‹ Le Léman, monographie limnologique (volume 2)Chapitre 36 sur 157 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

■Te me suis étendu longuement sur la question des seiches. Cela m'a paru nécessaire pour justifier une théorie nouvelle sur un phénomène d'observation difficile, et compliqué dans ses apparitions. L'observation en est difficile, car sauf quelques circonstances exceptionnelles, les seiches ne se manifestent pas directement aux sens de l'homme ; et cependant, pour la compréhension du phénomène, il faut tenir compte aussi bien des petites seiches de quelques millimètres de hauteur que des grandes seiches historiques des Genevois. Le phénomène est compliqué, car les types des seiches sont divers, divers d'un jour à l'autre, divers d'une station à l'autre, divers d'un lac à l'autre; et cependant, dans cette diversité, nous avons reconnu des lois générales, des faits généraux qui nous ont permis de constater l'ordre admirable qui règne au milieu de cette apparence de désordre.

Nous avons démontré la nature oscillatoire du mouvement des seiches ; nous avons constaté leur développement en séries ; nous avons reconnu l'analogie évidente avec les mouvements pendulaires. Tous les faits observés (*) s'expliquent et s'enchainent facilement .si nous

(1) S'il y eu a encore quelques-uns en souffrance, par suite certainement d'insuffisance des observations, j'ai l'assurance qu'ils s'expliqueront aussi facilement et aussi bien que tous ceux qui nous ont successivement arrêtés.

admettons que les seiches sont des vagues d'oscillation fixe, des vagues de balancement. La formule mathématique rend parfaitement compte des phénomènes, et même la question délicate de la cause des seiches, si elle n'est pas encore aussi limpide que je la voudrais, ne nous pose plus de ces objections insolubles, qui nous ont si longtemps laissés en suspens.

L'hypothèse que j'ai proposée, il y a une vingtaine d'années, est bien près d'arriver à la dignité d'une théorie, grâce à la collaboration efficace et active des amis et collègues qui se sont attachés avec moi à ce problème, en particulier de MM. P. du Boys, à Annecy; A. Delebecque, à Tlionon; Cli. Dufoui-, à Morges; Mansell, à Chalcis; H.-C. Russell, à Sydney ; Ph. Plantamour, Eld. Sarasin, J.-L. et Ch. Soret, à Genève; E. de Zeppelin, à Constance ('). Je veux espérer que tous ceux, connus ou inconnus, qui ont pris part à cette étude, y auront trouvé autant de satisfaction et de jouissances que moi, en sentant que nous arrivions à la solution d'un des problèmes les plus intéressants soumis à la curiosité de l'homme.

Il y a longtemps de cela, c'était en août 1875, j'étais assis sur une pierre de la grève à Romanshorn, et je suivais de l'œil le flotteur de mon plémyramètre qui oscillait sous l'impulsion des seiches du lac de Constance. Un habitant de la ville, un instituteur, je crois, qui m'avait vu stationner, sans motif apparent, pendant quelques heures sur cette plage marécageuse, me questionna sur mes recherches ; je lui expliquai de mon mieux le phénomène des seiches et le but de mes études, mais quand il termina par un : « Zu wasniitzt das? » A quoi cela sertil? je fus, je l'avoue, un peu interloqué. J'essayai de lui dire que je m'appliquais à la solution d'un problème de la nature ; je ne sus pas lui indiquer d'utilité immédiate ou pratique, et mon interlocuteur se retira évidemment peu satisfait. Il avait Tair de voir en moi « un Monsieur qui ne craint pas de perdre son temps. » — Il est vrai que j'ai consacré à ces recherches bien des heures, bien des joui-nées, bien des années de ma vie. Mais j'avoue que, dans mon for intérieur, je ne me suis jamais senti humilié d'avoir dépensé autant de cette denrée précieuse entre toutes, le temps qui s'écoule et ne revient pas, à un thème sans utilité immédiate et pratique. La recherche désintéressée

(') .Je les cite, ces noms, en ordre alphabétique, ne voulant pas, ne pouvant pas établir d'autre gradation dans cette énumération.

des taits et des lois de la nature n'est pas un travail vain et sans résultat : la grandeur de l'homme ne réside-t-elle pas en partie dans cette curiosité singulière qui l'entraîne à surprendre et à comprendre les secrets de la nature qui l'entoure? n'est-ce pas une noble tâche que la recherche de la vérité, sous quelque forme qu'elle se présente à nous ?

N'est-ce pas quelque chose d'avoir trouvé une explication plausible des grandes seiches de Genève et une solution satisfaisante du problème de l'Euripe?

Mais il y a plus, et c'est là une des beautés de nos études scientifiques. Toute recherche, quelque désintéressée qu'elle paraisse au premier abord, peut amener, par des voies souvent bien détournées, à des résultats pratiques et utiles. Notre étude des seiches peut, elle aussi, avoir son utilité pratique. Quand il sera définitivement démontré que les mouvements de balancement de l'eau des lacs répondent aux lois générales de la mécanique pure, que l'oscillation des seiches suit le rythme que Merian a déduit des équations différentielles de la mécanique analytique de Lagrange, ou le rythme que M. du Boys a tiré de considérations d'hydrauli(|ue supérieure; quand nous aurons trouvé une confirmation de quelques données de la théorie pure par l'observation directe d'oscillations qui mettent en mouvement de balancement aussi bien la masse énorme des 89 milliards de mètres du Léman, que les quelques litres d'eau de nos auges d'expérimentation, n'aurons-nous pas là une vérification précieuse? Sur mie échelle vraiment gigantesque, nous aurons la preuve de quelques-unes des lois qui sont à la base de la science humaine ; nous aurons, dans la faible mesure de nos forces, donné une certitude nouvelle au fondement scientifique sur lequel est bâti tout l'édifice du travail de l'humanité agissante, de l'humanité active et industrielle.

Mon cher inconnu de Romanshorn, à ta question : « Wozu niitzt es? » je réponds : « Es nutzt doch etwas ».

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