SANS L'AIDE DE PERSONNE
harmonieuses, qu'un jour, trompé par l'œil imagiuatif du poète, il a, sous les arceaux gothiques de ce temple incomparable, vu défiler tous les anciens rois <lc France, le lauréat a écrit les vers qui suivent :
Suint Louis, Charlemagne et jusqu'au fier Sicambrc Dans mon rêve ébloui passeront tour à tour.
Ils vinrent tous. Ce fut un immense cortège. Mes souvenirs lointains me le montrent en cor, Dans des lueurs de pourpre et des blancheur* de neige, Défilant sous les nefs en longue chaîne rf'or.
M. Eréchette laisse entendre qu'il était, à ce moment, dans la cave de la cathédrale de Reims, puisqu'il a vu défiler l'immense cortège en question sous les nefs de la merveilleuse église.
Je pense, moi, qu'il était plutôt, comme on dit vulgairement, dans les patates, quand il a eu la vision qu'il a voulu nous peindre.
D'ailleurs, ce qui prouve bien qu'il n'était pas, à Reims, dans son état normal, c'est que les anciens monarques de la mère patrie,- — si corrompus d'après sa Petite Histoire des Bois de France — lui ont apparu dins des blancheurs de neige.
Mais là où M. Fréchette semble reprendre toute la lucidité de son esprit de tous les jours, c'est quand il fait défiler Clovis, Charlemagne et saint Louis en longue chaîne d'or.
ISO LE LAUREAT
Cette longue chaîne, qui détile avec trois vieux rois de France pour anneaux, est d'or, dit M. Fréehette.
A combien de carats ?
A propos de la cérémonie religieuse qui eut lieu dans la cathédrale de Saint-Malo, à l'occasion du départ de Jacques Cartier pour le Canada, M. Fréehette a écrit :
Soudain <lu sanctuaire un signal est donné, Et, sous les vastes nefs, pendant que l'orgue roule Son accord grandiose et sonore, la foule Se lève, et, délirante, en un cri de Stentor, Entonne en frémissant Je Veni, Creator !
Encore sous les nefs, encore dans la cave, ce pauvre lauréat.
Il est bien évident aussi qu'il faut être pas mal cave — sans calembour — pour faire entonner à une foule délirante un hymne religieux qui ne forme qu'un cri, un cri de Stentor.
Et puis, ce cri de Stentor, lancé tout à coup par des milliers de personnes groupées devant les saints autels, est tout à fait inconvenant.
Il est très inconvenant, parce qu'il évoque le souvenir d'un Grec dont la vanité fut aussi formidable que les poumons.
Ce même nom, rapproché de celui de l'Esprit Créateur, est encore irrévérencieux dans la pièce de M. Fréehette pour une autre raison. ■
SANS l'aide de personne 181
C'est qu'il nous fait involontairement songer à la fable de La Fontaine, qui a écrit dans le Lion et l'Ane chassants :
II se servit du ministère
De Vâne à la voix de Stentor.
Apres avoir dit que jamais chant terrestre ne monta plus sincère vers Dieu que le Veni Creator "crié" par les futurs découvreurs, du Canada, le poète national ajoute :
U émotion saisit la foule tout entière
Quand, du haut de l'autel, l'homme de la prière,
Ernti, laissa tomber ces paroles d'adieu :
— Vaillants chrétiens, allez, à la garde de Dieu !
Mais comment pouvait-il y avoir encore place pour de l'émotion chez une foule qui venait de se lever ■délirante et d'entonner en frémissant un des hymnes les plus émouvants de la liturgie catholique ?
Comment, aussi, M. Fréchette peut-il dire, sans se rendre coupable d'une ridicule redondance et d'une non moins ridicule cheville, que l'homme de la prière était ému, juste au moment où V émotion avait saisi la foule tout entière qui se pressait dans le lieu saint ?
Comme de tout de ce que M. Fréchette a produit, ce sont, sans conteste, ses sonnets qui contiennent, sous le rapport de la forme, le moins de défectuosités,
deux citation?, prises dans le Cap Eternité et les Oiseaux de Neige, seront suffisantes pour établir qu'il n'a pas, non plus, fait florès dans ce genre de poésie..
Qu'on en juge :
C'est un bloc écrasant dont la crête surplombe Au-dessus des Hots noirs, et dont le iront puissant Domine le brouillard, et délie en passant L'aile de la tempête ou le choc de la trombe.
Enorme pan de roc, colosse menaçant Dont ; le flanc narguerait le boulet et la bombe. Qui monte d'un seul jet dans la nue, et retombe Dans le gouffre insondable où sa base descend.
A part le solécisme qui a fait dire au lauréat que le cap Eternité surplombe au-dessus des flots, il y a là la triple répétition du pronom relatif dont dans deux quatrains voisins, et ces trois dont — qui seraient à peine excusables dans le premier sonnet d'un écolier rimant en cachette — dénotent dans l'œuvre d'un vieux poète un manque d'expérience incroyable.
Il y a, de plus, dans les vers ci-dessus un affreux contre sens, puisque le cap Eternité, qui est un roc nécessairement immuable, ne peut, à coup sûr, défier en passant l'aile de la tempête; et le paysagiste, qui voulait dire que le célèbre cap défie la tempête qui le fouette en passant, a prouvé que parfois il n'a pas plus de syntaxe que de logique.
Voyons maintenant le deuxième quatrain des. Oiseaux de Neige :
SAN?; l'aide de personne 1S3
De graines nulle part ! nul feuillage aux halliers. Contre la giboulée et nos vents de Norvège, Seul le regard d'en liant les abrite, et protège Ces courriers du soleil en butte aux oiseliers.
M. Fréchctte a tout simplement confondu tes oiseliers, qui sont des marchands d'oiseaux, aveeles oiseleurs qui, eux, font la chasse aux oiseaux.
C'est ce qui s'appelle — sans jeu de mot — s'engluer de la belle façon.
Quelques citations, prises çà et là dans les opuscules du lauréat, termineront cet article :