Du sol d’alluvion
L’alluvion que nous avons étudiée dans le paragraphe précédent forme le sol normal du lac et sauf dans les localités très restreintes où apparaît le sol d’érosion, elle recouvre tous les anciens tei’rains dans lesquels le bassin du lac est creusé. Cette alluvion se dépose sous trois formes :
a De gros galets ou cailloux, aux embouchures des torrents et sur la grève.
b Du sable plus ou moins grossier, sur la beine.
c Du limon, dans les grandes profondeurs.
Reprenons ces faits.
Galets. Les galets ne pénètrent que tout à fait accidentellement dans la région profonde du lac, en avant du littoral. Ils s’arrêtent tous sur la grève même, et là, saisis par les flots, ils sont promenés le long de la côte par le jeu des vagues. En effet celles-ci, en frappant la grève, ont le plus souvent une direction plus ou moins oblique, et en soulevant les galets elles les font rouler légèrement dans le sens de cette obliquité ; le dot de retour saisit les pierres et les fait redescendre suivant la ligne de plus grande pente ; une nouvelle vague survient qui les fait derechef un peu progresser, et ainsi de suite. Il en résulte que, dans ces promenades de va-et-vient, le galet est définitivement chassé le long de la grève, dans le sens où souffle le vent.
Dans quelques circonstances, l’on peut rencontrer des galets à une assez grande profondeur, bien au-dessous de la limite d’action des vagues, et bien loin du point où le courant de l’emliouchure du toiTent les avait directement déposés ; c’est lorsque le talus est très incliné, quand il n’y a pas de beine au-devant de lui : s’il se produit des éboulements sur les flancs de cette pente d’équilibre instable, les couches littorales, même celles qui appartiennent à la grève, sont entraînées par effondrement dans les grandes profondeurs, .le citerai comme exemple des galets et cailloux assez nombreux, recueillis dans des
LE SOL DU LAC 113
dragages à 30 et 40™ de fond, devant l’Eperon et devant la promenade de Derrière-l’Aile à Vevey, le 17 mai 1877 ; ou encore les graviers que M. le D»' H. Schardt a dragués en juillet 1891 au pied de l’éboulement du quai de Montreux, jusqu’à 100'“ et plus de profondeur. (>)
Les galets proviennent, ou de la trituration des roches en place de la côte, ou de l’apport des affluents. Au point de vue de leur composition minéralogique, ils peuvent donc être de nature fort diverse. C’est en particulier le cas pour notre lac, où nous avons :
a Des galets, débris des roches secondaires des murailles du Hautlac; ces calcaires sont représentés de Villeneuve à Clarens et du Bouveret à Meillerie.
h Des galets, débris des roches tertiaires, dans tout le reste du lac. Les mollasses, marnes et argiles sont tellement tendres qu’elles sont bien vite usées et que leurs fragments persistent peu dans la collection des galets du lac ; les poudingues de La Vaux et les calcaires fétides de l’aquitanien résistent plus longtemps et sont assez abondants sur les côtes formées de ces roches.
c Des galets, débris des terrains glaciaires, argile glaciaire et moraines. Ce sont ces cailloux de transport glaciaire qui représentent, partout où l’alluvion torrentielle n’est pas dominante, la très grande majorité des galets du lac. Ils sont formés par les différentes roches de tout le bassin d’alimentation de l’ancien glacier du Rhône, par conséquent de toutas les vallées du Valais, du Chablais et des Alpes vaudoises, avec toute la diversité des roches cristallines, métamorphiques, sédirnentaires ou remaniées de ces régions compliquées. Un pavé de galets du Léman est une collection très complète de toutes les espèces minérales de ce vaste bassin, de milliers de kilomètres de superficie, et de la plus grande diversité de structure pétrographique.
d La grève des deltas des affluents est au contraire recouverte par l’alluvion fluviatile grossière, et son caractère minéralogique est lié à la nature pétrographiijue du bassin d’alimentation de chaque rivière. Les galets du Rhône, ceux de la Drance, (■*) de la Veveyse, etc., ont des types fort divers et peuvent se reconnaître à première vue.
(1) Communication de M. Schardt in lût : 2 août 1891.
(2) Les galets du llhône qui arrivent jusqu’au lac proviennent essentiellement des derniers aftluents du fleuve, la Grande-eau, la Yiège de Val d'Illiers, la Grionne, l’Avençon. L'allu\'iou grossière, charriée par les affluents du cours su-
HYDROGRAPHIE
Sables. Les sables, couche meuble de grains pierreux non agglutinés, se présentent dans le lac dans les circonstances suivantes:
A. Sur la grève, où ils sont déposés et ordonnés par les vagues ; la décantation mécanique, que les flots opèrent, distribue le sable en zones oü les grains ont tous la même grosseur, ou plus exactement la même masse. Le sable de la grève est parfaitement lavé. Les grains du sable de la grève sont roulés, et leurs arêtes sont émoussées et arrondies ; mais ils ne présentent cependant pas la sphéricité presque parfaite des grains du sable des dunes. Dans les dunes de Coudrée (comme du reste dans les dunes d’Arcachon, dans celles de Cette, de Hollande, dans celles du Sahara), le vent, en promenant indéfiniment le sable et le faisant rouler sur lui-même, donne à ces particules pierreuses la forme de sphérules régulières. 11 semblerait que le roulement par les vagues, qui est aussi indéfiniment répété, devrait amener au même résultat pour le sable de la grève. La différence d’intensité des actions réside probablement dans la densité des milieux oü baignent les grains minéraux : dans l’air la différence de densité est énorme, comme 1 : 250, entre la particule pierreuse et i’aii' atmosphérique, les frottements ont un effet d’usure beaucoup plus puissant; dans l’eau la différence de densité est beaucoup plus faible, comme 1:3, et les effets d’usure sont moins rapides et moins intenses.
Le sable de la grève, là du moins où un affluent n’apporte pas de l’alluvion essentiellement calcaire, est remarquable par sa richesse en gi’ains siliceux ; la grande majorité est de la quartzite et du quartz. La moyenne de huit échantillons, récoltés sur la grève entre Ouchy, Morges et St-Prex m’a donné seulement 21 <'/(, pour la partie soluble dans l’acide chlorhydrique, tandis que la moyenne de l’alluvion impalpable du Léman est de 40 o/,,. J’attribue cette pauvreté relative en grains calcahes à la moins grande dureté de cette espèce minéi'ale ; elle est plus •vite usée et se transforme plus rapidement en alluvion impalpable. Tous les sables du Léman ne sont cependant pas aussi exclusivement
périeiir du Rhône, est déjà réduite à l’état de sable fin quand elle est amenée aux bouches du fleuve dans le lac.
(•’) J’ai jusqu’à présent écrit Dranso comme la Di-anse de Martigny. On me fait remaiapier que iinssi bien la carte sarde cpio la carte française éciàvent Drance; les anciennes cartes que j’ai pu étudier dans la riche exposition do géograplim iiistorique de Berne, aoid 1S91, emploioril, <lans leur grande majorité, la même orthographe ; je dois donc me corriger, et j’écrirai dorénavant Drance [lour la rivière du Ghahlais et Dranse pour celle de Martigny.
LE SOL DU LAC
siliceux. Un échantillon pris au port de Thonon, et représentant l’alluvion torrentielle de la Drance, remaniée par l’action des vagues, contenait 67 ‘>/fl de matériaux solubles dans H Cl ; un échantillon de sable des dunes de Coudrée, 51 %.
B. Dans la beine. Le sable enlevé à la grève par le coui’ant de retour des vagues est entraîné en avant et forme les couches de la beine. Ces courants de retour n’ont pas une très grande intensité, aussi ne promènent-ils ffue des grains de petites dimensions ; le sable de la beine est très fin et très régulier. Celui que j’ai dragué devant Morges présente un caractère intéressant : les grains sont arrondis et presque aussi sphéroïdaux que ceux du sable des dunes. Mais cette forme tient àce quechacun des grains est entouré d’une très mince couche de ciment calcaire; si on la dissout par l’action d’un acide, il reste un résidu de grains fragmentés absolument semblables à ceux de la grève. Quelquefois ce revêtement calcaire est assez abondant pour souder ensemble quelques grains voisins ; il y a là tendance évidente à la formation, dans le lac, d’un grès ou d’une mollasse à ciment calcaire.
Dans la beine, au-dessus des couches profondes du sous-sol, qui sont formées de roches en place dans la beine d’érosion, et de sable dans la beine d’alluvion, je reconnais une distribution générale assez constante des espèces de sol dans la couche superficielle :
1“ Au pied de la grève, à l’endroit où finissent les galets, est une bande vaseuse oü croissent les forêts des plantes aquatiques, Potamogelon, Mj/riophyllum, Ceratoph yllum, etc. ; j’entends par vase, un dépôt extrêmement fin, oü les grains minéraux ne se sentent plus dans le frottement entre deux doigts. Elle contient encore une assez grande quantité de matières organiques. Sa consistance est moins plastique que celle de l’argile, qui est purement minérale.
2° Devant l’embouchure des égouts, dans les anses bien abritées contre le choc des vagues, cette vase peut présenter la consistance fangeuse, .l’appelle fange, le dépôt vaseux qui, par une surabondance de matières oi'ganiques, devient fétide.
3" Plus en avant, juscju’au bord du mont, est un sol sableux, stérile, contenant très peu d’animaux et de plantes. Quelques Chara ou Nitella.
4° Sur la beine, en plus d’une place, sont des dépôts d’une argile plastique très fine ; j’en connais des exemples devant Morges, Ouchy, au banc du Travers. Il semble que la vase fine, quand elle a perdu ses matériaux organicpies, se transforme en cette argile.
5° Sur les flancs du mont, sable et vase.
6" Au pied du mont, vase.
7” En avant du mont, le talus est recouvert par le limon de Valhivion lacustre.
C. J’ai signalé (') la présence de sable sur le monticule des digues du ravin sous-lacustre du Rhône. C’est du sable du Rhône mélangé d’un peu de vase.
Deux autres dragages ont donné, de même, du sable presque pur, provenant de la région profonde du lac. C’est dans le profil CLXXXXVIII, points 29 et 30, Delebecque, devant la Drance, à 2600 et 3000"' de la rive, par 247 et 248"' de fond. D’après l’analyse faite par M. P. Freundler, étudiant en sciences, dans le laboratoire de M. le professeur Duparc à Genève, il est formé pour un tiers de poudre très fine, pour deux tiers de sable. C’est en grande majorité du quartz blanc, un peu de calcaire, et des silicates colorés par le fer. Il peut se diviser en quatre grosseurs :
Gro.sseur dos éléments
Pondre très fine, représentant '/j faible de la masse 0.048""'"
Sable fin — '/s fort — 0.166"""
Sable grossier — '/< — — 0.2.56"""
Gros grains peu nombreux, pauvres en quartz 0.4 à 0.8"""
!Lliiioii des grands fonds. Toute la région profonde du lac a son sol formé par de l’alluvion impalpable, dans la grande généralité du lac l’alluvion lacustre, dans la plaine centrale du Grand-lac et au fond des cuvettes du Petit-lac l’alluvion fluviatile.
L’alluvion impalpable déposée dans le sol du lac est très uniforme et varie peu dans ses caractères. C’est, à la surface, une vase légère, grisâtre, d’une extrême finesse, très propre, sans autres corps étrangers que quelques grains de sable et les corps ou cadavres des organismes lacustres. Les grains minéraux qui la constituent ne dépassent pas un ou deux millièmes de millimètres de grosseur. Je l’étudierai :
Ail point de vue physique. Elle est partout la même dans sa nature vaseuse de poussières impalpables ; à la surface, sa consistance est celle d’une crème épaisse ou du beurre.
Je n’ai à signaler de faciès particulier que sur le cône torrentiel du Rhône où des lamelles de mica, provenant des terrains cristallins du
(•) Pages 65 et 95.
LE SOL DU LAC
Valais, lui donnent un aspect argenté tout particulier ; cette vase argentée s’étend fort loin ; je l’ai reconnue jusque sur un échantillon dragué au large de Rivaz, à 9i‘"> des bouches du Rhône.
La vase contient accidentellement du sable en grains plus ou moins grossiers qui font contraste avec la finesse extrême des parties constituantes de l’alluvion. Ce sable peut avoir trois origines :
a) Ou bien il est apporté par les eaux fiuviatiles et transporté assez loin dans le lac par le courant puissant de l’affluent. Nous avons vu que sur la digue du ravin sous-lacustre du Rhône un monticule semble être essentiellement formé de sable. Ce sable torrentiel va en diminuant de nombre et de calibre à mesure que l’on s’éloigne des bouches du Rliône, le seul point où j’en aie étudié la distriliution ; à quelques kilomètres de distance, il disparaît entièrement. Sur un échantillon dragué à rni-lac entre St-Saphorin et Meillerie, à 7.5'^'“ du Rhône, je n’ai pesé que 0.4!J'’ de ce sable sur 17ï>' de vase soit seulement, 2 1/2 pour cent de la masse.
M. P. Freundler, étudiant en sciences à l’Université de Genève, a fait, dans le laboratoire de M. le professeur Duparc, l’analyse microscopique du sable trouvé dans quelques échantillons de boue, dragués par M. Delebecque sur le cône de la Drance ; la profondeur indique la distance relative de la côte. Voici la grosseur des grains de sable en
millièmes de milhmètres, g.
■ Minimum
Maximum
Moyenne
Devant la Drance 150 de fond
19 li
Il y a, dans l’irrégularité de cette répartition, quelque chose d’accidentel, dû au jeu inégal des courants.
h) Ou bien il est apporté par les vents qui soulèvent des tourbillons de poussière et la laissent tomber sur l’eau, en plein lac. .T’attribue cette origine au sable que nous trouvons sui' la plaine centrale, loin de toute embouchure d’affluents importants. Ainsi, dans un échantillon dragué sur le profil Ouchy-Evian, à mi-lac, au point de profondeur maximale de la plaine centrale, M.le professeur E. Chuard, de Lausanne, a trouvé un résidu sableux assez important. Après 39 lévigations, il a pesé :
HYDROGRAPHIE
Argile impalpable Sable
Plus de 4 pour cent de sable dans une localité si éloignée des bouches du Rhône, et de la Drance, ne peut s’expliquer que par un transport par voie aérienne.
c) Ou bien il est apporté par les radeaux de sable flottant à la surface que j’ai décrits ci-dessus. (*) Mais je ne saurais attribuer à ceux-ci un bien long voyage sur le lac ; la moindre vague les ferait couler à fond ; ils ne peuvent expliquer la présence du sable dans le sol du lac qu’à une faible distance des côtes.
La vase des grands fonds contient accidentellement des cailloux ; j’en traiterai dans un paragraphe spécial.
La couleur de la vase superficielle des grands fonds est assez différente dans les diverses régions du lac ; dans le Haut-lac, devant Morges, elle est d’un gris ardoisé ; dans le Petlt-lac, et surtout sur la barre de Promentlioux, elle est d’un gris jaunâtre. La différence est bien évidente ; elle est plus apparente dans les vases humides que dans les échantillons séchés.
L’alluvlon du lac contient enfin de nombreux organismes, soit vivants soit morts, que j’aurai à décrire en détail dans une autre partie de ce livre. Je signalerai dès à présent, comme se trouvant normalement dans l’alluvion du lac, des squelettes siliceux de diatomées, des coquilles de mollusques, et surtout des carapaces d’entomostracés, cladocères, copépodes et ostracodes, provenant soit de la faune profonde, soit plutôt de la faune pélagique. Ces débris de crustacés sont si nombreux en certaines régions où ils sont accumulés parles courants du lac, — ils se comptent par milliers et dizaines de milliers dans un litre de limon — que la vase qui les z’enferme mériterait peut-être d’être caractéiiséepar un nom spécial, en analogie avec les boues de l’Océan, et d’être appelée vase ou boue à entomostracés. Quand cette vase a été tamisée, les carapaces d’entomostracés, légères, flottent longtemps entre deux eaux et forment un nuage opaque tout à fait particulier.
Dans quelques cas, la drague a ramené une couche assez épaisse pour quefaie pu y reconnaître une stratification; j’y ai constaté généralement la coupe suivante :
(1) Page 105.
LE SOL DU LAC
a La surface en contact avec l’eau est très égale ; l’on n’y voit, en fait de saillies, que les corps organisés, à savoir les polypiers des bryozoaires, les tubes vaseux des larves et des annélides tubicoles, et les coquilles des mollusques gastéropodes. Cette surface est remarquable par le revêtement qu’elle présente, jusqu’à une profondeur de cent mètres environ, d’une couclie continue d’organismes très inférieurs ; nous la décrirons plus loin sous le nom de feutre organique.
h Une couche gris-jaunâtre, de consistance limoneuse ou vaseuse, de deux à quatre centimètres d’épaisseur ; elle renferme les animaux limicoles vivants et les débris d’animaux morts.
c Une couche brun-noirâtre d’un demi-centimètre d’épaisseur. d Une couche gris-bleuâtre dont je n’ai pu mesurer l’épaisseur et que je suppose s’étendre jusqu’au sol primitif du lac, et former toute la masse de l’alluvion lacustre moderne. Elle est de nature argileuse et ne contient plus d’animaux vivants. Chose curieuse, les débids fossiles (coquilles de mollusques, par exemple) y sont relativement rares.
La différence de couleur entre la surface jaunâtre et la masse bleuâtre de l’argile est due à un degré différent d’oxydation des sels de fer ; le limon de la surface contient du fer peroxydé, tandis que dans les couches profondes, un certain degré de réduction s’opère, par la destruction peut-être des matières organi(}ues, et le fer se change en protoxyde. Cette interprétation est exacte ; elle est confirmée par l’expérience suivante que j’ai répétée vingt fois. Si je brasse le limon provenant d’un di-agage, de manière à ce que toutes les couches soient bien mélangées, j’obtiens une vase crémeuse de couleur uniforme que je verse dans un flacon ; je la laisse reposer sous une couche d’eau qui maintient la masse humide. Au bout de quelques semaines je vois la couleur de la masse vaseuse complètement modifiée; à travers le verre transparent je- distingue une couche supérieure, de quelques millimètres, jusqu’à 1'^"“ d’épaisseur, de couleur rougeâtre, jaunâtre, grisâtre, superposée à une couche profonde, de couleur noirâtre, bleuâtre, grisâtre, remplissant tout le bas du flacon. Les teintes varient avec les échantillons; mais la division en deux couches, l’une desurfaceplus rouge, l’autre de fond plus bleue, est constante. Dans la couche profonde ont eu lieu des fermentations dont l’action s’est traduite par une réduction des sels de fer, dans la couche superficielle les oxydations ont peroxydé les mêmes sels. Je présume que la couche noire (couche c), que je trouve fréquemment dans les coupes parfaites du limon du lac.
HYDROGRAPHTE
est le point oü les phénomènes de réduction se font avec le plus d’intensité.
Lorsque le limon est riche en matières organiques et se rapproche de la fange, on reconnaît les phénomènes de fementation, qui se produisent dans la couche profonde, par le dégagement des gaz à l’état aériforme ; on voit leurs buües s’étendre en une lame argentée contre les parois du flacon oü repose le limon, ou encore, — et c’est là le plus instructif, en nous révélant les faits qui se passent dans la nature, — remplir les galeries des annélides tubicoles ou des larves d’insectes ( *) et venir sourdre à la surface en suivant ces canaux. Le gaz reste longtemps accumulé dans ces galeries comjRunicantes qu’il envahit progi’essivement ; la masse de gaz fait ménisque convexe proéminent à l’orifice du tube, retenu en place pai- les attractions capillaires ; tout-àcoup, lorsque celles-ci sont vaincues, le gaz s’échappe en fusée et forme une ou plusieurs gi’osses biüles qui s’élèvent tumultueusement à travers l’eau pour venir éclater à la surface. Ces gaz sont le mélange d’acide carbonique, CO^, et de méthane, CH\ (gaz des nrarais) dont M. Hoppe-Seyler de Slrassbourg a si bien étudié la formation. (-)
J’ai dit que dans le Petit-lac, le limon a une couleur plus jaunâtre que dans le Grand-lac ; il y a lieu de préciser la distinction de ces teintes différentes. J’ai ordonné d’après leur couleur les échantillons de limon que M. Hôrnlimann m’a confiés, et j’ai trouvé la série suivante, allant du gris-bleuâtre au gris-jaunâtre. Le numéro que j’ai inscrit en chiffres arabes inchque la position sur l’axe du lac, en s’avançant du Grand-lac vers Genève, le numéro en chiffres romains indique l’échantillon dont l’analyse chimique sera donnée plus loin.
(’) La perforation do l’alluvion actuelle par les galeries des annélides et larves me parait fort intéressante en ce qu’oUe explique ia possibilité des modifications subies pur la vase fraîchement déposée, qui se transforme en la mamo argUeiise compacte des couches sous-jacentes. Au moment de son dépôt, elle est encore riche en matières organiques ; par fermentation putride eUo se débarrasse do ces éléments. Cette fermentation s’effectuerait-elle aussi bien si la masse n’était pas traversée par les miUe canalicules des animaux qui l’halâtenl, et n’était pas ainsi conservée longtemps en contact avec l’eau ambiante î Ces galeries s’obturent du reste par la pression mécanique des couches superposées, et l’ai’gile profonde finit par devenir absolument imperméable. .
(-) Hoppe-Seyler. Ueber die Gâhrung der Cellulose, etc. Zeitschr. f. pliysiol. Chemie X. 401 sq. Strassbourg, 1886.
LE SOL DU LAC
Position N» d’analyse Localité Profondeur
/re séné : Cris à la surlace, bleuâtre dans les couches profondes
devant la pointe de la Bise
près du banc de Travers, Genève
barre de Genthod
cuvette de Chevran
devant Hermance
cuvette de Che\Tan
bax’re de Messery
cuvette de Tougues
JI™® série :
Gris-jaiiiiàlre dans tonte f épaisseur, sans couche proinmic bleuâtre
plafond du Grand-lac, rampe ascendante
barre de Promenthoux
barre de Promenthoux
devant Versoix
rampe ascendante du plafond du Grand-lac
devant Dully — —
Sauf l’échantillon dragué devant Versoix (position 11), lequel du reste différait de tous les autres par son abondante charge de sable, et provenait évidemment des alluvions de la Versoie, la couleur de ces limons correspondait fort nettement à une différence d’origine. Tous ceux qui étaient plus ou moins bleuâtres, et se séparaient en deux couches, grisâtre à la surface, bleuâtre dans le fond, venaient des cuvettes et barres du Petit-lac, au sud de la barre de Messery ; tous ceux qui étaient jaunâtres dans toute leur épaisseur, sans couche vaseuse dans la profondeur, venaient de la barre de Promenthoux ou de son versant dans le Grand-lac. Sij’essaie d’expliquer cette différence j’arrive à une conclusion qui me semble probable : Les échantillons jaunâtres de la barre de Promenthoux sont de l’alluvion lacustre impalpable, de dépôt excessivement lent et peu actif, qui a eu le temps de se débarrasser par la putréfaction de toutes les matières organiques qu’elle pouvait contenir primitivement ; il ne s’y produit plus de phénomènes de réduction des sels de fer; — les échantillons à double teinte des cuvettes du Petit-lac représentent un dépôt plus rapide d’alluvion fluviatile impalpable ; le dépôt de cette alluvion étant plus actif, il reste dans l’épaisseur du hmon des quantités encore notables
HYDROGRAPHIE
de matières organiques, et la réduction des sels de fer peut encore s’y effectuer.
La densité du limon d’alluvion du Léman a été déterminée par M. le professeur E. Chuard, de Lausanne, sur un échantillon dragué par M. Hôrnlimann à 3500“ des bouches du Rhône, et 3000“ de la pointe de Glarens par 155“ de profondeur. (‘) Sa densité, à la température de 12«, était 2.68.
Au point de vue chimique. Nous possédons un grand nombre d’analyses plus ou moins complètes des limons du lac Léman, dues à divers chimistes, mes amis. Je donnerai d’abord les résultats directs des analyses en proportions centésimales, puis j’essaierai deles grouper et d’en tirer des conclusions.
1“ Analyses de M. E. Risler, actuellement directeur de l’Institut agi'onomique de Paris, alors à Calève, près Nyon, 1874. 0
N“ I. Echantillon de limon dragué par moi-même au milieu du lac, devant Morges, par 216'“ de fond.
No IL Limon dragué devant Morges par 35'“ de fond.
2“ Analyse de M. G. Hochreutiner, actuellement chimiste à Genève, alors assistant au laboratoire de M. le professeur Brunner à l’Académie de Lausanne, 1879. 0
N" III. Limon dragué par moi-même à l’entrée du détroit de Promenthoux, côté du Grand-lac, par 70“ de fond.
Eisler et Walter Hochreutiner
Analyse chimique.
A Partie attaquable par H Cl.
Fer dosé à l’état d’oxyde
Alumine
Acide phosphorique
Iraces
traces
Chaux
Magnésie
Potasse et soude
Iraces
traces
Iraces
Acide carbonique
C) Profil XXIV», N» 27, Hôrnlimann.
P) F.-Â. Foret. Matériaux pour servir à l’étude de la faune profonde du lac Léman. 1 série p. 13. Bul. S. V. S. N. XIII. l.S, 1874.
P) F.-A. Foret. Matériaux etc. V' série p. 489. Bul. XVI, 149, 1879.
LE SOL DU LAC
Risler et Walter
Hochreutiner
Analyse chimique.
Acide sulfurique
Silice soluble