III. Revêtements quaternaires
Sur les murailles rocheuses anciennes qui ont été creusées lors de la formation du bassin du Léman, nous trouvons une série de couches relativement modernes qui se sont déposées dans le lac depuis qu’il existe, ou sur ses bords, sur le plafond et sur les talus immergés et émergés de la vallée, depuis le creusement de celle-ci. Elles appartiennent toutes à l’ère quaternaire ou ère des terrains récents. Je les désigne dans l’histoire naturelle du lac sous le nom de revètemmts quaternaires. Ce sont :
Les aUuvions anciennes ;
Les terrains glaciaires ;
Les terrasses anciennes et modernes ;
Les alluvions modernes.
1" Alluvions anciennes.
Par dessus les terrains tertiaires miocènes, les premières couches de terrains quaternaires que nous connaissions dans la région du Léman sont une série d’assises stratifiées désignées par Necker sous le nom (ïalluvion ancienne. Elles se divisent en deux étages : (')
ft Marnes à lignites (marne de fond de G. Vogt), l’étage inférieur. Marne d’un gris-bleu, quelquefois jaune, elle renferme de nombreux débris de végétaux à l’état de bois fossile ou de lignite, ainsi que des coquilles d’eau douce. Elle n’est connue que dans le canton de Genève, en aval du lac, à savoir au bois de la Bâtie, à Sous-Terre sur la rive droite du Rhône, à Cartigny sur sa rive gauche. Ces couches ne mesurent que l à 2'» d’épaisseur.
b Graviers, sables et conglomérats, couches puissantes de graviers roulés, souvent agglomérés, d’origine alpine, contenant le mélange de toutes les roches des Alpes ; la grosseur des graviers s’élève jusqu’à celle du poing ou de la tête. Ils sont aiTondis, émoussés et marqués des coups qu’ils ont reçus en frappant les uns contre les autres dans les torrents qui les ont charriés. Exceptionnellement, A. F avre a trouvé (*)
(*) A. Favre. Description géologique du canton de Genève I, 82. Genève 1880.
REVÊTEMENTS QUATERNAIRES
à Bouvard et à Mategnin (Genève) des cailloux striés, de provenance directement glaciaire. Cette alluvion ancienne graveleuse est représentée en trois points diflérents dans le bassin du Léman.
1“ A l’extrémité occidentale de la vallée, où elle se rencontre très généralement depuis Hermance et Chambésy jusqu’au fort de l’Ecluse, sur les deux rives du Rhône. La localité la plus célèbre de cette alluvion ancienne, depuis les études de Necker, des Favre, etc., est le bois de la Bâtie, au sud du confluent de l’Arve avmc le Rhône. M. E. Favre y a décrit en 1877 un lambeau de terrain glaciaire intercalé entre les couches de l’alluvion ancienne. (*) MM. Favre voient dans ce terrain des graviers déposés par les torrents, en avant du grand glacier du Rhône, dans la phase de crue ou en état stationnaire.
2» La colline de Bougy, ^u-dessus de Rolle, au nord-ouest de la partie occidentale du Grand-lac. Ce plateau, formé de couches puissantes de graviers, en assises stratifiées, plus ou moins cimentés, (2) reposant sur la mollasse, s’étend d’Aubonne à Begnins et s’élève à une altitude de :140"> au-dessus du lac. L’épaisseur de l’alluvion ancienne, d’après Jaccard, n’est que de 25“ environ. (^)
(') E. Favre. Origine de l’alluvion ancienne. Arch. Genève LVIII, 18, 1877.
(2) 11 s’est propagé au sujet de cos couclics une singulière erreur, à laquelle il est temps de couper les ailes. R. Blanohet a puldié dans le Bull. S. V. S. N. I. 358 sq. Lausanne 1844, un mémoire sur la distribution du terrain erratique dans le bassin du Léman, dans leipiel il parle des cônes d’alluvion des torrents de l’époque glaciaire; il dit enlr’autre: » En allant de .longny à Châtol par la route neuve, on observe à gauche, en tournant le mont pour aller à la Gombettaz, un de ces cônes parfaitement distincts ; il a été formé pendant l’époque glaciaire par le petit ruisseau la Bergère. • Il s’agit évidemment d’une localité située sur la route de Vevey à Chôtol St-I)enis, un peu après Corsier et Jongny. Dans le tirage à part de ce mémoire, Blancliel a ajouté en note : > C’est dans cette localité que l’on trouve le poudingue poh et strié, comme si le glacier existait encore dans le voisinage. L’enlèvement du gravier pour l'empierrement de la route a mis à nu une des preuves les plus irrécusables du passage d’un glacier sim le ,Torat. » Le poudingue en question est évidemment la nagollluli moUassique, miocène de l’étage aquitanieu, poudingue de Im Vaux. — Par quel onchainemont d’idées, Aipli. Favre, dans sa description géolog. du canton de Genève I, 91, a-t-il été amené à faire de ce poudingue un conglomérat de l’atluvion ancienne du signal de Bougy 7 M. Blanchet dit en parlant de l’alluviun ancienne de la Combeltaz, prés do Chastel, au N.-O. de Rolle, à 380“ au-dcs.sus du lac : • On trouve le poudingue poli et strié comme si le glacier existait encore dans le voisinage. • A. Favre en conclut que « par suite d’inliltralions calcaires, la solidité de ce conglomérat (d'alluvion ancienne) est devenue telle (ju’il a pu prendre le poli glaciaire ». Il y a là confusion évidente de lieux, explicable peut-être par l'exisjence d’un village du Mont au jiied du signal de Bougy, et d’une ferme de Chiltel, entre Tartegnin et Essertines ; mais il n’y a aucun
GÉOLOGIE
3° Les conglomérats de la Drance atteignent une épaisseur de 100"'; ils reposent directement sur les roches anciennes, trias, lias et flysch. (‘) Ils sont formés en majorité de cailloux de la vallée de la Drance, et non de matériaux provenant de la vallée du Rliône ; (-) c’est donc une alluvion de la Drance ou de ses glacière. Morlot y a découvert en 1857 un lambeau glaciaire intercalé dans les conglomérats d’alluvion ancienne ; comme les conglomérats sont recouverts par des dépôts morainicpies, il a tiré de ce fait une preuve en faveur de l’hypothèse de deux époques glaciaires séparées par un intervalle pendant lequel l’alluvion ancienne supérieure de la Drance aurait été formée. Rothpletz, (3) Brücknor, (i) E. Favre, E. Renevier, moi-môme, avons confirmé cette découverte de Morlot.
M. E. Brückner a constaté en 1886 que les conglomérats de la Drance, en assises horizontales dans les parties plus éloignées du lac, s’inclineraient, à pailir du point marqué par le poteau kilométrique 5.2, en plongeant dans la direction du Léman sous un angle de 20» à 30° ; il en a conclu que ce sont des alluvions déposées dans un lac, un delta lacustre, une terrasse lacustre antéglaciaire ou interglaciaire. D’après cela, le lac Léman aurait eu pendant cette époque, avant la dernière période glaciaire, un niveau très élevé, à l’altitude du sommet de cette terrasse, 500 à 530'". Je n’ai pas su voir dans cette localité des faits aussi décisifs que ceux décrits par mon excellent collègue et ami de Berne ; j’ai reconnu à la place indiquée une inclinaison des couches d’alluvion ancienne; mais elle m’a paru locale et je n’ai pas vu le développement étendu qu’exige l’hypothèse. Du reste, si le lac Léman
doute que l’observation de Blanchet a porté sur une localité des environs de Vevey, et que le pondinffue dont il parle n’a l'ien à faire avec l’alluvion ancienne du signal de Bougy, mais est du poudingue de La Vaux. — Cette erreur de Favre a trompé MM. A. Rothpletz (das Diluvium uni Paris, p. 88), A. Penck (Vergletscheruiig der doutsclien Alpen, p. 276), Brückner (Vergletscherung des .Salzaclisgeliietes, p. 164) et bien d’autres sans doute ; ce n'est donc pas inutile de la rectifier.
(") A. Jaccard. Description géologique du .lura vaudois et neucbàtelois. Matériaux pour la carte géologique suisse. Livr. VI, p. 22. Berne 1869.
(') E. Favre. Revue géologique suisse pour 1877. Arch. Genève LXI, 213, 1878.
(-) A. .Morlot. Terrain quartairo du bassin du Léman. Bull. S. V. S. N. VI, 101,
F) A. Rothpletz. Das Diluvium um Paris, in. Mém. !S. H. S. N. XXVIII, II, 86,
P) E. Brückner. Die Vergletscherung des Salzach-gebietes, etc., 158. Wien 1866.
REVÊTEMENTS QUATERNAIRES
avait eu, pendant un temps assez prolongé pour justifier les énormes alluvions de la Drance, une altitude de 500"' et plus, nous devrions retrouver les traces d’une terrasse analogue sur la majeure partie de ses anciens ilvages. Or je ne vois guère à rapporter que les graviers décrits par Morlot autour de Gossonay, à une altitude un peu plus élevée, 585"', qui pourraient aussi avoir cette signification. Il semble plus probable que, soit les gra^ers de Gossonay, soit l’alluvion ancienne du signal de Bougy, soit les conglomérats de la Drance, étaient des dépôts d’affluents torrentiels latérau.K (jui, venant se butter contre le corps du grand glacier du Valais, y formaient des étangs locaux, à des altitudes diverses, sans relation les uns avec les autres, analogues à ceux que nous voyons sur le bord de tant de glaciers.
En résumé, il me paraît que cotte alluvion ancienne n’est sûrement antéglaciaire que dans ses mai'nes àlignites du canton de Genève. Les conglomérats et sables de l’alluvion anciénne proprement dite sont ou iaterglaciaires, ou contemporains des glaciers voisins qui en apportaient les matériaux alpins des hautes vallées du Valais, du Ghablais ou du Faucigny.
L’aUuvion ancienne étant le terrain le plus ancien que nous connaissions dans notre pays au-dessus de la mollasse miocène, il est nécessaire d’en déterminer l’âge paléontologique, afin de juger si elle doit être attribuée aux époques miocène, pliocène ou quaternaire. F. -J. Pictet a décrit en 1845 les ossements recueillis dans les carrières de gravier de Mategnin (canton de Genève, entre Meyrin et Fernex); il y a constaté (‘) la taupe, la marte, le putois, le chien, le rat, le campagnol, le cochon, le bœuf, le chamois, le mouton (ou chèvre), le crapaud, la grenouille, le lézard, etc. « Il est évident, » dit-il, « que les animaux « qui ont peuplé notre vallée à l’époque de ces graviers étaient iden- « tiques à ceux de l’époque actuelle. » A Favre (2) a recueilli au bois de la Bâtie une défense d’éléphant qu’il attribue à VElephas aniiqnus, Falc. Les restes végétaux de l’alluvion ancienne du bassin du Léman n’ont pas encore été suffisamment étudiés. Nous n’avons à indiquer que quelques cônes de Pinus abies L, et une mousse, Ilypnum diluvii Sch., trouvés par Morlot, soit dans les conglomérats de Thonon, soit (*)
(*) F.-J. Pictet. Ossements trouvés dans les graviers stratifiés de Mategnin. Mém. soc. phys. XI, 85. Genève 1846.
P) Description géol. du canton de Genève, loc. cit. I, p. 96.
GÉOLOGIE
dans les dépôts du signal de Bougy. (‘) Mais les fossiles animaux suffisent pour affirmer que nous n’avons pas affaire à des terrains miocènes ou pliocènes, mais bien à des terrains quaternaires ; que la faune est celle de l’époque diluvienne. Les conclusions paléontologiques concordent donc avec celles de l’étude pétrographique pour relier les alluvions anciennes du Léman aux terrains glaciaires.
çjo Terrains glaciaires.
Les matériaux déposés directement par le grand glacier diluvien du Rhône ont recouvert tout notre pays de terrains, souvent fort importants, qui ont donné aux plaines et collines subalpines des caractères tout particuliei's ; au point de vue pittoresque, il les a inégalisées et diversifiées par l’apparition locale des moraines et des blocs erratiques, tellement que Desor a pu leur appliquer l’appellation fort heureuse de ■paysage moraiuique ; au point de vue agricole, en fournissant des roches d’espèces les plus diverses, il en a fait un sol abondant en toutes espèces minérales, qui se prête aux cultures les plus riches et les plus variées. Le terrain glaciaire se présente sous des faciès très nombreux et différents, depuis les véritables moraines jusqu'aux graviers, aux sables, aux argiles compactes, etc. ; il est toujours remarquable par deux caractères distinctifs, à savoir :
a L’inégalité de grosseur des matériaux : au miheu du sable le plus homogène, de l’argile la mieux lavée (comme celle, par exemple, qui forme les magnifiques couches de la pointe d’Yvoire et de Nernier), on rencontre à chaque instant quelque caillou ou quelque bloc.
b La variété de nature des matériaux. Toutes les roches du Valais sont mélangées dans le terrain glaciaire ; l’on y voit, se touchant dans le contact le plus hétérogène, des granits; des protogines, des gneiss, des schistes, des calcaires, des grès de toutes les variétés provenant de toutes les grandes chaînes des Alpes valaisannes, vaudoises et savoyardes.
Ce revêtement glaciaire est très inégalement développé sur les bords du lac. 11 est peu important là où la côte est abrupte, comme en certains points de La Vaux ou à Meillerie ; il est très considérable en d’autres points, tellement que la roche en place n’apparaît plus, par exemple, d’Evian à Thonon, de St-Prex à Bellevue, etc.
(') Heer. Monde primitif, 657, Genève 1873.
REVÊTEMENTS QUATERNAIRES
Le terrain glaciaire se présente dans notre bassin sous plusieurs faciès, entr’autres :
La boue glaciaire ou argile glaciaire; la masse fondamentale est une argile bleuâtre, contenant comme inclusion un nombre plus ou moins serré de graviers, cailloux et blocs. Ces pierres, bien protégées par la masse englobante, montrent pour la plupart la belle striation caractéristique. L’argile glaciaire est le dépôt principal de la moraine profonde.
Les sables, graviers et cailloutis, sont lavés, roulés, émoussés, ne présentant plus de striation ; ils sont en stratification mouvementée et représentent un dépôt torrentiel de la moraine profonde.
Les moraines, masses confuses de matériaux entassés, essentiellement de blocs, souvent énormes, déposés sur les bords latéraux et frontaux du glacier.
Quant aux moraines littorales de la côte du lac, elles sont, comme je l’ai dit, le résidu grossier de la boue glaciaire dont les masses argileuses ont été délavées par les vagues. Ce sont des dépôts remaniés par l’action du lac.
Le terrain glaciaire revêt les murailles du lac sur toute l’étendue de notre bassin, aussi bien dans les murailles émergées sur les flancs de la vallée, que sous le domaine des eaux. Dans cette dernière partie nous ne le constatons directement que dans la région littorale où nous le retrouvons partout représenté ; mais nous n’avons aucune hésitation à admettre qu’il se continue, sous l’alluvion moderne, sur les talus et le plafond du lac. Une preuve bien intéressante dé la justesse de cette hypothèse a été donnée par notre découverte récente de la moraine sous-lacustre d’Yvoirc. (') Le terrain glaciaire recouvrant ainsi indistinctement les murailles du lac répond bien à ce que nous avons appelé un revêtement quaternaire, postérieur au creusement du bassin du Léman.
3° Terrasses d’alluvion.
Tout autour du lac on trouve sur la côte des dépôts sableux et graviéreux stratifiés, connus sous le nom d’alluvion des terrasses. Placés en général près de l’embouchure des cours d’eau, et à l’entrée des vallées, on les a signalés à Vevey, à Cully, à Lausanne, au Boiron, à
f ) Voyez p. 140.
GÉOLOGIE
St-Prex, à l’Aubonne, sui’ le plateau des Tranchées de Genève, à Thonon, etc. Ils ont été décrits d’abord par A. Morlot (') et les géologues vaudois de son école, puis par M. B. Hausse, 0 par M. D. Colindon, (■') de Genève, puis enlin de la manière la plus complète par M. A. Favre. 0
Ces dépôts consistent en sables et en graviers parfaitement lavés, sans traces d’ai’gile ni de substance tei’reuse. Ils sont stratifiés en couches où les grains ont des grosseurs dilTérentes. L’apparence extérieure de ces dépôts est caractéristique ; ils forment de véritables terrasses, quelquefois fort étendues, à surface supérieure presque horizontale, très égalisée, qui viennent s’appuyer contre le plan incliné de la terre ferme, et qui du côté du lac se terminent par un talus très abrupt de 30 à 35 degrés de ponte. (®) Quant à la stratification de ces terrasses, elle est celle que nous avons décrite pour les cônes d’alluvion torrentielle dans le lac ; les couches profondes plongent du côté du lac suivant un angle de 30 à (36“ d’après Morlot) ; un plan horizontal coupe ces couches très inclinées et les sépare des couches supérieures également stratifiées, plongeant de même du côté du lac, mais extrêmement peu inclinées, presque horizontales.
Ainsi que l’a parfaitement reconnu Morlot, ces terrasses sont des cônes d’alluvion de rivières ou de torrents débouchant dans le lac, alors que la nappe d’eau était à peu près à la hauteur du plan d’intersection des couches presque horizontales et des couches très inclinées. Les matériaux amenés par le torrent et versés dans le lac y tombaient en s’éboulant sur le talus d’un mont qui s’avançait toujours plus avant dans les eaux ; à mesure que le mont se développait plus avant dans le lac, l’embouchure de l’affluent étant portée plus loin, la pente du torrent sur son delta diminuait, les matériaux n’étaient plus charriés jusqu’au lac, et de nouvelles couches déposées sur le delta ten-
6) A. V. Morlot. Notes diverses sur les terrasses diluviennes du Léman. Bull. S. V. S. N. IV, 61, 93, V. 380, Lausanne 1853-57.
F) B. Dausse. Actes de la S. H. S. N., 49® session. Genève 1865, p. 78. — Bull. soc. géol. de franco, 2® sêr. XXIII, 149, 1866, XXV, 753, 1868.
F) D. CoUadon. Description de la terrasse d’alluvion sur laquelle est bâtie la ville de Genève. Arcb. de Genève, Sept. 1870. — Note sur les dépôts de la rivière d’Arve, ibid., oct. 1874. — Terrasses lacustres du Léman. Bull. S. V. S. N. XIV, 653.
P) A. Favre. Rocherclies géologiques dans la Savoie. Paris 1867, 1. 32. — Le canton de Genève, etc., I, 162.
(5) Soit une pente de 68 à 70 o/q.
REVÊTEMENTS QUATERNAIRES
daient à rétablir la pente normale du lit de la rivière. D’après cela, les couches horizontales doivent avoir leur maximum d’épaisseur au sommet du cône d’alluvion : elles sont nulles au bord extérieur du delta. On a ainsi, dans le plan de jonction des deux ordres de couches des terrasses d’alluvion, un excellent témoin des anciens niveaux du lac ; j’estime que ce plan devait correspondre à la surface de la grève inondée de l’ancien lac, et que la hauteur moyenne des eaux devait être de quelque un à deux mètres plus haut que cette ligne de jonction.
Les gi-aviers et sables, dont sont constituées les couches des terrasses, sont des matériaux d’origine alpine ; c’est le mélange caractéristique des roches variées qu’a opéré le transport glaciaire. Donc les terrasses sont post-glaciaires ; c’est du terrain glaciaire remanié.
La belle disposition des couches de sable dans les terrasses et leur stratiücation régulière, la répétition des terrasses au même niveau, en diverses localité.s du pourtour du lac, montrent que ce n’est pas un dépôt torrentiel accidentel dans quelques étangs latéraux sur les flancs du grand glacier. Les terrasses sont un dépôt fluvio-lacustre. Tout dans leur ordonnance montre qu’elles ont été formées dans le lac Léman lui-même, après qu’il eut été débarrassé des glaces du grand glacier du Rhône ; mais, de plus, alors qu’il avait un niveau supérieur au niveau actuel. Ce niveau est indiqué par la cote d’altitude de ces terrasses, et l’on peut reconnaître des étages successifs dans la hauteur du lac.
A une première époque la nappe du lac était de 25 à SO™ plus élevée que le niveau actuel. Cet état a duré fort longtemps, car pendant ce temps se sont déposées les vastes et amples terrasses des Tranchées de Genève (altitude 403>"), de Nyon (ait. 404"'), de la Promenthouse, des Fontanettes, à gauche de l’Aubonne, la terrasse supérieure du Boiron, près Morges (ait. 400.1"'), etc. Cette teirasse est connue sous le nom de terrasse de trente mètres.
Après ce dépôt, est survenue une baisse rapide du niveau du lac, laquelle a été interrompue par un temps d’arrêt assez prolongé ; le lac s’est arrêté à un niveau de lO"" supérieur au niveau actuel, et cela pendant assez longtemps pour former au Boiron, près Morges, une terrasse de 100"' et plus de largeur.
Enfin, le lac s’est affaissé au niveau actuel.
Ces anciens niveaux du lac s’expliquent fort bien par l’existence d’un barrage au-dessous de Genève, formé par le plateau d’alluvion
GÉOLOGIE '
ancienne de la Bâtie et d’Aïre, et par l’érosion progressive de ce bar- ' rage par le courant du Rhône. Le lac ne s’est en effet jamais étendu plus loin dans la direction du sud-ouest. A. Favre, qui a étudié cette question fort attentivement, déclare que l’on ne trouve nulle part audessous de Genève de terrasse lacustre à la cote 400-405'“, que les terrasses qui suivent les bords du Rhône, présentent la même pente que le Rhône actuel, et sont par conséquent des terrasses fluviales. L’ancien lac s’arrêtait au bois de la Bâtie. (^)
Ce qu’il est plus difficile de comprendre, ce sont les terrasses plus élevées que la terrasse de 30™, entre autres les terrasses de Thonon. (^) La ville de Thonon est bâtie sur une terrasse à 60™ au-dessus du lac ; au-dessus de la gare est une terrasse supérieure, de 75'" plus élevée que le niveau actuel du Léman ; leur structure est identique à celle que nous venons de décrire pour les terrasses inférieures ; elles semblent avoir une origine tout à fait semblable. Mais elles ne correspondent pas à des terrasses de même altitude sur l’autre live ; elles ne se rapportent à aucun bairage connu à la sortie du lac. J’avoue ne pas savoir en rendre compte, et je les recommande à l’étude de nos géologues.
Revenons à nos terrasses inférieures, à la terrasse de 30'". Nous avons dit qu’elles sont formées de sables etgraviers alpins, qu’elles sont par conséquent d’origine postérieure à l’époque glaciaire; j’aurais dû ajouter qu’on ne les voitjamais recouvertes par le terrain glaciaire proprement dit, par la boue glaciaire et les moraines, que par conséquent elles ne sont pas interglaciaires comme les alluvions anciennes. Mais ne pouvons-nous pas les localiser mieux dans ce long espace de l’histoire géologique de notre pays qui s’étend entre l’époque glaciaire et les jours actuels ? A cette question, répond l’étude des faits paléontologiques. On a trouvé des ossements dans la terrasse de trente mètres, à savoir, à Cully 0 le renne, à Lutry et au Boiron de Morges 0 le mammouth, à St-Prex 0 le mammouth, le bœuf, le renne et le che-
(') A. Favre. Canton de Genève. 1, 168.
(2) De même aussi les terrasses de Vevey à 43'" et 56'" au-dessus du lac. Favre. Recherches. I, 42.
0 Bull. S. V. S. N., VI, 460.
(h Ibid. V. 308.
(") Au musée géologicfue de Lausanne. C’est par erreur que dans le Bull. S. V. S. N. XII, 190, ces fossiles sont attribués à la baUastière du Boiron ; ils proviennent, en réalité, de la gravière de St-Prex, prés de la gare du chemin de fer.
REVÊTEMENTS QUATERNAIRES
val. Ces animaux appartenaient à la faune diluvienne et non à la faune moderne; ils étaient contemporains de la grande extension des glaciers. Leur présence dans ces graviers indique avec netteté que le dépôt de la terrasse de trente mètres a suivi de peu la retraite des glaciers; qu’elle se rapporte à l’époque quaternaire et non à l’époque actuelle.
Donc, sitôt après la retraite du grand glacier du Rhône, le premier lac Léman était soutenu par un barrage à la hauteur du plateau de la Bâtie et Aire au-dessous de Genève, et sa nappe était à un niveau relatif de SO”' plus élevé que le niveau actuel.
Quant à la terrasse moyenne, celle de 10™, nous n’y connaissons pas de fossiles mammifères. La faune de mollusques que Morlot a recueillie au Boiron (‘) consistant en Limnaeiis vidgaris Pfr. L. pereger. Drap. L. palustris Mttll. L. minutus Drap. Paludina impura Lam. Valvata piscinalis Nils. Planorbis marginutus Müll. Cyclas... n’est pas autrement caractéristicpie ; elle indique un dépôt lacustre d’époque récente ; elle est aussi riche que tout gisement moderne analogue ; elle prouve donc une population assez variée du lac, et doit par conséquent se rapporter à une époque déjà éloignée de la retraite des glaciers, moment où la faune lacustre a commencé à se reconstituer dans notre pays.
4“ Les alluvions modernes.
Nous en avons déjà suffisamment traité dans une autre partie ; nous y renvoyons le lecteur, pages 112 et suivantes.
Ces quatre gi’oupes de terrains que nous avons décrits dans le présent chapitre, appartiennent-ils bien au revêtement des murailles du lac, ainsi que je l’ai défini ? Il n’y a aucun doute que les alluvions modernes et les terrasses d’alluvion sont des dépôts récents formés dans le lac depuis l’établissement de celui-ci ; cela ne prête pas à discussion. A propos du teiTain glaciaire, nous avons constaté son caractère de revêtement superficiel des murailles du lac au-dessus et audessous de la nappe des eaux.
Mais pour les alluvions anciennes, la question n’est pas aussi nette, et elle mérite d’être considérée attentivement. Nous venons, en effet.
(■') Biül. S. V. S. N. rv, 61, 1S54.
GÉOLOGIE
de voir que les alluvions anciennes du bois de la Bâtie et d’Aire avaient formé un barrage sur lequel le lac venait s’appuyei' au début de son existence. N’est-ce pas là ce que nous appelons une muraille du lac ? Quant aux vastes dépôts de Bougy et de la Drance, ils sont en dehors du domaine du lac, et leur continuation est interrompue au-dessous du lac. Mais pour le premier, celui de Bougy, il semble que la falaise qui regarde le lac est l’indice d’un éboulement de ses couches sur les parois de la vallée; il parait être dans les mêmes conditions que les falaises de mollasse du langhien et de l’helvétien de Lausanne. Devonsnous placer le dépôt de ces alluvions avant, ou après le creusement de la vallée '? Devons-nous leur attrüiuer la signiricalion de murailles du lac ou de revêtement de ces murailles ? La question est importante, car de la réponse dépendra l’époque à laquelle nous fixerons l’origine de la vallée du Léman. Je n’hésite pas à adopter la seconde solution. L’alluvion ancienne s’est déposée après le creusement de la vallée; c’est un revêtement superficiel des murailles du bassin. Je me fonde ;
a Sur le grand espace de temps qui sépare l’époque miocène moyenne, le dernier des âges géologiques où nous ayons des murailles du lac indiscutables, de l’époque glaciaire où le bassin du lac était incontestablement formé. (‘) Nous avons là place pour faire intervenir les actions puissantes qui ont modelé la surface de notre pays en creusant la grande vallée du Léman.
h Sur la contemporanéité probable d’une partie de ces allimons anciennes avec l’époque glaciaire, laquelle est incontestablement postérieure au creusement de la vallée ; sur la similitude entre les alluvions anciennes de la Drance, inférieures au lambeau glaciaire de Morlot, avec les alluvions supérieures à ce lambeau. Nous n’avons pas place dans le développement de ces alluvions pour y loger le phénomène, probablement de longue durée, du creusement de la vallée du Léman.
c n n’y a pas connexion nécessaire entre les conglomérats de la Drance et les couches de Bougy ; les premières sont formées d’alluvion savoyarde, les secondes d’alluvion valaisanne. Rien ne force à en faire une même assise se continuant à travers l’espace occupé par le lac, assise qui aurait été coupée par le creusement de la vallée.
d) Pour les naturalistes qui attribuent le creusement du lac à l’action excavatrice des glaciers, je leur répondrai dans le chapitre suivant.
REVÊTEMENTS QUATERNAIRES
d L’explication que nous avons donnée de la formation de ces dépôts, dans des étangs latéraux du grand glacier du Rhône quand celui-ci occupait le milieu de la vallée, est parfaitement suffisante, et elle exclut l’interprétation de ces alluvions comme étant des murailles du bassin.
e La falaise que nous voyons découper les alluvions anciennes du signal de Bougy peut être un phénomène récent ; elle n’infirme en rien les conclusions ci-dessus.
Je ne vois aucune nécessité de placer le creusement du lac après le dépôt de l’alluvion ancienne, et je maintiens, jusqu’à preuve contraire, l’attribution que j’ai faite de ces couches au revêtement quaternaire des murailles du lac. Je me crois autorisé à conclure en me fondant sur la di.stinction que j’ai établie :
1“ Les murailles du lac sont formées d’étages antérieurs au dépôt des couches du miocène moyen ; le creusement du bassin du Léman est postérieur à ces dépôts.
2° Les revêtements les plus antiques que nous connaissions sur les murailles du lac sont les alluvions anciennes du commencement de l’époque quaternaire ; le creusement du lac est antérieur à ces alluvions.
Utilisons maintenant les notions que l’étude de la carte hydrographique nous a fournies sur le dépôt des alluvions modernes, et celles que nous avons tirées de l’étude des alluvions anciennes et des dépôts glaciaires pour nous représenter le relief des murailles du lac et de sa vallée, pour nous figurer en imagination la carte géographique et hydrographique du Léman primitif, avant que son bassin ait été altéré par le dépôt des revêtements récents. Nous aurions à enlever les couches suivantes :
l» Les alluvions anciennes. Nous ne les connaissons pas dans le bassin immergé du lac, et nous n’avons pas de raison pour les y chei’cher; dans la vallée émergée, nous supprimerions l’énorme colline du signal de Bougy, les immenses dépôts que traverse la Drance, sans parler des couches de cet étage qui, dans le canton de Genève, sont au-delà du domaine du lac.
2° Les terrains glaciaires ne doivent pas former des couches bien puissantes, si nous en jugeons par ce que nous pouvons constater sur la terre ferme de notre vallée ; les parties où nous devons leur attri-
GÉOLOGIE
buer la plus forte importance sont la grande moraine latérale de gauche de Meillerie à Thonon, le plateau bas d’Yvoire, la baiTe de Promenthoux. Partout ailleurs, les terrains de cet ordre ne doivent représenter des couches que de quelques mètres, disons de quelques dizaines de mètres d’épaisseur.
3“ Les alluvions des terrasses post-glaciaires. Nous avons reconnu que la carte hydrographique du lac ne nous indique nulle part de terrasses immergées au-dessous de la nappe des eaux ; nous n’aurons donc pas à en chercher dans le domaine du lac. Sur les talus de la vallée, au contraire, les terrasses sont visibles tout autour du lac, mais leur importance est peu considérable ; les plus grandes sont celles de la Promenthouse, delà Drance et de l’Aubonne. Ces couches enlevées, les murailles de la vallée ne différeraient pas trop de ce que nous donne la carte géograplnque actuelle.
4° Les alluvions modernes du lac, à savoü' :
a L’alluvion fluviatile grossière qui forme les deltas émergés ou immergés des affluents. Les deltas des affluents latéramx sont peu considérables : la Tinière, la Veraye, les bayes de Montreux et de Clarens, la Veveyse, la Yenoge, l’Aubonne, la Promenthouse, etc., n’ont pas accumulé à leur embouchure des masses de graviers assez considérables pour que leur suppression modifie beaucoup la carte du lac. Le delta de la Drance est plus important, et, si l’on enlevait sa saillie, la figure du Léman en serait sensiblement altérée. Quant au delta du Rhône, il représente la plus grosse déformation que le lac ait subie dans la série des âges. La plaine du Rhône, de Villeneuve-le Bouveret à St-Maurice, pour ne pas remonter plus haut dans la vallée, a été comblée par les alluvions du fleuve alpin, et, pour nous figurer le Léman primitif, nous devons faire entrer sa vallée large et profonde, en continuation de celle du lac, bien avant dans la cluse du Valais. Supprimez la partie immergée et émergée de ce cône d’alluvion, la nappe du lac se continue au moins jusqu’à St-Maurice, et la plaine centrale amène ses eaux profondes entre les Alpes vaudoises et les Préalpes bas-valaisannes.
h. L’alluvion fluviatile impalpable a rempli le plafond du lac, aussi bien dans la plaine centrale du Grand-lac que dans les fosses du Petitlac.* Quelle est l’épaisseur de ses couches ? Je la suppose peu importante au fond des cuvettes de la partie occidentale du lac. Mais dans la plaine centrale du Grand-lac je présume, au contraire-, qu’il y a un
REVÊTEMENTS QUATERNAIRES
revêtement puissant d’alluvion fluviatile impalpable ; les murailles du lac doivent continuer leur pente avec les mêmes allures que nous leur voyons sur les talus jusqu’à ce qu’elles se rencontrent dans une rigole médiane continuant la rampe ascendante du plafond du Grand-lac.
c L’alluvion lacustre grossière. Les terrasses immergées de la beine sont un accident intéressant de la structure du lac, mais, au point de vue qui nous occupe, leur volume est presque nul ; si nous les supposions enlevées, le relief du sol ne serait que fort peu modifié.
d L’alluvion lacustre impalpable. Cette couche uniforme, répandue sur toute la surface du bassin, doit être d’épaisseur à peu près égale partout, mais de très peu d’importance, car les accidents du relief primitif restent encore apparents, malgré le manteau de cette alluvion. Pour arriver aux murailles du lac nous devons la supprimer.
Supposons tous ces revêtements quaternaires et modernes enlevés, il nous restera les murailles du lac; nous aurons le relief du Léman primitif. Ce sera une belle vallée partant de la cluse de St- Maurice avec des parois fort inclinées à gauche et à droite se réunis- » sant dans un plafond dont la situation nous est absolument inconnue. Cette vallée descendra vers le lac actuel, creusée d’abord dans les terrains secondaii-es et éocènes jusqu’à Clarens et la Tour-Ronde, puis dans les terrains miocènes. Dans les roches relativement plus anciennes du Haut-lac, les talus de la- vallée sont fort inclinés; la même pente continue sur les flancs miocènes de La Vaux où les mollasses rouges et poudingues sont de consistance fort tenace. Notons encore un fait, car il aura une grande importance pour la théorie du lac : au point de contact entre les teri’ains alpins et les terrains de plaine, ni la carte hydrographique actuelle, ni la carte hydrographique historique que nous construisons mentalement en supposant les murailles du lac à nu, ne montrent de changement d’allures, de ressaut, d’accidents. Les murailles du lac se continuent dii-ectement en passant d’un terrain à l’autre, d’une formation à l’autre. Le changement d’allures, au contraire, se constate, mais cependant encore avec des transitions ménagées, quand nous arrivons dans la partie occidentale du Grand-lac, où les terrains aquitaniens, beaucoup plus diversifiés, consistant en couches alternantes de mollasses, de marnes, d’argiles, de calcaires, se sont éboulés et effondrés beaucoup plus facilement ; la pente du talus des murailles du lac y est plus douce. Ce même fait
GÉOLOGIE
s’observe sur le talus savoyard comme sur le talus vaudois. C’est h l’entrée du Petit-lac que notre carte hydrographique des murailles du lac différerait le plus de la carte actuelle. La pointe de Promenthoux est formée par des terrasses d’alluvion et par le delta de la Promenthouse, la barre de Promenthoux par le cône immergé de la Promenthouse et par la moraine sous-lacustre d’Yvoire ; le plateau d’Yvoire, Excenevex, Nernier est formé de terrains glaciaires d’épaisseur inconnue. A quelle profondeur sont les murailles du lac? Comment les figurer. .le présume que, si nous les avions à découvert, l’étranglement du lac moderne en ce point disparaîtrait presque entièrement, que la séparation en Grand et Petit-lac s’effacerait et que la vallée du Petitlac continuerait presque sans secousses ou transitions celle du Grandlac. Quant aux barres transversales du Petit-lac qui séparent ce bassin en une série de cuvettes, je suppose que ce sont des moraines frontales enfouies sous l’alluvion lacustre ; les revêtements du lac enlevés, le Petit-lac nous représenterait une vallée régulière, à plafond ascendant s’élevant lentement du côté de Genève.
Tout cela n’est qu’hypothèses ; mais je les crois légitimes et admissibles.
m. Théorie du Téman.
Quelle est l’origine du lac? Quelle force l’a creusé? Quand a-t-il été formé ?
A cette question, la réponse est singulièrement malaisée. Tandis que nombre de lacs ont une nature parfaitement simple et évidente à la première étude, le Léman, comme du reste la plupart des lacs subalpins, est difficile à expliquer; sa théorie est encore obscure et en grande partie hypothétique. La géologie moderne est arrivée à établir quelques faits positifs dans son liistoire; d’autres restent encore à l’état de pure hypothèse. Nous aurons à débrouiller les dates et faits admis et admissibles, en gardant une réserve prudente sur les points qui sont douteux ou seulement probables. Sur cette base, hélas! trop incertaine, nous aurons le choix, ce qui est le plus difficile, entre différentes explications théoriques d’ordres fort divers ; nous devrons chercher quelles sont les plus plausibles et, si cela est possible, nous
THÉORIE DU LÉMAN
décider entre elles. La tfiche est compliquée et ardue ; elle nécessitera de longs développements.
Un lac est un réservoir dans lequel s’accumulent les eaux d’écoulement superficiel et de drainage du pays. Qui dit réservoir dit dépression du sol, bassin creusé dans les couches de la terre ou soutenu par un barrage. L’étude des faits géologiques et géographiques nous apprend que l’établissement ou le creusement d’un tel bassin ne peut provenir que d’un nombre restreint de causes. Un lac peut être dû :
A des faits de plissement des couches terrestres ;
Au creusement par action mécanique des couches non disloquées ;
A l’établisseihent d’une digue formant barrage autour d’une cuvette.
Il y a bien peu de lacs qui soient dus à une de ces causes agissant seule : le plus souvent leur origine est compliquée. C’est ainsi qu’un plissement des couches, une rupture des couches ou l’érosion de l’eau peuvent établir une vallée, une dépression en forme de rigole allongée constituant les parois latérales d’une cuvette ; mais pour que celle-ci devienne un bassin dans le([uel les eaux s’accumulent, il faut qu’un barrage, provenant d’une cause souvent très différente, élève la pai'oi aval du creux et empêche les eaux de s’écouler. Dans ce cas l’existence du lac est due aussi bien au barrage, ou encore plus au barrage, qu’aux phénomènes de plissement des couches ou 'd’érosion qui avaient creusé la vallée. La plupart des lacs sont, par leur origine, des lacs mixtes.
La plus grande diversité d’origine se rencontre dans l’histoire du développement des lacs ; dans chaque cas spécial, pour chaque lac, il y a lieu de rechercher les actions qui ont amené la formation de la cuvette et la stagnation de l’eau dans cette cuvette. Avant de faire cette recherche pour le Léman, nous devons donc établir, après tant d’autres, la classification systématique des lacs sur la base de leur origine.
1® Lacs orographiques.
On dit qu’un lac est de nature orographique (‘) quand il est dû à des
(’) Nous aurions dù, peut-être, employer de préférence l’expression moderne tectonique, qui est plus précise.
GÉOLOGIE
plissements, à des soulèvements ou à des effondrements des couches de la terre. Il y a lieu de distinguer :
a L’établissement d’une cuvette dans le pli concave de couches formant vallée synclinale. C’est ce que Desor, (‘) dans sa classification des lacs basée sur la terminologie géologique du Jura, appelait u n lac de vallon.
b L’établissement d’une cuvette dans une rupture longitudinale, une fente déterminée par un excès de plissement sur le sommet ou les flancs d’une voûte. Les lèvres de la fente s’écartent par le fait du soulèvement du noyau intérieur de la voûte; l’érosion d’une partie des couches supérieures peut intervenir pour élargir le bassin du lac. Suivant la direction de plongement des couches, la vallée ainsi produite est ;
Ou bien anticlinale, les couches plongeant de chaque côté dans une direction opposée. Ce cas ne se produit que sur la ligne de faîte d’une voûte non déjetée.
Ou bien isoclinale, les couches plongeant des deux côtés de la vallée dans la même direction. Cette disposition des couches peut se présenter ou bien sur les flancs d’une voûte, ou bien au sommet d’une voûte fortement déjetée.
Ces trois types sont réunis par Desor sous le nom de lacs de combe. Je préfère les appeler lacs de vallée anticlinale et lacs de vallée isoclinale.
Desor établissait un type de lacs orographiques qu’il appelait lacs de cluse, leur bassin étant creusé dans une vallée transversale {Durchbruchthal, cluse). La géologie actuelle n’admet plus que ces vallées transversales soient dues uniquement à des ruptures, à des fissures des couches, à des faits orographiques; elle n’y voit plus, comme action dominante, que des phénomènes d’érosion. C’est donc à un autre groupe que doit rentrer ce type de lac, qui est du reste parfaitement caractérisé.
c L’établissement d’une cuvette peut être dû à un effondrement du sol causé par l’éboulement des voûtes d’une caverne souteiTaine. Un tel lac, que nous appellerons lac d’effondrement, ne saurait avoir, si nous ne nous trompons, ni une grande étendue, ni une gi’ande profondeur. En effet, des cavernes un peu considérables ne peuvent
(D E. Desor. De la physionomie des lacs suisses ; Neuchâtel 1860.
THÉORIE DU LÉMAN
exister que dans les couches supérieures de la terre. Les gi-ands espaces vides que l’on admettait autrefois entre le noyau liquide et l’écorce solide du globe ne sauraient exister si les idées modernes sur la viscosité des matériaux solides sous l’effet de la compression sont exactes. Or, dans les strates superficielles de la croûte teivestre, de vastes cavités , de kilomètres de largeur , sont inadmissibles ; les lacs d’effondrement seront donc nécessairement de dimensions restreintes.
d L’établissement d’un bassin peut être dû à un affaissement local sur le cours d’une vallée ou à ün affaissement général de l’ensemble du pays. Les eaux, qui auparavant s’écoulaient librement vers la mer, ne trouvant plus la pente nécessaire, s’accumulent en nappe dans la cuvette ainsi formée.
e Enfin un soulèvement local peut faire barrage sur le cours d’un fleuve, et retenir les eaux qui s’étendront en lac derrière la digue.
L’école de Lyell a peut-être abusé de ces accidents locaux pour expliquer facilement tout ce qui ne trouvait pas immédiatement sa solution d’une autre manière ; la géologie actuelle a peut-être trop la tendance d’oublier ces phénomènes dont l’action est cependant parfois incontestable.
Les cuvettes formées par ces divers faits orographiques peuvent être perfectionnées ou complétées par des barrages accidentels, comme nous allons le voir bientôt.
2“ Lacs d’érosion.
En second lieu, les lacs peuvent être formés par des actions mécaniques de creusement, par l’érosion. A ce point de vue on peut penser à trois actions différentes :■ à l’eau courante, aux glaciers, aux vents.
a Erosion par l’eau courante. L’eau est le grand agent d’érosion ; c’est à elle que sont dues la plus grande partie des vallées ; c’est elle qui creuse, qui sculpte les continents. Mais l’eau courante ne saurait à elle seule former un lac ; l’érosion qu’elle produit ne peut creuser qu’un plan incliné, à profil longitudinal plus ou moins régulièrement ou irrégulièrement en pente jusqu’à la mer ; elle ne saurait excaver un bassin. Ce n’est qu’au pied d’une cascade que l’on voit l’eau former des creux et encore ceux-ci sont-ils si petits et si peu profonds qu’ils ne méritent pas le nom de lacs.
GÉOLOGIE
Une vallée creusée par érosion de l’eau peut cependant être fermée par un barrage et constituer ainsi la cuvette d’un lac. C’est même une des causes les plus fréquentes de la formation des lacs , ainsi que nous le verrons à propos des lacs mixtes.
b Erosion par le vent. Le vent enlève le sable desséché d’une steppe et le transporte sur les bords du désert. U est possible, il est probable que quelques-uns des chotts et sebkas du Sahara ont été creusés par une telle action. Mais elle ne saurait entrer en compte pour la production des lacs des Alpes.
c Erosion par les glaciers. Ramsay, Tyndall, G. de Mortillet, Gastaldi et plus récemment les Geikie, Penck et son école ont attribué aux glaciers le creusement des lacs subalpins. (‘) Ils se sont fondés essentiellement sur un argument géographique, à savoir l’abondance des lacs dans le domaine des anciens glaciers et leur absence presque complète dans toute autre région. Je ne veux pas reprendre ici tous les arguments géologiques et glaciologiques qui ont cherché à réfuter cette théorie. .le renvoie en particulier aux excellentes dissertations de Studer, {^) de A. Favre, 0 de A. Heim 0 et de Pfaff. Q) Pour mon compte, en me basant sur ce que je connais de l’action des glaciers actuels sur le sol de leur vallée, je ne puis aucunement accepter l’idée de l’excavation du bassin des lacs par les glaciers.
Si je précise le sens des mots dans cette queistion, si j’appelle érosion le creusement d’une vallée en pente continue, et excavation le creusement d’une cuvette, avec contrepente depuis le point de profondeur maximale jusqu’à la sortie de l’émissaire, je dirai que l’effet d’érosion des glaciers peut être fort, mais leur puissance d’excavation est nulle. Ils glissent sur le sol de la moraine profonde, en le bousculant un peu par places, mais sans y creuser une cuvette. Partout où j’ai pénétré sous le glacier — et j’ai assez souvent pratiqué cet exercice pour citer ici mon expérience personnelle, — j’ai toujours vu le sol incliné dans le sens de la vallée ; je ne l’ai jamais vu excavé sous
(h Un excellent exposé historique des théories excavationnistes des glaciers se trouve dans le chapitre XVI du livre de A. Penck : Die Vergletscherung der deutschen Alpen, p. 368 sq. Leipzig 1882.
(-) B. Stuiler. De l’origine des lacs suisses. Archives de Genève, XIX, 89. 1864.
(3) A. Favre. Recherches géol., loc. cit. 1, 186.
(■*) A. Heim. Die Gletscherkunde, p. 371 sq. Stuttgart 1885.
(3) F. Ffalf. Die Gletscher der Alpen. Heidelberg 1886.
THÉORIE DU LÉMAN
fonne d’un bassin où les eaux pourraient devenir stagnantes. Nulle part dans les gi'ands espaces de terrain mis à nus par la phase de décrue des glaciers — et de 1850 à 1880 ou 1890, la grande période de retraite des glaciers nous en a montré de beaux exemples, — je n’ai vu trace d’un bassin, d’un étang creusé par l’érosion glaciaire. (‘) Pas môme au pied des parois verticales de rochers où les glaciers se précipitent en cascades, et où l’eau courante aurait excavé des creux profonds, on ne trouve des bassins dus à l’érosion glaciaire. (^) L’érosion glaciaire tend à égaliser les parties saillantes; elle attaque les digues et barrages et tend à les supprimer : le transport de la boue glaciaire dans la moraine profonde tend à combler les creux et à remplir les bassins préexistants ; le glacier ne creuse pas de lacs ; il supprimerait plutôt ceux qui existeraient sui' son cours. C’est du moins ce que nous apprend l’étude des glaciers actuels dans les Alpes.
Cette question est assez importante, la théorie de l’excavation des lacs par les glaciers est soutenue avec assez d’ardeur et d’éclat par une école puissante de très savants géologues, elle se lie trop intimement à notre étude pour que je ne croie pas devoir la traiter avec attention.
Le glacier est un agent puissant d’érosion. Il est probable que l’eau sous forme solide, quand elle s’écoule dans la marche majestueuse du glacier, agit plus sur le transport des matériaux détritiques que lorsqu’elle est sous la forme liquide. Sans parler des matériaux de moraines superficielles qui sont charriés au bas de la vallée plus loin qu’ils ne le seraient, sans l’intervention de la masse glacée qui les porte, par la seule action de la pesanteur, il semble évident qu’un torrent gla- (*)
(*) Le seul cas que je connaisse d’une dépression constatée pendant la récente période de décrue des glaciers est celui d'un petit lac de 145 ares de superficie au-devant du glacier d’Obersulzbach, dan.s le massif des Tauern occidentaux. M. Ed. Kichter, qui l’a décrit, n’a pas eu de peine à montrer combien peu cet étang peut être invoqué comme un argument en faveur de l’excavation des lacs par creusement glaciaire. Zeitsclir. des deutsclien und œsterr. Alpen Vereines XTX, 37, München 1888.
P) .Te citerai comme preuve fort démonstrative le cas du glacier du Rhône, qui de 18.56 à 1890 a laissé à nu, dans sa décme continue, un cône aplati de moraine profonde de plus d’un kilomètre de longueur. C’est au pied de l’une des plus puissante.s cascades de glaces connues ; c’est, semble-t-il, dans les conditions les meilleures pour produire une excavation, si coUo-ci était possible. Il n’y en a pas trace. Le lit du glacier remonte en pente douce jusqu’au front actuel du glacier, et il est évident que cette pente se continue sans contre-pente jusqu’au pied de la paroi de rochers sur laquelle le glacier cascade.
ciaire transporte, année moyenne, plus d’alluvion vers la plaine qu’un torrent de même volume, ou drainant un territoire équivalent en surface qui ne serait pas occupé par un glacier. Pendant tout l’été le torrent glaciaire a son eau troublée par une alluvion impalpable, tandis que le torrent non glaciaire ne se salit que dans ses crues d’orage. Je ne puis appuyer cette affirmation sur des chiffres, (') mais elle me semble d’évidence probable. (-)
Cette masse énorme d’alluvion que charrie un torrent glaciaire vient en majeure partie de la trituration de la moraine profonde, en partie aussi de l’usure des murailles de la vallée. Disons d’abord quelques mots de la première de ces deux actions.
Lorsque l’on étudie l’eau d’un torrent glaciaire, on la voit changer de teinte d’un jour à l’autre : en hiver elle est parfaitement limpide, en été elle est trouble; dans cette dernière saison, elle est d’autant plus sale, plus chargée d’alluvion, que le torrent est plus foi-t et que son débit d’eau est plus puissant ; il suffit de quelques jours de pluie ou de grandes chaleurs pour l’amener à son maximum d’opacité; il suffit de quelques journées de gelée qui arrête la liquéfaction du glacier pour rendre l’eau jiresque transparente.
J’ai souvent entendu attribuer le trouble des eaux glaciaires au mouvement même des glaciers. 11 y a eu un temps où l’on supposait que les glaciers sont stationnaires en hiver, et ne cheminent plus; l’on se fondait sur la limpidité des torrents glaciaires dans cette saison. C’est là une interprétation parfaitement erronée du phénomène ; le trouble des torrents glaciaires n’est dû qu’indirectement au mouvement des glaciers. Voici en quelques mots la vraie explication des faits. Le mouvement d’écoulement du glacier fait rouler les uns sur les autres les cailloux de la moraine profonde ; il les fait polir et rayer les roches en place ; par ces frottements il y a production d’une poussière minérale qui se loge entre les interstices des pierres. Cette trituration a lieu toute l’année, hiver comme été, car le glacier chemine en
O) Il serait Ijien utile qri’un naturaliste, à portée de deux torrents de même importance, l’un en territoire glaciaire, l’autre en terrains libres de glaces, put comparer la valeur du transport des deux cours d’eau pondant une année entière pour le moins. Les résultats qu’il obtiendrait seraient du plus haut intérêt.
{^) A. Heim, dans sa Glelscherkunie, p. 364, arrive cependant à une conviction opposée ; il estime que le transport en alluvion grossière et impalpable des torrents glaciaires est moindre, infiniment moindre que celui des ruisseaux et torrents ordinaires.
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toute saison ; mais en hiver, en l’absence d’un parcours suffisant de l’eau sous le glacier, ces poussières restent en place et ne sont point entrainées. Avec les chaleurs estivales, au contraire, le glacier commence à se liquéfier ; les eaux de fusion tombent sur le lit du glacier et y constituent le torrent glaciaire ; ces eaux lavent la moraine profonde et enlèvent les poussières accumulées pendant la saison morte; à mesure que la production d’eau augmente, l’eau atteint des parties jusque-là épargnées ; à mesure que le débit du torrent s’accroit, il attaque et érode davantage les falaises de son lit sous-glaciaire. Les matériaux de trituration, qui s’étaient emmagasinés dans la moraine profonde pendant toute l’année, sont pris par le cours de l’eau et d’autant plus entraînés que le débit du ruisseau est plus puissant.
Les variations journalières et saisonnières du trouble des torrents glaciaires indiquent donc simplement des variations dans le débit du toi'rent et non des variations dans l’activité du glacier. Ce n’est pas à dire qu’il ne puisse pas y avoir, dans la puissance de transport du torrent glaciaire, un ordre supérieur de variation dùe aux modifications d'activité du glacier, liée aux grandes phases de crue et de décrue du glacier, transport plus puissant pendant la crue, transport plus faible pendant la décrue, variation de périodicité beaucoup plus prolongée, périodicité semi-séculaire. (‘) Ces variations mériteraient d’étre étudiées ; mais elles ne pourraient l’éti’e que par des observations à très longue échéance, qui n’ont pas encore été- abordées.
A côté de la trituration des blocs de la moraine profonde roulés les uns sur les autres par la poussée du glacier ; il y a encore l’usure des murailles de la vallée, l’abrasion de la roche en place. 11 y a, en effet, dans le mécanisme du glacier, tout ce qu’il faut pour produire une telle érosion : il y a mise en mouvement des pierres de la moraine profonde qui sont entraînées par la progression lente mais iiTésistible du corps du glacier, ët frottées sur les parties saillantes des roches formant les murailles immobiles du vallon ; il y a pression énorme des masses de glace superposées ; il y a enfin, et c’est là une condition essentielle, enlèvement des produits de trituration des sahles et poussières par les torrents sous-glaciaires, qui empêchent l’appareil de s’encrasser.
(’) F.-A. Foceî. Variations périodiques des glaciers des Alpes, X' rapport. Jalirbucli des schw. Alpen Clubs, Berne 1890.
GÉOLOGIE
C’est dans ce dernier détail que je trouve l’argument le plus puissant contre la théorie de l’excavation des lacs par les glaciers. Le glacier érode les roches sous-jacentes tant qu’il est dans une vallée en pente, tant que la moraine profonde est lavée par l’eau courante des nombreux ruisselets qui vont se i-éunii' dans le torrent glaciaire, tant que les parties meubles, formées par l’usure des cailloux de la moraine glaciaire et de la roche en place, sont enlevées par les crues estivales du torrent gonflé par la liquéfaction de la glace. Mais sitôt que ce débarras des sables et poussières serait interrompu, dès que la nioi’aine profonde Rendrait à s’encrasser par l’argile, produit ultime de la trituration des matériaux pierreux, le glacier glisserait sur cette masse onctueuse, et n’attaquerait plus la roche sous-jacente.
De même que, dans notre machinerie moderne, pour faire utilement fonctionner une scie, une lime ou une meule, nous sommes obligés de nous débarrasser, par un courant d’air, ou un courant d’eau, ou par des mouvements alternatifs de l’instrument, des poussières ou sciures qui, sans cet artilice, ne tardeiaient pas à s’accumuler et à protéger la surface à attaquer; de même le glacier ne peut scier, ou limer, ou user le sol rocheux de la vallée que si les poussières et sables de trituration sont enlevés au fur et à mesure par le courant des eaux sous-glaciaires.
Autre comparaison, plus adéquate, et par conséquent meilleure. De même, quand nous voulons polir une table, la poudre d’émeri, que nous promenons en la pressant avec le brunissoir, doit n’avoir qu’une épaisseur modérée. Sitôt qu’elle est en trop grande épaisseur, le frottement du corps mobile met bien en mouvement les couches .supérieures de la poussière, mais les grains roulent les uns sur les autres sans entamer les couches inférieures ; la plaque qu’on voudrait polir serait entièrement protégée contre l’action du corps mobile qui s’agite, inutile, à quelque distance au-dessus d’elle. De même au fond d’une cuvette oü les eaux sous-glaciaires deviendraient stagnantes, la moraine profonde augmenterait assez d’épaisseur pour supprimer toute action d’érosion sur les l’oches sous-jacentes; de plus, les poussières de trituration n’étant pas délavées par l’eau courante, ne tarderaient pas à former des terres glaises, des argiles qui protégeraient encore mieux le sol contre les frottements du glacier.
A cela les partisans de l’excavation des lacs par érosion glaciaire répondent ; la moraine profonde fait corps avec le glacier.; elle forme
THÉORIE DU LÉMAN
une masse congelée, adhérente avec lui ; elle chemine, elle se transporte avec lui, par conséquent elle peut éroder. Je ne puis admettre cette riposte. En effet, l’observation des faits actuels nous môntre, chaque fois que nous pénétrons sous un glacier, que la masse de glace est parfaitement distincté et séparée de la moraine profonde : la première repose sur la seconde, elle la presse, elle la déforme par place, elle la bouleverse dans ses déplacements, mais elle ne la pénètre pas ; la limite entre la glace, parfois assez sale, souvent remplie de débris de la moraine interne, et la masse caillouteuse et sableuse de la moraine profonde est parfaitement tranchée ; l’une est de la glace contenant quelques pierres enchâssées dans sa masse, l’autre est du sable ou du cailloutis imbibés d’eau. La glace glisse sur le sable et ne fait qu’en bousculer la couche superficielle.
Mais, dira-t-on, il en est ainsi dans la région inférieure du glacier, et pendant la saison chaude où se font les excursions d’été. Il n’en est plus de même dans les régions élevées du glacier, où le sol n’est jamais dégelé ; il n’en est plus de môme en hiver quand tout est gelé sous le glacier. La moraine profonde doit dans ces cas être une masse congelée ; pourquoi ne pas admettre qu’elle se soude avec le glacier et fait corps avec lui ? — Je ne me rends pas à ces objections.
Et d’abord à la première. La moraine profonde des régions élevées du névé et du glacier supérieur, là oii le sol est constamment au-dessous de zéro, peut-elle être soudée au glacier? Je l’ignore; je ne me rappelle pas l’avoir jamais vue par moi-môme, et je ne me rends pas bien compte de son état. Je la crois peu abondante et peu épaisse, car dans ces hautes régions, l’apport des matériaux qui la nourrissent, soit des moraines superficielles, soit des moraines latérales, doit être très faible ou nul; il n’y a point de torrents affluents qui y amènent des galets. Je me représente la glace presque pure en contact avec la roche encaissante, l’usant très peu et très mal; car la glace à elle seule n’a pas de pouvoir d’érosion ; il y manque la poudre dure qui transformerait la glace en une Time.
Du reste, pour la question qui doit nous occuper, l’excavation des lacs du pied des Alpes, il est évident que cette objection n’a que faire. La position du Léman, même au moment où le glacier du Rhône débordait par les passes du Jura jusque dans les plaines de France, était dans la région inférieure du glacier; les névés ne s’étendaient pas jusqu’à la plaine suisse ; la moraine profonde, dans la cluse de St-Maurice,
GÉOLOGIE
dans la plaine du bas Rhône, dans le bassin du Léman, ne formait pas une masse constamment congelée.
A la seconde objection qui se rapporte à la congélation hivernale de la moraine profonde dans les régions terminales du glacier, voici ce que je répondrai : en hiver, la moraine profonde ne peut former une masse compacte de glace qui se souderait au glacier ; en effet, l’eau qui l’imbibe en été, l’eau intersticielle, la nappe d’eau souterraine, le Grundwassor, disparait, s’écoule, s’abaisse à mesure que la fusion se ralentit. En été, par un jom’ de grande chaleur, la moraine profonde est pénétrée d’eau; l’eau suinte de toutes parts, déborde sur tout et partout; mais après quelques journées de froid, la liquéfaction s’arrêtant, l’eau s’écoule, et la moraine profonde s’assèche. Je ne prétends pas qu’elle ne reste pas humide — il n’y a pas d’évaporation dans ces cavernes sou.s-glaciaires — mais la nappe souterraine s’abaisse ; l’eau d’imbibition s’est écoulée. En hiver, quand la gelée pénètre sous le glacier, la moraine profonde est presque sèche ; les grains du gravier, du sable humide, se collent bien les uns aux autres par des ponts minuscules de glace entre les parties contiguës. Mais cela ne forme pas une masse homogène, compacte de glace, et la première poussée du glacier réduira en poussière cette masse sans ténacité ; elle est incapable de résister à la pression, d’entraîner avec le glacier les couches sous-jacentes. La prise en masse de la moraine profonde et son union en un bloc de glace faisant corps avec le glacier ne seraient possibles que si l’eau y était stagnante, s’il y avait formation d’une cuvette, d’un bassin, sous le glacier. Mais celle-ci n’aurait pu se former que si l’érosion avait été puissante et souveraine, comme le veulent les excavationnistes , que si la moraine profonde, entraînée dans toute son épaisseur, avait excavé la roche en place. Il y a là cercle vicieux : D’une part, le glacier ne creusera pas de cuvette tant que la moraine profonde ne sera pas entraînée par le glacier ; d’une autre part, le glacier n’entraînerait la moraine profonde que si la cuvette avait été excavée. Il m’est impossible de voir là les conditions indispensables pour l’excavation des grands bassins de nos lacs subalpins ; je ne puis comprendre par de tels procédés le creusement du bassin du Léman.
Les excavationnistes répondent à cette objection : « le glacier refoule les matériaux triturés et les fait remonter par dessus la barre du bas-
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sin qu’il a creusé; la moraine profonde accumulée dans la cuvette est évacuée par deux procédés :
a A l’état d’alluvion impalpable tenue en suspension dans l’eau qui forme le lac sous le glacier; ce lac est constitué par de l’eau trouble; l’alluvion fine reste en suspension dans l’eau qui surmonte la barre, et l’émissaire l’emporte par dessus celle-ci.
h A l’état de masse plastique. Un corps lourd pressant sur la couche plastique sur laquelle il repose — un boulet de canon posé sur l’argile imbibée qui remplit une cuvette — chasse de tous côtés cette couche molle, et la fait sortir par dessus les bords. »
A ces deux hypothèses, je réponds :
A la première : Si sous le glacier il existait des cuvettes remplies d’eau trouble, celle-ci déposerait de l’alluvion dans les crevasses baignées par ce lac sous-glaciaire et, au front du glacier, là oii le fond des crevasses vient à nu pai’ la fusion destructive de la glace, nous trouverions des couches stratifiées, reconnaissables dans ces cavités, .le ne connais rien qui se rapporte à cela.
A cette première hypothèse je ferai une autre objection. Admettons ce lac sous-glaciaire rempli d’une eau trouble qui s’écoulerait par dessus la digue de soutien. Nous devons nous demander d’où proviendrait l’alluvion suspendue dans cette eau : elle viendrait certainement du torrent glaciaire qui, suivant le thalweg supérieur, se jetterait dans le lac sous le glacier ; elle ne viendrait pas, ou ne viendrait que pour une portion minime seulement, de la moraine profonde de la cuvette du lac sous-glaciaire. En effet, pour que l’eau se charge d’alluvion, il faut qu’elle soit courante ; il faut qu’elle érode des ma.sses meubles, préalablement déposées, il faut qu’elle les dissocie pour les prendre en suspension. Or, l’eau dans un lac sous-glaciaire est relativement stagnante ; elle ne doit pas S’y charger d’alluvion ; elle doit, au contraire, en déposer. Quant aux mouvements du glacier qui, bousculant la moraine profonde, pourraient jusqu’à un certain point amener un délayage de ses couches argileuses, ils sont si lents, quelques décimètres par jour, que cette action doit être très faible. Quand aux courants qui, je le reconnais, doivent exister dans la masse stagnante du lac sous-glaciaire pour faire passer l’eau d’une crevasse à l’autre, ils doivent circuler essentiellement entre des murailles de glace et par conséquent très peu attaquer, le sol.
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Je puis invoquer, en faveur de ces notions, le seul cas à moi connu où il semble qu’il y ait un lac sous-glaciaire dans les Alpes; c’est celui du glacier de Puntaiglas qui descend des Piz Urlaun et Fi'isal pour s’écouler dans le Rhin antérieur à Trous. Voici ce qu’en dit Heim : (‘)
« Le torrent du glacier de Puntaiglas, la Ferrera, présente certaines ' « particularités très curieuses etencorenon expliquées. 11 est forméordi- « nairement d’une eau beaucoup plus claire que celle des autres torrents « glaciaires ; son eau n’est jamais laiteuse (Glelsrhennihhl. En second « lieu, son régime est beaucoup plus régulier que celui des autres « torrents ; il croît très peu en temps de pluie, taudis ipic les crues de « Son voisin le Zinzerabach, causent souvent des ravages terribles, a Mais, par contre, la F errera présente chaque année une crue extraora dinaire, au milieu de la saison chaude, en général dans la deuxième Cf moitié de juillet-... Cette crue est subite, et dure vingl-ituatre heures,
« au plus deux jours. Dans les douze premières heures, l’eau croît a progressivement, et entraîne avec elle des galets et des blocs de « plus en plus gros; puis elle décroît aussi régulièrement qu’elle avait « crû. L’eau reste trouble encore plusieurs jours après que le tori-ent a est revenu à son régime normal.... On peut se demander si le gla- <i cier, dont la surface est très plate, ne passerait pas sur le bassin « d’un lac ; ses eaux s’y clarifieraient tandis que le lac, comme d’au- « tres.lacs glaciaires visibles sur le flanc du glacier, s’évacuerait pério- « diquement. » Quand le lac sous-glaciaire de Puntaiglas a son écoulement régulier par dessus sa digue de rochers et de glaces, l’eau est claire et ne charrie pas d’alluvion ; quand l’eau se trouble, c’est C[ue la rupture de la digue ayant eu lieu, une grande masse torrentueuse lave le lit inférieur du glacier. Mais alors l’alluvion qui salit cette eau ne vient pas de la moraine profonde du lac sous le glacier. C’e.st ainsi que l’alluvion cpai blanchit la Massa lors des écoulements périodiques du lac Merjelen, sous le glacier d’Aletsch, n’est pas la vase déposée depuis la précédente crue au fond du lac glaciaire; quand celui-ci s’écoule, son eau n’est pas troublée dans le lac lui-même ; elle ne sé charge d’allu\'ion qu’en délavant le glacier et le lit de celui-ci.
Ce procédé d’évacuation de la moraine profonde par l’alluvion impalpable dans un bassin lacustre sous-glaciaire, doit être extrêmement peu actif; il me paraît qu’il n’y a pas lieu d’en tenir compte, si l’on
(h X. Heim Meclianismus der Gebirgsbildung, I. 967.
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songe qu’il devrait expliquer le creusement de bassins d’une centaine de kilomètres cubes comme le lac Léman, dans un temps qui n’est pas infiniment grand.
A la deuxième hypothèse, la masse plastique de la moraine profonde est refoulée sur les bords, je réponds : je ne connais rien qui puisse faire penser à cela dans les glaciers actuels. Quant aux glaciers quaternaires qui auraient, par ce procédé, excavé la cuvette de nos lacs, ils auraient dû, si je ne me trompe, déposer dans les moraines latérales ce matériel ainsi refoulé, car c’est dans la direction des profils transverses d’un glacier que les résistances à une telle évacuation auraient été à leur minimum. Les moraines latérales sont encore en place, du moins il en reste assez de témoins pour que nous puissions juger de leurs dimensions originales. Or, je le demande, qui voudrait trouver dans ces moraines de l’ancien glacier du Rhône le cube nécessaire pour remplir le bassin du Léman 7
Encore un point : les adeptes de l’excavation glaciaire des lacs attribuent au glacier un pouvoir d’érosion qui paraît inadmissible. Ils estiment que les galets et cailloux de la moraine profonde proviennent en notable partie du sous-sol. Que le glacier use et polisse la roche en place en glissant sur elle, et surtout en frottant sur elle les sables et cailloux d’une moraine profonde pas trop épaisse, qu’il y ait participation ainsi de la roche sous-jacente à la formation de la poussière impalpable qui salit l’eau du torrent glaciaire ou qui constitue ta masse argileuse de la boue glaciaire, c’est parfaitement acceptable. On peut même aller plus loin et accorder qu’accidentellement il y ait quelques fragments d’une roche très fissurée et très friable, ou découpée en porte-à-faux, qui soient brisés pai- le poids du glacier et englobés dans la moraine profonde. (*) Mais, que ce dernier cas soit fréquent, que l’on puisse attribuer à ce contingent une partie notable des blocs et cailloux ou galets de la moraine profonde, c’est certainement aller trop loin ; fait exceptionnel, oui, mais fait ordinaire, ou constant, non. Qu’il me soit permis d’invoquer ici mon expérience de tailleur de pierres. Pour étudier les procédés antiques de fabrication des outils de pierre de nos ancêtres préhistoricpies, nous avons, mon père et moi, taillé et
(h J'en ai vu un exemple, en 1890, sous le glacier du Rhône, dans la grotte où se précipite le torrent du Gratsclüuchtgletscher. C’était un point où la pente du lit était fort inclinée, et où les parties saillantes des roches proéminaient en porte-àfaux.
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poli bien des haches, (') et je me rends assez bien compte de l’action du frottage d’une pierre sur la meule dormante. Or, si je consulte mes souvenirs, je retrouve quelquefois le détachement d’une esquille, la rupture d’un fragment d’une pierre trop fissurée, soumise ainsi à l’usure du frottement ; mais c’est si rare que je ne puis y voir que des accidents insignifiants et qui méritent à peine d’être notés.
En résumé, j’attribue à la glace un puissant pouvoir d’érosion des flancs et du fond de la vallée, dans laquelle s’écoule le glacier. C’est le mouvement du glacier qui triture les cailloux de la moraine profonde (cailloux qui proviennent des moraines latérales et des moraines superficielles) ; c’est le mouvement du glacier qui use et polit la roche en place en faisant frotter sur elle les graviers et cailloux de la moraine profonde. Mais cette dernière action n’opère que lorsque la couche de moraine profonde n’est pas trop épaisse; il faut que l’entraînement de la face inférieure du glacier puisse se communiquer de couche en couche, dans la profondeur de ces gravois, jusqu’à la plus inférieure, à la couche qui est en contact avec la roche, pour que cette dernière soit usée ; il faut aussi que la moraine profonde ne soit pas constituée par une argile trop tenace, sur laquelle le gravier glisserait trop facilement. Poui‘ cela il faut nécessairement que le fond de la vallée glaciaire soit parcouru par un torrent d’eau et par ses nombreux affluents qui enlèvent les parties trop fines, trop poussiéreuses, qui feraient mastic ou ciment ; il faut que ce torrent s’écoule et ne soit pas stagnant. Dès l’instant où il n’y aurait plus d’eau courante, dès l’instant où il y aurait diminution de la pente, et, à plus forte raison, contrepente et formation d’un étang ou d’un lac, le procès d’érosion cesserait absolument.
Donc l’action glaciaire, qui peut creuser ou élargir une vallée inclinée, ne saurait creuser une cuvette ; elle peut éroder une vallée, elle ne peut excaver le bassin d’un lac.
Si nous résumons ce paragraphe sur les lacs dits d’érosion, nous constaterons que l’érosion aérienne, celle du vent à elle seule est capable de creuser une cuvette, tandis que l’érosion de l’eau et celle du glacier ne peuvent que creuser des vallées ; elles ne suffisent pas à elles seules pour établir le bassin où se logerait un lac.
(h F.-A. Forel. Sur la taille des haches de pierre. Matériaux pour l’hist. de l’homme, VI, 521. Toulouse 1875.
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3° Lacs de barrage.
Un lac peut être formé par un barrage constituant digue et soutenant les eaux. Ce barrage peut être :
a La circonvallation plus ou moins circulaire du cratère d’un volcan éteint.
b Une coulée de lave barrant une vallée.
c Un éboulement de montagne.
d Le corps d’un glacier (lac de Merjelen au glacier d’Aletsch, lac du Gurgl dans l’Oetzthal, lacs temporaires de Bagne, etc.).
e La moraine latérale supérieure d’un glacier barrant une vallée (lac de Mattmarck, vallée de Saas).
f Je ne connais pas d’exemple où la moraine frontale aurait à elle seule formé le barrage d’un lac. La moraine frontale d’un glacier est coupée par le torrent glaciaire, et jamais je n’ai vu un lac s’accumuler derrière elle. Il n’est cependant pas impossible d’imaginer l’occlusion accidentelle du canal torrentiel par quelques blocs tombés de la moraine ou du glacier, et l’établissement par ce mécanisme du barrage complet d’un lac. J’inscris donc ici ce tjqie de lac, tout en déclarant que je n’en ai pas d’exemple à citer dans les glaciers actuels. Quant aux exemples tirés des moraines des glaciers anciens, il me paraît qu’il y a presque toujours des actions complexes.
Il y a cependant certaines mares, dans le fouillis des moraines frontales des glaciers, qui peuvent être rangées dans ce groupe. Lorsque dans deux crues successives les moraines frontales forment des digues se coupant à angle aigu, l’eau peut s’accumuler dans les cavités ainsi formées et constituer de petits lacs morainiques. Ce ne sont le plus souvent, vu leui- très petite taille, que des étangs de peu d’étendue et de peu de profondeur.
g Le cône d’alluvion d’un affluent torrentiel qui vient se jeter à angle droit dans une vallée principale. Je reviendrai plus loin sur ce cas spécial qui me semble présenter un grand intérêt pour la théorie du Léman.
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4° Lacs mixtes.
Sauf le cas des cratères d’un volcan, tous les barrages que je viens d’énumérer forment une digue droite ou peu incurvée. Ils ne peuvent donc à eux seuls représenter les murailles du bassin d’un lac. Il faut, pour que les eaux s’y accumulent, qu’elles soient contenues par les parois d’une dépression préexi.stante qui complètent le barrage sur les autres côtés. Cette dépression est en général une vallée, soit vallée orographique, soit vallée d’érosion. Il en résulte que les lacs de barrage sont le plus souvent des lacs mixtes, dont l’origine est due à l’existence primordiale d’une vallée et à l’intervention secondaire d’un barrage.
D’une autre part, nous avons vu que jamais les vallées d’érosion ne peuvent ii elles seules former le bassin d’un lac ; il faut, pour que l’eau puisse s’y amasser, que la vallée soit fermée par un barrage accidentel ou par un soulèvement local. Nous pourrions montrer qu’il est de même bien rare que les vallées orographiques puissent constituer un bassin fermé, sans l’intervention d’une digue.
Il en résulte qu’il est très peu fréquent que la nature d’un lac soit simple; il en résulte que la plupart des lacs sont d’origine mixte. Nous avons donc une quatrième classe de lacs, les lacs mixtes qui combinent dans leur origine l’action de deux facteurs.
Nous n’essaierons pas de décomposer cette classe en types distincts. Toutes les combinaisons possibles peuvent être imaginées entre les diverses actions qui établissent la vallée ou la dépression du sol, et celles qui établissent le barrage. Chacune de ces combinaisons formerait un type spécial de lac mixte ; leur énumération serait oiseuse
En résumé, nous aurons les classes et types des lacs ;