‹ Le LémanChapitre 1 sur 88 · IMPRIMERIE CH. PACHE & CIE · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE CH. PACHE & CIE

PRÉFACE

Né et élevé à Morges, sur les bords du Léman, j’ai vécu cinquante ans dans l’intimité de ce beau lac que je viens décrire aujourd’hui. C’est par les leçons de mon vénéré père que j’ai été introduit dans l’étude scientifique ; je n’étais qu’un garçon de 13 ans quand, à l’occasion des fouilles archéologiques de nos cités lacustres de iVIorges , il a commencé à m’instruire dans l’art d’observer et d’interroger la nature; j’ai continué, sous les yeux de ce maître chéri, à travailler les problèmes nombreux et divers que le lac. un véritable microcosme, pose à la curiosité humaine; encouragé et guidé par ses conseils, j’ai voué à cette recherche le meilleur de mon activité de naturaliste.

A la mémoire de mon père, le Président François Foret, de Morges, je veux dédier ce livre. Il en avait approuvé le plan. Puisse l’exécution n’être pas trop indigne de son souvenir et des exemples qu’il m’a laissés.

Je vais donc entreprendre une description du lac Léman, considéré aux divers points de vue qui peuvent intéresser l’étude scientifique. Ce sera, pour répondre à la demande fréquemment exprimée par mes amis et collègues, un essai de généralisation

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du Léman est déjà considérable. Pour nous, ses riverains, le Léman est le roi des lacs; nous l’aimons avec enthousiasme, avec passion ; saurions-nous faire mieux que célébrer les beautés de l’objet de notre culte V — Mais ce n’est pas dans cet ordre d’idées que je chercherai l’explication de mon choix. 11 résulte tout simplement de notre fidélité à cette règle générale qui veut que le naturaliste étudie la nature dans les faits et choses qui sont à. sa porte. Pour celui qui n’est pas naturaliste voyageur, qui ne va pas chercher des découvertes nouvelles dans des terres inconnues, il doit s’attacher aux choses qu’il a journellement sous les yeux, qu’il peut voir et revoir assez souvent pour en démêler les lois et l’ordonnance, aux faits qui se reproduisent devant lui, tellement qu’il jieut en trouver l’explication en y appliquant aussi souvent que nécessaire l’observation et l’expérimentation. Le naturaliste sédentaire a le droit et le devoir de décrire son pays, sa patrie; si sa patrie est belle, et bonne, et intéressante, c’est une heureuse fortune pour lui, et c’est le lot qui nous est échu en partage.

Ce n’est ni d’aujourd’hui ni d’hier que date l’idée de réunir, ]e ne dirai pas en un corps de doctrine, le mot serait trop ambitieux pour des études sans prétentions, mais en une généralisation. en un résumé d’ensemble, les travaux isolés exécutés dans le domaine du lac. de faire pour les lacs ce que la géographie et la géologie représentent pour la terre, l’océanographie pour la mer. Les anciennes descriptions du lac Léman, celle de Fatio de Duillier, celle de H. -R. de Saussure, celle du Doyen Bridel. celle d’Alph. Favre, sans parler des compilations modernes, (') dues à des étrangers qui. ne connaissant pas le lac, n’ont pu travailler que sur des matériaux de seconde main, sont déjà de tels essais de généralisation.

(b .J’en citerai une seule, le Léman par Ch. Lenthéric, Avignon 1885 ; Iti science et l'art de l’écrivain, i(ui avait depuis longtemps fait sa chose de l’étude du Rhône, l’avaient bien préparé à s’occuper du Léman qui n’est à certains points de vue ([u’un accident du fleuve méditerranéen.

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Mais le plan bien déterminé d’appliquer à l’étude des choses du lac les méthodes de la géographie, de faire pour notre lac, dans un cadre bien ordonné, une étude générale et spéciale d’histoire physique et naturelle, a déjà été formulé. En 1871 M.. l’ingénieur R. Guisan avait préparé un projet très complet d’étude du lac qui en est resté à l’état de manuscrit et n’a pas été suivi d’exécution. Je viens de retrouver ce projet dans mes notes, et mon parent et ami de Lausanne verra peut-être dans le livre que je publie aujourd’hui la réponse aux questions qu’il nous posait alors.

Une commission mixte, nommée en juin 1872 par la Société de physique et d’histoire naturelle de Genève et par la Société yaudoise des sciences naturelles, composée de MM. E. Plantamour, président, A. Favre. V. Fatio. L. Dufour, E. Guillemin et F.- A. Forel. avait été chargée de procéder à l’étude scientifique du lac. J’avais été invité à préparer un projet qui a été ])ublié dans le Bulletin de la Soc, vaud. sc. nat., XI, 401, Lausanne. 1872. Malheureusement, la commission, qui pourtant semblait pleine d’ardeur et de bonne volonté, ne fut plus convoquée par son président, et le plan tomba dans l’eau.

Sous le titre de « Notice sur l’histoire naturelle du lac Léman » j’ai rédigé en 1877 un résumé de 27 pages des principaux faits de limnologie; il a été imprimé dans la description de Montreux, qu’avec un groupe d’amis nous avons publiée sous la direction d’Eugène Rambert ; une seconde édition de ce travail a paru en 1880 à Genève, chez Georg, éditeur, sous le titre « Le lac Léman, précis scientifique » en 74 pages.

Nous avons eu, dans l’élaboration de ce livre, à lutter contre deux grosses difficultés.

La première est commune à tous les ouvrages généraux de géographie physique. I.a géographie est l’application et l’utilisation (les lois et faits constatés par les diverses sciences physiques et naturelles. Pour écrire un traité de géographie, il faudrait donc être un encyclopédiste, possédant l’ensemble des

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connaissances humaines actuelles. Op, il n’existe plus de ces philosophes des siècles passés qui dominaient toute la science de leur temps ; ils ont disparu dans notre ère de spécialisation à outrance. Devons'-nous pour cela renoncer à faire de la géographie, à résumer dans une généralisation les faits de détail collectés ])ar l’observation, à chercher l’explication et la théorie des phénomènes? Evidemment non ; mais l’œuvre nous est plus difficile que jamais. | Dans le volume que je publie aujourd’hui, j’ai dû faire de la géographie, quoique n’étant pas géographe, de la géologie, quoique n’étant pas géologue, de la climatologie, quoique n’étant pas météorologiste, de l’hydrographie, de l’hydrologie. quoique n’étant ni ingénieur ni technicien. Dans les volumes qui suivront, je devrais, pour être à la hauteur de ma tâche, me transformer successivement en un physicien, en un chimiste, un zoologiste, un botaniste, un archéologue, un historien. un économiste. Je vais avoir à présenter des études traitant successivement de toutes ces sciences à la critique de s])écialistes... Que cette critique soit indulgente à l’auteur qui reconnaît son insuffisance sur tous les points, mais qui plaide les circonstances atténuantes en invoquant le but qu’il a eu devant les yeux. Il a aspiré à faire œuvre utile. Les anciennes descriptions du Léman nous ont servi chaque jour dans notre carrière de naturaliste; peut-être la nôtre aura-t-elle aussi son intérêt. L’histoire naturelle n’est que la collection se renouvelant sans cesse des travaux des générations qui se succèdent; le tableau d’ensemble des faits que nous avons réunis, nos prédécesseui's. nos contemporains, nos collaborateurs et nous-même, devait être établi ; il sera, nous osons l’espérer, commode pour ceux qui continueront après nous à étudier le même chanq). Malgré la témérité de l’entreprise, nous avons tenté d’apporter notre ])ierre â la construction de cet édifice ({ui s’appelle l’histoire physique et naturelle du lac Léman.

La seconde difficulté dans la composition de notre monographie a été la diversité des lecteurs auxquels nous devons nous adresser. Les choses du lac intéressent le public scienti-

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fiijue; nombre de faits de physique générale, d’histoire naturelle. de géographie du Léman appartiennent ;i la science et doivent être résumés pour les physiciens et natùralistes de profession. — Les choses du lac intéressent l’homme instruit qui veut avoir l’explication des faits de la nature qui l’intriguent ou qu’il admire. — Les choses du lac intéressent les riverains. ])Our lesquels la vaste masse d’eau du Léman est un océan qui intervient dans tous les incidents de la vie individuelle ou sociale. — Les choses du lac intéressent le batelier ou le pêcheur qui vit sur le lac, qui vit du lac, et qui réclame des notions et instructions précises sur les éléments de son industrie. Or il n'eût pas été possible d’avoir quatre ou cinq éditions différentes d’une monographie du Léman, chacune d’elle traitant les mêmes faits au point de vue spécial d’un public restreint ; nous serons donc obligé de combiner’ dans nos descriptions tous les intérêts auxquels il nous faut satisfaire, et nous devrons donner en même temps aussi bien les faits et théories qui s’adressent à l’homme de science (|ue les détails pratiques qui répondent aux questions d’un batelier du lac. Il eu résultera une inégalité fâcheuse dans le degré des notions exposées successivement dans nos divers chapitres; qu’elle nous soit pardonnée par ceux qu’elle choquera. Que nos collègues les naturalistes et les physiciens excusent les exiilications qui leur paraîtront trop triviales ou trop banales; elles ne s’adressent pas à eux. Que nos collègues les riverains, les bateliers et les pêcheurs excusent les dissertations qui leur paraîtront trop scientifiques ou trop obscures ; elles ne s’adressent pas à eux. Que les uns et les autres les passent dans leur lecture et qu’ils les laissent à ceux que cela pourra intéresser. Nous ne pouvons avoir la prétention de satisfaire en môme temps h des besoins si différents; si chacun de ceux auxquels nous pensons arrive à trouver dans ce livre ((uelques faits, quelques explications qui répondent à ses questions personnelles, nous nous estimerons heureux d’avoir atteint notre but.

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J’ai dit que dans mon entreprise j’avais été seul et sans appui. Je ne veux pas être ingrat. Depuis Fatio de Duillier, qui le premier a donné une description du Léman, depuis H. -B. de Saussure, qui le premier a ajipliqué sur les lacs, et avec quelle maîtrise! l’observation et l’expérimentation scientifiques, le Léman a eu de nombreux et fervents scrutateurs.

C’est par dizaines, par centaines peut-être, que je compterais les hommes dont les travaux m’ont servi pour l’élaboration de cette monographie. Vais-je essayer d’en donner la liste? je ne l’ose. Je craindrais d’être injuste ou incomplet en omettant ;i l’entrée de ce volume quelque nom qui apparaîtra dans la suite de mes descriptions. Mais surtout, je ne saurais, dans une simple énumération, mettre îi leur place, mettre :'i leur plan, les divers hommes sur les recherches desquels je me suis appuyé. Les uns sont des théoriciens, les autres des praticiens quelques-uns ont établi les lojs des phénomènes, d’autres ont. observé quelques faits ; les uns sont des hommes de science dont le nom e,st universellement connu, d’autres sont de modestes naturalistes, des observateurs d’occasion, des tiateliers ou des pêcheurs dont les notes et remarques m’ont été précieuses. Tous ont été utiles; c’est leur travail collectif que je dois résumer. Je tâcherai, dans le cours de ces volumes, de rendre hommage à qui de droit de tout ce que je tiens d’autrui ; l’on y verra combien importante a été cette collaboration d’hommes divers, de toutes classes et de toutes professions, anciens et modernes, collaboration à laquelle cet ouvrage devra surtout son intérêt. Pour nombre de chapitres, je ne serai que le rédacteur ou le traducteur des travaux de mes prédécesseurs et de mes collègues.

Je dois, en terminant ce premier volume, exprimer ma reconnaissance toute particulière à MM. R. Billwiller à Zurich, C. Butticaz â Genève, A. Delebecque à Thonon, Ch. Dufour à Morges. H. Dufour à Lausanne. L. Duparc â Genève, H. Golliez à Lausanne, L. Gonin à Lausanne, Ch. Guigner de Pran-

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gins à Lausanne, J. Hôrnlimann à Berne, J.-J. Loclimann à Berne, E. Renevier à Lausanne, H. Schardt à Montreux, qui ont bien voulu réviser tout ou partie des épreuves de mon livre et en corriger les imperfections.

D'' F.-A. Forel,

professeur à l’Université de Lausanne.

Morges, JuiHet 1892.

Bibliographie. Généralités sur le Léman.

J.-C. Fatio de DitilUer. Remarques sur l’histoire naturelle des environs du lac do (lenèvp. in Spon, Histoire de Genève, II, 44!1. Genève 1730.

Il.-B. de Saussure. Le lac de Genève, l"' chapitre des Voyages dans les Alpes, I, 4. Neuchâtel. 1779.

Le duyen Bridel. Essai sur le lac Léman, in le « Conservateur suisse », V. -3. Lausanne 181 i.

.Murtijjuier et de Crousaz. Article » Lac Léman » du Dictionnaire historique et géographique du canton de Vaud. Lausanne, 1867.

Alph. Favre. Le Lac de Genève;. Appendice à la Description géologique du canton de Genève. II, 127. Genève, 1880.

Ch. Lenthéric. Le Léman. Avignon, 1885.

F.-A. Fnrel. Le lac r,éman, précis scientifique. Genève 1886.

Noms et termes locaux, indigènes ou peu connus.

Aiîyssal, qui se rupporte aux abîmes d’un lac ou de la mer.

Ar.an, cap sous-lacustre de la beiiie (v. p. 83).

Bathymétriooe, qui se rapporte à la mesure de la profondeur ; sondage bathymétrique.

B.aye, torrent du pays de Montreux.

Beine, terrasse littorale immergée (v. p. 75).

Bise, vent du nord-est.

Bornan, vent du sud, venant de la vallée de la Drance.

Cluse, vallée transversale, perpendiculaire à la chaîne de la montagne.

F(eun, vent du sud dans la Suisse allemande.

Inlandsis, glacier en nappe, étendu sur le continent du Gronland.

IsofiATiiE, de même profondeur au-dessous de la nappe du lac : courbe isobathe. IsoHvi'SE, de même altitude au-ilessus du niveau de la mer : courbe isohj'pse .loiiAN, vent du nord-ouest.

Limicolk, qui habite dans le limon.

Môlan, vent du sud-est à Genève, venant de la vallée de l’Arve. .

Mont, talus de la beine.

JIoHAiNE, dépôt de matériaux rocheux on terreux, accumulés par le glacier : sur ses bords, moraines latérales, — devant son front, moraine frontale, — sur le plafond <le son ravin, moraine profonde, — dans son épaisseur, moraine interne. • Morokt, brise de terre, brise nocturne.

Nant, ruisseau, petite rivière.

Nunatak, îlot rocheux, émergeant de l'inlandsis.

Ombliéhe, lieu de fraie de l'omble-chevalier.

Plavond, fond plat d'un lac, d'une vallée.

Ueb.at, brise du lac, brise diurne.

.Séchard, synonyme de rebat.

Seiche, vague de balancement de l’eau d’un lac (voir l’explication dans le vol^- SuDOis, vent du sud-ouest.

Ténevière, haut-fond pierreux, submergé, au milieu de la beine.

Tii.alweo, plafond d’une vallée.

Vaudaire, vent du sud-est, fôhn du Bas-Valals et du Haut-lac.

Signes et abréviations.

KPN.

ZL.

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