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LA TOUR D'IVOIRE
LA TOUR D'IVOIRE
Patrie aux seins rougis d'une pourpre vivante ! Sous les canons braqués et les sabres brandis, Voici venir vers toi dans un ciel d'épouvante Les effroyables jours qu'à vingt ans j'ai prédits.
La foule t'empêcha d'entendre le poète Dont l'ode, pressentant un régime nouveau, Dénonçait le néant de tes tribuns sans tête Qui faisaient de ta race un peuple sans cerveau.
LA TOUR D IVOIRE
Depuis, insoucieux des vaines attitudes, Trop libre pour servir et trop fier pour flatter, Il trouva le désert au cœur des multitudes Et dans la tour d'ivoire il se mit à chanter.
Par l'espace et le temps voyageant en pensée Vers les pays de gloire et les héros lointains. Le poète entreprit une vaste odyssée Des clochers de la Flandre aux rivages latins.
Secouant chez les morts un flambeau nostalgique Sur les terres de rêve où son âme aborda, Chaque nuit il moulait dans un plâtre énergique Un fier masque d'amant, d'artiste ou de soldat.
Dans l'ombre dont la tour était enveloppée. Se souvenant encor qu'il fut l'avertisseur, Parfois il adressait à l'inutile épée Le salut sans écho de la lyre, sa sœur.
LA TOUR D IVOIRE
Car pour toi, loin des jeux d'une époque funeste, Il conservait un cœur ardent et filial, Et, si ta race un jour faisait un noble geste Prêt à le prolonger dans le monde idéal.
Et c'est pourquoi. Patrie ! aujourd'hui que tu râles, Étreignant les tronçons de ton glaive brisé ; Que la Haine et la Mort sur leurs grands chevaux pâles Piétinent du sabot ton sein martyrisé ;
Ne t'étonnes donc pas si, rompant son extase, Il rentre dans le siècle à ton premier appel ! Regarde à l'horizon : son asile s'embrase ! La blanche tour d'ivoire est rouge sur le ciel !
Cris de haine et d'amour, cris farouches Jaillissant de l'horreur des charniers, Cris de haine et d'amour qu'en nos bouches Le bâillon retenait prisonniers ;
Cris noyés dans la brume des fleuves, Cris captifs dont nos cœurs étaient pleins, Sanglots sourds des épouses, des veuves ; Des mères et des orphehns ;
Cris de foi renfoncés par la balle Dans le corps du martyr au poteau ; Plaintes vagues du sang qui s'exhale Par les lèvres que fait le couteau ;
Cris de haine et d'amour, cris de rage Étranglés par le nœud du licol ; Cris mordus de l'honneur qu'on outrage Dans l'écume du rapt et du viol ;
Cris muets qu'une agonie atroce Laisse errer sur les lèvres des morts ; Cris fendus par le sabre ou la crosse Ravalés sous la honte du mors ;
Glas brûlés du beffroi dans les flammes, Du bourdon dans sa tour consumé ; Cris des chairs, cris des cœurs, cris des âmes. Vains appels vers un Dieu désarmé ;
Rumeurs folles des foules lassées Qu'enfiévrait un espoir décevant ; Chants proscrits dont les ailes blessées Palpitaient sur nos fronts dans le vent ;
Je vous ai, travailleur solitaire Oui s'indigne et qui serre les dents, Condamné comme vous à se taire, Recueillis dans ces rythmes stridents !
C'est pour vous libérer que je forge Sur l'enclume du vers souverain, Cris qu'un peuple a gardé dans sa gorge, Le poème à la bouche d'airain !
— Ouvre-moi, je suis la horde grise.
Ouvre-moi ! Je suis le peuple-roi.
Pour bondir dans la nuit sur la France surprise, J'ai besoin de passer par chez toi.
— Non ! je ne t'ouvrirai point ma porte. Je la garde, car je l'ai juré,
— Tu juras, me dis-tu? Des mots ! Des mots ! Qu'importe ! Et malgré ton serment j'entrerai.
J'ai juré comme toi ; je l'oublie.
Les serments sont toujours hasardeux.
Ose te délier comme je me délie Et redevenons libres tous deux.
Sois facile : j'ai là dans mon coffre
De l'or vierge qui n'a pas d'odeur.
Si tu veux te montrer raisonnable, je t'offre
Treize fois le prix de ton honneur.
Laisse pendre à son clou ton épée
Et bénis mon extrême douceur,
Ou sinon je fais croire à l'Europe trompée
Que c'est toi qui fus mon agresseur.
— C'en est fait ! Que le sort s'accomplisse 1 Le serment à mes yeux est sacré !
Je serai ta victime et non pas ta complice : Jusqu'au bout je te résisterai.
Frappe-moi maintenant ! montre, ô maître ! Ce que vaut pour ton cœur un serment : La moitié d'un Tartufe et la moitié d'un reître Font ensemble un César Allemand.
Par la fenêtre ouverte entre une nuit d'automne. La lune argenté au loin les arbres endormis ; Tout est calme : au milieu de nos livres amis Nous causons à mi-voix. Soudain le canon tonne.
La bataille là-bas crispe ses poings ardents. Une ville au beau nom flambe dans la tuerie. La Mort s'abat et rit de sa bouche sans dents Sur le corps des soldats mourant pour la patrie.
Qu'ils étaient au départ frémissants et joyeux! La fierté de leur sang illuminait leurs yeux ; Leur joue avait l'éclat et la saveur des pommes...
Victoire à l'aile rouge! où te poseras-tu?...
Le canon gronde encor. Notre entretien s'est tu...
Nous songeons en silence à tous ces jeunes hommes.
Hier, ils ont volé, pillé, détruit, brûlé ; Dinant fume là-bas sous un ciel d'épouvante ; Louvain flambe et n'est plus qu'une torche vivante ; Hier ils ont fusillé, massacré, violé.
Demain, dès les premiers sourires de l'aurore, Au nom du peuple chef et sans rougeur au front, Ces héros voleront, pilleront, brûleront, Tueront, massacreront, violeront encore.
Aujourd'hui, c'est Noël. Recueillis et pensifs, Ils chantent à plein cœur des cantiques naïfs Et devant l'Enfant-Dieu se courbent tout en armes.
Mais la Vierge pâlit en se détournant d'eux
Et soudain, à l'aspect de ces bergers hideux,
Des yeux du nouveau-né tombent deux lourdes larmes.
En triomphe parmi la fanfare Apparaît l'empereur allemand, Quand soudain sa monture s'effare En poussant un long hennissement.
Il sourit et la maîtrisant vite Fait sentir l'éperon et le mors A la bête nerveuse qu'excite L'habitude de fouler des morts.
Il défile en saluant du sabre Les drapeaux qui se gonflent au vent, Quand soudain sa monture se cabre Et bat l'air de ses pieds de devant.
Il la dompte et redressant la tête, Du talon lui labourant les flancs, Passe avec un fracas de tempête Au milieu de ses cuirassiers blancs.
Mais toujours un invisible obstacle, Sur le sol de guirlandes semé.
Arrêtant son cheval qui renâcle, Inquiète le maître acclamé.
Un pli dur a crispé son visage, Un feu sombre a brillé dans ses yeux Ce faux pas n'est-il pas un présage Qui lui gâte ce jour radieux ?
Le bourdon sonne à toute volée, Quand le pâle César interdit Croit ouïr dans son âme troublée Une bouche sans lèvres qui dit :
« Calme-toi ! N'es-tu pas l'invincible ?
» Et si ton cheval s'effraie encor,
» Montre à tous le sourire impassible
» Qu'on admire sur tes pièces d'or !
» Reprends ton attitude de fête :
» Nul n'a vu le conflit singuher » Qui s'élève entre la noble bête » Et son resplendissant cavalier.
» Car pas un des témoins du spectacle » N'a comme elle, ô César allemand !
» Reconnu dans l'invisible obstacle » Le cadavre de ton vieux serment. »
Pendant ces sombres jours où sur la jeune Lyre
Pesait le talon allemand, Notre face crispée et tragique un moment
Se détendit dans un sourire.
Ce fut quand sur les murs de la morne cité De rai des soudards, après boire.
Collaient tous les matins avec solennité D'âpres bulletins de victoire.
Ils fondaient sur Paris ; ils fondaient sur Calais !
Tout pliait devant leur vaillance :
Ils battaient le Français, ils écrasaient l'Anglais,
Mais quand on les battait — silence !
Ou bien ils inventaient, pour celer leur échec,
Quelque bourde démesurée Où le bon Munchausen collaborait avec
Un Von Tartufe de la Sprée.
Quand de la Marne à l'Aisne ils avaient reculé.
Montrant les talons, hors d'haleine, La Marne, expliquaient-ils au Teuton consolé. C'est un pseudonjmie de l'Aisne.
C'est ainsi qu'on les vit, lentement, sûrement, Marcher pendant un an sur Ypre,
Cité mystérieuse au fond d'un bois dormant Quelque part dans l'île de Chypre.
Puis encor, fatigués de chanter leurs succès. Ils nous apprenaient, dès matines,
Que les pauvres Anglais, dénués de lacets, Perdaient en route leurs bottines.
Et le style charmant de leurs beaux bulletins,
Pareils à leurs Pinacothèques, Mariait sans effort à l'art des jeux latins
Le secret des voluptés grecques.
Leurs propos avenants avec des tours gaulois,
Imités d'Anatole France, Révélaient avec grâce aux gamins bruxellois
Le parler de l'Ile de France.
Jargon de Dusseldorf, patois des bords du Rhin,
Sabir de Hambourg ou de Brème !
Ils écrivaient le phoque ou bien le veau-marin : Leur prose valait un poème.
Et je pleure en voyant un fontainier lourdaud
De sa lance hostile au génie Pour nettoyer nos murs arroser à grande eau
Leur français de Poméranie.
Et quelqu'un dit au Pape : « O souverain pontife! » Vos plus chères brebis expirent sous la griffe )) Sans honneur et sans foi du César protestant. » Du haut du Vatican, sous vos habits de prêtre » Et la tiare au front, au nom du divin Maître, » Dressez- vous pour flétrir un parjure éclatant ! »
Mais le visible chef de l'Église romaine,
Protecteur naturel de la misère humaine.
Sans élever la voix répond avec douceur :
« Je n'ai pas à juger la loyauté teutonne,
» Pour des actes commis, si ma mémoire est bonne,
» Sous le règne pieux de mon prédécesseur ! »
Honneur à vous, Benoît ! successeur de Saint -Pierre ! Cette parole est belle, évangélique et nère ; Elle est d'un noble cœur, ardent et délicat. Elle vibre : ne craignez point qu'elle s'envole 1 Inscrite en lettres d'or sur une banderole Elle illustre à jamais votre pontificat.
Et dans votre palais, où tant de gloire éclate. Devant vous en riant surgit Ponce-Piiate : Il tient sa vieille aiguière et vous la tend par jeu Gr âce à vous elle mêle en son métal funèbre , Par deux fois employée et doublement célèbre, Le sang de votre peuple au sang de votre Dieu !
Guillaume avait cru qu'en voyant sa hure Surgir dans la nuit nous aurions tous fui, Et que nous irions au prix d'un parjure Nous déshonorer par amour pour lui.
Il pleut des Flamands ! Battez la peau d'âne Il pleut des Wallons ! Battez les tambours !
Notre Roi lui dit : « L'Orgueil vous égare Et vous vous trompez, soudard malappris, Si vous me prenez pour un chef de gare : Je ne chauffe pas le train pour Paris ! '
Il pleut des Flamands î Battez la peau d'âne ! Il pleut des Wallons ! Battez les tambours !
Pour mieux faire entendre aux Boches bégueules Le sens du discours royal, brusquement Les canons liégeois de leurs larges gueules Le leur ont traduit en bas allemand.
Il pleut des Flamands ! Battez la peau d'âne ! Il pleut des Wallons ! Battez les tambours !
Pendant quinze jours, à dix contre mille. Nos soldats ont mis le Boche en échec Et sur le corset de la bonne ville L'aigle impériale a faussé son bec.
Il pleut des Flamands ! Battez la peau d'âne ! Il pleut des Wallons ! Battez les tambours !
Puis nous les avons tenus en haleine Sous les murs d'Anvers, pendant que là-bas, Devant Joffre et French, de la Marne à l'Aisne, Ces messieurs fuyaient en montrant leurs bas.
Il pleut des Flamands ! Battez la peau d'âne ! Il pleut des Wallons ! Battez les tambours !
Et lorsque tomba notre place forte.
Ce fameux nigaud de von Beseler Put lire ces mots écrits sur la porte : Nous sommes partis, hier soir, pour l'Yser !
Il pleut des Flamands ! Battez la peau d'âne ! Il pleut des Wallons ! Battez les tambours !
Le Boche accourut plein d'outrecuidance, Lançant contre nous ses soudards velus : On leur fit danser une telle danse Que ces beaux danseurs restèrent perclus.
Il pleut des Flamands ! Battez la peau d'âne ! Il pleut des Wallons ! Battez les tambours !
Tant que nous aurons un arpent de Flandre, Tu seras capot, ô César fourbu !
Il te faut l'Yser? Tâche de le prendre : Tu le franchiras quand tu l'auras bu !
Il pleut des Flamands ! Battez la peau d'âne ! Il pleut des Wallons ! Battez les tambours !
Mais nous rentrerons vainqueurs à Bruxelles Et vous frémirez, au son des clairons.
Drapeaux de Haelen, d'Ypres, de Boncelles, Dans le vent joyeux, sur nos jeunes fronts.
Il pleut des Flamands ! Battez la peau d'âne ! Il pleut des Wallons ! Battez les tambours !
Puis nous rentrerons dans nos plaines vertes Et, menant aux champs nos bœufs blancs et roux, S'il faut repeupler nos maisons désertes. Nous avons de quoi, nos femmes et nous !
Il pleut des Flamands ! Battez la peau d'âne ! Il pleut des Wallons ! Battez les tambours. !
Toi qui traînes partout ton spleen héréditaire, Fantôme impérial par les ans accablé !
Ton orgueil n'a pas craint d'ensanglanter la terre En signant ton décret ta main n'a pas tremblé I
Demain tu t'en iras dans la crypte célèbre Où tes aïeux du fond de leur éternité, Redressés tout à coup sur leur couche funèbre, Loueront ta grandeur d'âme et ta sérénité.
Les prêtres sur ta bière accompliront les rites Devant le peuple en deuil venu pour t escorter ; Mais, s'il te décernait le deuil que tu mérites, C'est en rouge, ô vieillard ! qu'il devrait le porter.
Gloire à toi, moribond étemel, spectre blême! Pour qui vivre n'est plus qu'un geste machinal, Mais dont le sombre esprit, jusqu'au moment suprême, A gardé cependant des forces pour le mal ;
Qui sans trouble importun et sans émoi vulgaire, Cœur insensible et mome, inconnu du remords. Eus le courage affreux de déchaîner la guerre, Et, si près de la mort, de faire encor des morts 1
i.Eb DEUX ALLEMAGNES 59
Allemagne aux yeux bleus, aux claires tresses blondes.
Fille d'un ciel humide et de brume couvert,
Dans le désert ramu de tes forêts profondes
Assise au bord de l'eau sous ton grand manteau vert !
Ton rêve, qui toujours finit et recommence Comme un cortège errant de lents nuages gris, Baignant le monde entier de son brouillard immense. Depuis plus de mille ans pénètre les esprits.
Ce rêve est né dans le silence où tu recueilles Tous les soupirs de l'air pour t'en faire une voix, Du long bruissement des millions de feuilles Que le souffle du Nord agite au fond des bois.
Elles t'ont chuchoté dans la nuit, une à une, Leurs histoires de nains, de sorciers et d'oiseaux, Et la mort du pêcheur, captif du clair de lune, Que poursuivit l'ondine à travers les roseaux.
Elles ont animé tes rochers et tes landes D'un peuple de héros au cœur bardé d'airain Et songé pour tes soirs le groupe des Légendes Qui trempe ses bras blancs dans l'eau vive du Rhin.
Leur long bruissement dont ta veille est bercée. Sous la fuite du temps sans cesse révolu, A suggéré dans l'ombre en devenant pensée Des images du monde aux chercheurs d'absolu.
LES DEUX ALLEMAGNES 6l
Weber de leur murmure a tiré ses féeries, Goethe, le sombre drame où Faust est disputé, Et Bach, sa cathédrale aux rosaces fleuries. Et Schiller frémissant, l'Ode à la liberté.
Allemagne aux yeux bleus, aux claires tresses blondes, Ton long bruissement de feuillage lointain Retentissait encore en nos âmes profondes Lorsqu'elles se tournaient vers l'horizon latin.
Et si depuis nos cœurs, altérés de lumière. Servent im autre Dieu que ton Wotan barbu, Ils ont trop le respect de leur ferveur première Pour lapider la source où leur jeunesse a bu.
Mais, ô Vierge des bois, des lacs et des montagnes î Si tu gardes pour nous un reflet de beauté. Nous savons à présent qu'il est deux Allemagnes : L'une est un rêve et l'autre une réalité.
Nous savons que cette autre Allemagne bâtée Par Guillaume premier et par Guillaume deux, La Prusse au front fuyant, cuirassée et bottée, La porte autour du coa comme un goitre hideux.
C'est la Jeune Allemagne, hypocrite et brutale. Rusée envers les grands, dure envers les petits, Et dont la cruauté devient sentimentale Lorsqu'elle a dans le sang noyé ses appétits.
Elle a jeté l'opprobre à ses plus hautes têtes, Ignoré ses penseurs, méconnu ses héros.
Et cynique elle fait de ses derniers poètes Des lécheurs de galons pour ses rois caporaux.
Elle a désavoué tout ce qui fut son œuvre Et dardant ses yeux ronds, phosphoreux et pourris, Elle avance vers nous comme une immense pieuvre En dressant sur le ciel ses tentacules gris.
Elle cherche en tous lieux, conquérante retorse, Sœur du morne Fafner vautré sur son trésor, Pour en faire suer la puissance et la force. L'or qui perdit les dieux insatiables, l'or !
Tout l'or : celui qui gît sous terre au fond des mines, Tout l'or : l'or paresseux qui dans les coffres dort, L'or actif des chantiers, des docks et des usines, Quel que soit son visage ou son masque, tout l'or!
C'est la bête innombrable aux succions voraces. Ceinturant l'univers de ses baisers béants, Qui n'est, pompant la fleur et la sève des races. Qu'une bouche de honte entre des bras géants !
Sur Londres, sur Paris, sur Florence, sur Rome, Sur les pays de gloire et leurs riches cités, Sur l'antique héritage accumulé par l'homme, Elle avance en dardant ses suçoirs dilatés.
Europe des vieux jours ! sauve ton tabernacle ! Le poulpe va t'étreindre : un de vous deux mourra ! Europe des vieux jours ! tu nous dois un miracle ! Suscite le vengeur qui nous délivrera!
Qu'il soit ton bras armé, Conscience du monde ! Et plonge, en dissipant cet affreux cauchemar, Comme un nouveau Saint-George à la crinière blonde, Sa lance de soleil dans les flancs du calmar.
Les lieux au nom sonore et magique, les lieux Qui furent autrefois les témoins d'un grand drame, Ne cesseront jamais d'exercer sur notre âme Un ineffable attrait, grave et religieux.
Ils revivent dans un présent qui se prolonge Le spectacle dont leur silence fut troublé, Comme un dormeur fiévreux sur l'oreiller du songe Revoit ce qu'il voyait en étant éveillé !
Leur tragique aventure, éblouissante et brève, Les illumine encor de lointaines clartés : Ils rêvent, ajoutant chaque jour à leur rêve. Le rêve du passant qui les a visités.
Ces rêves échangés entre l'homme et les choses Sont si contagieux que les peuples nouveaux, Malgré le cours sans fin de leurs métamorphoses, Continueront toujours d'en draper leurs cerveaux.
Vieil Yser dont les flots noyèrent tant de plaintes ! Qui vis passer les rois sur leurs beaux destriers, Ton image héroïque emplira les complaintes Des chanteurs de kermesse et des ménétriers.
Devant l'âtre empourpré des chaumières flamandes, Le soir, quand l'aquilon tourmente les roseaux. Viendront s'asseoir en rond de naïves Légendes Qui vanteront ta gloire en tournant leurs fuseaux.
Alors SOUS le ciel gris et la lune voilée. Si, pensant aux combats qu'on leur a racontés, Tes bergers, revenant songeurs de la veillée. Frôlent en se signant tes saules étêtés.
Ils croiront voir au loin tes berges ranimées Se peupler tout à coup d'êtres mystérieux, Et, drapeaux déployés, deux fantômes d'armées Dans le pâle brouillard se défier des yeux.
Ils verront se heurter de livides phalanges, Et marcher à la mort, muets, les sabres nus. Des spectres affublés d'uniformes étranges Et des larves portant des casques inconnus.
Ni froissements de fer, ni cliquetis de lance ; Tambours retentissants et clairons pleins de bruit Semblent battre du vide et sonner du silence ; L'obus, sans éclater, ensanglante la nuit.
Et puis lorsque le vent chassera le mirage,
Que la paix de nouveau régnera sur tes bords,
Tes bergers croiront voir, crispant ses poings de rage.
Regarder par les yeux de millions de morts, 1
Assis au gouvernail où son destin le rive,
Trahi par sa superbe et pleurant son erreur,
Sans aborder jamais errer de rive en rive
Sur ime barque d'ombre une ombre d'empereur. c
LE ZEPPELIN SUR PARIS
LE ZEPPELIN SUR PARIS 73
LE ZEPPELIN SUR PARIS
Un son de trompe au fond du soir. La foule fuit. Le boulevard s'éteint. Dans une ombre soudaine Notre-Dame et ses tours et le Louvre et la Seine Disparaissent. Tout est muet. Plus rien ne luit.
Dans le brouillard, là-haut, vaste comme son bruit Et sans ailes, le ventre blanc, visible à peine, Le monstrueux oiseau de vengeance et de haine !
Les œufs d'acier qu'il pond éclatent dans la nuit.
LE ZEPPELIN SUR PARIS
Il passe. Des maisons s'écroulent. Dans les flammes Achèvent de mourir des enfants et des femmes. Puis dans le ciel du Nord il plonge brusquement.
Et c'est ainsi, berceau des soldats sans reproche ! O terre de Roland, de Bayard et de Hoche ! Que se révèle à toi l'idéal allemand !
« L'avenir de ma race est sur la vaste mer !
)> Pour avoir des marchés, des comptoirs et des havres,
» Je ferai de l'Europe un désert de cadavres :
» Je la subjuguerai par la flamme et le fer ! »
Ainsi parla le chef en proie à son génie ; Et le peuple teuton à sa voix ameuté Sur le monde latin en hurlant s'est jeté : L'univers tout entier sera sa colonie.
Le rêve monstrueux dont tu t'étais bercé
Est en passe, ô César ! d'être réalisé :
Tu vas déposséder la France et l'Angleterre.
Regarde autour de toi : pour prix de tes efforts, La fleur de tes soldats gît à six pieds sous terre : Colonise à présent le royaume des morts.
LA CLOCHE DE FLANDRE 8l
Je suis Roelandt, la cloche au gosier éclatant !
Au sommet du beffroi d'en bas l'on me voit pendre ;
J'ai sonné dans le ciel les gestes de la Flandre
Et porte pour les cœurs dignes de me comprendre,
L'histoire et la légende autour de mon battant !
Lorsqu'on me baptisa, je jurai vigilance : Je scrute l'horizon dans l'ombre et le silence, Toutes les nuits, du haut de mon faîte sacré Et si quelque danger nous menace, je lance Sur mon peuple qui dort mon cri désespéré.
C'est ma voix qu'on entend par dessus les tempêtes. Lorsque la dune et l'eau se livrent des combats, Que la houle marine aux millions de têtes Des digues qu'elle rompt escalade les crêtes, Pour ravir à mes fils leur sol humide et bas.
C'est ma voix qu'on entend par les nuits d'épouvante, Quand l'incendie, au loin dispersant ses reflets, Activé par les vents qui gonflent leurs soufflets, Drapant nos monuments de sa pourpre mouvante, Penche sa face rouge aux balcons des palais.
C'est ma voix qu'on entend lorsque mon peuple cogne Contre le front du prince un front encor plus dur. Et du pavé sanglant, comme un champ de blé mûr. Aux yeux de l'empereur ou du duc de Bourgogne, Fait jaillir des arpents de piques vers l'azur.
C'est ma voix qu'on entend lui crier dans la nue : « Debout ! gens de la ferme et seigneurs du château ! » Sus au loup étranger ! Sus à son louveteau ! » A la rescousse ! Et pour fêter leur bienvenue, «) Plongez-leur dans le cœur le bonjour du couteau !
C'est pendant mes clameurs que la Flandre a fait souche, D'un peuple taciturne, ombrageux et têtu : Nul mors ne prit jamais la forme de sa bouche ; Il montre, possédé par son rêve farouche, Dans l'amour et la haine une égale vertu.
La pierre du frondeur convient à sa main rude Qu'il vête le sarrau, le froc ou le pourpoint, De vivre en homme libre il a pris l'habitude. Son génie est rebelle à toute servitude : Sous la hache et la hart il ne faiblira point !
Quand je l'excite, il est pareil en sa colère A l'épique lion de son mâle blason :
Il rugit comme lui de maîtresse façon Lorsqu'il entend tinter sa cloche tutélaire : Son crâne et mon métal rendent le même son.
Mon âme tout entière a passé dans son âme : Elle y vibre à la rompre et l'emplit jusqu'au bord. Si pendant un moment vous êtes le plus fort, Vous pouvez, ô César ! arborer votre flamme Sur la tour solitaire où je hurle à la mort !
Vous pouvez, pour complaire aux traîneurs de rapière. Abattre mon beffroi dans sa chape de pierre, Et, comme on arracha la langue à saint Liévin, Arracher mon battant à ma cloche en prière ! Votre fureur m'aura martyrisée en vain !
Que mon clocher s'écroule et que je sois fondue !
Ma voix dans l'avenir ne sera pas perdue !
Si le peuple pour qui dans le ciel j'ai tinté,
M'a, ne fut-ce qu'un jour, même en rêve, entendue.
Il m'entendra sonner pendant l'éternité I
Roelandt a lancé son glas d'agonie :
La Flandre a lâché le coutre et le soc. Dressée à ton tour, chante, ô Wallonie I Par la voix du coq I
Chante, ô coq wallon ! pour donner l'alerte A tes citadins, à tes paysans !
Réveille à ton cri dans leur grotte verte Les échos mosans!
Pousse, ô coq wallon ! ta clameur stridente ! Fais-nous des soldats à coups de clairon ! Chante à plein gosier sur Liège l'ardente Et sur son Perron !
Chante sur Dinant et sa citadelle !
Chante sur le fleuve et sur ses rochers Et puis sur Tournai, la ville pucelle Et ses cinq clochers !
Chante à plein gosier, chante à pleine gorge, Pour les gens de Mons et pour les gens d' Ath ! Ameute en chantant monseigneur Saint-George Avec GoHath!
Chante, ô coq wallon ! chante sur l'usine, Sur la verrerie et le laminoir, Et chante sous terre au fond de la mine Dans le pays noir !
Chante, ô coq wallon ! l'âme de ta race. Son esprit léger, mobile et moqueur, Son rêve éloquent, sa langue salace Et son tendre cœur!
Montre, ô coq wallon ! comme on se délivre Quand on a vaincu la peur de souffrir, Et qu'un peuple aimant que la vie enivre Sait aussi mourir!
Chante dans les prés I chante dans la vigne I Chante sur le roc où fut Chèvremont 1 Chante sur Herstal ! chante sur Bouvigne Et sur Franchimont !
Chante, ô coq wallon ! La nuit sera courte ! Chante sur la Lesse et sur la Semois ! Des bords de la Sambre aux rives de l'Ourthe Chante à pleine voix
Jusqu'au jour prochain où l'aurore en fête Viendra, répondant à ton clair appel, Comme un autre coq à la rouge crête Empourprer le ciel !
Ville de notre cœur où jadis nous chantâmes L'ivresse des vingt ans et de la liberté ! Ville du clair savoir où tant de jeunes âmes Mêlèrent en s'aimant leurs rêves de beauté !
Le Teuton t'a livrée à des soudards infâmes : Drapant de feu Saint-Pierre et l'Université, Il brise ta couronne et jette à lire aux flammes Les livres qui faisaient l'orgueil de la cité.
O mère aux seins brûlés et sanglants ! je t'honore I Sur les genoux divins l'avenir dort encore, Mais je lance vers lui mon appel indigné.
Si le peuple félon qui t'insulta l'emporte,
S'il n'est pas foudroyé, c'est que la foudre est morte
Et l'éclair prisonnier dans le ciel résigné.
Quand les conquérants de naguère, Entassant exploits sur exploits, Portaient chez leurs voisins la guerre, La guerre n'avait pas de lois.
Ils ne possédaient pas de code :
A l'aveuglette ils s'amusaient ; Ils n'avaient aucune méthode ; Pour tout dire, ils improvisaient.
Quand ils détniisaient un village, Cet acte de vivacité Avait l'excuse aux yeux du sage De n'être pas prémédité.
Mais à présent on légifère !
Des diplomates avisés Décrètent comment doit se faire La guerre entre civilisés.
Article premier : je t'affame.
Je te ruine : article six.
Tu défends ta fille ou ta femme?
Je te fusille : article dix !
Si le juge botté se trompe, La mort peut dans certains délais En appeler à son de trompe Au futur Congrès de la Paix !
Pacifisme militariste l A ta gloire il ne manque rien, Car au clair travail du juriste Le chimiste ajoute le sien.
En même temps qu'il étudie Les auteurs grecs, le bachelier Reçoit des leçons d'incendie Que lui donne un artificier.
Ah ! quel savant de Teutonie Fit avec l'aide de son Dieu Cette trouvaille de génie :
La rondelle à boutir le feu ?
Chaque soldat dans sa giberne En emporte un petit paquet.
C'est très pratique et très moderne ; C'est propre, c'est gai, c'est coquet !
Elle est d'un maniement facile Et voici comment on s'en sert :
L'une après l'autre on les enfile Sur ime brochette de fer.
D'un joli geste désinvolte On les lance en les allumant Sur les pauvres toits en révolte Contre l'idéal allemand.
On voit les légères rondelles S'éparpiller en un éclair, Et comme un peuple d'hirondelles Décrire des cercles dans l'air.
Et soudain les flammes serviles.
A l'appel des clairons stridents, Sur les noirs pignons de nos villes Hérissent leurs cheveux ardents.