INTRODUCTION
puisqu'elle ne fait que verser ses premiers rayons aux bords du Saint-Laurent.
Elle ne vient que de poindre à l’horizon de notre pays, et déjà son aurore annonce un astre éclatant.
Et que sera-ce done quand l'instruction aura pénétré dans toutes les couches de la société et y aura pris son entier développement ?
Que sera-ce quand tout le monde pourra comprendre les beautés de cette langue ?
Il y a cinquante ans à peine qu’a été publiée à Montréal la première revue littéraire, et depuis cet événement que de progrès ont été accomplis !
Les lettres canadiennes ne datent, à proprement parler, que d’hier, et déjà celles nous ont donné un grand poète : Crémazie !
Crémazie était un grand poète, et, malgré lindigence de ses rimes, malgré quelques lieux communs et quelques inexpériences qui déparent ses vers, il n’y a pas d’exagération à dire qu'il est né aussi bien doué que Lamartine, Musset et Gautier.
Ce qui a manqué à ce Canadien de génie pour atteindre les plus hauts sommets où s'élèvent les rois de la pensée, c’est le milieu ambiant, c’est l’émulation, c’est l’encouragement.
Chacun sait la grande faute qu'a commise Crémazie, et cependant, à cause de l’honneur que ses travaux littéraires ont fait rejaillir sur sa patrie, chacun aussi oublie l’homme que des circonstances malheureuses ont fait choir, pour ne songer qu’au
xil INTRODUCTION
poète qui a chanté, avec tant d'harmonie, tant d’enthousiasme et tant de patriotisme,
Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux,
qui, en faisant revivre les choses du passé, en versant sur les tombeaux l’aromate de ses vers, a poussé si loin le culte du souvenir,
Crémazie s’est éteint sans revoir son pays, après avoir, pendant seize ans, souffert tout ce qu’un homme peut, sans perdre la raison, cndurer d’'humiliations et de regrets. |
Pendant seize ansil a vécu dans un état voisin de la misère, et, comme si Dieu eût voulu, pour le. régénérer, lui faire épuiser la coupe de l’expiation, il a assisté, quelque temps avant sa mort, au bombardement sacrilège de Paris ; il a vu de ses yeux la France, la France qu’il adorait, se tordre toute saignante sous le genou de la Prusse.
Depuis longtemps déjà Crémazie dort son dernier sommeil dans un coin isolé du cimetière du Havre, bercé par la grande voix de l'Océan qui lui “chante toujours son hymne de souffrance ” et qui devait à jamais le séparer du sol béni où il avait laissé en partant toutes ses espérances, toutes ses affections, tout son cœur,
Une croix de bois indique seule l’endroit où reposent les cendres du plus grand poète canadien. Cette humble croix bientôt peut-être tombera en
poussière, et ceux qui voudront aller s’incliner sur la tombe du malheureux exilé,
INa (ODUCTION xiii
Ne trouvant pas ce nom qui fut aimé de nous, Xe sauront pour prier où poser les genoux. 1
Il a été souvent question de réparer ce que des patriotes appellent l'ingratitude de la patrie envers le chantre de nos gloires nationales et de rapporter
ici ses 98, Qu'est-ce qui a empêché l’exécution de ce projet ?
Peut-être &-t-on songé qu’il valait mieux laisser dormir en paix les restes de cet infortuné qui avait été forcé de fuir le sol natal, dont la vie avait toujours été si tourmentée, et dont le nom aujourd’hui —conme une étoile après une longue éelipse— “avonne si brillamment à travers les ombres de l'isolement qui cachent à nos yeux son tombeau.
ît puis, la terre hospitalière de France, la terre des grands cœurs et des grands dévouements, la terre par excellence des savants, des philosophes, des artistes et des poètes, la terre des héros dont les hauts faits lui ont inspiré ses plus beaux chants, cette terre doit, il me semble, garder dans son sein les restes de l’un des plus illustres enfants de la race française qu'ait produits l Amérique et le dernier rejeton d’une famille désormais éteinte sur ce continent.
Quelques amis des lettres ont aussi parlé d'élever un monument au barde québecquois.
Sans doute, une telle idée fait honneur à ceux qui ont voulu la réaliser.