PREMIÈRE MOISSON
Hébert, qui suit ému /e pas de ses chevaux, Rentre, offrant à Celui qui donne l'abondance, La première moisson de la Nouvelle-France.
Le lauréat a commis là un anñchronisme de la force de cinquante chevaux.
En effet, si M. Fréchette eût étudié l’histoire de son pays, il aurait vu dans Ferland ct le Journal des Jésuiles que le premier cheval qui fut expédié à la colonie naissante débarqua à Québec le 25 juin 1647, vingt ans après la mort d’Héberi, qui s’éteignit sans avoir même soupçonné la couleur du poil de la noble bête que M. de Montmagny devait recevoir comme récompense des services qu'il avait rendus à
la Compagnie des Habitants.
Il est donc évident, d’après ce que l’on vient d'examiner, que M. Fréchette ne sait ni la prosodie, ni la grammaire, ni l’histoire, qu'il rait jusqu’à des fautes d'orthographe, que, surtout, la logique et la philosophie sont deux choses qui font absolument défaut chez lui.
Tout ce que l’on vient de voir prouve aussi, hélas !
que notre public ne lit pas, que notre apathie, en ce qui regarde les travaux de l’esprit, a permis à un audacieux häbleur de se faire un renom aussi retentissant qu’immérité, et d’en jouir aussi longtemps que sil eût été laborieusement et légitimement conquis.
en) an A
Ce n’est pas, croyez-moi, par exception que M. Fréchette a commis l’anachronisme que l’on sait à propos d’Iébert, à qui il fait suivre le pas de ses chevaur trente ans avant l’arrivée au pays du premier spécimen de la race chevaline,
La Légende d’un Peuple, —qui n’est pourtant rien autre chose que l’histoire du Canada mise en vers ou mise en pièces, si on l’aime mieux, fourmille d’erreurs
comme celle-là.
Une pièce, entre autres, dans laquelle le lauréat décrit la bataille de Saint-Kustache, renferme, au point de vue historique, de véritables monstruosités, comme le prouvent les vers suivants :
On traina de Chénier le corps eriblé de balles.
Un hideux charcutier l’ouvrit tout palpitant ;
Et par les carrefours, ivres, repus, chantant,
Ces fiers triomphateurs, guerriers des temps épiques, Promenèrent sanglant son cœur au bout des piques,
Si M. Fréchette eût pris la peine d'étudier l’histoire des événements de 1837-38, s’il eût interrogé les derniers survivants de ces hardis paysans qui combattirent aux côtés de Chénier, il aurait su que le cadavre de celui-ci ne fut pas profané par des soudards assoiffés de vengeance, mais que, par exemple, un chirurgien en fit l’autopsie, comme, du reste, les lois d'alors l’exigeaient toujours et partout pour quiconque mourait de mort violente.
Or c’est l’autopsie en question qui a fait naître parmi une certaine classe peu éclairée cette légende aui veut qu'une espèce de tortionnaire ait ouvert le corps tout palpitant de Chénicr, que la soldatesque anglaise ait promené triomphalement son cœur à travers le village de Kaint-Eustache, tombé au pouvoir de Colborne.
Et M. Fréchette, lui, qui pose au personnage, qui se donne. comme l’éducateur de notre peuple, au lieu d’essayer à faire disparaître de lesprit de nos populations une croyance aussi sotte qu’erronée, l’a popularisée par pure ignorance, autant qu’il a pu le faire.
L'auteur de la Légende d’un Peuple, en propageant cette erreur historique, qui est de nature à réveiller de vieilles antipathies de race depuis longtemps endormies, a fait peser une grave solidarité sur ses compatriotes.
SANS L'AIDE DE PERSONNE 175 Seulement, nous pouvons nous consoler des écarts de langage du lauréat, attendu qu’ils ne peuvent être pris au sérieux, que son dévergondage ne saurait être considéré comme le reflet des idées des Canadiens-français, que les Anglais se plaisent à reconnaître comme un peuple aussi loyal qu’intelligent.
Cela dit, laissez-moi remettre en lumière les vers que j'ai cités il y a une minute:
On traîna de Chénier le corps criblé de balles.
Un hideux charcutier l’ouvrit tout palpitant, .
Et par les carrefours, ivres, repus, chantant,
Ces fiers triomphateurs, guerriers des temps épiques,
Promenèrent sanglants son cœur au bout des piques.
En 1837, les Anglais —arriérés comme ils le sont toujours—avaient encore pour armes des piques, comme en portaient les Scythes et les Visigoths !
Le cœur de Chénier était si volumineux et si pesant, qu’il fallait plusieurs piques pour le porter !
Et que dire des carrefours du village de Saint- Eustache, qui comptait, en 1837, une trentaine de muisons ?
Quelqu'un ayant fait remarquer à M. Fréchette qu'il aurait dû faire porter aux Anglais le cœur de Chénier à la pointe d’une baïonnette plutôt qu’au bout d’une pique, le lauréat s’est écrié :
—ÏImbécile ! baïonneite ne rime pas avec épique.
176 LE LAURÉAT —Non, ça ne rime pas, rétorqua l’autre, mais ça diablement plus de bon sens.
Le bon sens !
Est-ce que M. Fréchette s’en occupe quand il parle de 37?
Qu'il s’en occupe ou non, continuons à relever d’autres erreurs non moins graves, qui se trouvent
dans la même pièce
On sabrait dans les lits, on sabrait sous les tables ;
Tuer des prisonniers, éventrer des mourants,
C’étaient nobles exploits. Un enfant de quatre ans
Est 1à, tout étonné, qui regarde et qui flâne :
Un des braves l’ajuste et lui brise le crâne.
Encore une fois, si M. Fréchette eût fait parler les vieux patriotes de KSaint-Eustache, il aurait appris que les soldats de Colborne n’ont nullement sabré ni dans les Lits, ni sous les tables, qu’ils n’ont pu briser le crâne à un petit garçon de quatre ans qui flânait dans la rue, pour l’excellente raison que, à part les cent insurgés retranchés avec Chénier dans l'église, il n’y avait pas un seul Canadien dans le village, les femmes, les vicillards et les enfants en étant sortis, la veille du combat, pour aller se réfugier dans un bois voisin.
D'ailleurs, M. Fréchette savait peut-être qu’il ne disait pas la vérité dans les derniers vers que je viens de transcrire, et il n’a probablement voulu qu’imiter
Victor Iugo, qui, à propos du massacre du 4 décembre 1851, a écrit dans les Châtiments :
Feu! feu! tu voteras ensuite, à peuple roi !
Sabrez le droit, sabrez l'honneur, sabrez la loi !
Que sur les boulevards le sang coule en rivières !
Du vin plein les bidons ! des morts plein les civières !
Qui vout de l'eau-de-vie ? En ce temps pluvieux, Il faut boire. Soldats, fusillez-moi ce vieux ! Tuez-moi cet enfant. Qu'est-ce que cette femme ? C’est la mère, tuez, L'enfant avait reçu deux balles dans la têtes Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend. fl jouait, ce matin-là, devant la fenêtre!
Dire qu'ils n'ont tué ce pauvre petit être !
Victoire! ils ont tué, carrefour Tiquetonne, Un enfant de sept ans,
Je continue à citer M. Fréchette :
Chénier toute la nuit avait monté la garde ; Et puis, n’attendant plus que le fatal moment, Longtemps, les Yeux fixés au pâle firmament, Tout rêveur, il se tint debout à sa fenttre.
—Plourez-vous ? fit quelqu'un. Il répondit :
— Peut-ttre.
La réponse de Chénier nous laisse entendre que l'insurgé n’était pas bien certain s’il pleurait ou non.
Drôle de réponse, tout de même, et qui nous étonnerait fort si l’on ne savait que M. Fréchette
avait besoin de peut-être pour le fare rimer avec
fenêtre.
J'aurais, ajouta-t-il sans trouble dans la voix, Voulu voir le soleil pourla dernière fois.
Pardon, M. Fréchette.
Chénier ne voulait pas voir pour la dernière fois le soleil, mais il voulait voir pour la dernière fois le soleil se lever.
Saisissez-vous la différence ?
Il y en a pourtant une grande, allez !
Faisant une peinture de la scène qui se passa au moment où les Anglais, criblés par les balles des rebelles, mirent le feu à l’église, le lauréat dit :
Ïls avaient fait leur œuvre, ct l'église brûlait.
L'espoir, l'espoir dernier des héros s’envolait.
11 ne leur restait plus qu’à succomber en braves.
Du portail à l’abside et du clocher aux caves
La flamme faisait rage.
Que M. Fréchette consulte n’importe quel dictionnaire, et il saura que cave n’est pas français dans le sens qu’il lui a donné là.
Ayant acquis la certitude qu’une cave est un lieu souterrain où l’on garde des vins ou des trésors, qu’il cherche ensuite le mot crypte dans son Larousse ou son Littré, et il y verra qu’une église possède plutôt la dernière chose que la première.
Aprèsavoir, dans son poème Jean-Baptiste de la Salle, décrit cahin-caha la cathédrale de Reims, avoir dit, en une couple de stances plus ou moins
harmonieuses, qu’un jour, trompé par l’œil imaginatif du poète, il a, sous les arceaux gothiques de ce temple incomparable, vu défiler tous les anciens rois de France, le lauréat a écrit les vers qui suivent :
CORNE ELEEIE EEE LILI EEEEETE EEE TETE ETS TELE EEE EEE TIENNE NET EEE EPTI ET EE CE LILI LEEEILEE)
Saint Louis, Charlemagne ct jusqu'au fier Sicambre Dans mon rêve ébloui passèrent tour à tour.
Ils vinrent tous. Ce fut un immense cortège,
Mes souvenirs lointains me Je montrent encor,
Dans des lueurs de pourpre ct des blancheurs de neige, Défilant sous les nefs en longue chaîne d'or.
M. Fréchette laisse entendre qu'il était, à ce moment, dans la care de la cathédrale de Reims. puisqu'il a vu défiler l'immense cortège en question sous les nefs de la merveilleuse église.
Je pense, moi, qu'il était plutôt, comme on dit vulgairement, dans les patates, quand il a eu la vision qu’il a voulu nous peindre.
D'ailleurs, ce qui prouve bien qu’il n’était pas, à Reims, dans son état normal, c’est que les anciens monarques de la mère patrie, —si corrompus d’après sa Petite Histoire des Rois de France—lui ont apparu duns des blancheurs de neïge.
Mais là où M. Fréchette semble reprendre toute la lucidité de son esprit de tous les jours, c’est quand il fait défiler Clovis, Charlemagne et saint Louis en longue chaîne d'or.
Cette longue chaîne, qui défile avec trois vieux rois de France pour anneaux, est d’or, dit M. Fréchette.
A combien de carats ?
A propos de la cérémonie religieuse qui eut lisu dans la cathédrale de Saint-Malo, à l’occasion du départ de Jacques Cartier pour le Canada, M. Fréchotte a écrit :
Soudain du sanetuaire un signal est donné,
Et, sous les vastes nefs, pendant que l'orgue roule
Son accord grandiose et sonore, la foule
Se lève, ct, délirante, en un ceri de Stentor,
Entoune cn frémissant le Veni, Creator !
£ncore sous les nefs, encore dans la cave, ce
pauvre lauréat,
Il est bien évident aussi qu’il faut être pas mal cave—sans calembour—pour faire entonner à une foule délirante un hymne religieux qui ne forme qu’un eri, un cri de Stentor.
Et puis, ce cri de Stentor, lancé tout à coup par des milliers de personnes groupées devant les saints autels, est tout à fait inconvenant.
IL est très inconvenant, parce qu’il évoque le souvenir d’un Grec dont la vanité fut aussi formidable que les poumons.
Ce même nom, rapproché de celui de l'Esprit Créateur, est encore irrévérencieux dans la pièce de M. Fréchette pour une autre raison.
C’est qu'il nous fait involontairement songer à la fable de La Fontaine, qui a écrit dansle Lion et P'Ane chassants :
Il se servit du ministère De l'âne à la voix de Stentor.
Après avoir dit que jamais chant terrestre ne monta plus sincère vers Dieu que le Veni Creutor “erié” par les futurs découvreurs du Canada, le
poète national ajoute :
L'émotion saisit la foule tout entire Quand, du haut de l'autel, l’homme de la prière, Envu, laissa tomber ces paroles d'adieu :
—Vaillunts chrétiens, allez, à la garde de Dicu ! : Mais comment pouvait-il v avoir encore place pour de l'émotion chez une foule qui venait de se lever délirante et d’entonner en frémissant un des hymnes
les plus émouvants de la liturgie catholique ?
Comment, aussi, M. Fréchette peut-il dire, sans se rendre coupable d'une ridicule redondance et d’une non moins ridicule cheville, que l’homme de la prière était ému, juste au moment où l'émotion avait saisi la foule tout entière qui se pressait dans
le lieu saint ?
Comme de tout de ec que M. Fréchette a produit, ce sont, sans conteste, ses sonnets qui contiennent, sous le rapport de la forme, le moins de défectuosités,
deux citations, prises dans le Cap ÆEternilé et les Oiseaux de Neige, seront suffisantes pour établir qu’it n’a pas, non plus, fait florès dans ce zenre de poésie.
Qu'on en juge :
C’est un bloc écrasant dont la crète surplombe Au-dessus des flots noirs, et dont le front puissant Domine le brouillard, et défie en passant
L'aile de la tempête ou le choc de la trombe.
norme pan de roc, colosse menaçant Dont le flanc nargucrait le boulet ct la bombe, Qui monte d’un seul jet dans la nue, ct retombe Dans le gouffre insondable où sa base descend.
À part le solécisme qui a fait dire au lauréat que le cap Eternité surplombe au-dessus des flots, il y a là la triple répétition du pronom relatif dont dans deux quatrains voisins, et ces trois dont—qui seraient à peire excusables dans le premier sonnet d’un écolier rimant en cachette—dénotent dans l'œuvre d’un vieux poète un manque d'expérience incroyable.
Il y a, de plus, dans les vers ci-dessus un affreux contre sens, puisque le cap Eternité, qui est un roc nécessairement immuable, ne peut, à coup sûr, défier en passant l'aile de la tempête; et le paysagiste, qui voulait dire que le célèbre cap défie la temnête qui le fouette en passant, a prouvé que parfois il n’a pas plus de syntaxe que de logique.
Voyons maintenant le deuxième quatrain des Oiseaux de Neige :
De graines nulle part! nul feuillage aux hallicrs. Contre la giboulée ct nos vents de Norvège,
Seul le regard dei haut les abrite, et protège Ces courriers du soleil en butte aux oûseliers.
M. Fréchette a tout simplement confondu les oiseliers, qui sont des marchands d'oiseaux, avecles oiseleurs qui, eux, font la chasse aux oiscaux.
C’est ce qui s’appelle—sansjeu de mot—s’engluer
de la belle façon,
Quelques citations, prises çà et là dans les opuscules du laur/at, termineront cet article :