montée dans ces conditions était loin d'être assuré, et que c'eût été une injustice de faire courir aucun risque à fauteur sans sa permission. Nous mimes simplement sur la brochure et sur l'affiche, comme cela se pratique très souvent en France,
quand il n'y a qu'un des auteurs de nommé : Ije Retour de l Exilé par Louis Fréchette (en collaboration ), avec l'entente que, si la pièce avait du succès, je déclarerais le nom du collaborateur. Ce que je fis, le soir de la deuxième ou troisième représentation, ainsi que les journaux du temps le constatent.
Maintenant, qu'est-ce que plagier ? C'est faire comme celui dont nous parlions tout à l'heure, voler les écrits des autres, en pleine connaissance de cause, et les donner comme de son propre crû. Or, en déclarant tout d'abord, sur l'affiche et sur la brochure, que je n'étais pas le seul auteur de la pièce, cela impliquait qu'il y en avait un autre que moi, n'est-ce pas ^ Ne pas comprendre cela, c'est se montrer incapable de saisir une vérité de La Palisse. Si j'avais voulu faire croire que la pièce était tout entière de moi, je n'aurais pas déclaré l'avoir écrite en collaboration. M'aurait-il fallu par hasard indiquer en marge ce qui était de moi et ce qui ne Tétait pas ?
D'un autre côté, s'il sagit d'intérêts pécuniaires à débattre entre Elie Berthet et moi — ce qui a été fait, du reste — c'est une afl'aire qui me regarde, et le public n'a absolument rien à y voir.
En tout cas, quand, depuis une cinquantaine d'années au moins, tous les journaux du pays publient en feuilleton des centaines et des centaines de romans français — ceux d'Elie Berthet' même — sans jamais payer un seul sou de droits d'auteur, ce serait s'éprendre d'un étrange scrupule tout à coup, que de me faire un crime, à moi, d'avoir mis à la scène une bluette comme la Bastide rouge.
Tous ces détails. Monsieur, peuvent être confirmés par des milliers de personnes, et en parti-
cnlier par les messieurs — tous bien connus — que je viens de vous nommer. Et voilà l'histoire de mon grand plagiat !
M. Sauvai le. — Ma foi, Monsieur, elle m'intéresse à ce point que je ne puis m'empêcher de vous demander celle des petits.
M. Fréchette. — Ah ! quant aux petits, par exemple, c'est une tout autre affaire. S'il sagit d'avoir plagié des prépositions et des adverbes, pour, avec, depuis, alors, pourtant, et des substantifs, le soleil, les coteaux, avec les oiseaux, les nids, la brise, les branches, les feuilles, Vécorce, les racines, quand je parle d'un arbre, je l'admets, mes rapines sont presque aussi nombreuses, que celles de Victor Hugo et de Lamartine ; car j'ai usé et abusé comme eux de tous ces accessoires. Il en est de même des rimes ; je n'en ai presque pas inventé ; à peine si je me souviens d'avoir, dans le but sournois qu'on m'a reproché de rimer avec intrépide, composé le néologisme tépide, du latin tepidus, tepicla, tepidum, (ceci est pour l'abbé Baillargé, car l'autre n'a jamais su décliner rosa, la rose). Pour ce qui est des plagiats de cette espèce, je m'avoue coupable ; je n'ai, du reste, fait que cela toute ma vie : plagier le dictionnaire.
Autre chose est des phrases qui se ressemblent. Ici, il y a ce qui s'appelle la rencontre, la réminiscence involontaire, et le démarcage.
La rencontre constitue une simple curiosité, en littérature ; la réminiscense involontaire trop répétée constitue un manque d'originalité ; le démarcage, lui, est un vol calculé, et constitue le plagiat, c'est-à-dire le brigandage littéraire, une des choses les plus honteuses qui soient.
Or, voyons ce qu'on me reproche. Un vers qu'on dit emprunté à Leoonte de Lisle, un vers
que j'ai écrit en 1862, quand le peintre Falardeau a visité Québec pour la première fois après son départ pour l'Europe. A cette époque, Leconte de Lisle avait publié des vers, si l'on veut, mais, il était encore relativement inconnu même en France. Ce n'est qu'en 1875 ou 1876, qu'on a entendu prononcer son nom pour la première fois . au Canada.
On me reproche aussi quatre mots que j'aurais volés à Mme de Girardin. Or, quand ces quatre mots de moi furent publiés dans le Journal de Québec, j'étais encore au collège, et ceux qui ont fait leurs études dans notre pays savent si les collégiens ont l'habitude de se plonger dans les œuvres de Mme de Grirardin pour y chercher matière à plagiat.
Il y a aussi un hémistiche de Jose-Maria de Heredia que j'ai volé. Or mon hémistiche, à moi, ee trouve dans ma pièce VEspui^nt, imprimée dans les bulletins de la Société Royale, il y a neuf ans ; et les Trophées de Jose-Maria de Heredia, le volume dans lequel on a déniché le vers désigné, a été publié seulement l'année dernière ... Voilà l'honêteté de MM. Baillargé Ptre et Cie !
Inutile de multiplier les exemples et les explications, n'est-ce pas ? Ces ressemblances, ces coïncidences fortuites s'appellent des rencontres. On peut en découvrir à satiété chez les plus grands écrivains. Nier que ces rencontres soient possibles, c'est nier que deux hommes puissent avoir la même pensée ; c'est partant se montrer aussi inepte qu'ignare, car pour les éviter, il faudrait, avant d'écrire une ligne, feuilleter tout ce qui a déjà été écrit dans le monde, afin de ne dire que ce qui n'a pas encore été dit par un au-tre. Vous connaissez les vers de Musset :
Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous ; Il faut être ignorant comme un maître d'école, Pour se tîatter de dire une simple parole Que personne ici-bas n'ait pu dire avant nous.
En dehors de ces rencontres, il y a les réminis-cences involontaires — qui peuvent être reprochées comme un défaut, mais qui ne sauraient être criminelles, puisqu'elles sont involontaires. Quel est le poète au monde qui puisse se vanter d'avoir échappé à ces réminiscemces ? En tout cas, ce rara avis, ce n'est pas chez nos humbles lettrés, qui n'écrivent que par hasard, qu'on doive le chercher. Que dis-je, nous sommes même condamnés ici à une banalité relative, tant sont clair-semés, chez nous, les lecteurs qui voient, dans l'originalité d'un écrivain, autre chose que de l'inexpérience et des fautes. Notre public — il y a heureusement des exceptions — est tellement instruit en littérature, que l'abbé Baillargé m'a même reproché des licences poétiques autorisées yar l'exemple de tous les maîtres.
Non, ici, les écrivains qui pourraient déployer plus d'envergure sont forcés de suivre modestement les sentiers battus, sous peine de se voir étouffés bientôt sous les éteignoirs qu'ont à leur disposition tous les adorateurs de la tradition et des lieux communs.
Cela étant donné, passons à ce qui me regarde personnellement. Depuis 185V, j'ai dû écrire au, moins 25,000 vers. Or, la baillargerie en quête de vengeance, dévotement associée à la cuistrerie avinée et ramollie, a sué douze mois sur mes œuvres, pour y trouver... quoi ?... Trois réminiscences bien constatées, une couple de ressemblances lointaines, et des mots ... ah ! des mots, par exemple, on en a découvert des masses.
Comme si les mots n' appartenaient pas à qui veut s'en servir !
Et même pour arriver là, que n'a-t-ou pas fait ? On a mis ma signature à des vers que je n'ai jamais écrits — des vers composés probablement pour la circonstance (les compères sont assez hardis et les vers assez bêtes pour cela) ; on m'a attribué des vers de Victor Hugo, et l'on a attribué à Victor Hugo des vers de moi ; on a signalé certaines expressions, certaines alliances
-de mots relevées par-ci par-là dans des poètes à peu près inconnus ; et cela sans indication de sources, sans dates même. Allez donc contrôler cela !
E^àdemmeut, les deux saints hommes n'ont compté que sur l'effet à produire auprès des lecteurs illettrés qu'on a essayé d'impressionner
• avec de grands mots, et des phrases comme : *' C'est à n'en pas croire ses yeux !"
Tas de farceurs ! Et c'est un prêtre qui préside à ce scandaleux déchaînement 6.9 haine, à
■ ce débordement de saletés... Comme c'est édifiant ! n est vrai que, même comme prêtre, l'abbé Baillargé — ses confrères le proclament avec enthousiasme — n'est pas ordinaire.
(Ici un autre sourire, cruel cette fois ! ) M. Fréchetle. — Je le répète, en fait de réelles réminiscences, on en a constaté trois dans toutes
mes œuvres : un vers de Victor Hugo, un vers de Prosper Blanchemain et un vers de Crémazie. Ce sont de véritables réminiscences, je n'en doute pas, car ces trois vers, imités ou intégralement reproduits, je devais les avoir lus. Mais, franchement, là, pour m'exempter la peine de faire trois vers de plus dans mon existence, j'au-
-Tais volontairement, sciemment, dans le but de
tromper le lecteur, et pour me parer des plumes du paon, volé ces trois vers, qui sont très ordinaires après tout ! Il faut avoir du toupet et surtout l'âme faite exprès, pour s'imaginer faire gober cela au public.
Et encore, en ce qui regarde le vers de Blanchemain, je suis forcé de m'en rapporter à la parole de ces messieurs, sur laquelle pourtant, ayant pu mesurer déjà la hauteur de leur véracité, je ne voudrais certainement pas risquer cinq sous...
Quant au plagiat proprement dit, au démarcage, au vol manifeste, Monsieur, vous avez déjà démontré à vos lecteurs où se trouve le pirate, l'impuissant, le geai, ou plutôt le coucou de la poésie, comme vous l'avez si pittoresquement surnommé.
Il y a dans toute cette affaire des choses d'un risible achevé. J'ai raconté, comme fait historique, dans un article de journal, la mort du marquis de Belloy, à Chicago, telle que je la tiens de témoins occulaires. Or Eugène Sue raconte la fin tragique d'un autre marquis dans des circonstances analogues. Donc j'ai plagié Eugène Sue.
Le pauvre imbécile ne réfléchit pas que, s'il y a plagiat, ce n'est pas chez moi, mais chez le marquis de Belloy, qui aura voulu se suicider comme le marquis d'Eugène Sue. La haine et l'envie aveuglent donc bien profondément !
Non, je ne suis pas un grand écrivain, j'en suis loin. Monsieur, de même que je suis loin d'être hors pair dans mon pays, comme vous avez eu le bienveillant tort de le dire en commençant votre étude sur le susdit coucou. Personne, du reste, ne saurait être grand écrivain ici, où l'on n'écrit qu'en amateur, et où l'on n'a à son service
qu'une langue pauvre, incolore, déformée, corrompue, hybride, mal apprise, et surtout mal enseignée.
Personne ne sait mieux que moi ce qu'il y a de défectueux dans mes ouvrages ; mais je suis un honnête homme, et ceux qui m'accusent de m'être sciemment approprié le travail d'autrui — prêtre dans la chaire ou pochard le coude sur le zinc, professeur de collège en rupture d'orthographe ou gibier de cour de recorder — en ont menti !
On vante beaucoup Crémazie, maintenant qu'il est mort. Quand il vivait, il avait ses Ûhapmans et ses Baillargés, lui aussi, qui bavaient sur lui, le mordaient au talon et l'accusaient d'avoir plagié sa Promenade, de trois morts dans Thoéphile Grautier. Je me souviens avoir lu bien des niaiseries de l'abbé Provencher sur le sujet. Ce serait intéressant à reproduire.
Mais je m'arrête... vous m'en avez fait dire beaucoup plus long que je ne voulais. "
Et là-dessus le poète m'a congédié avec un franc éclat de rire qui m'a prouvé que les lauréats manques et les abbés déconfits pourront publier encore bien des volumes avant de désarçonner son imperturbable et philosophique gaieté.
Moi aussi, je terminerai par un éclat de rire, en reproduisant les deux fables, désopilantes que M. Gonzalve Desaulniers a dédiées l'année dernière au susdit Chapman.
On ne saurait toucher plus juste.