SANS L'AIDE DE PERSONNE
Ce n'est pas, croyez-moi, par exception que M. Fréchette a commis l'anachronisme que Ton sait à propos d'Hébert, à qui il fait suivre le pas de ses chevaux trente ans avant l'arrivée au pays du premier spécimen de la race chevaline.
La Légende d'un Peuple, — qui n'est pourtant rien autre chose que l'histoire du Canada mise en vers ou mise en pièces, si on l'aime mieux, fourmille d'erreurs comme celle-là.
Une pièce, entre autres, dans laquelle le lauréat décrit la bataille de Saint- Eustache, renferme, au point de vue historique, de véritables monstruosités, comme le prouvent les vers suivants :
On traîna de Chénier le corps criblé de balles.
Un hideux charcutier l'ouvrit tout palpitant ;
Et par les carrefours, ivres, repus, chantant,
Ces tiers triomphateurs, guerriers des temps épiqui
Promenèrent sanglant son cœur au bout «les piques.
Si M. Fréchette eût pris la peine d'étudier l'histoire des événements de 1837-38, s'il eût interrogé les derniers survivants de ees hardis paysans qui combattirent aux côtés de Chénier, il aurait su que le cadavre de celui-ci ne fut pas profané par des soudards assoiffés de vengeance, mais que, par exemple, un chirurgien en fit l'autopsie, comme, du reste, les lois d'alors l'exigeaient toujours et partout pour quiconque mourait de mort violente.
Or c'est l'autopsie en question qui a fait naître parmi une certaine classe peu éclairée cette légende qui veut qu'une espèce de tortionnaire ait ouvert le corps tout palpitant de Chénier, que la soldatesque anglaise ait promené triomphalement son cœur à travers le village de Saint-Eustache, tombé au pouvoir de Colborne.
Et M. Fréchette, lui, qui pose au personnage, qui se donne comme l'éducateur de notre peuple, au lieu d'essayer à faire disparaître de l'esprit de nos populations une croyance aussi sotte qu'erronée, l'a popularisée par pure ignorance, autant qu'il a pu le faire.
L'auteur de la Tjc<jen<h <!' m, Peuple, en propageant cette erreur historique, qui est de nature à réveiller de vieilles antipathies de race depuis longtemps endormies, a fait peser une grave solidarité sur ses compatriotes.
SANS l'aide dk personne 17."»
Seulement, nous pouvons nous consoler des écarts de langage du lauréat, attendu qu'ils ne peuvent être pris au sérieux, que son dévergondage ne saurait être considéré comme le reflet des idées des Canadiens-français, que les Anglais se plaisent à reconnaître comme un peuple aussi loyal qu'intelligent.
Cela dit, laissez-moi remettre en lumière les vers que j'ai cités il y a une minute :
On traîna de Chénier le corps criblé de- balles.
Un hideux charcutier l'ouvrit tout palpitant,
Et par les carrefours, ivres, repus, chantant.
Ces fiers triomphateurs, guerriers des temps épiques.
Promenèrent sanglants son cœur an bout des piques.
En 1837, les Anglais — arriérés comme ils le sont toujours— avaient encore pour armes des piques, comme en portaient les Scythes et les Visigoths !
Le cœur de Chénier était si volumineux et si pesant, qu'il fallait plusieurs piques pour le porter !
Et que dire da^ carrefours du village de Saint- Eustache, qui comptait, en 1837, une trentaine de maisons ?
Quelqu'un ayant fait remarquer à M. Fréchette qu'il aurait dû faire porter aux Anglais le cœur de Chénier à la pointe d'une baïonnette plutôt qu'au bout d'une pique, le lauréat s'est écrié :
— Imbécile ! baïonnette ne rime pas avec épique.
— Non, ça ne rime pas, rétorqua l'autre, mais ça diablement plus de bon sens.
Le l)Di] sens !
Est-ce que M. Fréchette s'en occupe quand il parle de 37?
Qu'il s'en occupe ou non, continuons à relever d'autres erreurs non moins graves, qui se trouvent dans la même pièce :
( >n sabrait dans les lits, on sabrait sons les tables; Tuer des prisonniers, éventrer des mourants. C'étaient nobles exploits. Un enfant de quettre ans Est là, tont étonné, qui regarde et qui flâne :
Un d<-s braves l'ajuste et lui brise le crâne.
Encore une fois, si M. Fréchette eût fait parler les vieux patriotes de Saint-Eustacbe, il aurait appris que les soldats de Colborne n'ont nullement sabré ni dans les lits, ni sous les tables, qu'ils n'ont pu briser le crâne à un petit garçon de quatre ans qui flânait dans la rue. pour l'excellente raison que. îi part les cent insurgés retranchés avec Chénier dans l'église, il n'y avait pas un seul Canadien dans le village, les femmes, les vieillards et les enfants en étant sortis, la veille du combat, pour aller se réfugier dans un bois voisin.
D'ailleurs, M. Fréchette savait peut-être qu'il ne
disait pas la vérité dans les derniers vers queje viens de transcrire, <-t il n'a probablement voulu qu'imiter
PANS l'aidé de personne 177 '' '
Victor Hugo, qui, à propos du massacre du 4 décembre 1851, a écrit dans les Châtiments :
Feu! feu! tu voleras ensuite, ô peuplé roi! Saurez le droit, sabrez l'honneur, sabrez la loi ! Hue sur les boulevards le sang eonle en rivières Du \'i\\ \ leiii les bidons ! des morts plein les civièi
Qui veut de l' eau-de-vie ? En ce temps pluvieux. Il faut boire. Soldats. i*usillez-moi ce vieux ! Tuez-moi cet enfant. Qu'est-ce que cette femme? < l'est la mère, tuez.
L'enfant avait reçu deux balles dans la tête :....
Son crâne était ouvert comme un bois qui se tond.
Il jouait, ee matin-là, devant la fenêtre! Dire qu'ils m'ont tué ce pauvre petit être !
Victoire! ils ont tué, carrefour Tiquetonne; Vn enfant de sept ans.
Je continue à citer M. Fréchette :
Chénier toute In nuit avait monté In garde : Et puis, n'attendant plus que le fatal moment, Longtemps, les yeux fixés au pâle firmament, Tout rêveur, il se tint debout à sa fenêtre. — Pleurez-vous '■ fit quelqu'un. 1! répondit :
— Peut-tire.
La réponse de Chénier nous laisse entendre que l'insurgé n'était pas bien certain s'il pleurait ou non. *•
Drôle de réponse, tout de même, et qui nous étonnerait fort si l'on ne savait que M. Fréchette avait besoin de peut-être pour le faire- rimer avec jenêtre.
J'aurais, njouta-t-il sans trouble dans la voix. Voulu voir le soleil pour la dernière fois.
Pardon, M. Fréchette.
Chénier ne voulait pas voir pour la dernière ibis le soleil, mais il voulait voir pour la dernière fois le eoleil se lever,,
Saisissez-vous la différence ?
11 y en a pourtant une grande, allez I
Faisant une peinture de la seène qui se passa au moment où les Anglais, criblés par les balles des rebelles, mirent le feu à l'église, le lauréat dit :
Ils avaient lait leur œuvre, et l'église brûlait. L'espoir, l'espoir dernier des héros s'envolait. Il ne leur restait plus qu'à succomber en brave*. Du portail à l'abside et du clocher aux caves La flamme faisait rage.
Que M. Fréchette consulte n'importe quel dictionnaire, et il saura que cave n'est pas français dans le sens qu'il lui a donné là.
Ayant acquis la certitude qu'une cave est un lieu souterrain où l'on garde des vins ou des trésors, qu'il cherche ensuite le mot crypte dans son Larousse ou Bon Littré, et il y verra qu'une église possède plutôt la dernière chose que la première.
Après avoir, dans son poème Jean-Baptiste de la Salle, décrit cahin-caha la cathédrale de iieinis. avoir dit, en une couple de stances plus ou moins
>V\s l'aide de peksonnk 17ï»
harmonieuses, qu'un jour, trompé par l'œil imaginatif du poète, il a, sous les arceaux gothiques de ce temple incomparable, vu défiler tous les anciens rois
de France, le lauréat a écrit les vers qui suivent :
Saint Louis, Charlemagne et jusqu'au fier Sicambrc Dans mon rêve ébloui passèrent tt,ur à tour.
Ils vinrent tous. Ce fut un immense cortège. Mes souvenirs lointains me Je montrent eneor. Dans des lueurs de pourpre et des blancheurs de neige, Défilant sotts les nefs en longue chaîne d'or.
M. Fréchette laisse entendre qu'il était, à ce .moment, dans la cave de la cathédrale de Reims, puisqu'il a vu défiler l'immense cortège en question sous les nefs de la merveilleuse église.
Je pense, moi, qu'il était plutôt, comme on dit vulgairement, dans les patates, quand il a eu la vision qu'il a voulu nous peindre.
D'ailleurs, ce qui prouve bien qu'il n'était pas, à Reims, dans sou état normal, c'est que les auciens monarques de la mère patrie, — si corrompus d'après sa Petite Histoire des Bols de France — lui ont apparu dans >les blancheurs de neige.
Mais là où M. Fréchette semble reprendre toute la lucidité de son esprit de tous les jours, c'est quaud il fait défiler Clovis, Charlemagne et saint Louis en longue chaîne d'or.
jgg LE LAUKEAX
Cette longue chaîne, qui défile avec trois vieux vois de France pour anneaux, est (for. dit M. Fréchëtte.
A combien de carats )
A propos de la cérémonie religieuse qui eut lieu dans la cathédrale de Saint-Malo, à l'occasion du départ do Jacques Cartier pour le Canada, M. Fréchette a écrit :
Soudain du sanctuaire un feignal est donné, Et, sons les vastes nefs, pendant que i'.orgue roule Son accord grandiose et sonore, lafouU Se lève, «'t. délirante, en un cri de Stentor, Entonne c»i//*éwMsaT»^ Le 1 '<«''• Creator!
Encore soms tes ne/s, encore dans la cave, ce pauvre lauréat.
Ilest bien évident aussi qu'il faut être pas mal cave— sans calembour— pour faire entonner à une foule délirante un hymne religieux qui ne forme qu'un
cri, un »-ri de Stentor.
Kt puiâ3 ce cri do Stentor, lancé tout à coup par des milliers de personnes groupées devant les sainte autels, est toul à tait inconvenant.
Il esl très inconvenant, parce qu'il évoque le souvenir d'un Grec dont la vanité fat aussi formidable
(ju,. Lee poumons.
Ce môme nom, rapproché de celui do L'Esprit Créateur, esl encore irrévérencieux dans la pièce de M. Fréchëtte pour une autre raison.
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C'est qu'il nous fait involontairement songer à la table de La Fontaine, qui a écrit dans le Lion et VA ne chassants :
Il se servit du ministère
De Vâne à la voix de Stentor.
Après avoir dit que jamais eliant terrestre ne monta plus sincère vers Dieu que le Veni Creator "crié" par les futurs découvreurs du Canada, le poète national ajoute :
L'émotion saisit lotfoule tout entière
Quand, du haut de l'autel, l'homme de la prière,
Emu, laissa tomber ces paroles d'adieu :
— Vaillants chrétiens, allez, à la garde de Dieu !
Mais comment pouvait-il y avoir encore place pour de l'émotion chez une foule qui venait de se lever délirante, et d'entonner en frémissant un des hymnes les plus émouvants de la liturgie catholique ?
Comment, aussi, Yl., Fréchette peut-il dire, sans se rendre coupable d'une ridicule redondance et d'une non moins ridicule cheville, que l'homme de la prière était ému, juste au moment où V émotion avait saisi la foule tout entière qui se pressait dans le lieu saint '.
Comme de tout de ce que M. Fréchette a produit. ce sont, sans conteste, ses sonnets qui contiennent,
sous le rapport de la forme, le moins de défectuosités,
deux citation?, prises dans le Cap Eternité et les Oiseaux de Neige, seront suffisantes pour établir qu'il n'a pas», non plus, fait florès dans ce genre de poésie.
Qu'on en juge :
< l'est Un l>loe écrasant dont la crête surplombe Au-dessus des ilôts noirs, et dont le Iront puissant Domine h; brouillard, et défie en passant L'aile «le la tempête <>n le choc <le la trombe.
Enorme pan de roc, colosse menaçant Dont le flanc narguerait I<i boulet et la bombe, Qui monte d'un seul jet dans la nue, et retombe Dans le gouffre insondable où sa base descend.
A part le solécisme qui a fait dire au lauréat que le cap Eternité surplombe au-dessus des flots, il y a là la triple répétition du pronom relatif dont dans deux quatrains voisins, et ces trois dont — qui seraient à peine excusables dans le premier sonnet d'un? écolier rimant en cachette — dénotent dans l'œuvre d'un vieux poète un manque d'expérience incroyable.
Il y a. de plus, dans les vers ci-dessus un affreux («Mitre sens, puisque le cap Eternité, qui est un roc nécessairement immuable, ne peut, à coup sur, défier / ?/ passant l'aile de la tempête; et le paysagiste, qui voulait dire que le célèbre cap défie la tempête qui Le fouette en i><iss<nit. a prouvé que parfois il n'a pas plus de syntaxe que de logique.
Voyons maintenant le deuxième quatrain deï Oiseaux de Neige :
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Do graines nulle part ! nul feuillage aux halliers. Contre la giboulée et nos vents de Norvège, Seul le regard d'en liant les abrite, et protège (Ys courriers du soleil en butte aux eiseUen.
M. Fréchette a tout simplement confondu les oiseliers, qui sont des marchands d'oiseaux, avec les oiseleurs qui, eux, font la chasse aux oiseaux.
( "est ce qui s'appelle — sans jeu de mot — s'engluer «le la belle façon.
Quelques citations, prises çà et là dans les opuscules du laurJat, termineront cet article :