LAMARTINE
Ces grands blocs dentelés, effroi du matelot.
FRECHETTE
Des brisants sous-marins, effroi des matelots. VICTOR HUGO
Monstrueux, qui semblaient des boas endormis.
FRECHETTE Dans la placidité des boas endormis.
M. Fréchctte, dans son entrevue avec Marc Sauvalle, a déclaré solennellement n'avoir mêlé à se* vers que trois réminiscences.
Comme il faut qu'il soit doué d'un solide tempéramment pour nier avec autant d'impassibilité et d'audace ses plagiats !
Mais il n'a fait toute sa vie que voler, le lauréat, el celui qui pourrait passer seulement une couple de
jours à sa bibliothèque ne pourrait manquer d'y trouver, dans une foule d'auteurs encore peu connus au Canada, assez de vers escroqués par lui pour faire tout un volume.
L'autre jour encore, en relisant Théophile Gautier, j'ai découvert dans une pièce au peintre Jean Duseigneur un vers que M. Fréchette a subrepticement glissé dans sa Voix <!' 'an Ex*' lé, et la confrontation suivante va encore édifier ceux qui pourraient, par hasard, garder un reste de foi en son honnêteté d'écrivain.
Lisez :
THEOPHILE GAUTIER
Le soleil s'enfoncer comme un vaisseau qui sombre.
FKECHETTE
Le soleil, s'engou tirant comme un vaisseau qui sombre.
Et voilà l'honnêteté de M. Fréchette î
Tour faire reconnaître cette honnêteté, le lauréat nous a dit comment il avait réussi à dramatiser la Bast'uh Rouge, quinze jours seulement avant la première représentation de VExilè. Il nous a parlé d'un vers de Crémazie, d'un vers de Victor Hugo, de quatre mois de Mme de Girardin, d'un vers de Prosper Blanchemain, d'un hémistiche de Jose-Maria de Heredia,
Mais son Vive la France, servilement imité de
Pour le drapeau de François Coppéo, son Cadieux, versifié sur le texte même du Cadieux de M. Taché, ce qu'il a filouté au docteur Morrisset dans un concours resté célèbre, les vers qu'il a volés à son frère Achille, sa Touffe de cheveux blancs prise dans un livre de classe, son Murillo, sa Petite Histoire des Pois de France, copiée mot à mot dans Larousse, ses Excommuniés, dans lesquels il a honteusement faussé l'histoire, ses rabâchages, son Jean Sauriol, son Drapeau fantôme, son épître à M. Lemay démarquée de i'épitre de Victor Hugo à Lamartine, son fiasco à l'Académie française avec sa Légende d'un Peuple, tout cela ne demandait donc pas d'explications de sa part ' ?
Tout cela, au contraire, demandait beaucoup d'explications, et comme, malgré l'imagination que M. Fréchette a toujours pour mentir, il n'a pas osô risquer un mot sur ces sujets épineux, l'entrevue que le lauréat vient d'avoir avec Marc Sauvai le met le dernier clou à son cercueil littéraire.
Et savez-vous comment le même Sauvalle a terminé son dernier article en réponse à mon Lauréat f
Lisez ceci :
Et là-dessus le poète m'a congédié avec an franc éclat de rire qui m'a prouvé que les Lauréats manques et les abbéa
1— Voir le Lauréat.
déconfits pourront publier encore bien des volumes avant de désarçonner son impertubable et philosophique gaîté.
Cet éclat de rire que vient de jeter M. Fréchette est jaune comme le rire de tous ceux qui veulent faire, comme on dit, fortune contre bon cœur, et prouve, une fois de plus, que c'est lui-même qui a écrit de sa plus belle écriture tout ce que vient de signer Marc Sauvalle.
M. Fréchette a déjà ri comme cela, dans le temps où je lui arrachais dans le Courrier du Canada et la Vérité les plumes qu'il avait enlevées à tous les oiseaux poétiques tombés dans ses lacets. Il a déjà ri pour tacher de faire croire que mes critiques ne le touchaient pas, alors que sa peau de geai mise à nu saignait par tous les pores, et un passage d'un article qu'il publia dans la Pu trie du 17 mars dernier, sous le titre de Suchoiîs Rire, va encore établir jusqu'où cet a valeur de sabres littéraires peut pousser sa grosse pitrerie :
L'éclat de rire qui jaillit clairet sonore des lèvres lart/cment ouvertes ne peut monter que d'un cœur vibrant et, lui aussi, largement ouvert.
Deux fois largement ouvert dans une phras
Quel guignon ! quel guignon !
Quand la malchance tombe sur les poules. . . .
La dernière reproduction ne démontre pas seule-
ment que l'éclat de rire dont nous a parlé récemment Sauvalle fut inventé par M. Fréchette lui-même, mais elle est une nouvelle preuve que le lauréat a fait dans les Hommes du Jour son propre éloge, — où se trouve cinq ou six fois l'expression largement ouvert, — et puis qu'il est incapable d'écrire vingt lignes de suite sans rabâcher.
N". B. — Je viens de découvrir, à la dernière heure, qu'en vue des comparaisons qu'il a fait faire à Sauvalle dans les articles dirigés contre moi, M. Fréchette ne s'est pas contenté de falsifier mes vers, mais qu'il a dénaturé une foule des siens pour les faire ressembler à ceux de mes Qaébecquoises et de mes Feuilles d'Erable et établir ainsi que je l'avais plagié.
On verra bientôt jusqu'où il a poussé cette falsification.
La découverte que je signalais à la fin de mon dernier article m'oblige — en dépit d'une déclaration que j'ai faite antérieurement — de m'oecuper des comparaisons dont M. Fréchette s'est servi, par l'entremise de ses deux paravents, pour essayer de prouver que je l'avais sou ventes fois plagié.
Quand ces comparaisons parurent l'année dernière dans la Minerve et récemment dans la Patrie, je ne doutai nullement de leur authenticité ; je ne songeai pas le moins du monde à feuilleter mes livres ni ceux de M. Fréchette pour m'assurer si ses vers et les miens avaient réellement été écrits comme Roullaud et Sauvalle les transcrivaient.
Qui pouvait s'imaginer que M. Fréchette, cherchant à se disculper des accusations que je portais contre lui, avait osé dénaturer ses propres écrits et même ceux d'un adversaire pour les mettre en
1 l'i DEUX CCP-UXS
regard et établir de cette façon qu'il avait été pillé par moi ?
C'est pourtant ce qu'il avait fait, et, "comme ma naïveté est aussi grande que l'imprudence du laurêa t est sans égale, j'ai, en face des citations faites par Roullaud, avoué, dans le Courrier <lu C<<na<l<i, avoir tellement lu M. Fréchette dans ma jeunesse, que ses poésies avaient, à mon insu, déteint sur les miennes.
Comme le lauréat, en m' en tendant faire cet aveu, a dû se tordre de rire derrière son paravent !
J'aurais peut-être toujours ignoré que j'avais été en Lutte à une supercherie aussi hardiment et aussi bêtement perfide, si M. Fréchette n'eût pas fait mettre en brochure les articles signés par Sauvalle en réponse à mes critiques. Et e'est par un pur hasard — en transcrivant dans le Lauréat manqué des citations dont j'avais besoin pour confondre les deux copains — que je me suis aperçu, à mon grand étonnement, qu'une foule de vers mis en parallèle pour me combattre avaient été remaniés dans l'ombre par une main qui, au temps jadis, aurait été' coupée par la hache du bourreau.
Après avoir été condamné par le tribunal de l'opinion publique pour vols et mensonges, il ne restail plus à M. Fréchette qu'à l'être pour faux, et il me sera bien facile de démontrer qu'il est un
faussaire littéraire aussi stupîde qu'audacieux. Pour cela, je n'ai qu'à transcrire les comparaisons qu'il a l'ait faire parRoullaud et Sauvalle dans la Minerve et la Patrie.
Mais jugez clone tout de suite, par les citations
suivantes, de la manière dont mon adversaire m'a
traité :
FLECHETTE
Il avait entendu claquer dans la tempête Le drapeau de la liberté.
CHAPMAX
Avec ses pavillons claquant dans la tempête.
Vous êtes un faussaire, monsieur Fréchette, et tout le monde peut s'assurer de la ehose en ouvrant mes Feuilles 'l'Erable, à la page 25, où Ton peut lire :
Avec ses pavillons clopinant dans la rafale.
Vous êtes, monsieur Fréchette, un voleur, un menteur et un faussaire î
Trois beaux titres, assurément, et vous devez en. être jaloux.
Mais continuons à examiner vos faux.
FRECHETTE Des frimas cristallins V étrange floraison. CHAPMAX
Son portail est orné d étranges floraisons.
Si quelqu'un hésite à croire que M. Fréchette est un faussaire, qu'il regarde à la page 135 de mes Feuilles d'Erable, et il pourra lire ceci :
Son portail est orné d'étranges frondaisons.
Faussaire ! faussaire !
FKECHETTE
Quand ta barque sombrait à l'horizon brumeux, On entendit longtemps sur l'abîme écumeux.
CHAPMAX
Te suivant du regard sur les ilôts écumeux Sombrer dans le lointain brumeux.
Je n'ai jamais écrit ça.
C'est ceci que j'ai écrit, — a la page 56 de mes Feuilles d'Erable :
Te suivant du regard sur les ilôts écumeux. Baissèrent tristement leur paupière effarée. En voyant tout à coup ta voile déchirée Sombrer dans le lointain brumeux.
Peut-on être plus stupidement audacieux ?
FRECHETTE
Minuit avait jeté si clameur solennelle. La bise s'engouffrait dans le noir corridor.
CHAPMÀN
Minuit vient de sonner à la vieille pendule Dans le noir corridor.
Encore un faux, puisque j'ai écrit à la page 119 «le mes Québecquoises :
Minuit vient de sonner à la vieille pendule.
Et, comme un long frisson, sa voix encor circule...
Que l'on remarque bien que je ne cherche pas à faire ici d'une pierre deux coups, que je ne reconstruis pas mes vers pour me disculper des accusations de plagiat que M. Fréehette a portées contre moi.
J'aurais écrit mes vers tels que le lauréat les a fait transcrire, que je pourrais bien, n'est-ce pas. me moquer de toutes les citations de ses deux paravents.
Il n'y a qu'un imbécile qui puisse essayer parles comparaisons qu'on vient de voir de prouver que je suis un plagiaire.
Mais admirons encore l'honnêteté du procédé dont s'est servi M. Fréehette pour établir que je suis un voleur comme lui :
CHAKUAX
Sous les bois épais tout êiaU parfums et joie. FKECHETTE
Tout était parfums et chanson*.
Lumière et joie.
Que l'on interroge Pèle-Mêle et les Fleurs Boréales et l'on y saura que le poète national n'a pas écrit :
120 DEUX COP.UXS
Tout était parfums et chanson*,
niais bien :
Tout sera parfums et chansons.
M. Fréchette aurait-il ri assez, voyons, si je m'eusse pas découvert ses faux !
Admirons toujours l'adresse de ce prestidigitateur :
CHAJPMAN
Bien n'a d* émotion.
Xcs parfum? les plus doux n'ont plus pour moi d'arôme.
FRECHETTE
Pour lui rien n'a d'émotion.
Les parfums les plus odorants N'ont plus d'arôme.
Jamais M. Fréchette n'a écrit les derniers vers tels que Sauvalle les a transcrits.
Ils se lisent, à la page 46 de son Pêle-Mêle, comme
suit :
Rien pour lui n'a d'émotions ; Son cœur pour les illusions N'a plus de place.
Quand on fait des vers, voyez-vous, on est capable aussi d'en refaire, — surtout quand on a, comme M. Fréchette, la main souple et largement ouverte,
FBECHETTE
Ejh rpillani sa merveillcus i note.
rAUSSAIRE
CIIAPMAX Eparpillant dans L'air leurs notes inspirées.
Lisez à la page 206 de mes Qaébecquoises, et vous pourrez constater que j 8 n'ai pas écrit éparpillant, mais bien éparpillait.
Le faux ici n'est pas énorme, mais il fait voir que
^r. Fréchette ne dédaigne pas les petits tours de
passe-passe.
CHAPAIAN
Quelle est cette lueur vacillante, indécise?
FRECHETTE
Aux lueurs de la nuit vacillante, indécise.
XJn autre faux, attendu que M. Fréchette a dit dans Mes Loisirs, à la page 24 :
Aux lueurs de la nuit, sa silhouette grise Se détache en passant vacillante, indécise.
Et M. Fréchette a affirmé, dans son entrevue avec Sauvalle, qu'il est un honnête homra ■ !
Ah ! bien, oui, par exemple.
CHAPMAX
R ii meurs plaintives et vagu Qui montez du sein des vagues.
YR ECU ETTI-:
Nocturnes clameurs qui montez des vagues, Bruits souris et confu?, rumeurs, plainte? vagues.
M. Fréchette n'a pas écrit ça.
Voici ce qu'il a écrit, à la page 54 de Pêle-Mêle :
Nocturnes clameurs qui montez des vagues, Quand l'onde glacée entre en ses fureurs.
Faussaire ! faussaire ! faussaire !
FRECHETTE On respirait partout comme un vent d'épopée. CHAPMAN
On respirait partout de sauvages arômes.
M. Fréchette n'a jamais fait le premier vers tel qu'il est là, pas plus que je n'ai fait le dernier tel que le paravent No 2 l'a copie.
Le poète national a écrit dans la Voix il' un Exilé:
< )n respirait alors comme un vent d'épopée,
et moi j'ai écrit dans mes Feuilles d' Erable :
On respire partout de sauvages arômes.
M. Fréchette a donc fait deux faux dans une seule comparaison.
Quoi qu'il en soit, il va par une autre citation m' aider à le faire connaître pour ce qu'il est.
Jugez :
CHAPMAN
On respire parfois comme un vent d'ambroisie.
FRECHETTE
On respirait alors comme un vent d'épopée.
FAUS3AIBK 12:"
Tour me faire trouver en faute, le lauréat, oubliant qu'il avait déjà cité le dernier vers en le modifiant, vient de le transcrire exactement tel qu'il se trouve dans la Voix (Vnn Exilé, et l'adverbe alors qui remplace l'adverbe partout qu'on a vu tout à l'heure, le condamne, une fois de plus, comme falsificateur imbécile.
Au surplus, qu'on jette uu coup d'œil aux pages 21 et 26 du Lauréat manqué, et l'on y constatera l'oubli stupide dont je veux parler.
Mais revenons aux comparaisons faites par Marc Sauvalle pour M. Fréchette ou par M. Fréchette pour Marc Sauvalle :
CHAPMAN
Xous longions des rochers de feuillages couvert- Devant nous s'enfuyaient des ailes éclatantes ; Et les arbres, penches sur les vagues chantantes. Semblaient nous saluer do leurs éventails verts.
FRECHETTE
Rasant les ilôts verts et les dunes d'opales,
Des vols d*oiseaux marins s'élevaient des roseaux,
Et, pour montrer la route à la pirogue frêle,
S'enfuyaient en avant
On aurait dit qu'au loin les arbres de la rive, En arceaux parfumés penchés sur sen chemin, Saluaient le héros.
M. Fréchette a pris tous les vers qu'on vient de lire dans trois strophes de la Découverte/" Mtssissipi;
il les a groupés en une seule stance, pour la comparer avec une des miennes, et l'on peut voir dans le texte originaire du poète national que le premier alexandrin qu'il a cité n'est pas suivi des vers qu'on a vus, mais de ceux-ci :
De méandre en méandre, au iîL de l'onde pâle,
Suivre le cours des flots errants.
A son aspect, du sein des ilottantes ramures Montait comme un concert de chants et de murmures, etc.
Maintenant, qu'on relise les vers de la dernière citation que Sauvalle fit pour M. Frécliette ou que M. Frécliette fit pour Sauvalle, et l'on découvrira qu'il n'y a pas là deux désinences qui riment ensemble, ce qui est très rare dans les vers français.
Est-ce assez canaille et assez idiot ?
M. Frécliette a pourtant agi encore plus hardiment et plus sottement pour faire la comparaison
suivante :
CIIAPMAX
On a l'ait un palais avec des blocs de glace. Son portail est orné d'étranges floraisons. Du sommet transparent de sa tour l'œil embrasse De séduisants aspects, d'immenses horizons.
Le givre à ses lianes met de folles dentelures : L'aurore de rubis étoile son cristal ; Et, lorsque le couchant rougit ses crénelures, <>n dirait un tableau de conte oriental.
Des frimas cristalline l'étrange floraùon Pans le cadro idéal d'ti i conte d'Orient.
Comme on l'a vu, il y a un instant, M. Fréchette m'a fait écrire dans ma première strophe floraisons pour frondaisons, et, non content Je cette falsification, il a pris, à la page 167 de la dernière édition de ses Fleurs Bore' îles, ce vers :
Des frimas cristallins l'étrange floraison,
et l'a accolé à cet autre :
Dans le cadre idéal d'un conte d'Orient,
copiant le dernier vers dans la pièce Le Saint- Laurent, à la page 41 de sa Légende d'un Peuple.
Il a, en puisant dans deux volumes, réussi à former un distique ; le distique fait, il l'a falsifié, puis l'a comparé avec deux vers presque voisins de mon Pal <n.s de Glace., où se trouvent les strophes qu'on vient de lire.
Et remarquez que le dernier alexandrin de M.
Fréchette a été publié quatre ans après l'apparition de mon Palais de Glace, qui fut lu pour la première fois dans la Patrie de 1884, et que le Courrier <!<< Canada réédita, l'hiver dernier, à l'occasion du carnaval.
Encore une fois, peut-on être plus niaisement audacieux ?
Si toutes ces comparaisons, faites par M. Fréchette pour Sauvalle ou par Sauvalle pour M. Frechette, n'étaient pas si fastidieuses, je pourrais continuer à vous démontrer jusqu'où l'on a, dans le Lauréut manqué, poussé l'audace du faussaire.
Mais je crois en avoir fait plus que suffisamment voir pour établir que j'ai été en butte à une machination plus déshonorante, si c'est possible, que le vol de la Bastide Rouge.
Et c'est avec de pareils moyens que le lauréat a cru pouvoir refaire sa réputation d'écrivain !
Quoi qu'il en soit, que Mr. Fréchette emploie tous les moyens qu'il voudra pour tâcher de blaguer le public, il est irrémédiablement coulé.
Il n'y a, il ne peut y avoir qu'une opinion là-dessus dans tout le pays ; et je ne saurais, à ce propos, résister à la tentation de publier une lettre et une fable qu'un de ses anciens admirateurs vient de m'adresser et qui toutes deux interprètent bien, j'en suis sûr, le sentiment public à son égard.
Voici d'abord la lettre :
" Ottawa, 3 juillet 1894.
" Monsieur,
" Vous aviez blessé mortellement Fréchettte dans voire livre. Vous êtes en train de l'achever, ou
plutôt vous êtes après l'enterrer. Il n'a pas volé ce qui lui échoit, certes ! Qu'est-ce qu'il n'a pas fait pour se rendre odieux ! Il suffisait que quelqu'un le regardât un peu de travers pour qu'il bondît sur lui et le déchirât à belles dents. Il se crovait un lion, mais voulait être pris pour un tigre, et il passait son temps à miauler et à. grincer des dents, portant la terreur dans les parages où il était certain à l'avance de remporter des victoires faciles. Vous n'avez pas eu peur de ce prétendu tigre, vous l'avez saisi à bras-le-corps, vous lui avez arraché la peau sous laquelle il faisait tant de tapage, et, une fois cette peau arrachée, le public étonné a vu que ce grand massacreur n'était qu'un singe.
" Je crois que la fable que je vous envoie est pleine d'à-propos et d'actualité, et serait une bonne réponse à l'apologue que Fréchette a publié contre vous. Sa publication dans un de vos articles lui serait, en tout cas, d'autant plus cruelle qu'elle a été écrite, comme vous le savez, par son fétiche le grand Victor.
" Je vous félicite d'avoir su si bien venger les lettres et les gens, et je vous prie de croire que tous les hommes bien pensants applaudissent à votre Lauréat, et surtout à vos derniers articles de la
Vérité,
" Agréez, " etc.
Lisons maintenant la fable en question :
128 DEUX COPAIXS
Un jour, maigre et sentant un royal appétit,
Un singe d'une peau de tigre se vêtit.
Le tigre avait été méchant ; lui, fut atroc<\
Il avait endossé; le droit d'être féroce.
Il se mit à grincer des dents, criant : " Je suis
Le vainqueur des huiliers, le roi sombre des nuits."
Il s'embusqua, brigand des bois, dans les épines.
Il entassa l'horreur, le meurtre, les rapines,
Egorgea les passants, dévasta la forêt,
Fit tout ce qu'avait fait la peau qui le couvrait.
Il vivait dans un antre, entouré de carnage.
Chacun, voyant la peau, croyait au personnage.
Il s'écriait, poussant d'affreux rugissements :
" Regardez, ma caverne est pleine d'ossements ;
Devant moi. tout recule et frémit, tout émigré,
Tout tremble : admirez-moi, voyez, je suis un tigre ! "
Les bétes l'admiraient et fuyaient à grands pas.
Un belluaire vint, le saisit dans ses bras.
Déchira cette peau, comme on déchire un linge,
Mit à nu ce vainqueur, et dit : " Tu n'es qu'un singe : "
Oui, M. Fréchette n'est qu'un singe littéraire, et ce qualificatif lui appartient d'autant mieux qu'il ne peut absolument rien faire sans imiter quelqu'un.
En tout cas, il a, depuis quelque terni», tort piteuse allure, ce pauvre mime, et quelqu'un, h qui j'ui lait voir lu fable qu'on vient de lire, me disait :
— Vous n'avez pas seulement arraché à M. Fréchette sa peau de tigre, mais vous avez à tel point .'•courte le singe, qu-'il ne lui reste plus rien pour. . . s'aecroeber.