VIII. lies éboiilements tin mont
Le talus du mont est relativement très incliné. Sa pente représente la limite extrême de stabilité des matériaux meubles s’éboulant dans l’eau ; sitôt qu’une surcharge arrive sur le bord antérieur de la beine, soit par apport de matériaux charriés par le courant de retour des vagues,, soit par transport de l’alluvion torrentielle, soit par des constructions humaines, il peut se produire un éboulement ou glissement de terrain. Cet accident est assez fréquent, et quoiqu’il échappe le plus souvent à l’obsei’vation, je puis en citer quelques exemples :
La pointe d’alluvion sur laquelle est bâti le village de St-Prex s’avance assez en avant dans le lac pour que sa grève arrive presque au haut du grand talus; la beine y est très étroite, presque nulle. Le 23 août 1875, par un lac calme, les pêcheurs vii'ent tout-à-coup l’eau bouillonner en un point déterminé, des bulles de gaz arriver à la surface de l’eau, l’eau se salir et se chai’ger de morceaux de bois, de débris organiques, de poussières. Lorsque l’eau fut éclaircie, ils constatèrent un éboulement local ; sur une largeur d’une dizaine de mètres, le revêtement vaseux du sol avait glissé le long du talus et était descendu au fond du lac.
Le même phénomène est très fréquent à l’extrémité d’une pointe sous-lacustre, un aran, 0 que forme la beine au-devant du môle d’Ouchy ; des coulées analogues à celles que je viens de décrire à St-Prex y sont observées chaque année; au 15 juin 1881, les pêcheurs en avaient déjà vu trois depuis le commencement de l’hiver.
(!) BuU. S. V. S. N. XXVI, XV, 1890. — Arcli. Genève XXIII 462, 1890.
Ch Voir P 83.
HYDROGRAPHIE
11 en est de même à Vevey, devant le quai de l’Aile, ou les aUuvions de la Veveyse, occasionnent des coulées, observées à diverses reprises par les pêcheurs.
Il en est de même au Trait de la baye de Montreux, d’après le récit que me fait M. Hans Schardt, dans la région où a eu lieu l’éboulement du quai du Kursaal ; un pêcheur lui a dit avoir assisté à de telles coulées.
Dans ces divers cas, la rupture d’équilibre est due à la surcharge causée par l’alluvion naturelle du lac; l’action de l’homme n’y est intervenue en rien. Il n’en est pas de môme dans les exemples suivants où des constructions... osons-nous dire imprudentes ? ont trop chargé la partie supérieure des couches à la limite de la pente naturelle de l’éboulement.
Nous venons de dire que les alluvions de la Veveyse descendent sous forme de coulées, très innocentes du reste, sur les talus du cône submergé du torrent. Mais l’histoire de Vevey nous a conservé le souvenir d’événements beaucoup plus graves qui ont fortement endommagé les quais et constructions de la ville.
Le 8 juin 1785, à 4 h. du matin, par un temps calme, le corps de logis d’une des maisons de la rue du Sauveur (rue du Lac actuelle), qui faisait saillie sur le lac, s’effondra dans le lac avec tout le terrain sur lequel elle était bâtie. (’) Le 30 novembre de la même année, après une forte vaudaü’e, les façades de deux maisons de la même rue s’effondrèrent, entraînées par l’éboulement du sol qui les portait. (-) En 1809, une troisième catastrophe du môme genre eut lieu, en continuant sur le côté oriental la coulée formée par les précédents éboulements.
Ces accidents étaient à peu près oubliés, lorsque en 1872 on décida de continuer, dans ce quartier de la ville, le beau quai qui s’arrêtait à la place de l’Ancien port. De 1873 à 1875, sous la direction de M. l’ingénieur E. Cuénod, l’on construisit, avec des précautions qui semblaient suffisantes, un quai dont les murs, bâtis sur pilotis, réunissaient l’ancien quai à la Grande-Place de Vevey. Ce superbe travail était terminé depuis dix-huit mois et faisait le bonheur et la gloire de Vevey, lorsque tout à coup, le 11 mai 1877, toute la partie occidentale du nouveau
(h Almanach de Berne et Vevey pour 1786, Vevey 1785.
(-) Levade, Dictionnaire historique du canton de Vaud, article Vevey.
LES ÉBOULEMENTS DU ilONT
quai sur une longueur de 106™ s’effondra dans le lac. Cet éboulement a eu pour limites précises le bord de la coulée du premier effondrement de 1785.
De cette manière, la couche superficielle du talus, depuis le milieu de la Grande-Place jusqu’à la place de l’Ancien-Port, s’est successivement éboulée et est descendue au fond du lac :
la portion occidentale dans la catastrophe de 1877 » centrale » » de 1785
» orientale » » de 1809
Il e-st probable que les couches très inclinées de l’alluvion de la Veveyse, analogues à celles que nous avons signalées page 80, présentent des alternances de consistances diverses, et que, plongeant sous l’angle limite de stabilité, la moindre surcharge suffit à détruire l’état d’équilibi’e.
Pour ce c[ui regarde cette alternance de couches de consistances différentes, elle a été constatée à Vevey pendant l’opération de l’enfoncement des pilotis du nouveau quai en 1873. D’après le rapport de M. V. Chevalley, inspecteur des travaux de la 'sille de Vevey, qui dirigeait l’opération du pilotage, on aurait successivement traversé les couches suivantes :
a Une couche tendre.
h Une couche plus dure, de consistance de la terre glaise.
c Une couche tendre.
d Une couche dure, analogue à la couche h.
Au moment de l’éboulement du 11 mai 1877, bon nombre des pilotis ont été brisés ; puis, le- glissement du sol continuant, l’extrémité inférieure des pilotis s’est trouvée dégagée, et la plupart de ces bois sont venus flotter à la surface de l’eau. L’inspection des culots de fer des pilotis nous a montré des graviers de l’alluvion de la Veveyse attachés au métal par un ciment d’oxyde. Cela donne à penser que la couche d, dans laquelle se sont arrêtées ces pointes de pieu, était composée de graviers, ainsi que la couche b qui avait la même consistance. Quant à la couche c, qui avait la même mollesse que la couche a, ce devait être de l’alluvion vaseuse du lac ou du sable fin.
Il est facile de comprendre comment des couches de consistance diverse, inclinées sur un talus de 50 h la limite de la pente naturelle de l’éboulement des matériaux meubles dans les eaux, surchargées à leur partie supérieure par un quai pesant, aient pu s’effondrer
HYDROGRAPHIE
dans le lac. Ce qui est étonnant, c’est que des faits analogues ne se reproduisent pas plus fréquemment, avec la manie qui obsède les riverains de construire partout des quais rectilignes et monumentaux suites bords autrefois si pittoresques du lac.
- A côté des effondi-ements du quai de Vevey, je n’ai à citer sur le Léman que deux événements à peu près identiques :
L’éboulement d’un petit quai de quelque 20“ de longueur, à l’orient du débarcadère de Clarens ; il avait été construit au printemps, il s’est effondré en bloc dans le lac le 12 septembre 1883.
L’éboulement du quai du Kursaal de Montreux, le 19 mai 1891. A l’heure même où les hôtes illustres, que l’Etat de Vaud avait conviés pour fêter la transformation de l’antique Académie de Lausanne en Université, écoutaient dans les salons du casino les paroles enflammées de notre vénéré maître le professeur Charles Secrétan, à quelques pas de là un quai construit récemment s’écroulait dans le lac sur une longueur de cinquante mètres. Murs du quai, enrochements, pilotis et radiers qui le soutenaient, remblai qui le remplissait, murailles anciennes et récentes des jardins, partie du sol de ces jardins avec les pavUlons qui les ornaient, façade d’une antique maison rurale, bâtie, elle au moins, sur la terre ferme, tout descendait successivement dans le lac et s’éboulait jusqu’au pied du talus. La pente moyenne de la rampe sous-lacustre est en ce point de 50 % ; elle s’adoucit un peu à sa jonction avec le plafond du lac situé à une profondeur de 10.5'“. Le quai avait été achevé au printemps de 1891 ; il n’avait guère que six semaines d’âge. Au moment de l’accident, les vagues d’une violente vaudaire battaient les murailles, et les averses répétées d’une pluie impitoyable avaient imbibé le sous-sol, et surchargé d’un poids d’eau surajouté les terres encore mal assises. Telles ont été les circonstances déterminantes de l’accident ; nous pouvons ajouter que ces circonstances ont été heureuses, car cette inclémence du temps avait empêché l’arrêt projeté des bateaux de fête au débarcadère du Kursaal ; si le programme avait été sui^^, une foule de milliers de spectateurs aurait été massée sur ce même quai. Leur poids aurait peut-être amené la rupture d’un équilibre certainement très instable, et une catastrophe épouvantable aurait étendu son voile de deuil sur la joyeuse fête que nous célébrions. Il n’y a eu. Dieu merci ! aucun accident de personnes.
Dans l’effondrement du quai de Montreux, il faut noter un détail