EUGENE SUE
Maintenant, messieurs, dit d'Harville, lorsque Le déjeuner lut terminé, si vous voulez fumer un cigare dans mon cabinet, vous en trouverez d'excellents.
On se leva de table, on rentra dans le cabinet du marquis ; la porte do sa chambre à coucher, qui y communiquait, était ouverte. Nous avons dit que le seul ornement de cette pièce se composait de deux panoplies, de très belles armes. M. de Lucenay, ayant allumé un cigare, suivit le marquis dans sa chambre.
— Vous voyez, je suis toujours amateur d'armes, lui dit M. d'Harville.
— Voilà, en effet, de magnifiques fusils anglais et français ;
ma foi. je ne saurais auxquels donner la préférence
Douglas! cria M. de Lucenay, venez donc voir si ces fusils ne peuvent rivaliser avec vos meilleurs Manton.
Lord Douglas, Saint-Remy et deux autres convives entrèrent dans la, chambre du marquis pour examiner les armes.
M. d'Harville, prenant un pistolet de combat, l'arma, et et dit en riant :
— Voici, messieurs, la panacée universelle pour tous les maux, le spleen, l'ennui...
Ut il approcha, en plaisantant, le canon de ses lèvres.
— Ma loi. moi, je préfère un autre spécifique, dit Saint- Remy ; celui-là n'est bon que dan- les c:is désespérés.
— Oui, mais il est, si prompt, dit M. d'Harville. Zest ! et c'est fait ; la volonté n'est pas plus rapide. Vraiment, c'est merveilleux.
— Prenez donc garde, d'Harville; ces plaisanteries-là sont toujours dangereuses. Un malheur est si vite arrivé î dit M. de Lucenay, voyant le marquis approcher le pistolet de ses lèvres.
— Parbleu, mon cher, croyez-vous que s'il était chargé je jouerais ce jeu-là ?
— Sans doute, mais c'est toujours imprudent.
— Tenez, monsieur, voilà comme on s'y prend : on introduit délicatement le canon entre ses dents... et alors...
— Mon Dieu ! que vous êtes donc bête, d'Harville, quand vous vous y mettez ! dit M. de Lucenay en haussant les épaules.
— On approche le doigt de la détente... ajouta M. d'Harville.
— Est-il enfant... est-il enfant... à son Age!
— Un petit mouvement sur la gâchette, reprit le marquis, et l'on va droit chez les âmes.
Avec ces mots le coup partit. M. d'Harville s'était brûlé la cervelle.
FHECHETTE
Un jour, il invita cinq ou six amis à dîner dans un restaurant à la mode ; il était en veine de générosité et de gaieté.
Le menu était soigné, les vins exquis, l'amphytrion était d'une gaieté folle ; le dîner se prolongea tard dans la soirée.
Au café, la conversation tomba sur les risques de la Bourse, et l'on parla de certaines catastrophes financières.
— Moi, dit le inarquis, je joue tout pour tout depuis deux mois, et n'ai point peur du résultat.
— Mais si vous perdiez...
— Si je perdais, ce ne serait pas pour longtemps.
— Comment cela ?
— Oh ! ce serait bien simple ; j'inviterais quelques gais compagnons comme vous, par exemple, à un petit dîner dans le genre de celui-ci ; je mangerais, boirais, rirais, m'amuserais avec les autres ; et puis, au café, comme maintenant, je tirerais de ma poche un petit revolver comme celui-ci
Et, en prononçant ces paroles, le marquis tirait effective, ment de sa poche un pistolet-bijou, dont l'acier miroita sjnistrement au feu des bougies ; et, joignant le geste aux paroles, .sous les yeux de ses convives qui souriaient au badinage, il continua en souriant, lui aussi :
— Et puis, avec précaution, sans me presser, comme c i. tenez, j'appuierais le bout du canon sur nia tempe droite, de cette façon, regardez bien... 'y presserais la détente, e1 pan ! ce serait fini !...
En même tem] s l'explosion avait lieu, le pistolet fumint sautait sur la table, et, ans yeux dc^ dîneurs épouvantés, l'étrange suicidé roulait inerte sur Je parquet.
Comme on voit, le héros d'Eugène Sue est un marquis français, qui, au sortir d'un déjeuner donné ■i des amis, décroche d'une panoplie un pistolet de combat qu'il approche, en plaisantant, de ses lèvres, et avec lequel il se brûle la cervelle.
Le héros de M. Fréchette est aussi un marquis — un marquis ehicagouin ! — qui a convié des intimes à un dîner, après lequel il sort de sa poche un pistolet-bijou qu'en souriant il applique sur sa tempe, et dont il se flambe la tète.
Tout ee qui différencie les deux scènes qu'on vient de comparer, c'est que dans celle du romancier parisien l'intérêt est savamment ménagé jusqu'à la tin, et qu'on ne peut aucunement en prévoir le dénouement tragique, tandis que dans les Notes sur Chicago on devine tout de suite, au premier geste du marquis n° 2 tirant son pistolet, qu'il va se faire
sauter.
En d'autres termes, dans les peintures des deux suicides qu'on vient de voir, il y a la différence distinguant un romancier qui a du talent d'un écrivassicr qui croit en avoir.
Et quand on songe que, après tant de révélations assommantes contenues dans un seul article, M. Fréchctte va, comme si rien n'était, continuer de voler, qu'il va se trouver encore des propriétaires do journaux pour donner ses contes de Noël comme des primeurs de prix,
Que dis-je ? comme j'allais terminer le présent article, le courrier m'a apporté deux nouveaux contes de Noël que le lauréat a fait paraître, l'un dans la Pairie et l'autre dans la Presse, et pour lesquels il a dû encore se faire payer.
Il suffit de lire celui qui porte pour titre : Une nuit dans les Capes, pour savoir que l'invention en est bien de M. Fréchette, à preuve, que dans ce conte, entre cent autres bourdes, un cocher de Québec, nommé Pierre Vadeboncœur, ayant les doigts littéralement gelés et se tordant dans d'atroces douleurs, se met tout à coup à chanter d'une voix forte et avec la plus grande sérénité du monde :
Il est né le divin enfant
à preuve aussi, qu'un autre personnage y sert de parrain à un nouveau-né que, vu l'impossibilité de le porter à l'église, on trouve prudent d'ondoyer, —
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M. Fréchette est donc trop ignorant pour savoir que sans prêtre il ne peut y avoir de parrain, — sans parler de la phraséologie qui est affreusement torturée et torturante, et dans laquelle il y a assez de cigares, de pipes, de vin et de Jamaïque pour approvisionner Pierre Vadebonc eur et les siens pour le reste de leurs jours.
Quant à l'autre légende, intitulée : L'Homme dans ia lune, dont les différentes scènes se passent dans un vieux château de la Bretagne, dont le thème et le style sont dignes des plus grands écrivains français du jour, il va de soi que M. Fréchette n'a fait que la transcrire de quelque volume dont il se croyait sans doute l'unique possesseur.
Oui, je suis certain que M. Fréchette a copié aussi servilement le Bonhomme dans la lune que Y Exilé. où il ne s'est pourtant guère gêné, comme l'indique la confrontation suivante :