‹ Le Léman, monographie limnologique (volume 2)Chapitre 149 sur 157 · SOMMES · texte numérisé non relu

SOMMES

0 j-N-j-Co'i

Ces chiffres venant du rnème chimiste, obtenus par la même méthode, sont parfaitement com})arables. Ils nous serviront de base pour notre discussion.

Je dois cependant avant tout faire des réserves sur la possibilité de variations saisonnières et annuelles, ou encore accidentelles. Ce n'est que lorsque la même série d'analyses aura été répétée plusieurs fois que nous saurons si les variations indiquées sont constantes, ou si elles ne sont que fortuites ou locales.

1" L'eau des profondeurs du Léman contient les mêmes gaz que l'eau de surface ; c'est de l'eau aérée.

2» Elle no contient pas, en quantité appréciable, de gaz étrangers, des gaz méphytiques ou anormaux, hydrogène sulfuré, hydrogène cai'buré, etc.

3» Les quantités de gaz atmosphériques des eaux profondes sont à peu près les mêmes ou, si l'on veut, dans le même ordre de grandeur que celles des eaux de surface ; les eaux profondes seraient saturées de gaz à la pression atmosphérique ordinaire ; mais elles ne sont pas saturées à la pression qui règne dans les couches d'ofi elles proviennent. Ce point est intéressant et mérite d'être expliqué.

Les licjuides ont, règle générale, un pouvoir de dissolution des gaz proportionnel à la pression. Si l'eau pure est capable de dissoudre (jcms d'oxygène par litre à la pression de une atmosphère, elle en dissoudra 60 à 10 atmosphères, 180''"^ à 30 atmosphères. Les eaux de la couche de SOO^ dans les profondeurs du Léman étant sous 30 atmosphères de pression, par suite de la charge de la colonne liciuide qui les surmonte, elles sont capables de dissoudre 30 fois plus de gaz que les eaux de surface.

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Et cependant elles n'en contiennent pas ces quantités considérables; elles ne font point ùhuUition lorsque, puisées dans les profondeurs, elles sont amenées par la bouteille à la surface, où elles sont soumises à une pression de une atmosphère seulement, ou lorsque les courants verticaux ascendants des» grands vents les ramènent à la surface, à la côte sur le vent ; tandis que les eaux de surface, dans les analyses Walter, ne contiennent que t21 à ^S^'"* de gaz oxygène et azote dissous par litre, les eaux profondes en renferment de même 21 à 23, et non pas 630 à 690'^m'. Les eaux profondes sont légèrement sursaturées quand on les ramène à la pression de la surface, mais elles sont loin d'être saturées à la pression qu'elles subissent dans les grands fonds. Voici la raison de cette anomalie apparente :

Les couches profondes, soumises à une pression considérable, sont capables de dissoudre une plus grande quantité de gaz, mais elle ne se trouvent pas en situation d'en recevoir plus que les couches superficielles. En efïet, elles ne peuvent recevoir cet excès que de l'atmosphère, et cela de deux manières :

a. Ou bien directement lorsque ces couches ont été en rapport avec la surface (l'eau des affluents avant qu'elle fût descendue dans les grands fonds par le mécanisme que nous avons étudié ; l'eau de la surface qui se refroidit en hiver et descend jusqu'à la couche correspondant à sa nouvelle densité ; l'eau de la surface qui est charriée dans la profondeur par la révolution des courants du vent), mais alors ces eaux étaient sous la pression normale, et en se saturant, elles ne pouvaient pas gagner plus d'air dissous que les eaux de surface dont elles faisaient partie.

b. Ou bien indirectement, par diiïusion, les couches de surface livrant aux couches intermédiaires, qui livrent elles-mêmes aux couches profondes, les gaz qu'elles prennent à l'atmosphère. La couche de surface peut se saturer au contact de l'air et obtenii- ainsi ses 21 à 23'''"* d'air par htre ; la couche suivante, si elle contient moins de gaz que cette (juantité, peut en recevoir pai- diffusion de la couche de surface. Mais si la seconde couche est déjà aussi riche en air dissous que la première, la diffusion ne peut plus avoir lieu, et quelque capable qu'elle soit de dissoudre plus de gaz, cette couche sous pression plus forte ne pourra pas recevoir plus de gaz que n'en contient la couche de surface, n'étant pas en rapport avec une couche plus riche qu'elle en gaz. La diflusion ne peut se faire qu'aux dépens d'une coucîie con-

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teiiHiit une plus grande (luauliU' du gaz (ju'il s'agit de dissoudre.

Quelque procédé que Ton envisage, les couches profondes ne peuvent recevoir les grandes charges de gaz qu'elles seraient capables de dissoudre, vu leur haute pression ; en définitive, elles ne contiennent pas plus de gaz que les couches de surface. ^

4" L'eau profonde, ramenée à la pression ordinaire, est saturée de gaz à la température basse qui règne dans les couches où elle gît; sitôt qu'après l'avoir amenée à l'air on la laisse se réchaufler, on y voit perler les bulles do gaz; elle contient donc plus de gaz que les eau\ chaudes de la surface en été. Le pouvoir de dissolution des gaz dans les liquides étant fonction inverse de la température, cela prouve que lors(iue les eaux de surtace, saturées de gaz, sont descendues dans les grands fonds, elles étaient froides ; ce ne sent que les eaux relativement froides des afduents, ou les eaux de surface refroidies en hiver, qui descendent dans les couches profondes du lac.

5" Dans les analyses de Walter, les quantités d'oxygène et d'azote ne varient pas sensiblement dans les diverses couches superposées ; les variations extrêmes ne sont que de 10 pour cent, ce qu'on peut bien attribuer aux conditions d'expérimentation. Les quantités obtenues, T"-'""' d'oxygène, et 15''"^' d'azote, sont presque exactement celles (|ue donne la formule de Bunsen pour l'eau saturée à 5'^ (V. p. 018).

0" La (quantité d'acide carbonique, faible à la surface et à 00"' (2.9'"''^), est très forte dans les couches de 100 et de 150™ (^0.4'"'^'), elle est un peu moins forte à 20;) et à 300'» {ôA""'^). D'où pi'ovient cet acide carbonique? Que signihent ses variations'?

L'eau en contact avec l'air atmosphérique, à l'altitude de 375^, celle de la nappe du Léman, est .saturée à la température de5o avecO.6'''"* par litre d'acide carbonique. Les analyses de Walter trouvent dans les diverses couches du lac de 2.8 à 6.0''"'^ de ce gaz, par conséquent de 4 à 10 fois la teneur à saturation ; les eaux du lac sont donc, ramenées à la pression de la surface, à l'état de sui'satui'ation. D'où i)rovient cet excès d'acide carboni(}uc?

Viendrait-il de l'eau des affluents qui, connue nous l'avons dit, descend directement dans les grands fonds? Nous n'avons pasderaison de croire cette eau fluviatlle extraordinairement chargée d'acide carbonique ; dans son trajet terrestre, elle est en contact avec l'air atmosphérique, et elle se serait débarrassée de tout excès, si elle en

EAU DKS PROFONDEURS 625

avait, présenté originairement. De même l'eau de pluie |)eut être saturée d'acide carbonique, mais non sursaturée.

L'acide carboniijue de l'eau lacustre est le produit des oxydations des matières organiques, soit par la respiration animale ou végétale, soit par les fermentations. La faune lacustre, en respirant, produit de l'acide carbonique, le protoplasme végétal de même ; la matière organique morte, en se putréfiant, produit de l'acide cai-bonique et du gaz des marais (méthane) ; ce dernier est oxydé et produit de l'acide carbonique. (')

Cet acide carbonique est lui-même repris par la vie végétale, qui le réduit pour s'assimiler le carbone sous l'action de la lumière ; il se dégage d'autre part dans l'air par la surface supérieure du lac ensuite de la tension relativement faible de l'acide carbonique de l'atmosplière.

Plus longtemps donc une eau aura séjourné dans le lac, loin du contact avec l'atmosphère et de l'action de la lumière, plus elle contiendra d'acide carbonique. C'est ce qui nous exphque comment, dans les analyses de Walter, nous trouvons les grandes proportions de ce gaz dans les couches moyennes formée.s, comme nous l'avons dit, de vieille eau lacustre ; nous en trouvons moins dans les couches profondes formées en partie par les eaux versées récemment par les affluents ; nous en trouvons le moins dans les eaux de surface, des couches de 0 et 60"^^ de profondeur (-), qui ont été en contact avec l'atmosphère et se sont débarrassées d'une partie de leur surcharge de gaz.

Nous attribuons donc l'acide carbonique qui est en excès dans les eaux du lac, en très grand excès dans les couches moyennes, à des phénomènes d'oxydation des substances carbonées dans l'intimité même des couches lacustres ; c'est, si nous ne nous trompons, une altération des eaux résultant de leur très long séjour dans le lac.

Mais nous entendons une objection. Une oxydation ne se fait pas

(*) Mon collègue M. le professeur E. Chuard met en doute la possibilité d'une telle oxydation du méthane. Toujours est-il que ce gaz, qui est certainement produit en grande abondance dans le sol du lac, disparait et qu'on n'en trouve plus de trace dans les analyses des eaux du Léman.

(■-) En novembre 1880, date des prises d'eau de Walter, la couche de surface descendait au moins jusqu'à 60'", comme nous l'ont montré les sondages thermométriques exécutés ce jour-là.

sans absorption d'oxygène ('); cet oxygène ne peut être tiré (jue de la |)rovision de ce gaz dissous dans l'eau du lac. Nous devrions donc constater une roducLion sensible des proportions d'oxygène dans les couches profondes du lac.

Cette objection est sérieuse. Et d'abord, la quantité d'oxygène nécessaire, dans notre hypotlièse, à la production d'acide carbonique est énorme. Si un litre d'eau du Léman contient, en moyenne, S*""™* d'acide carbonique en excès sur les O.G' i"-' de sa teneur normale, les 89 milliards de mètres cubes de l'ensemble du lac renferment 500 millions de mètres cubes, représentant 080 01)0 tonnes d'acide carboniciue, les(iuellcs contiennent '270000 tonnes de carbone et 710 000 tonnes d'oxygène. Or à i-aison de 7''"^ par litre, l'ensemble des eaux du Léman ne contient à l'état de dissolution que 890 0(10 tonnes d'oxygène. Plus des deux tiers de la réserve normale d'oxygène auraient donc dû disparaître pour fournir à la production de l'acide carl)onique(-). Et cependant les analyses de Walter nous montrent dans toute l'épaisseur du lac de (5.8 à 7.6'"'-'' d'oxygène par litre ; c'est-à-dire prescjue exactement la quantité normale d'oxygène que l'eau de surface peut dissoudre à la température de 5", soit 7.3'"™' par litre. Il n'y a donc pas en réalité déficit sensible d'oxygène, quoique notre hypothèse semble exiger une réduction de ce gaz au tiers au moins de la teneur constatée.

Pour résoudre cette difficulté, nous devons faire intervenir ici les phénomènes de diiï'usion. L'oxygène des couches profondes est en partie em[)loyé pour la c(uidjustion (k's matières organiques ; par diffusion, les couches superlicielles qui sont constamment aérées et saturées d'oxygène, livrent, de proche en proche, la quantité de ce gaz nécessaire à combler le délicit. J/activité de la diftusion vei'ticale de haut en bas est exagérée par la capacité croissante des couches profondes pour la solution gazeuse, capacité qui augmente directement avec la pression. JJans ces conditions, il parait probable que la dilTusion est relativement assez rapide et assez puissante poiu' nous expliquer la constan(-e tle la teneur en oxygène, depuis la surface jus(iu'au fond

(') Une partie de l'acide carbonique contenu dans le lac doit provenir directement, .sans consommation d'oxygène, de la putréfaction des matiéi'es végétales qui se décomposent on niél liane (gaz des marais) et acide carbonique.

(-) Ajoutons qu'il faudrait encore tenir compte ici de la quantité considéralde d'oxygène dégagé dans l'eau du lac par la fonction chlorophyllienne des végétaux.

EAU l)i:s l'l'.OI'(.)NDKUHS 6!27

du lac. — Mais, diru-t-on, {xuirquoi n'en est -il pas de même en sens inverse pour l'acide carbonique '? Si la dillusion est assez puissante pour combler de haut en bas le déficit de l'oxygène, pourquoi ne débarrasse-t-elle pas de bas en haut, l'eau du lac, de son excès énorme d'acide carbonique? Amené à la surface <lu lac, cet acide carbonique se dégagerait dans l'atmosphère jusqu'aux 0.5 ou O-G*""!* par litre que l'eau sans pression est capable de dissoudre; la difïusion devrait de même ramener à cette faible teneur en acide cailtonique l'eau des couches profondes. Le cas n'est point du tout le même que pour l'oxygène. De la surface au fond du lac, la capacité de l'eau pour les gaz va en augmentant avec la pression. Etant donnée la pression considérable qui règne dans les couches profondes, celles-ci ne sont pas sursaturées d'acide carbonique; il n'y a nulle part excès d'acide carbonique. Je mettrai en regard la quantité d'acide carbonique que seraient capables de dissoudre les couclies de l'eau du lac à 5°, d'après la formule de Bunsen, et les quantités que Waller a trouvées dans ses analyses de novembre 1880 :

Profondeur.

Saturation à .■>

°. Analyses

Walter.

DitîV'reiice.

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lt>.0

11 n'y a d'excès notable que dans la couche de surface qui contient cinq fois plus d'acide carbonique que ne lui en attribue la formule ; nous devons croire qu'il y a par la surface un fort dégagement d'acide carbonique dans l'air et que l'équilibre doit tendre à se rétablir ; dans la couche à 100"!, il y a de même un léger excès, mais il est si faillie (pi'on peut l'attribuer à ime erreur d'analyse. Pour les autres couches, l'eau du lac est très loin d'êti'e saturée d'acide carbonique; la dilïusion ne doit donc pas se produire de bas en haut.

En attribuant à la diffusion la capacité de maintenir la teneur en oxygène des couches profondes du lac, je ne crois pas être en opposition avec ce que je disais (page 605) sur le peu d'activité de la difïusion pour mélanger les masses d'eau versées par les divers affluents à la surface du lac. Dans ce dernier cas, il s'agissait d'une action rapide.

(|ui devrait s'etTectuer en quelques heures ou en quelques jours. Dans le cas de la diffusion de l'oxygène dans la profondeur du lac, il s'agit d'une action de longue haleine qui se poursuit pendant les onze années (jue l'eau séjourne dans la cuvette du liéman. La diflérence de durée des actions justihe la ditléi'ence dans l'enicacilé que je leur accorde.

— Je l'ésunierai cette étude sur la composition chimique des eaux du Léman en ces termes :

Dans son ensemhie la teneui' des eaux du lac en sels et gaz dissous est uniforme.

Elle varie cependant accidentellement d'un point à l'autre dans des proportions constatables à l'analyse.

Les couches les plus variables dans leur composition sont d'abord les eaux de surface, puis les eaux des couches très profondes ; dans les unes et les autres, le mélange des eaux apportées par les affluents ne se produit que lentement.

Les eaux les plus constantes dans leur composition, celles tiue l'on peut appeler les eaux lacustres par excellence, sont les eaux des couches moyennes, au-dessous des eaux de surface, au-dessus des eaux très profondes.

Quant aux gaz dissous, les eaux lacustres ramenées à la pression (le la surface, sont à l'état de saturation [)our l'oxygène et l'azote, à l'état de sursaturalion pour l'acide carlK)ni(|ue.

\ II. ISôs<M'v<' (le iiialiôreM <1aii»^ Teaii du Tiéiiiaii.

Liant donné le volume du Léman, 89 milliai'ds de mètres cubes, et la composition chimique de ses eaux, on peut calculer la quantité totale des diverses matières qui y sont dissoutes ; étant connu le débit moyen du Rliône de Genève, '252"''^'''', on peut calculer la quantité des diverses matières enlevées au lac, année moyenne, par l'émis-saire, et enqjortées à la mer. \\)ici le tableau de ces deux calculs :

Doso pur Quantité dissoute Quantité enlevée

litre. dans l'ensemble par l'émissaire.

du lac. Année moyenne.

Silice 3.() '";■' ;5'20 mille toimcs "28 iiiillr Iniiiifs

Chlorure de sodium . . -2.0 178 — L") —

Sulfate de sodium . . . 10.4 1)18 — 83 —

RÉSr<:RVE DE MATIERES DANS LE LAC

Dose pur

Quantité dissoute

Quantité enlevée

litrp.

dans l'ensemble

par l'émissaire.

du lac.

Année moyenne.

Sulfate de potassium .

329 mille Idiiiirv

29 iiiijl*- idiiiM

Sulfate de calcium . .

Carbonate de calcium .

mm —

Carbonate de magnésium

I8ir. —

Oxygène

Azote

Acide carbonique . .

Carbone du CO- . .

Matières organiques .

Avec la quantité de silice contenue dans le lac Léman, on ferait assez de feuilles de verre de 2'»'" d'épaisseur pour i-ecouvrir une superficie de 60'""'-.

La quantité de sel de cuisine serait suffisante pour subvenir à la consommation de la Suisse entière pendant 40 ans.

Le gypse et la pierre calcaire qui y sont contenus suffiraient à bâtir une fois et demie la grande pyramide de Giseh.

.Avec le carbonate de magnésie et les sulfates de potasse et de soude, on purgerait cent vingt fois la population bumaine de la tei-re entière.

L'acide carbonique tenu en dissolution dans l'eau du lac équivaut à la quantité qui serait produite pendant 24 ans par le chauffage des chaudières des bateaux à vapeur circulant actuellement sur le Léman.

Si les matières organiques enlevées chaque année par le Rhône de Genève, et emportées à la mer, avaient la valeur du fumier de ferme, elles suffiraient à donner une bonne fumure annuelle à une superficie de vignes six fois plus étendue que le vignoble vaudois dans son ensemble.

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