‹ Le lauréat [microforme]Chapitre 15 sur 66 · Les Z'euilles d'Automne, 12ème vers de la poésie X · texte numérisé non relu

Les Z'euilles d'Automne, 12ème vers de la poésie X

«. Les Prix intérieures, 22ème strophe de À l'Arc de Triomphe.

Le grand critique français, Jules Lemaître, parlant de Théodore de Banville, dit dans ses Contemporains : M. Théodore de Banville est un poète lyrique hypnotisé par la rime, le dernier venu, le plus amusé et dans ses bons jours le plus amusant des romantiques, un clown en poésie

qui a eu dans sa vie plusieurs idées, dont la plus persistante a été de n’exprimer aucune idée dans ses vers.

Vraiment, on croirait—si parva licel componere magnis—que les lignes qui précèdent, malgré une petite réserve qu’on y pourrait faire, ont été Cerites pour définir le procédé littéraire de M. Fréchette.

En effet, le lauréat, quand il ne jugé pas à propos de s'emparer du bagage des autres, accomplit à tont coup ce tour funambulesque qui semble étonner si fort Jules Lemaître : faire des vers sans rien mettre dedans.

C’est surtout dans ses premières poésies qu’on

peut le mieux constater l’étrange défaut observé chez de Banville, qui, lui, par exemple, paraît n’avoir voulu ‘ tirer de la rime et du rythme que des effets comiques et réjouissants.”?

Aussi, quand M. Fréchette publia Mes Loisirs, plusieurs journaux ne se firent pas faute de lui reprocher de n’y avoir exprimé guère d'idées, de n'avoir pas d'invention, de ne chercher que des ‘ effets harmoniques et des sonorités particulières,” qu'à éblouir par la richesse de la rime, enfin de sonner creux.

A la fois humilié et vexé de ce reproche, M.

Fréchette voulut se reprendre, prouver qu’il avait bien le mens divinior, qu’il pouvait. ...voler très haut, cet, pour arriver à cela, il publia, après son départ de Québec pour Chicago, la Voir d'un Exilé, dans laquelle il mit une bonne moitié des Châtiments de Victor Hugo.

Les Châtiments, il va sans dire, lui valurent beaucoup d’éloges de la part d’une certaine école.

Malheureusement ces éloges tombèrent si dru et si lourdement sur le poète destiné à devenir un des hommes du jour, qu’il en perdit la tête, et finit par croire que c’était....arrivé, tout comme ce farceur qui avait couru voir si la baleine qu’il avait inventée n’était pas, par hasard, réellement échouée sur le rivage. Î:

1 M. Louis Taché venait de publier la biographie de M. Fréchette dans les Æommes du Four.

Enhardi par le succès des Châtiments, ou plutôt par le succès que lui avait valu son audace, M. Fréchette, revenu au pays, après cinq ou six années d'exil, fit paraître, à des intervalles assez rapprochés, Pêle-Mêle, les Fleurs boréales ct les Oiseaux de Neige,-.qui sont lu deuxième édition de Pêle-Mêle, — la Légende d’un Peuple, et les Feuilles volantes— qui auraient dû s'appeler les Feuilles volées—où il glissa tout ce qu’il put enlever avantageusement au sempiternel Victor Hugo, à Lamartine, Musset, Gautier, François Coppée, Crémazie, etc.

Et notre petit monde littéraire saluait, avec un plaisir ct un orgueil toujours croissant, l’apparition de chaque nouveau volume, et plus d’un écrivain canadien s’imaginait voir en M. Fréchette l’un des plus grands poètes du siècle.

Couronné par l’Académie française pour ses Fleurs boréales et ses Oiseaux de Neige, grâce à des circonstances que je ferai connaître en temps opportun, le lauréat se crut tout permis ; et, au lendemain de son couronnement, profitant de l’enthousiasme aveuglant que ses lauriers venaient de créer dans la métropole canadienne, il y fit jouer un drame en prose escroqué tout rond à Elic Berthet.

Par bonheur pour le public, que le lauréat avait si lâchement trompé, le livre où il avait puisé l’ExrLf se trouvait entre les mains d’un gourmet littéraire

qui le passa aux journaux, et....vlan ! finite lu comedia.

Cette mésaventure aussi imprévue que foudroyante donna l’éveil à quelques rares dilettanti, qui commencerent dès lors à soupçonner que M. Fréchette ne devait pas être plus scrupuleux en poésie qu’en prose.

Mais, personne ne se donnant la peine de comparer ses vers avec ceux des grands maîtres français, M. Fréchette, grâce au toupet pyramidal qui le aractérise, grâce, surtout, à l’indulgence d’un publie qui voit partout de lu politique et croyait le lauréat victime des machinations d’une certaine coterie, réussit à se relever du coup dont l'avaient terrassé les revélations du gourmet littéraire, et se remit à figurer, comme poète officiel, dans toutes les occasions solennelles qui réclamaient absolument le langage des dicux.

Tout le monde se rappelle une de ces occasions où, après s'être attelé en flèche à la voiture de Sarah Bernardt, il lui déclama une pièce de vers qui faillit le faire interdire par ses proches et dont Fédora doit encore rigoler.

Malgré l’insuccès des stances à la charmante dona Sol, M. Fréchette continua de se panader, avec toute la ridicule effronterie du geai du bon La Fontaine, pillant, à droite et À gauche, tout ce qui

AUDACES FORTUNA JUVAT 37 lui tombait sous la main, sans paraître se soucier le moins du monde qne l’histoire de la Bastide rouge et du gourmet littéraire pût jamais se répéter.

Le poète national était tellement sûr d'exercer indéfiniment son métier de plagiaire sans être inquiété, qu’il en était rendu à filouter jusqu’à ses confrères du pays, son outrecuidance était devenue si provocante, que ses intimes pouvaient à peine le tolérer.

Il allait peut-être continuer—et Dieu seul sait jusqu'à quel temps—d’écraser ses amis de son farouche pédantisme, de recucillir par brassées les palmes et les couronnes, quand tout à coup survint sa discussion avec l'abbé Baillairgé.

Celui-ci, voulant démontrer que M. Fréchette n'avait pas qualité pour traiter une question aussi importante que celle de l’enseignement, et se servant, d’ailleurs, des mêmes armes que le lauréat, qui s’amusait à dénicher des fautes de français dans les annonces du Bon Combat, fit voir clairement que l’auteur des Fleurs boréales n’était qu’un audacieux hableur et qu’u» ridicule poétereau.

Pour amortir les coups “ont l’enveloppait le Bon Combat, pour atténuer les effets que produisait partout cette publication, M. Fréchette crut réussir en m'accusant, en accusant, dis-je, un homme dv

métier—un jaloux, n'est-ce pas, aux yeux des

badauds d'aider M. l'abbé dans son travail de LA .,e

démolition.

On sait le reste.

Tenté, et succombant à la tentation de riposter aux attaques d’une fable que M. Fréchette regrettera toute sa vie, parer qu’elle m’a fourni l’occasion dé montrer que je :& connaissais à fond, je lui ai porté des coups qui ont, comme dit la Minerve, fait du bruit dans la Parnasse. Une couple d'articles m'ont suffi pour prouver qu’il n’était qu’un grossier plagiaire, qu’un rimeur propre tout au plus à fabriquer des quatrains galants pour les confiseurs.

Et comme, une fois qu’un imposteur est démasqué, le publie, par une curiosité bien naturelle, aime à savoir comment il s’y prenait pour opérer, je vais continuer à mettre en saillie les différents genres de plagiats à l’aide desquels M. Fréchette avait réussi à se dresser un piédestal, du haut duquel il s’amusait à cracher sur la tête des passants.

Les preuves que j'ai apportées contre l’auteur des Fleurs boréales, en citant des vers pris tout entiers dans les œuvres des écrivains français et canadiens, sont, sans doute, très fortes, tout le monde l’admet.

Cependant, je suis persuadé que celles que je vais donner aujourd’hui sont encore plus concluantes.

Elles sont plus concluantes, parce qu’elles démas-

AUDACES FORTUNA JUVAT 09 quent chez M. Fréchette tout un système savant de pillage, démontrent qu’il s’est servi de son métier de versificateur—un métier qu’il exerce depuis trente ans—pour essayer de faire disparaître les traits révélateurs des sources où il puisait ses inspirations.

Pour arriver presque au résultat qu’il rêvait, il a employé, je pourrais dire, tous les procédés.

Tantôt il subtilisait à Victor Hugo & Cie l’hémistiche droit d’un vers qu’il avait sous les yeux, pour en faire l’hémistiche gauche de celui qu'il était en train de tourner, et inversement.

Tantôt il prenait des alexandrins d’un auteur quelconque, et en construisait des octosyllabes, ou bien encore il faisait des vers à rimes plates avec des strophes.

Très souvent il ne faisait que changer un mot ou deux dans le vers qu’il chipait.

Quoi qu'il en soit, malgré tout le mal qu’il s’est donné pour cacher son jeu, il n’a pu tromper tout le monde, comme vont en faire foi les citations qui suivront.

Mettons d’abord le doigt sur les hémistiches chipés :

VICTCR HUGO Comme un grand eachalot à carcasse de fer, 1 FRECHETTE

Dormait tout essoufilé comme un grand cachalot.

Page 1