DERNIER COUP DE DÉ
Montcalim—qui triomphait naguère à Carillon— Se taillant un linceul dans son fier pavillon, Erahi par la victoire, avait donné sa vie,
Disant comme autrefois lé vaineu de Pavie :
—Tout est perdu, Lélas ! hors l'honneur du drapearr.
Quatre fautes dans le dernier vers.
Une première, parce que M. Fréchette a répété incorrectement le mot de Francois premier, qui a dit : Jors l'honneur et non pas : hors lhonneur du drapeau.
Une deuxième, parce que l'H qui suit perdu n'étant
Cr x Ps pas aspiré, il en résulte un hiatus.
La troisième est une cheville représentée par le mot hélas, interjection qui, à l'endroit qu’elle occupe et avec la ponctuation qui la précède, nous fait voir —quatrième faute—Montcalm regrettant non pas que tout fût perdu, mais qne l’honneur fût sauf !
Une dernière citation—empruntée au dernier numéro de gala de la Patrie publié 4 l’occasion de la Saint-Jean-Baptiste, et dans laquelle il s’agit des exploits des ancôtres :
Ces hardis novateurs sans reproches, sans craintes,
Etaient bien de leur temps. Sur Paffât des canons
C'était avec leur sang qu'ils écrivaient leurs noms.
Ce qui revient à dire que nos aïeux, qui n'étaient assurément pas de notre temps, sil leur arrivait de
.saigner du nez, se trempaient le bout du doigt dans leur sang et écrivaient tranquillement, à l’aide de cette encre d'un nouveau genre, leur signature, avee où sans paraphe, sur le bois des affûts de
leurs eanons,
JEAN SAURIOL
Jusqu'à présent je me suis borné, dans l'étude des vers que M. Fréchette a écrits sans autre inspiration que la sienne, à reproduire de légères bribes prises isolément ct au hasard dans ses petits volumes.
Cependant, comme certaines personnes pourraient être tentées de croire que je n’ai fait là que signaler systématiquement des taches quasi-exceptionnelles dans l’œuvre du lauréat, je vais transcrire aujourd’hui tout un long poème, que j’emprunte à la Légende d’un Peuple ct qui, selon moi, cest une des moins mauvaises pièces de cet ouvrage.
Comme on va le voir, M. Fréchette, en publiant Jean Sauriol,— c’est le titre du poème en question, — a accompli un véritable tour de force, attendu qu’il a trouvé moyen d’y réunir, comme en un faisceau, à peu près les mêmes incohérences, les mêmes illogismes, les mêmes fautes de français et les mêmes
188 LE LAURÉAT niaiseries que j'ai fait saillir dans les nombreuses
citations de mes derniers articles.
Mais lisez plutôt cet inimitable poème :
Au détour de la plaine où grandit Montréal,
Dans un site charmant, poétique, idéal,
Que longe Le chemin de la Côtc-des-Nciges,
Où du matin au sotr scrpentent les cortèges
Qui vont au rendez-vous de ceux qui ne sont plus,
Dans la déclivité d'un immense talus,
A l’ombre des bouleaux et des bosquets d’érables,
Se dressent les pans noirs, décrépits, inisérables,
D'une ancienne masire eNondréce ct sans toit.
On ne dit pas, M. Fréchette, du matin an soir,
quand on veut être tant soit peu poétique.
Les bons écrivains se permettraient à peine cette
locution dans de la prose.
La déclivité d'un talus, par exemple, ne peut pas se dire ni en vers ni en prose, tout simplement parce qu’une déelivité est une pente et qu’un talus est une
pente aussi, Au licu de :
A l'ombre des bouleaux et des bosquets d'érables,
il vous aurait fallu, pour être sinon plus harmonieux, du moins plus grammatical et rationnel, écrire :
A l'ombre de bosquets de bouleaux et d’érables.
Et puis l'accumulation des épithètes dans les deux
derniers vers de ma citation —noirs, décrépits, misé-
JEAN SAURIOL 181 rables, ancienne, effondrée, qui semblent autant de chevilles, forment une redondance aussi désagréable à l'œil qu’à l'oreille.
De plus, il y a dans une ancienne masure effondrée et sans loit un pléonasme vicieux, une masure étant le reste d’un bâtiment en ruine et ne pouvant, conséquemment, être neuve, encore moins intacte et solidement couverte.
C’est 1 qu'un jour le morne archange dont le doigt
Inflige la défaite ou fixe la victoire,
S'arréta pour dicter une page à l'Histoire.
Il va de soi que le dernier alexandrin, étant un bon vers, a dû être volé quelque part.
A l'époque sanglante où nos pères trahis
Défenduient corps à corps leurs foyers envahis,
Et, groupes de héros débordés par le nombre,
Touchaient au dénoûment fatal du drame sombre,
Dans ce logis, alors presque un petit manoir
Dont les tons vigoureux tranchaient sur le fond acér
De la forêt encor vierge de lu cognée,
Vivaient un vieux traiteur à mine renfrognée,
Nommé Lue Sauriol, sa fen:me et son fils Jean.
A part le ridicule prosaïsme du dernier vers qui laisse entendre que sa femme et son fils Jean fait partie du nom du vieux Luc, à part le vague du drame sombre, à part les voyantes chevilles de presque et de vigoureux, il y a dans la tirade qui précède deux grosses hérésies : le fond de la forêt sur lequel se profilait la silhouette du logis de Sauriol
v’était pas noir, mais vert, M. Fréchette a mis là noir pour donner une rime riche à manoir— ; puis ectte forêt, si proche de la ville et où le vieux traiteur devait, comme les autres habitants de Montréal, prendre nécessairement son combustible, ne pouvait pas être encore vierge de la cognée.
Celui-ci, gars robuste à l'œil intelligent,
Avait pour son pays déjà monté la garde ;
Des soldats de Montcalm il portait la cocarde ;
C'était un fier tireur, et l'Anglais n'avait point
Plus terrible enneini la carabine au poing.
Je ne vois pas comment M. Fréchette peut dire que Jean Sauriol, le fils de Luc, fut un ennemi si terrible, lui qui n’avait encore fait, au dire du lauréat, que montcr la garde pour son pays.
La scule chose qui pourrait nous induire à croire que le tireur était redoutable, c'est que de tous les soldats de Montcalm il était le seul qui portât une carabine, arme qui ne devait être inventée qu’un siècle plus tard pour les mortels ordinaires.
Ce fusil rayé, dont Jean Sauriol se servait pour monter la garde en 1760, cest bien aussi étrange que les piques des Anglais à la bataille de Saint-Eustache, que les chevaux dont Hébert suivait le pas avant même que les nobles bôtes fussent arrivées au pays.
Les cohortes d’Ambherst avaient conquis la plaine ;
Et nos derniers vengeurs, campés dans Sainte-Hélène,
Attendaient, l'arme au bras. le signal de mourir,
Lorsqu'un jour Saurio! vit son fils accourir, Et, grave, s’arrûter sur le seuil de la porte.
JEAN SAURIOL 191
Pardon, M. Fréchette.
Ce n'était pas dans Sainte-Hélène que nos derniers vengeurs étaient campés, mais bien dans l'île Sainte-Iélène, et je vous prie de croire qu’ils n’attendaient pas à cet endroit le signal de mourir, mais qu'ils y attendaient celui de livrer un combat suprême, dussent-ils y périr tous.
Il y a là une différence énorme, soyez en sûr.
Et puis, pourriez-vous me dire sur le seuil de quelle porte le père Sauriol vit son fils s'arrêter ?
—Bonjour, père, dit-il, c'est moi ! je vous apporte
Un message pressant au nom du gouverneur.
Ce soir, à la nuit brune, il vous fera l'honneur De s’arrèter ici pour affaire importante.
Tout cela est simplement de la prose rimée, et à la
nuit brune me sembie mille fois inférieur à la brunante Ace M. Faucher de Saint-Maurice.
On dit, ajouta-t-il d’une voix hésitante, Qu'il s’agit—le soldat tétait ses pistolets — D'une entrevue avec le général anglais.
Allons done, M. Fréchette, vous êtes toujours trop malin, vous.
Le fils, annonçant à son père que le marquis de Vaudreuil allait avoir une entrevue avec Ambherst, ne devait pas tâter ses armes, et t@lail ses pistolets est une chevilles des mieux carabinées.
A propos, Jean Sauriol n’a plus sa carabine : il l’a, sans doute, échangée contre la paire de pistolets dont vient de nous parler le lauréat,
Le soir même, en efel,—c'était le huit septombre—
Le marquis de Vaudreuil, assis duns une chambre
Du manoir isolé dont les derniers lambris
Jonchent en ce moment le sol de leurs débris,
Le désespoir au cœur ct l'dme à la torture,
Capitulait, livrant avec sa signature
Entre les mains d’'Amherst surpris de son succis
Le dernier boulevard du Canada français.
L'âme à la torture ct surpris de son succès est tout ce qu'il peut y avoir de plus grossier en fait de chevilles.
On lui refusait méme—-affront d'üme vulgaire
Pour nos soldats vainqueurs les honneurs de la guerre,
Mais si nos soldats étaient vainqueurs, comment les honneurs de la guerre leur étaient-ils refusés ?
Vous divaguez, M. Fréchette.
Puis la sottise de votre affront d'âme vulgaire est telle, que, franchement, vous m'inspirez de la pitié, et que je suis à me uemander si je n'ai pas tort de vous tenir aussi longtemps sur le gril.
Le vieux Luce Sauriol, stupéfait, confondu, En se rongeant les poings avait tout entendu.
Mais qu'est-ce que le père Luce avait donc entendu ?
Et puis, est-ce que c'était pour mieux entendre ce qui se disait qu'ilse rongeait les poings, ou bien si c’est ce qu’il entendait qui les lui faisait ronger ?
JEAN SAURIOL 193
Lorsque tombe la pluie, il se leva, farouche, Prit son fils à l'écart, et l'index sur Ja bouche, Le regarda longtemps un éclair dans les yeux.
—J'ai compris, lui dit Jean, serrant la main du vie ax.
I fallait qu'il fût perspicace, ce Jean, pour comprendre ce que son père venait de iui dire sans prononcer un mot, rien qu'en le regardant avec ‘un éclair dans les yeux et l'index sur la bouche !
Et cette plume, que le père Nauriol entendit tomber, qui le fit tressanter et le rendit farouche, d'où venait-elle ?
Puis, prenant son fusil de chasse d'un air sombre, Ll'entr'ouvrit la porte et disparut dans l'ombre,
Changeait-il assez souvent d'armes, Jean Nauriol ?
Quand on a fait sa connaissance, il avait une carabine, quelque temps après, il tâtait une paire de pistolets, et maintenant le voilà avec un fusil de
chasse,
Le père ni le fils n'avaient capitulé.
Tout prés, un chemin creux serpentait, accolé
Au pied d’un mamelon où des quartiers de rocie
Avaient été rangés pour défendre l'anproche
Des postes avancés par cette route-là.
Mais les quartiers de roche n’avaient donc pas empêché l'approche des postes, puisque ceux-ci s'étaient avancés par cette route-là.
Un abonnement de six mois au Courrier est offert
à celui qui devincra ce que veulent dire les vers précédents qui, après tout, forment peut-être un logogriphe.
Les officiers anglais devaient passer par là, , Au milieu de la nuit, pour rejoindre leurs lignes,
Les officiers anglais—dont M. Fréchette ne nous a pas encore parlé—arrivent là comme des cheveux «ur la soupe.
Pour la première fois infidèle aux consignes,
Jean Sauriol y court, prend la chaîne d'un puits, on barre fortement l'étroit passage, et puis Monte sur les hauteurs se mettre en embuscade,
Maintenant, êtes-vous capables, mes amis, de me dire à quel endroit Sauriol court, quel passage il barre avec su chaîne, et sur quelles hauteurs il montc ?
Quelques instants aprs, la noire cavalcade, Avec un long éclat de rire goguenard, S’engouffrait au grand trot au fond du traquenard.
De la manière dont M. Fréchette a écrit l’avantdernier vers, on croirait que cette cavalcade—dont on n'avait pas plus entendu parler que des officiers anglais—se met à rire en apercevant la chaîne de Jean Sauriol.
Il paraît, cependant, que ce n’était pas la chaîne qui la faisait rire, comme l'indique ce qui suit :
JEAN SAURIOL 195
Ce fut terrible, Au choe, lu troupe tout entière,
—Chevaux et cavaliers —roula dans la poussière,
Péle-mèle, criant, hurlant, se débattant,
Pendant que Sauriol lançuit au méme instant,
Par vingtaine, du haut de la créle saillante,
De lourds éelals de roc sur la masse grouillante,
Imaginez-vous done un homme qui lance pur
vingtaine de lourds éclats de roc !
Il fallait qu'il en eût des bras, l’homme à la
““rabine !
Décidément, Joe Monferrand aurait été un manchot à côté de Jean Sauriol.
Quant à la crête saillante, qu’on ne soupçonnait pas plus que les ofliciers anglais et la cavalcade, ça doit être une crête de roc, à moins que ça ne soit
A une crête de coq.
Un double éclair aussi perce l'obscurité.
Mais, M. Fréchette, on n’a pas encore vu que l'obscurité eût été percée.
C'est encor Sauriol qui, dans l'ombre posté, Tire sur les Anglais et les crible à outrance.
Il y a ici un hiatus et une niaïserie.
Une grosse niaiserie, pour la bonne raison qu’il n’y a eu—comme le double éclair V'indique—que deux coups de fusil de tirés, et que M. Fréchette prétend que Sauriol tirait à outrance sur les Anglais.
Enfin, poussant trois fois le cri : Vive la France ! Le soldat, déserteur et héros à la fois, D'un pas ferme gagna l'épaisseur des grands bois.
Hélas ! tout cela est bien épais.
Ce fut durant trois mois uné chasse enragée.
Lorsque dans le sommeil la ville était plongée,
Un éclair tout à coup s'allumait quelque part.
Un éclair qui s'allume !
Cette répétition d’éclair prouve toujours bien qu'il y avait plus d'éclairs chez Jean KSauriol que chez Louis Fréchette.
Et mainte sentinelle, aux créneaux d'un rempart,
Victime sans merci d'une infernale adresse,
Tombait le front percé d’une balle traîtresse.
J'ai déjà entendu parler d’un ennemi, d’un vainqueur sans merci, mais jamais d’une victime sans
merci, Vous, non plus, n'est-ce pas, M. Fréchettc.
Amherst, la rage au cœur, fit battre tous les bois.
Sur vingt soldats, un jour, il n’en revint que trois.
Ceci est toujours moins extraordinaire que lorsque M. Fréchette, dans sa pièce À la: Baie d Hudson, ne fait tomber à l’eau qu'un seul homme ct trouve moyen d’en faire noyer deux.
Je répète la dernière citation :
JEAN SAURIOL .197
Amherst, la rage au cœur, fit battre tous les bois,
Sur vingt soldats, un jour, il n’en revint que trois.
À présent, récitez à haute voix et le plus rapidement possible les vers qui précèdent, et si vous ne riez pas, c’est que vous avez le diable bleu aujourd'hui.
Enfin, l'on n‘osa plus se hasarder qu'en plaine. Qu'en pleine... lune, probablement,
Un vaineu tenait seul une armée en haleine.
Mais l’âpre hiver allait venir ; les massifs nus N'offraient plus désormais, sous leurs dômes chers, Au pauvre guérillas de retraite bien sûre.
Tiens ! Jean Sauriol était une guérilla !
Je m’en doutais bien un peu : il à un nom espagnol aussi.
Plaisanterie à part, M. Fréchette, vous avez fait trois fautes dans un seul mot, attendu que guérilla est un nom féminin, qu’il ne s'écrit pas avec un $, et qu'un homme ne peut pas être, à lui seul, une guérilla, troupe dé partisans faisant la guerre de montagnes et d’embuscades.
Si jamais vous avez encore à parler d’un tirailleur et que, pour le qualifier, vous vouliez absolument employer un mot qui soit à la fois espagnol et français, servez-vous de guérillero, et je vous assure que personne ne vous le reprochera.
Et puis l’homme souffrait au bras d’une biessure Qu'une balle avait f aile sn soir en riccchant.
Je l'ai déjà dit, jamais je n’ai pu lire les vers de la dernière citation sans songer à ceci :
Une balle passe, un soir, en ricochant, comme qui dirait en flânant, elle aperçoit Jean Sauriol, il lui prend fantaisie de lui entrer dans le bras, de fait elle y entre, et dit: ‘“ Moi, je couche ici.”
Au flanc du Mont-Royal, du côté du couchant,
Dans le creux d’un ravin où chantait une source,
Il avait découvert la tannière d’une ourse
Dont un épais fourré dissimu lait l'abord.
Mais si un épais fourré dissimulait l’abord de Panimul, comment M. Fréchette peut-il dire que c'était une ourse ?
Ah! j'oubliais. .....
Le lauréat avaït besoin d’une ourse pour la faire rimer avec sa source.
D'ordinaire, les sources, à l'automne, sont portées à sangloter.
Laïssons chanter la source de l’ourse, si elle a le cœur gai.
Jean Sauriol avait tué l'ourse d’abord.
Agssurément, d’abord rime assez richement avec abord.
Pour lui cela n'était rien de bien difficile.
Pas plus difficile que de faire de la prose comme celle-là, je suppose.
JEAN SAURIOL 199
Et puis il avait pris la place au domicile.
De la prose, de la mauvaise prose.
Son père venait là lui porter à manger.
C'est un vers, ca !
Que voulez-vous, à tout on ne peut pas songer ;
Ce vers tout entier est une immense cheville, une vraie gournable,
Lui ne s'était muni que d'un baril de poudre
Avee du plomb,—assez, disait-il, pour découdre,
Dans les règles de l’art, un régiment d'Angluis.
Si l’on en juge par le premier membre de la phrase de M. Fréchette, la poudre et le plomb de l’homme à la carabine étaient dans le même baril.
Evidemment, ce n’est pas ce que M. Fréchette voulait dire, mais sa plume est si malhabile, qu’elle le livre à tous les hasards de la rime ou de la mesure.
Ces derniers avaient eu beau tendre leurs filets,
Sauriol leur glissait dans les mains comme une ombre,
Et, lorsque les chasseurs qui le traquaient en nombre
S’applaudissaient déjà du succès obtenu,
Il s’enfoncuit sous terre, et... ni vu ni connu.
Ce n’est plus un régiment anglais qui poursuit l'homme à la carabine, ce sont des chasseurs.
Et pourquoi M. Fréchette dit-il que ces chasseurs s’applaudissaient d’un succès oblenu, quand, en réalité, ils n’obtenaient aucun succès ?
Pour arriver à dire ef... ni vu, ni connu, parbleu !
Cet hémistiche ef... ni vu ni connu est si poétique aussi.
Cela ne pouvait pas toujours durer,
Ca ne pouvait pas plus toujours durer que votre réputation littéraire, M. Fréchette.
La neige,
Le cernant dans son antre aast que duns un pige.
De tout sccours humain l'isola tout à coup.
Il devait en être tombé, une couche de neige—hr bordée de la sainte Catherine, probablement —pour qu’elle pût empêcher Jean Sauriol de sortir de la tannière de l’oûrse et empêcher aussi son père d'aller lui porter à manger!
Quant à la neige qui avait cerné Nauriol ainsi que dans un piége, je vous ferai remarquer en passant, M. Fréchette, qu'un homme est plus que cerné
quand il est pris dans un piège.
Le malheureux ne s’en désola pas beaucoup ;
l'avait fait depuis longtemps son sücriliec.
L'homme à la carabine devait être, de fuit, bien résigné, pour ne pas trop se désoler dans une situation pareille.
Pourtant, si le regard à travers l'orilice
De la grotte, dans l'ombre, eût par hasard plor.gé,
Il eût plus d'une fois vu le pauvre assiégé Transi, mourant de faim, pleurcr duns les ténibres.
JEAN SAURIOT, 201
Il y a une seconde, Jean Sauriol ne se désolait pas beaucoup, et maintenant il pleure.
Avez-vous remarqué cette persistance de M.
Frechette à faire pleurer ses héros ?
Vauquelain, sur le pont de son navire en feu, se coucha pour pleurer, Chénier pleurait peut-être à sa fenêtre, et l’homme à la carabine pleurniche dans le trou de l’ourse, non seulement dans l’ombre, mais encore duns les ténèbres.
Et puis, comment expliquer que le regard aurait pu plonger, par hasard, dans la grotte dont l’entréc était complètement bouchée par la neige ?
Hélas ! ce n’était pas pour lui ces pleurs funèbres ;
On va le voir.
M. Fréchette ditqu'on va voir pourquoi et pour qui Sauriol pleurait.
Moi, je prétends que rien n'indique dans le reste de la pièce ce qui pouvait lui faire verser des larmes, et vous verrez que je ne me trompe pas.
Un jour—ses pas l'avaient trahi—
Sauriol vit soudain son refuge envahi.
On le tenait.
Quel logicien que ce M. Fréchette !
IL était tombé assez de neige pour empêcher l’homme à la carabine de sortir du trou de lourse, pour faire, par conséquent, disparaître toute
empreinte d’un pied humain dans les environs, et, malgré tout, Jean Suuxiol avait été trahi par ses pas !
Ce qui m'étonne presque autant que cette trahison, c’est que le père Luc Sauriol, qui avait l'habitude de porter à manger à son garçon, n'ait pas pris ses raquettes, ct qu’il ne soit pas allé, armé d’une pelle, enlever la neige qui empêchait Jean de sortir de la grotte où, sans se désoler beaucoup, il pleurait dans les ténèbre:.
Chez lui pas un muscle ne tremble.
—Messicurs, dit-il, avant que nous partions ensemble, Ecoutez bien ces mots que je dis sans remord : Je suis un ineurtrier, je me condamne à mort.
Quelle révélation !
Jean Sauriol se condamnait à mort, ct il le disait sans remords.
Il y en a bien d’autres qui auraient poussé la Q ., 7 0 0] KI 9°
magnanimité jusqu’à, se condamner à mort, s’ils eussent été pris au collet, comme devait l’être l’homme à la carabine,
Mais vous, les agresseurs, vous, nation vorace !
Oui, vous, les éternels ennemis de ma race !
Bourreaux de mon pays, vous mourrez avec moi,
Il dit, et, froidement, sans hâte, sans émoi, Tire son pistolet dans le baril de poudre,
Jean Sauriol a encore lâché sa carabine, et il a dû dépareiïller ses pistolets, puisqu'il n’en a plus qu'un * seul.
JEAN SAURIOL 203
Tout disparut. Ce fut comme un telat de foudre. Je n'ai pas de peine à le croire,
Un baril de poudre qui fait explosion, on ne joue pas avec ça.
Un plan pour se faire tuer, quoi !
La détonation ébranla les rochers ;
Les lourds quartiers de roc, de leur base arrachés,
—Dans un immense cri d’'indicible épouvante,—
Sautèrent dans l’espace, avec la chair vivante
De cent hommes hachés, brisés, agonisants.
Mais la détonation n’avait donc pas fait seulement qu'ébranler les rochers, qu’ils avaient été arrachés de leur base et lancés dans l’espace au milieu d’un indicible cri d’épouvante ?
Et puis, que dites-vous de soldats ou de quartiers de roc qui sautent dans un cri ?
Ce que j’admire surtout ici, c’est la vigueur des soldats anglais qui, bien que lancés dans les airs parmi les lourds quartiers de roc, bien que
brisés, hachés, ne sont pas encore morts, mais seulement agonisants.
Le lendemain matin, parmi les corps gisants, Sur les débris glacés d'un désastre qui navre,
On trouvait un vieillard penché sur un cadavre Qu'il semblait à son cœur presser avec transport.
Quel commentaire voulez-vous que je fasse sur un pareil galimatias, surtout sur les débris glacés d’un désastre ?
On s’approcha de lui : lepaurre homme était mort,
Quel pauvre homme ?
Jean Sauriol où bien un des officiers anglais ?
Ja ne peut toujours pus être le père Luce Sauriol, qu'on a perdu de vue depuis si longtemps, et que la neige avait sans doute empêché de se rendre au trou de l’ourse,
Je crois, moi, que c'était Jean, l’homme à lu carabine, qui était devenu, le temps de le dire, blanc comme un vieillard, en se voyant découvert par les Anglais.
Il est évident que c'était Jean lui-même.
Et alors admirez l’incommensurable naïveté de M. Fréchette, qui nous dit que Jean Sauriol tire son pistolet dans un baril de poudre, détermine une formidable explosion dont le résultat est la foudroiment et la mutilation de cent hommes, et qui, prenant ses lecteurs pour des imbéciles ajoute : Le pauvre honme était mort.
Il aurait pu être mort à moins.
Et dire que celui qui a écrit le poème que je viens de transcrire a été considéré comme une de nos gloires nationales.
Vraiment, c’est à faire désespérer de l'avenir des lettres canadiennes.
Le Drapeau fantôme, dont nous allons nous occuper aujourd’hui, n'est rien autre chose que le pendant de la pièce que nous avons étudiée dans
mon dernier article.
En effet, dans le Drapeau fantôme figure un personnage qui refuse, à l'instar de Jean Sauriol, de se soumettre à la domination anglaise, et qui, après avoir longtemps combattu, presque seul, contre cent grenadiers écossais, se trouve tout à coup isolé de tout secours humain, et, comme lefils du vieux Lue, meurt sans avoir capitulé.
Tout ce qui différencie, à proprement parler, la pièce qu’on a lue de celle qu’on va lire, c’est que Jean Sauriol expire dans la tannière d’une ourse, tandis que Cadot rend l’îme dans un vieux fort en
ruine.
Les deux tableaux -où sont peints avec les
couleurs les plus voyuntes de la palette du lauréat deux épisodes émouvants de notre histoire—méritent d’être encadrés ; ct l’on se demande, après les avoir minutieusement examinés l’un après l’autre, lequel doit avoir le plus contribué À grandir la réputation de leur auteur, de Jean Sauriol où du Drapeau fantôme.
Certain que mes lecteurs aimeront à comparer ces deux pièces pourtant incomparables, je m’empresse de transcrire le pendant de Jean Sauriol :
Nous sommes loin, bien loin,
Ces bruits sourds et confus Que le vent nous apporte à travers les grands fûts Qui percent les fourrés ou bordent la prairie, Ce sont les grondements du saut Sainte-Marie.
M. Fréchette adore le mot sourd, et il se croirait un homme mort s’il n’employait pas ce vocable dans chaque pièce où il veut rendre les bruits de la nature.
Il dit dans le Premier Janvier ;
Bruits sourds et confus, rumeurs, plaintes vagues, dans les Pins de Nicolet :
Vos sourds rugissements, vos sons mystérieux,
dans le Rapide :
Avec de longs cris soc rds, rculent en tcurbillon.
dans Cadieux :
Epouvante les bois de ses hurlements sowrds, dans Papineau :
La chanson des oiscaux, la plainte des boëx sourds.
J’en passe, et des meilleurs.
Maintenant voulez-vous savoir où M. Fréchette a pris cette sourdine-là ?
Daus Vieille Chanson du Jeune Temps de Victor Hugo, dont la dernière strophe commence ainsi :
Je ne vis qu'elle était belle Qu'en sortant des grands bois sourds,
Je continue à transcrire :
Là, dans les lointains bleus qui bordent l'horizon, Où paissaient autrefois l'élan et le bison,
Par delà la forût et la chute qui gronde,
Sé balañcent les flots du plus grand lac du monde,
Eucore la vieille ritournelle.
Dans la Découverte du Mississipi M. Fréchette nous à déjà chanté :
Dans les lointains brumeux passaient en caravane De farouches troupeaux d’élans et de bisons.
Pas fécond, le lauréat, et pas scrupuleux, non plus, comme je l'ai sisouvent prouvé et comme je le prouve encore aujourd’hui en vous montrant qu’il a pris ces
ee nn nne mn mme me
lointains bleus et ces lointains brumeux chez Victor Hugo, qui u écrit dans les Voix intérieures :
Et les bois dans les lointains bleus,
dans les Rayons et les Oinbres :
Dans les lointains brumeux, à la clarté des soirs.
Mais revenons à nos moutons :
A droite, c'est In Pointe-aux-Pins, endroit fameux, Où, sur le seuil sacré de leurs wigwams fumeux, Les guerriers tatoués des peuplades indiennes
Qui hantaient autrefois les forêts canadiennes, Echangèrent souvent le calumet de paix.
Du côté sud, masqués par des fourrés épais,
Le voyageur découvre, à deux pas du rivage,
Les restes d’un vieux fort nommé le fort Sauvage.
Vous faites erreur, M. Fréchette, et vous pouvez * être certain que les peuplades indiennes ne faisaient vas que hkanter les bois canadiens, ne se bornaïent pas à les visiter fréquemment, mais qu’elles les peu-
plaient d’une manière permanente.
Et puis, à part le seuil sacré des wigwams fameux, qui est unique dans son genre, tout ce qu’on vient de lire a déjà été dit dans Missionnaires et Martyrs de la Légende d’un Peuple :
A travers la savane ou les fourrés épais, 000000000000 0010000 000001000000 0000000000 000100000000 000000000000 ntosbrone
Offre le cuxlumet de pair.
Au début de Sur la Tombe de Cadieur des Fleurs
boréales L
Sur un îlot désert de l'Ottawa sauvage,
Le voyageur remarque, à deux pas: dr rivage,
Un tertre que la ronce, etc,
Si encore M. Fréchette se fût contenté de rabâcher dans les derniers vers, mais il en a pris l’idée et jusqu'aux expressions dans Bonaparte de Lamartine, qui a dit :
Sur un écueil battu par lu vague plaintive,
Le nautonnier de loin voit blanchir sur la rive
Un tombeau près du bord par les flots déposé, Et sous le vert tissu de la rence, ete.
Continuez à me suivre dans ma transcription :
Foulons avec respect ces gloricux débris !
Louis quinze, en signant le traité de Paris, —Honte qu’à tout jamais répudiera l’histoire, — Avait livré ce vaste et fécond territoire Dépassant les trois quarts de l’Europe en ampleur, Comme un lopin de terre infime et sans valeur, Est-ce que c’est le territoire occupé, près du saut Sainte-Marie, par les restes du vieux fort Sauvage, qui est plus vaste et fécond que les trois quarts de
l'Europe, ou bien si c’est celui de tont le Canada ? Nous étions devenus Anglais comme en un rêve,
Nous n’étions donc pas réellement Anglais, puisque nous ne l’étions devenus que comme en un rêve,
Le vieux drapeau français dut refermer ses plis,
E', fier {émoin de tant de hauts faits accomplis,
Faire placc partout aux couleurs d'Angleterre.
J’allais reprocher à M. Fréchette les couleurs d'Angleterre, quand tout à coup je me suis rappelé qu’il avait pris son drapeau témoin de tant de grandes choses chez Victor Hugo, qui a chanté la gloire
De l'éterdard témoin des devoirs accomplis.
Proche parent, n'est-ce pas ?
Sur un seul point pourtant il se fit réfractaire.
Ce fut au fort Sauvage, Un brave y commandait,
Nommé Cadot.
Si j'avais été à votre place, M. Fréchette, j'aurais
, ° 1: A , . pen essayé à faire disparaître ce nommé qu'on a déjà vu, il y à un instant, dans ce vors-ci :
Les restes d'un vieux fort nommé le fort Sauvage, et dans cet autre que j’ai cité dans mon dernier article :
Nommé Luc Sauriol, sa femme et son fils Jean.
Si je n’avais pu éviter cette répétition vicicuse, j'aurais tâché de construire ma phrase de manière à
pouvoir dire : ‘ Un brave, nommé Cadot, y commandait.”
Que dites-vous de ce changement, M. f'réchette ?
Mulheur à qui se hasardait À provoquer d'un mot cet homme à forte trempe.
LE DRATEAU FANTOME 211
À en croire M. Fréchette, il y avait un mot, un
sobriquet quelconque, qui mettaitde feu sur la peau de Cadot.
IL paraît aussi que le bonhomme m'était pas facile à moucher, à cause de sa forte trempe.
Forte trempe !
Deux mots qui s’harmonisent bien ensemble !
I! cloua simplement Le drapeau sur sa hampe.
Quel drapéau, M. Fréchette ?
Sans doute, le drapeau que vous avez figurative-
ment fait inclincer devant les couleursde l’ Angleterre !
En matérialisant ainsi le glorieux symbole de la vieille mère patrie, vous avez commis, au point de vue de lesthétique, une gaucherie pommée, M.
Fréchette.
Un envoyé du roi d'Angleterre arriva!
— Passe au large, dit-il, j'en ai vu d’autres, va !
Dites-moi donc, M. Fréchette, si c’est Cadot ou l’envoyé du roi qui crie : —Passe au large !
LU
—Mais ce fort maintenant est un fort britannique. —Oui-da !
Le roi de France aurait vendu le Canada!
Eh bien, l’on ne vend pas les Français qu’il renferme,
Si vous croyez pouvoir nous prendre, allez-y ferme !
Car tant que je scrai vivant et le lus fort,
Mon drapeau flottera sur Le donjon du fort.
M. de La Palisse n’est pas mort, puisqu'il fait dire à Cadot que, tant qu’il serait le plus fort, personne ne prendrait son fort.
Tant qu’il serait le plus fort !
Beau dommage !
Durant six mois, Cadot sombre et farouche Fit ses provisions de combat et de bouche.
De combat et de bouche !
Très euphoniqn, cet hémistiche-là.
Jl lui fallut enfin subir un siège en règle.
Cent grenadiers d’Ecosse, dpres à la revanche,
Débarquèrent un jour dans les remous du saut.
Décidément, si ces pauvres grenadiers d’Ecosse, âpres à la revanche, n’eussent pas su nager, ils se seraient toujours bien tous noyés en débarquant dans les remous du saut.
Une partie de l’article qu’on a sous les yeux a
paru dans la Minerve de 1884.
Depuis, M. Fréchette a tenu compte de mes remarques, et à fait dans le Drapeau fantôme plusieurs corrections, entre autres, la suivante, —pour faire disparaître âpres à la revanche:
Soirante grenadiers des bords de la Tamise Débarquèrent un jour dans les remous du saut.
Dans la pièce primitive, les ennemis de Cadot
LE DRAPEAU FANTOME 215 étaient au nombre de cent ; maintenant ils ne sont plus que soixante, ct encore ce ne sont pas des Ecossais, mais des Anglais.
Comme vous voyez, la vérité historique pour le lauréat n’est pas ce qu’un vain peuple pense.
Le lendemain matin, on marchait à l’assaut.
Dix hommes seulement défendaient la redoute.
La victoire fut rude, et coûta cher sans doute,
Ce n’est pas la victoire qui fut rude, M. Fréchette, mais bien la bataille qui l’assura aux dix défenseurs de la redoute.
La victoire, il est vrai, coûta cher ; mais elle fut, comme le sont toutes les victoires, bien douce et bien agréable.
Mais Cadot, héroïque en sa rébellion, Du haut de ses remparts, lutta comme un lion,
Tout à l’heure Cadot était dans un fort, et maintenant il est sur des remparts, levées de terre, généralement revêtues de pierres, qui entourent et défendent une place.
Et les troupes du roi reculèrent hachées.
Pour M. Fréchette, cent grenadiers d’Ecosse— parmi lesquels il y en avait plusieurs de tués—sont des troupes !
Pas exigeant, comme vous voyez.
On investit la place ; on creusa des tranchées ;
Et ces fiers conquérants résolurent enfin
De vaincre à temps perdu l’assiégé par la faim.
A temps perdu est là, comme cheville, un vrai poteau de télégraphe.
Mais les précautions de Cadot sont bien prises,
Toujours sur le qui-vive, à l'affût des surprises,
Près du cercueii des morts, au chevet des mourants,
—-Car les mousquets anglais ont éclaircei ses rangs, —
L'étrange révolté veille et se multiplie.
Sans doute, si Cadot était toujours sur le qui-vive, il devait veiller,
Ce qui est faux, par exemple, c’est qu'il ait été à l'affût des surprises, qu’il les ait recherchées.
Ce sont encore les exigences de la rime qui ont forcé M. Fréchette à se servir de cet affût-lA.
Je transcris de nouveau le commencement de la tirade que je viens de mettre en relief:
Toujours sur le qui-vive, à l'affût des surprises,
Près du cercueil des morts, au chevet des mourants,
—Car les mousquets anglais ont éclairci ses rangs...
Il y avait, au commencement de la lutte, dix hommes dans le fort Sauvage, et comme sur ce nombre les mousquets de marque anglaise en avaient mis hors de combat, les rangs des soldats devaient être clairs, en effet.
Et puis, des rangs dans un fort !
Ce qui m'étonne surtout, c'est que Cadot, barricadé
LE DRAPEAU FANTOME 215 dans une redoute, toujours sur le qui-v.ve, se battant en désespéré, ait été capable de faire des cercueils pour les compagnons d'armes qu’il avait perdus, ait. eu le temps de passer de la tisine à ceux qui gardaient le lit,
A de forts ennemis croyant avoir aflire,
Les assiégeants honteux et ne sachan: que faire
N'osaient plus hasarder un combat désastre :.
Sapristi ! is faisaient bien, et personne n'aurait pu les blîmer. :
M. Fréchette a voulu dire que les Ecossais n’osaient plus engager un combat hasardeux, un combat qui pût leur être désastreux.
Maudissant le guignon, se querellant entre cux,
[ls passèrent l’été, sans que ni violence
Ni ruse, un seul instant, trompât la vigilan:c
De Cadot que jamais rien ne put assou:i'.
Je suis bien certain que si ce pauvre Cadot eût pu lire de pareils vers, il n'aurait pas pris grand temps à s’assoupir, par exemple.
Or, l'automne arrivée, il fallait déguerpir.
Un beau matin, plus rien ! Sas tambour ni trompette,
Les Anglais avairnt pis lu poudre d'escampette.
La difiiculté vaincue. dans les deux derniers vers me rappelle ecux qu'un abruti a faits, l’autre soir, devant moi :
La conversa‘ion se fais :nt rare, Il m'ofMit un cigare.
À vrai dire, j'aime autant les rimes de l’abruti.
Battus, manquant de tout et craignant pour leur peau, Ils avaient laissé là Cadot et son drapeau, Et regagnaient Québec par la route du fleuve.
C'étuient huit mois au moins de gagnés.
Croyez-moi ou ne me croyez pas, les lignes d'inégale longueur qui précèdent sont des vers.
Mais l'épreuve Avait été terrible et fatale au vainqueur.
Sur ses neuf compagnons, tous des hommes de cœur, Cadot ne comptait plus que deux soldats valides.
M. Fréchette prétend que des soldats qui se battent volontairement pour le drapeau, neuf contre cent, sont tous des hommes de cœur.
C’est incroyable.
Mais c'étaient comme lui deux paroissiens solides, Qui n'avaient pas souven!, comme on dit, froid aux yeux.
En nous apprenant que les derniers compagnons de Cadot n'avaient pas souvent froid aux yeux, M. Fréchette adiuet donc implicitement qu'ils y avaient froid par moments.
Entre Noël et les Rois, probablement.
Et puis, le lauréat pourrait-il nous dire de quelle paroisse venaïent ces deux individus qui n'avaient pas froid aux yeux, et s'ils avaient jamais été marguilliers.
= ns
Devant le vieux drapeau dont le pli glorieux
Sur le fond vert des bois, comme un vol de mouette, Faisait toujours trembler sa blanche silhouette, Dans un serment farouche, étrange, solennel,
Ils jurèrent tous trois leur salut éternel,
Que, sans faillir, et fant qu'une dernière goutte
De sang leur resterait au cœur, coûte que coûte,
Et dût le monde entier fondre sur le vieux fort,
Tous trois, se raidissant dans un suprême effort, Même quand aurait fui tout rayon d'espérance, Couvriraient de leurs corps le drapeau de la France!
Avez-vous jamais vu pareil galimatias ?
Et que /es autres morts, le dernier, resté seul,
De son dernier lambeau se ferait un linceul.
Qui aurait pu s’imaginer cela ?
Les autres étant morts, le dernier allait se trouver à rester seul.
Mais revoyons les premiers vers que je viens de citer:
Devant le vieux drapeau dont le pli glorieux
Sur le fond vert des bois, comme un vol de morette, Faisait toujours trembler sa blanche silhouette.
Que dites-vous de la silhouette blanche d’un pl? qui tremble sur le fond vert des bois ?
À propos, j'ai dit dans mon dernier article que M. Fréchette avait donné un fond noir à la forêt voisine du logis de Jean Sauriol, parceque le lauréat avait besoin de l’épithète noir pour la faire rimer avec manoir.
Le fond vert des bois, qui se trouve dans le corps et non à la rime du .denxième alexandrin que je viens de répéter, prouve que j'avais raison.
Et puis, il y a dans la comparaison comme un vol de mouette un gros solécisme, attendu que ce val— s'il est pris ici dans le sens d’essor—n'a pas de silhouctte, et que, s’il est synonyme de volée, il aurait fallu que M. Fréchette pluralisât le dernier vocable de son hémistiche, qu’il mît plus d’une mouette là-dedans.
L'espace me faisant défaut pour reproduire en entier le Drapeau fantôme, qui est le plus long poème de M. Fréchette, je laisse de côté un grand nombre de vers où se trouve un pareil nombre de lieux communs, de contresens et de gaucheries, pour reprendre ma transcription par ce qui suit :
Les semaines, les mois et les saisons passèrent.
Les souvenirs sanglants par degrés s’effacèrent ;
On oublia Cadot.
A leur serment fidèles,
Tous les ans, quand venait le mois des hirondelles,
Les trois héros songeaient à mourir brarement.
Les trois héros voulaient mourir bravement dans
le mois des hirondelles.
Le mois des hirondelles passé, pas d'affaire !
Is vicillirent, L'un d’eux, on ne sait trop comment, Périt dans la forêt. Sur sa couche brûlante, Un autre succomba, rongé de fièvre lente.
La conversation se faisant rare, Il n'offrit un cigare.
Encore une fois, j'aime autant les dernières rimes.
Et Cadot resta seul, sans espoir, sans appui. 000000000000 0000000000 00000000 0000000000 000900 0000000000 00000000 0000000000. ... Vingt ans sont écoulés. Cadot n'est plus qu'urie ombre...
000000000000 000000000000 000000 00000000 0000000600 00000000 etoonsee
Il est tout blanc ; sa main tremble sur la détente
De son mousquet rouillé dont la voir éclatante
N'éveille plus l'écho des grands bois giboyeux.
Mais si le fusil à la voix éclatante de Cadot ne pouvait plus tirer, —à cause de la rouille probablement,—pourquoi done celui-ci persistait-il à se tenir le doigt sur la détente ?
Ca le faisait trembler inutilement.
Seul avec un vieux chien sauvage au poil s0YeUx, Fidèle compagnon de sa vie isolée, AL Il montait quelquelois sur la tour ébrantée: ‘U "!
vtr N'est-ce pas qu’il est important que le vieux chien de Cadot ait le poil fin pour la rime ?
Et puis, le bonhomme était donc bien pesant, qu’il ébranlait la tour, rien qu’à monter dessus ?
Il regardait longtemps du côté de la France, Et puis s’agenouillait, pendant que de ses yeux De longs pleurs de vieillurd co 1laient silencieux.
Il est bien étonnant que Cadot, à l'âge qu’il avait, ne versât point de longs pleurs d’enfant.
Il vivait de gibier, de poisson, de racines.
Le bonhomme n’était toujours pas à plaindre pour la nourriture.
Il mangeait probablement de la perdrix, du canard, du saumon, de la truite, ete.,—et soignait sa digestion avec du sang-de-dragon.
Seulement, on ne s'explique pas comment il abattait le gibier, quand on sait que son fusil à la voix éclatante ne tirait plus.
Quelquefois les Indiens des bourgades voisines Venaient le visiter, et, dans son abandon, D'un peu de pémican grossier lui faisaient don.
Le dernier vers, que Grosperrin n’eût peut-être pas voulu signer, nous porte à chanter :
Regardez moi donc Ce dindon, Ce dindon, Ce dindon, Dont Je vous fais don !
Un jour,—c'était par un de ces hivers si rudes Qui désolent souvent ces froides latitudes,
Trois Sauteux, qui venaient de chasser l’orignal, Ne virent pas—étrange et funèbre signal—
Le vieux drapeau flotter à son mât qui balance.
L'absence du vieux drapeau n’était pas un signal, M. Fréchette, mais était un signe indiquant que jadot devait être mort.
Ils entrèrent au fort.
Un lugubre silence : Régnait partout. Soudain, dans un obscur réduit, Où le presseniiment d’un malheur les conduit,
Les trois chasseurs sc voient en face d'un cadavre, C'était Cadot, rigide, et—spectacle qui navre— N'ayant que son drapeau pour dernier vêtement.
Ce spectacle qui navre est un grossier rabâchage ?
puisqu'on a vu dans Jean Sauriol :
Sur les débris glacés d’un désastre qui navre. Enfin, pour le bouquet :
Le héros était mort drapé duns son serment.
Après cela, il ne nous reste plus qu'à tirer l'échelle dont se servait le nommé Cadot pour monter, avec son vieux chien an poil soyeux, sur la tour ébranlée du fort nommé le fort Sauvage.
M. Fréchette a publié dans le premier numéro de la Revue Canadienne de l’année dernière une œuvre en prose portant pour titre: Un Murillo et pour sous-titre : Conte de Noël.
Sitôt que cette nouvelle production du lauréat parvint à Québec, j’entendis plusieurs personnes instruites en dire beaucoup de bien.
On en vantait surtout la puissance d'invention, et un homme marquant de notre monde politique alla jusqu’à insinuer en ma présence qu’ Un Murillo était le chet-d’œuvre de la littérature canadienne,
Poussé par un scepticisme curieux, jeme proposais de lire, à la première heure que je serais disposé à perdre, le chef-d'œuvre en question, quand, sur ces entrefaites, je rencontrai un jeune journaliste de mes amis, qui m'assura avoir déjà vu quelque chose en tout semblable à ce que venait de publier le poète national.
Il va sans dire que je crus aisément mon jeune ami ; et je venais à peine de le quitter, que, de plus en plus aiguillonné par la curiosité, je commençais la lecture d’'Un Murillo.
Bizarrerie du hasard très amusante pour moi, dès la deuxième ou troisième page du conte de M. Fréchette, je crus me rappeler vaguement avoir Ju, moi aussi, quelque chose d’identique à ce que J'avais sous les yeux ; à mésure que je tournais les feuillets de la /evue, cette conviction grandissait dans mon esprit, et, rendu à la fin d’'Un Murillo, j'aurais juré que je venais de relire l’œuvre d’un romancier français dont j'avais le nom, comme on dit, sur le bout de la langue.
La seule différence, pour moi, entre les deux écrits, c'était qu’une scène représentant un pélèrinage breton dans le roman français avait été remplacée par une messe de minuit dans le conte canadien,
Oui, c'était toute la différence.
Au reste, quand même j'aurais parcouru pour la première fois l’œuvre donnée comme étrenne aux abonnés de la Revue, il m'eût été facile de voir, par la combinaison des événements qui s’y déroulent, par le poignant des surprises qu’on y rencontre presque à chaque page, que M. Fréchette—chez qui l'imagination, esmme on l’a vu, cest absolument
nulle—n'était pas l'auteur d’une trame aussi ingénieuse et aussi artistement ourdie,
En outre, l’absence complète de toute couleur locale dans un écrit censé être une légende canadienne me prouvait bien qu'Un Murillo n’était qu’une grossière adaptation à notre pays, où il n’y avait probablement de changé que les noms des lieux et des héros mis en scène,
Il est bien évident aussi pour un homme du métier que ce conte est une conception éminemment française, —les quelques choses que M. Fréchette y a ajoutées de son cru font l'effet de morceaux de plomb mal soudés à des lingots d’or, —et l'analyse que je vais en faire suffira pour établir que la Revte a involontairement mis à contribution le travail d’un esprit étranger et autrement inventif que celui du lauréat.
Suivez-moi :
Maurice Flavigny, un jeune peintre canadien, arrive à Montréal, à la fin de décembre 1871, retour de France, où il a étudié plusieurs années sous les plus grands maîtres de l'art moderne, et où il à été blessé, durant la guerre franco-prussienne, à la prise de Buzenval. Au moment de payer le cocher qui l’a conduit de la gare Bonaventure à un hôtel voisin, Maurice laisse inconsciemment choïr son
porte-monnaie contenant toute sa fortune. Un
hésessiteux ramasse l'argent perdu, en enlève quelques pièces, et, sans se faire connaître, expédie au jeune peintre, dont il sait le nom, le métier et ladresse,—en même temps que son porte-monnaie qu'il lui rend,—une vieille toile racornie figurant un’ Enfant-Jésus, qu'il lui donne comme compensation de la somme qu’il s’est appropriée. En examinant cette toile, Flavigny s’aperçoit aussitôt qu’il est en possession d’un original du grand peintre espagnol Murillo. Au bout de quelques jours, il vend le précieux tableau à une maison commerciale de New- York pour la somme de dix mille piastres. Avant de livrer le chef-d'œuvre, il en veut faire une copie qu'il destine à l’église de Contrecœur, sa paroïsse natale, où, durant sa longue absence, son père est mort, après avoir perdu tous ses biens, et où sa mère, devenue aveugle et restée sans ressources, vit chez une jeune institutrice, M" Suzanne D’Audray, qui l’a recueillie par charité. Une fois sa copie terminée, Maurice se rend, l1 veille de Noël, à Contrecæœur, et va directement chez le curé de l'endroit, qui l’accueille avec toute la sympathie et tous les égards auxquels lui donnent droit ses talents et le don généreux qu’il apporte. Le bon abbé apprend au jeune artiste que M“ Flavigny demeure à un quart de lieue du presbytère. Maurice trouve sa mère seule avec une petite bonne, l’institutrice, qui est en même temps l'organiste de la paroisse,
UN MURILLO 227 étant au village, occupée à exercer un chœur pour la messe de minuit. L’entrevue de la mère et du fils est touchante comme le sont toujours pareilles entrevues, Pour remercier Dieu, qui vient de les réunir, la pauvre veuve veut conduire son enfant en face d’un vieux tableau religieux qu’elle ne voit pas, puisqu'elle est aveugle, mais qu’elle croit toujours sur un pan de mur du modeste logis qui les abrite. La petite bonne explique à Maurice qu’un jour, dans un moment de pénurie, M'° Suzanne a vendu pour une bagatelle le vieux tableau à un passant, pour acheter des médicaments destinés à M" Flavigny ; ot, par la description qu’elle en fait, l’artiste comprend que la peinture ainsi sacrifiée est la même pour laquelle il a reçu un si haut prix des négociants new-yorkais. A la messe de minuit, M'"° D’Audray communie, et, au moment de quitter la table sainte, elle s’évanouit, à la vue du tableau que son curé vient de recevoir et qu’elle a reconnu tout de suite. Maurice court la relever, et un médecin spécialiste, récemment arrivé, lui aussi, de Paris, et établi, de la veille, à Contrecœur, est mandé pour donner ses soins à la jeune fille, que cependant l'air froid du dehors remet aussitôt du choc nerveux qu’elle vient d’éprouver.
L'action, que j’abrège, est, comme on voit, toute palpitante d'intérêt, et se termine par un mariage : Maurice épouse Suzanne, qui a été si dévouée à sa
mère ; et maintenant l'heureux couple vit à la Nouvelle-Orléans, où le peintre a beaucoup de vogue et travaille en face du Murillo dont le curé de Contrecœur lui à rendu la copie, et qui lui rappelle de si doux souvenirs.
Tout cela est le comble de l’invraisemblance pour notre pays ; et je ne comprends pas que M. Fréchette, qui fait de la littérature depuis si longtemps, et à qui ses rapines ont joué de si mauvais tours, n'ait pu réussir à donner, au moins, assez de couleur locale à son conte pour en dissimuler un peu la provenance exotique.
Bien que l'analyse que je viens de faire soit assez probante pour faire condamner M. Fréchette, je me permets de faire ici deux citations qui établiront que le lauréat n'a fait, par endroits, que transcrire le texte même de l’auteur qu'il a filounté.
Qu'on en juge :
Et Le jeune médecin, après avoir fait sauter les bouchons et rempli les verres, leva le sien en s'écriant :
—Mes amis, à la santé, d’abord, de Mme Flavigny ; et puis, à celle de mon brave camarade Maurice, nouveau Messie, qui nous arrive, comme un Enfant-Jésus, en pléine nuit de Noël!
—Noël! noël! crièrent tous les convives en se levant et en choquant leurs verres, d’un côté de la table à l’autre.
Bénissez-les, monsieur le curé, disait la bonne vieille mère en essuyant, elle aussi, ses Yeux éteints. Bénissez-les, vou qui pouvez les voir!
UN MURILIO 229
Et, pendant que le vieux prêtre levait ses longues mains blanches au-dessus des deux jeunes fronts inclinés, le médecin—qui à La dérobée avait plus d’une fois examiné les prunelles de la malade—s’approcha d'elle et lui dit à l'oreille :
—Vous les verrez, vous aussi, dans quelques semaines, madame Flavigny, prenez en ma parole de médesin spécialiste.
Le petit tableau devait porter bonheur à tout le monde...
Et si quelqu'un eût, à ce moment-là, passé sur la route, en face de la vieille maison d'école de Contrecœur, il eût sans doute entendu, mêlées à de bien joyeux éclats de rire, des ‘voix jeunes et vieilles, claires et sourdes, qui criaient :
—Noël! noël!
Non, mille fois non, personne n’a jamais entendu, au sein des campagnes des bords du Saint-Laurent, dans les fêtes intimes ou publiques, crier :— Noël ! noël !—et ce vivat, que le peuple poussait autrefois, surtout au moyen âge, à l’occasion de la naissance d’un prince, de l’arrivée d’un souverain, ete., est dans un écrit canadien tout ce qu'il y a de plus gauchement copié.
Deux autres citations maintenant pour prouver par leur phraséologie comme il est facile de s’apercevoir quand c’est M. Fréchette qui a tenu la plume, et comme javais raison de dire tout à l’heure que les choses de son cru semblent dans le texte volé des morceaux de plomb mal soudés à des lingots d’or :
Maurice la trouva seule au logis avec une petite bonne, — la jeune institutrice, qui était en même temps l’organiste de
ss. 4 meme
la paroisse, ayant dû passer la journée au village, chez son cousin—un jeune médecin récemment établi à Contrecœur, afin d’être plus à portée de l’église pour les répétitions,
Après avoir constaté qu'il a répété l'adjectif jeune dans une phrase assez courte, que M. Fréchette s'approche de sa bibliothèque, et il verra par Larousse, Bescherelle et Littré,—qui seront alors à portée du plagiaire,— qu’une église n’est à portée de personne, que nul ne peut tenir une telle construction dans sa main. Qu'il consulte ensuite les hommes bien pensants du pays, et il saura que ses vers n’ont plus aucune portée artistique, et que tout le monde se moque de la portée de ses foudres de la Patrie, qui ne font plus que boum ! boum ! et ne: tuent personne.
Quelques minutes après, on frappait à la porte du médecin, qui accourait en toute hâte de son côté ; mais,—on a deviné que c'était elle—bien inutilement en ce qui regardait Suzanne, la fraîcheur du dehors ayant complètement remis la jeune institutrice du choc soudain qu’elle avait éprouvé à la vue du tableau de Maurice.
M. Fréchette avouera qu'il faudrait chez un simple mortel une bien grande pénétration d’esprit pour comprendre ce qu’il voulait dire quand il a écrit : mais on «a deviné que c'était elle, en ce qui regardait Suzanne, etc., et, en fait de choses confuses et mêlées, je ne connais rien de comparable à la tignasse phraséologique que je viens de montrer.
Et puis la fraîcheur d’une nuit de Noël, dans un pays comme le nôtre, est un mot bien trouvé, n'est-ce pas ?
I est donc parfaitement inutile d’insister sur l'invraisemblance, au point de vue canadien, de ce qui fait le sujet d’'Un Murillo, et sur l’impossibilit : qu'il y avait pour M. Fréchette, dont linfécondité est notoire comme l’infatuation, d’écrire une chose aussi dramatique et aussi bien imaginée. Et le ridicule de la jeune institutrice de Contrecæur en possession de l’'Enfant-Jésus de Murillo, dont l’original est en Angleterre ct n’a jamais traversé l'Atlantique, le ridicule du prix auquel Maurice Flavigny l’a vendu avant de quitter Montréal, qui n’a jamais exporté l'ombre d’un tableau de grand maître, le ridicule de la blessure d’un Canadien à la prise de Buzenval, à laquelle pas un de nos compatriotes n’a certainement pris part, le ridicule d’un jeune médecin oculiste arrivé récemment de Paris et établi dans un village qui compte une trentaine de maisons, tout ce ridicule n’a d’égal que l’inexprimable impudence et l’indicible gaucherie du lauréat.
D'ailleurs, la longueur même Un Murillo—qui formerait environ soixante pages d’un volume in-12 —cst une preuve que M. Fréchette a pris presque tout fait ce qu’a publié la Revuc, e: qu'il n’a pu trouver dans sa bibliothèque rien de moins considé-
rable qu’un roman français pour fabriquer sa prétendue légende canadienne,
Il suffit de lire les contes de Noël et autres que publient les poètes et prosateurs français du jour, comme Catulle Mendès, Jacques Normand, Paul Arène, André Theuriet, François Coppée, Alphonse Daudet, ete. pour savoir qu'Un Murillo est ctffec-
tivement trois ou quatre fois trop long pour un conte.
En tout cas, le directeur de la Revne, un homme d’affaires aussi probe qu'intelligent, avait, comme on le verra plus loin, commandé à M. Fréchette un simple conte de Noël, qui devait rapporter à son auteur vingt dollars; et M. Leclaire ne fut pas peu surpris de recevoir, à l'approche du jour de l’an, un manuscrit volumineux à l'excès, presque encombrant pour son numéro de janvier déjà sous presse, ct pour lequel le lauréat réclama, après son impression, le triple du prix convenu.
C’est encore l'amour du quibus qui poussa M.
Fréchette à demander soixante piastres pour un ouvrage qu'il n’avait fait, à proprement parler, que transcrire, comme c’est son manque de jugement qui lui attira une difficulté que M. Leclaire se charge de nous expliquer dans une lettre qu’il m’adresse et dont je détache les lignes suivantes :
Quelques jours plus tard, dit M. Leclaire, j'écrivis à M. Fréchette, qui était descendu à Québec, pour lui faire
UN MURILELO 053
connaître la décision à laquelle j'étais arrivé, lui faisant remarquer qu'il m'avait tout au moins induit en erreur en me demandant #20 par article, sans faire de réserve pour la quantité et la longueur de ce qu'il devait me donner pour un conte de Noël canadien.
Je reçus une réponse en date du 13 janvier, dans laquelle M. Fréchette répétait une partie des insultes dont ma qualité de marchand avait été l'occasion, et terminait en me disant qu'il avait remis l'affaire entre les mains de son avocat avec qui j'aurais à régler.
Assez longtemps plus tard—un après-midi,—je reçus, on effet, la visite de M. Alp. David, qui, je dois le dire, s’est montré très courtois. Il avait, lors de la première entrevue, fait tout son possible pour calmer son client et atténuer ses insultes, T1 me conseilla, naturellement, de régler, me disant que M. Fréchette n’était pas un homme commode, qu'il me poursuivrait en justice, qu’un procès est toujours une chose incertaine ct désagréable, etc.
Voyant, cependant, que j'étais bien décidé à ne pas donner le prix demandé, il finit par me proposer d'ajouter #10 et qu’il prendrait sur lui d'accepter ce règlement.
Pour avoir la paix et me débarrasser de M. Fréchette, je consentis, et fis un chèque de #10 que je remis à M. David.
De tout cela il ressort—avec une accentuation frappante— que M. Fréchette pouvait obtenir vingt dollars pour un conte de Noël, si court qu’il pût être, qu'il s’est autorisé, pour grossir sa réclamation, de l'ampleur du thème qu’il s'était approprié, qu'il a floué M. Leclaire comme il en a floné tant d’autres en littérature, et que le lauréat fait ses contes—sans calembour—un peu trop lougs.
Quoi qu’il en soit,—je le répète,—j'ai parfaite
souvenance d’avoir lu autretois lé sujet du conte de Noël de M. Fréchette.
Mais où ? à quelle époque ? dans quel auteur ? Je ne saurais le dire.
Trouverai-je jamais le volume où le poète national a commis ce nouveau larein ?
Je l’espère,—parce que tous les méfaits d’un imposteur doivent être dévoilés tôt on tard ; et ce qui me porte surtout à espérer, c'est la découverte que j’ai faite récemment d’un vol que M. Fréchette a perpétré, il y a plus de vingt ans, en signant une nouvelle en prose, — Une touffe de cheveur blancs, —dont la principale scène était censée se dérouler dans le cimetière de Saint-Joseph-de-Lévis.
Je m’en souviens comme si c'était d'hier, —en lisant pour la première fois Une touffe de cheveux blancs, qui parut dans l’Opinion Publique du 25 avril 1872, j’eus immédiatement l'impression que j'avais vu, quand j'étais enfant, une pareille chose dans un de mes livres de classe.
Je fis même à ce sujet des recherches, qui, malheureusement, n’aboutirent à rien.
J'avais oublié depuis longtemps cette circonstance de ma prime jeunesse, quand, un jour de l’automne dernier, je me rappelai,—en relisant Un Murillo pour en faire une étude,—les soupçons que j'avais entretenus sur lu paternité de la scène du cimetière de Saint-Joseph ; et je songeai que, puisque j'avais lu, sur les bancs du collège, le motif d’Une touffe de
cheveu.r blancs, je pourrais peut-être, en m’adressant à un ancien instituteur de ma connaissance, M. B., obtenir quelque renseignement propre à me faire retrouver le motif en question.
Cette idée m'entra profondément dans la tête, ct, le lendemain, je frappais à la porte du vieux professeur, qui tout de suite me félicita sur la campagne que je poursuivais contre le rot des plagiaires, selon son cxpression.
Nous causîmes longuement des vols du lauréat, et comme j'étais en train de faire l’analyse d’ Une touffe de cheveur blancs :
— Voulez-vous parler de la T'ête de Mort ? interrompit le professeur, avec un fin sourire.
—Peut-être, répondis-je, frappé de ce titre qui pour moi était toute une révélation.
—C'est une des dernières dictées que j'ai données à mes élèves, continua M. B., en se dirigeant vers une pièce voisine, et je vais vous la faire voir immédiatement.
Et, en effet, an bout de quelques minutes, je trouvais dans un opuscule intitulé : Cours théorique et pratique de langue française, et signé par P. Poitevin, professeur au collège Rollin, la source où M. Fréchette avait prisé une de ses plus ingénieuses inspirations ; et les quelques citations que je vous ferai de la Tête de Mort et d'Une touffe de
eheveur blancs vont, une fois de plus, confondre le roi des plagiaires, si toutefois un audacieux aussi éhonté peut jamais être confondu :
LA TETE DE MORT
Un curé procédait à la sépulture d'un de ses paroissiens ; le corps du défunt était déjà sur le bord de la fosse ; on voyait pêle-mêle les têtes de morts et les vssements que le fossoy eur avait tirés de la terre pour y mettre les nouveaux
venus, Cac jusque dans la tombe il faut céder ga places à d'autres, UNE TOUFFE DE CHEVEUX BLANCS
Or, précisément à l’Énoque dont je parle, il se faisait dans la partie Est du cimetière je ne sais trop plus quelle excavation, on creusait une charnière, je crois. Et, chose qui semble étrange d'abord, mais qui s’expliqua facilement par la suite, —bien qu'aucune excavation ne parût avoir été faite dans cette partie de l'enceinte, —les travailleurs découvraient presque chaque jour quelques ossements humains et parfois des squelettes entiers qu'ils éparpillaient çà et 1à Lans les hautes herbes du cimetière.
M. Fréchette a commis là d’abord une faute de syntaxe, en employant le présent de l'indicatif au lieu du prétérit du verbe sembler, et ensuite un affreux barbarisme, en nous faisant voir une charnière, appareil composé de deux pièces assemblées sur un axe commun, à la place d’un charnier, lieu où l’on dépose les morts.
LA TETE DE MORT
O prodige ! tout à coup un de ces crânes paraît s’agiter. L'assemblée tout entière cst saisie d’effroi. Cependant l1 tète de mort s’agite de plus en plus, et semble regarder, toute menaçante, Les téméraires qui ont osé troubler son
repos. Bientôt même elle s’avnnce comme pour demander compte de l’outrage qu'on lui a fait, Les assistants ne peuvent plus maîtriser leur frayeur, Les uns fuient en jetant des cris perçants, les autres se prosternent, implorant la miséricorde divine pour eux et pour ie mort, dont la tite s'avançait toujours,