‹ Le Laurier noirChapitre 2 sur 32 · LE DEPART · texte numérisé non relu

LE DEPART

Vide ton verre et pars ! Le goût du vin de France

Doit te porter bonheur.

Comme fa mère est vieille et comme ton absence

Est déjà sur son cœur !

Regarde ta maison dans les pins. C'est pour elle

Que tu quittes, ce soir, La faux et la charrue. O la route éternelle

Entre les lauriers noirs !

Lourdement le tocsin sonne sur les villages.

Les femmes en cheveux Sont sur leur porte. Un vieux parle de son courage»

La terre pense à Dieu.

Ton sac est sur ton dos posé comme une gerbe,

Voici l'aire, le puits.

Le banc sous le mûrier et dans l'éclat de l'herbe

Les corbeilles de fruits.

Le soleil s'est couché. Tu marches... Des lumières

Contre les volets verts S'appuient. Qui dormira cette nuit? Le mystère

Plane sur l'univers.

Une torche à la main, Bellone, sur la plaine,

Court entre les troupeaux.

On entend les rouets pleurer sur les fontaines. Tremperas-tu tes mains dans le sang des ruisseaux ?

Les trains sifflent. Les feux éclairés des machines Creusent l'obscurité. Brillants, les rails cheminent

Entre un entassement de pierre et de charl)on,

Un cheval, lourdement, fait rouler un wagon.

Sur les quais, des soldats chantent La Marseillaise.

Comme un gouffre béant et comme une fournaise

La gare, sans lumière, emporte dans la nuit

Les troupes. Les drapeaux, serrés dans leur étui,

Regardent l'horizon qui déploiera leur flamme.

Des enfants accrochés à des jupes de femmes

Fixent de leurs grands yeux la voiite des tunnels.

Une épouse aux fîancs lourds interroge le ciel :

•« Verra-t-il la moisson que dans mon sein je porte ? »

Un hangar... un fourgon... Un homme ouvre une porte,

Et, dans la nuit, surgit un visage d'acier.

On pousse les canons sur le corps des madriers.

Un tumulte de fer court vers le paysage.

O Seigneur, protégez de David le courage

Pour qu'il puisse revoir au retour des combats,

Cette plaine dans l'ombre et ce fils dans ces bras.

Ma fenêtre est ouverte au bord d'un grand silence.

Je songe à mes amis :

Sur les routes de l'Est leur cortège s'avance...

Seigneur, suis-je maudit

Oue vous n'ayez jeté dans mes mains immobiles Le glaive et le laurier ?

Je suis seul et mon cœur au courage stérile Pleure, sacrifié.

Mes yeux que le destin dépouille de lumière Ne sont pas assez morts.

Seigneur, comblez ma nuit si l'éclat de la guerre Doit enchaîner mon corps.

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