ROUTE DE L'EST
O route sous la pluie et qui va, solitaire, De village en village avec ses flaques d'eau, Les clous dont l'étranger a ferré ses chevaux, Malgré l'ombre et le vent blessent toujours la terre !
Ce n'est plus la moisson qui pèse sur ton corps Encadré des ormeaux et des vertes collines ; Tu portes la douleur dont les cités voisines Connaissent l'amertume et l'invincible effort.
Que de réfugiés, au pas de leurs charrettes, Navires secourant les débris des foyers, S'en vont, sous un orgueil qui s'est humilié. Clapoter dans la boue où l'acier se reflète !
Comment résistes-tu, route, à tant de pitié ? Sur tes cailloux le deuil fait un pèlerinage ; Tu montes vers des croix et les corbeaux sauvages,. Aveuglés par le sang, cherchent à te piller.
Hérode à l'horizon suit tes saintes familles. Vierges et charpentiers sanglotent dans la nuit. Dans un camp de soldats une lanterne brille. Descend vers la lumière, ô route sous la pluie !...
GERBEVILLER
La rue de l'Hôpital descend, parmi les cendres, Vers le parc mutilé qui cerne le château. Un silence brûlé, cherchant à se défendre, Epuise la campagne et s'accoude aux tombeaux.
Ivre de trop de sang, un corbeau, dans l'église, De son aile d'acier bat la croix de l'autel. Sur un vitrail brisé les sept douleurs s'irisent, Le charnier de la terre a labouré le ciel.
Dès femmes sans époux, des vieillards sans compagne, D'un pas que la douleur a rendu méfiant Suivent, dépossédé?:, le cours de la Mortagne Dont la plainte se mêle aux longs sanglots du vent.
Les pierres et les morts, les échos et les ombres, Pèsent sur les chemins oîi furent des maisons. Dans le soir, une sœur, comme une rose sombre, Un chapelet en main regarde l'horizon.
Que voit-elle ? Une odeur de crime et de misère Couvre d'un printemps noir un seuil mystérieux. O cette porte ouverte et ce visage austère ! Toute cette piété qui prend sa source en Dieu !
VERS SAINT-DÏE
Des cendres parmi les bruyères Et du sang contre les sapins.
Des fils de fer entre les pierres.
On s'est battu dans ces chemins.
Un pâle soleil de décembre, Que la pluie veut encor mouiller, Met des rayons de neige et d'ambre Sur la ville de Saint-Dié.
L'auto roule dans la montagne.
Un paysage désolé, Des toits crevés sur la campagne, Des déserts que l'on a brûlés.
C'est une fuite dans la boue, Dans l'espace de la douleur.
La vitre où se penche ma joue Est ruisselante de mes pleurs.
La cité devient moins lointaine, Mais plus j'approche de ses murs Plus je sens que mûrit ma peine. Plus je sens qu'au manteau d'azur
Dans lequel gèle ma pensée, Il va falloir recoudre encor, Cette agraffe qui s'est cassée En voulant éloigner la mort.