‹ Le lauréatChapitre 19 sur 101 · AUDACES FORTUNA JUVAT · texte numérisé non relu

AUDACES FORTUNA JUVAT

Le grand critique français, Jules Lemaître, parlant de Théodore de Banville, dit dans ses Contemporains :

M. Théodore» do Banville est un poète lyrique hypnotisé

par la rime, le dernier venu, le plus amusé et dans ses bons jours le plus amusant des romantiques, un clown en poésie qui a eu dans sa vie plusieurs idées, dont la plus persistante a été de n'exprimer aucune idée dans ses vers.

Vraiment, on croirait — si parva licet componere

magnis—que les lignes qui précèdent, malgré une petite réserve qu'on y pourrait faire, ont été écrites pour définir le procédé littéraire de M. Fréchette.

En effet, le lauréat, quand il ne juge pas à propos de s'emparer du bagage des autres, accomplit à tout coup ce tour funambulesque qui semble étonner si fort Jules Lemaître : faire des vers sans rien mettre dedans.

C'est surtout dans ses premières poésies qu'on

peut le mieux constater l'étrange défaut observé chez de Banville, qui, lui, par exemple, paraît n'avoir voulu " tirer de la rime et du rythme que des effets comiques et réjouissants."

Aussi, quand M. Fréchette publia Mes Loisirs, plusieurs journaux ne se firent pas faute de lui reprocher de n'y avoir exprimé guère d'idées, de n'avoir pas d'invention, de ne chercher que des " effets harmoniques et des sonorités particulières," qu'à éblouir par la richesse de la rime, enfin de sonner creux.

A la fois humilié et vexé de ce reproche, M. Fréchette voulut se reprendre, prouver qu'il avait bien le mens divinior, qu'il pouvait. .. .voler très haut, et, pour arriver à cela, il publia, après son départ de Québec pour Chicago, la Voix d'un Exilé, dans laquelle il mit une bonne moitié des Châtiments de Victor Hugo.

Les Châtiments, il va sans dire, lui valurent beaucoup d'éloges de la part d'une certaine école.

Malheureusement ces éloges tombèrent si dru et si lourdement sur le poète destiné à devenir un des hoynmes du jour, qu'il en perdit la tête, et finit par croire que c'était. .. .arrivé, tout comme ce farceur qui avait couru voir si la baleine qu'il avait inventée n'était pas. par hasard, réellement échouée sur le rivage. J-

i M. Louis Taché venait de publier la biographie de M. Fréchette dans les Hommes du Jour,

AUDACES FORTCXA JCVAT ûO

Enhardi par le succès des Châtiments, ou plutôt par le succès que lui avait valu sou audace, M. Fréchctte, revenu au pays, après cinq ou six années d'exil, lit paraître, à des intervalles assez rapproches. Pêle-Mêle, les Fleurs boréales et les Oiseaux de Neige, — qui sont la deuxième édition de Pêle-Mêle, — la Légende d'an Peuple, et les Feuilles volantes — qui auraient dû s'appeler les Feuilles volées — du il glissa tout ce qu'il put enlever avantageusement au sempiternel Victor Hugo, à Lamartine, Musset, Gautier, François Coppée, Crémazie, etc.

Et notre petit monde littéraire saluait, avec un plaisir et un orgueil toujours croissant, l'apparition de chaque nouveau volume, et plus d'un écrivain canadien s'imaginait voir en M. Fréchette l'un des plus grands poètes du siècle.

Couronné par l'Académie française pour ses Fleurs boréales et ses Oiseeiuy d< Neige, grâce à des circonstances (pie je ferai connaître en temps opportun, le lauréat se crut tout permis ; et, au lendemain de son couronnement, profitant de l'enthousiasme aveuglant que ses lauriers venaient de créer dans la métropole canadienne, il y fit jouer un drame en prose escroqué tout rond à Elic Berthet.

Par bonheur pour le public, que le lauréat avait si lâchement trompé, le livre où il avait puisé I'Exilé se trouvait entre les mains d'un gourmet littéraire

qui le passa aux journaux, et.... vlan ! finita la

ut']'* a.

Cette mésaventure aussi imprévue que foudroyante donna l'éveil à quelques rares dilettanti, qui commencèrent dès lors à soupçonner que M. Fréchette ne devait pas être plus scrupuleux en poésie qu'en prose

Mais, personne ne se donnant la peine de comparer Bes vers avec ceux des grands maîtres français, M. Fréchette, grâce au toupet pyramidal qui le caractérise, grâce, surtout, à l'indulgence d'un public qui voit partout de la politique et croyait le lauréat victime des machinations d'une certaine coterie, réussit à se relever du coup dont l'avaient terrassé les révélations du gourmet littéraire, et se remit à figurer, comme poète officiel, dans toutes les occasions solennelles qui réclamaient absolument le langage des dieux.

Tout le monde se rappelle une de ces occasions où, après s'être attelé en flèche à la voiture de Sarah Bernardt, il lui déclama une pièce de vers qui faillit le faire interdire par ses proches et dont Fédora doit encore rigoler.

Malgré l'insuccès d(^ stances à la charmanU dona Sol, M. Fréchette continua de se panader,

avec tonte la ridicule effronterie du geai du bon La Fontaine, pillant, à droite et à gauche, tout ce qui

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lui tombait sous la main, sans paraître se soucier le moins du monde que l'histoire de la Bastide rouge et du gourmet littéraire pût jamais se repéter.

Le poète national était tellement sûr d'exercer indéfiniment son métier de plagiaire sans être inquiété, qu'il en était rendu à filouter jusqu'à ses confrères du pays, son outrecuidance était devenue si provocante, que ses intimes pouvaient à peine le tolérer.

Il allait peut-être continuer — et Dieu seul sait jusqu'à quel temps — d'écraser ses amis de son farouche péd autisme, de recueillir par brassées les palmes et les couronnes, quand tout à coup survint sa discussion avec l'abbé Baillairgé.

Celui-ci, voulant démontrer que M. Fréchettc n'avait pas qualité pour traiter une question aussi importante que celle de l'enseignement, et se servant, d'ailleurs, des mêmes armes que le lauréat, qui s'amusait à dénicher des fautes de français dans les annonces du Bon Combat, fit voir clairement que l'auteur des Fleurs boréales n'était qu'un audacieux hâbleur et qu'un ridicule poétcreau.

Pour amortir les coups dont l'enveloppait le Bon Combat, pour atténuer les effets que produisait partout cette publication, M. Fréchette crut réussir en m'accusant, en accusant, dis-jc, un homme du

métier— un jaloux, n'est-ce pas, aux yeux des badauds ! — d'aider M. l'abbé dans son travail de démolition.

On sait le reste.

Tenté, et succombant à la tentation de riposter aux attaques d'une fable que M. Fréehettc regrettera toute sa vie, parce qu'elle m'a fourni l'occasion de montrer que je le connaissais à fond, je lui ai porté des coups qui ont, comme dit la Minerve, fait du bruit dans la Parnasse. I ne couple d'articles m'ont suffi pour prouver qu'il n'était qu'un grossier plagiaire, qu'un rimeur propre tout au plus à fabriquer des quatrains galants pour les confiseurs.

Et comme, une fois qu'un imposteur est démasqué, le public, par une curiosité bien naturelle, aime à savoir comment il s'y prenait pour opérer, je vais continuer à mettre en saillie les différents genres de plagiats à l'aide desquels M. Fréchette avait réussi à se dresser un piédestal, du haut duquel il s'amusait à cracher sur la tèto des passants.

Les preuves que j'ai apportées contre Fauteur des Fleurs boréales, eu citant des vers pris tout entiers dans les œuvres des écrivains français et canadiens sont, sans doute, très fortes, tout le monde l'admet.

Cependant, je suis persuadé que celles que je vais donner aujourd'hui sont encore plus concluantes.

Elles Boni pins concluantes, parce qu'elles démas-

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