XIV. liCS courants
Dans tout lac il y a des courants, des déplacements des masses d'eau qui se transportent d'un lieu à l'autre. Par leur origine, nous devons les diviser en plusieurs classes.
1" Les courants d'écoulement du lac.
Le lac n'est qu'un fleuve élargi ; en apparence, seulement, son eau est stagnante, en réalité elle s'écoule des affluents vers l'émissaire. Nous avons, de ce chef, les courants suivants :
A. Le courant d'entrée des affluents qui ne tardent pas à se perdre dans la masse générale immobile du lac. Selon les rapports de densité de l'eau fluviale et de l'eau lacustre, densités qui sont régies par la température relative des eaux et par leur charge en alluvion impal-. pable, l'eau de l'affluent s'étale à la surface du lac, ou bien elle descend dans les couches moyennes ou profondes, où elle s'étend en nappe horizontale quand elle a trouvé la couche de même densité qu'elle.
Le courant de surface ne garde pas longtemps son individualité. A quelques centaines de mètres de son embouchure, lorsque l'eau du Rhône se répand à la surface, son courant n'est plus perceptible ; la masse d'eau apportée par l'affluent s'étale à droite et à gauche, et son mouvement n'est plus apparent.
Au contraire, les courants profonds qui font descendre, le long du talus du delta sous-lacustre, l'eau plus lourde du fleuve froid, et chargé d'alluvion en suspension, peuvent se prolonger fort loin. Au chapitre du ravin sous-lacustre du Rhône (*), nous avons vu qu'on peut en constater les traces par le sillon creusé dans le sol du lac jusqu'à 9.51^"» et plus de l'embouchure du fleuve.
Nous avons décrit (-) l'entrée du Rhône dans le lac, ce qu'on appelle la bataillière. Il y a une bataillière à l'embouchure de chaque affluent gonflé par des eaux chargées d'alluvion.
(1) T. I, p. 63 et 381.
B. Le courant de sortie du lac. L'émissaire entraîne l'eau loin du lac et son courant est très fort aux bouches du port de Genève, encore très visible sur le banc du Travers, où il peut, dans les grands débits du Rhône, avoir une vitesse de 5'» par minute (v. p. 21) ; il est imperceptible lorsque l'on remonte dans le lac proprement dit.
C. Le courant propre du lac qui transporte l'eau des affluents vers la sortie de l'émissaire a déjà été décrit, page 20 et suivantes. Nous avons, par des calculs divers, obtenu comme valeurs maximales pour la vitesse de ce courant, en mètres par minutes :
Section de Vevey-St Gingolph 0.065™ min
— d'Ouchy-Petite Rive 0.027
— de St Prex-la Drance 0.032 Détroit de Promenthoux 0.27 Banc du Travers de Genève 4.8
2'^ Les courants de convection thermique.
Les courants causés par les changements de densité de l'eau, qui se réchauffe ou se refroidit, se présentent sous deux formes : les courants verticaux, les courants hoi-izontaux.
A. Les courants verticaux dus à l'augmentation de densité de la couche supérieure, ou à la diminution de densité de la couche inférieure du lac.
Le premier cas a lieu lorsque la surface du lac, dans les températures supérieures au maximum de densité de l'eau, se refroidit, ou bien lorsque la surface, dans les températures inférieures à ¥, subit un récliauffement. Ce sont ces courants verticaux qui sont cause de la grande uniformisation de température qui a lieu dans tout lac en automne, qui a lieu après le dégel dans un lac pris par la glace de l'hiver. Nous décrirons plus à fond ce procès à propos de la thermique du lac.
Le deuxième cas, abaissement de la densité des couches inférieures est le résultat de réchauffement du fond du lac par la chaleur interne de la terre ; cette action est très faible, et ces courants sont insignifiants et inappréciables.
— Il est une question difficile, qui se pose au sujet de ces courants verticaux de convection thermique. Quelle est leur forme?
Prenons le fait le plus simple, le refroidissement automnal des couches supérieures qui ont été réchauffées l'été précédent. La couche la plus superficielle, la couche de surface, est refroidie par radiation et par contact avec un air froid ; elle devient plus lourde que la seconde couche qui lui est sous-jacente, elle doit donc descendre au-dessous de cette seconde couche, et être remplacée par celle-ci qui devient surface supérieure du lac. Comment se fait cette descente?
Est-ce par petits filets d'eau froide qui traversent la couche sousjacente? par transport individuel de chaque goutte d'eau de la couche supérieure qui, devenue plus lourde que la couche inférieure, traverse celle-ci comme une goutte de pluie tombe dans l'air?
Ou bien est-ce par une descente en masse de la couche supérieure qui, quand elle est assez alourdie, rompt la couche sous-jacente en un point de plus faible résistance ou de plus forte action, et s'écoule en cascade, en courant d'ensemble jusqu'à la profondeur exigée par les conditions de densité. — Voici comment je me représente ce procès. La couche supérieure se refroidit dans son ensemble de quelque fraction de degré; elle est donc plus dense, plus lourde que la couche sous-jacente ; elle doit donc tendre à descendre. Mais quelque mobiles que soient les molécules d'eau, il y a dans leurs déplacements certains frottements qui doivent être dominés pour que le mouvement ait lieu. Tant que la différence de densité n'est pas assez forte pour vaincre ce frottement, les couches superposées restent dans un état d'équilibre instable, prêtes à se déplacer sitôt qu'une impulsion quelconque déterminera le mouvement. Un accident quelconque, une vague, le passage d'un bateau, d'un poisson, un refroidissement local plus intense, occasionnent la rupture de l'équilibre instable, et toute la courbe superficielle attirée successivement vers ce point de rupture descendra en colonne verticale, en courant limité qui traversera les couches de densité inférieure, et ne s'arrêtera que dans la couche de même densité que la sienne.
Je ne suis pas à même de juger, par des faits d'observation directe entre ces deux hypothèses ; mais je suis disposé à adopter, de préférence, la seconde, et cela, en particulier, par les raisons suivantes :
a C'est par des courants généraux de convection que se propage la chaleur dans un vase rempli d'eau soumise à un échaufïement local, à la flamme d'une lampe à alcool par exemple, pour aussi longtemps que. des bulles de gaz n'interviennent pas dans le procès.
6 A la fin du refroidissement automnal, lorsque la couche d'eau de température uniforme mesure des dizaines et des centaines de mètres d'épaisseur, je ne saurais comprendre les allures de gouttes d'eau ou de filets minces, traversant ces grands espaces sans s'égaliser avec la température des couches traversées. Il en résulterait que les couches supérieures devraient se refroidir plus que les couches inférieures, et le lac présenterait dans la saison froide une stratification anormale, instable, avec des couches supérieures plus froides que les couches sous-jacentes ; ce qui n'est pas.
c Pendant cette saison de refroidissement de l'eau, si je promène un thermomètre à la surface du plein lac, je constate des différences locales de température, très faibles, il est vrai, de quelques dixièmes de degré au plus, ditïérences qui correspondent bien à l'hypothèse de la descente en masse, par courants d'ensemble, de la couche supérieure l'efroidie.
B. Des courants horizontaux résultent, quand le lac est en stratification thermique directe (1) de réchauffement (ou du refroidissement au-dessous de 4") plus énergique en certains points qu'en d'autres; dans la région littorale, par exemple, d'un côté, et dans la région pélagique de l'autre ; ou bien dans une partie du lac échauffée par le soleil, en opposition à une autre partie cachée dans l'ombre d'un nuage ou d'une montagne. De ces différences de température dérivent des différences de densité, qui, lorsqu'elles ont atteint une valeur suffisante, déterminent des courants dans l'eau ; les couches plus légères glissent sur les couches plus lourdes, et s'étalent à la surface en nappe élargie.
D'un autre côté, si l'hypothèse que nous avons exposée pour la descente en masse de l'eau refroidie à la surface est exacte, le courant vertical descendant doit déterminer, par appel, des courants horizontaux qui viennent converger vers le point de chute de l'eau.
3" Les courants causés par les vents.
L'air en mouvement, une brise ou un vent, en caressant la surface de l'eau, l'entraine vers la côte sous le vent et détermine un courant supérieur très bien marqué. Ce courant de surface est facilement
(') Voir au chapitre de la thermique.
visible, même au milieu des mouvements complexes des vagues par le transport des poussières et des objets immergés dans l'eau ; sa vitesse, assez grande à la surface même de Teau, va rapidement en décroissant dans les couches sous-jacentes.
Il résulte de ce courant une accumulation d'eau vers la côte sous le vent, et nous avons décrit, page 29, les dénivellations importantes dues à cette action. Mais une telle élévation d'eau sous le vent ne peut pas augmenter indéfiniment ; il s'établit bientôt en compensation du courant de surface, un courant profond, courant de retour, qui marche en sens inverse du courant supérieur, en sens inverse du vent. Je puis citer comme preuves de l'existence du courant de retour :
a. Le fait que les filets profonds des pêcheurs sont dans les grandes tempêtes entraînés, parfois à de longues distances, à des kilomètres dans certains cas, toujours dans la direction contre le vent; quand les pêcheurs les retrouvent, ils les voient déchirés, tordus, remplis de débris ; ils ont évidemment été soumis à un courant violent.
h. Mon observation du 2 août 1884, dans un petit lac de la moraine du glacier inférieur de Fée, vallée de Saas. L'eau de cet étang resplendissait de paillettes de mica ; une telle eau montre admirablement les plus faibles mouvements du liquide par les teintes diverses, par le miroitement que donne la lumière réfléchie sur les lamelles de mica diversement inclinées. J'ai vu sur ce lac, un jour que la surface était ridée par une brise légère, la formation d'un courant de surface, dans la direction et le sens du vent ; j'ai vu ce courant s'arrêter brusquement à quelques décimètres de la rive sous le vent, s'y heurter contre une masse d'eau immobile le long de la côte, et devenir plongeant verticalement dans la profondeur. Le courant de retour, profond, a échappé à ma vue, l'eau trouble étant tout à fait opaque, mais je l'ai vu remonter à la surface, le long de la rive sur le vent ; en ce point, je pouvais constater, à quelques décimètres de la côte, le surgissement de l'eau qui, venant de la profondeur, se relevait, s'inclinait, suivant une ligne bien dessinée, pour reprendre ensuite la direction horizontale du courant superticiel. (')
c. Une autre preuve de la circulation générale des eaux causée par les grands vents est donnée par les variations de la température de l'eau ; par un grand vent, en été, quand le lac est stratifié thermique-
(') Archives, Genève, XII, 409, 1884.
ment, la température de l'eau s'abaisse notablement à la côte sur le vent ; le courant de retour doit remplacer l'eau emmenée par le courant de surface, et pour cela un courant vertical ascendant le long de la côte sur le vent amène de l'eau froide des couches profondes.
d. L'apparition des eaux troubles du Rhône sur la côte septentrionale du Léman en temps de forte bise. C'est un phénomène étrange et qui m'a longtemps préoccupé. Par une grande bise, lorsque le vent du nord fait rage depuis un ou deux jours, si l'on contemple le Léman d'une station un peu élevée, les monts de La Vaux, Lausanne, les collines de Morges, on constate que le lac est séparé en deux zones différentes : le long de la rive, jusqu'à un ou deux kilomètres en avant, l'eau est verdâtre ; en plein lac, elle est d'un bleu sombre. La bande des eaux verdâtres est bien limitée au large par une ligne franche ; cette ligne n'est pas parallèle à la rive ; elle forme des caps et promontoires, souvent très accentués, dont le dessin varie d'une fois à l'autre. La bande des eaux verdâtres peut commencer en amont de Vevey, et s'étendre jusqu'à Rolle et au-delà ; je l'ai vue jusqu'à Fleur d'Eau. Si nous descendons au lac, si nous traversons jusqu'en plein lac, nous constatons que l'eau bleue du large est de l'eau parfaitement pure, que l'eau verdâtre de la côte est légèrement opaline. Ce n'est pas de l'eau grise ou jaunâtre opaque, comme l'eau salie par un affluent débordé ; du reste, en temps de bise, (la bise est un vent sec) les affluents sont en général à l'étiage et limpides. Ce n'est pas de l'eau grise ou jaunâtre, comme l'eau salie par le brisement des lames sur la grève ; du reste, les vagues du vent du noi-d partant de la côte septentrionale, qui est la côte sur le vent, ne sont pas assez fortes dans la région que nous considérons pour soulever la vase de la beine. L'eau est opaline ; elle n'est ni louche, ni sale. La limite de visibilité (voir plus loin), est par 3 ou 4ni de profondeur. Si je filtre cette eau, il ne reste rien d'extraordinaire sur le papier; la matière qui opalinise l'eau est absolument impalpable.
Que signifie cette apparition ? Après avoir épuisé toutes les hypothèses possibles, j'en suis revenu à l'explication (^) qui est contenue dans le nom vulgaire donné par nos pêcheurs à ces eaux opalines, qu'ils appellent les troublons (eaux troubles) du Rhône. Les eaux verdâtres qui nous occupent sont les eaux profondes du lac ramenées
(') S. V. s. N., 19 juin 1889.
à la côte sur le vent par le bras ascendant du courant de retour du vent. — En été, les eaux troubles du Rhône, alourdies parleur charge d'alluvion, descendent dans les couches moyennes et inférieures du lac et s'y étalent en nappe horizontale ; elles s'étendent dans le lac aussi loin que la couche à laquelle elles appartiennent ; nous les avons vu former par leur dépôt la plaine horizontale des grands fonds du lac (•). Le fond de la cuvette du lac doit être rempli en été de couches stratifiées d'eau limoneuse, de plus en plus sales, à mesure qu'elles sont plus profondes (-). Or quand un vent puissant détermine une circulation générale de l'eau par les courants que nous étudions dans ce paragraphe, le courant de retour, s'il descend assez bas, enlève une certaine quantité de cette eau limoneuse ; celle-ci est ramenée à la surface par le courant vertical ascendant de la côte sur le vent ; elle est brassée par les vagues et opalimse l'eau littorale, puis elle est entraînée en avant par le courant de surface. De là la formation de la large bande des eaux côtières opalines, et verdâtres à distance.
Cette explication semble satisfaisante. On en démontrera définitivement la justesse, quand on constatera, par le vent sudois, ou par le bornan, un fait analogue sur la côte de Savoie, dans le golfe d'Amphion, par exemple.
Les courants de retour sont en général localisés à une faible profondeur ; on peut admettre qu'ils sont plus ou moins Hmités au bas de la couche de densité uniforme (3), et que ce n'est que par entraînement progressif qu'ils peuvent descendre dans des couches plus inférieures. D'après les allures de la stratification thermique de l'eau, les courants de retour devraient avoir lieu vers 10, 20 et 30™ en été ; mais en automne et en hiver, lorsque la température de l'eau s'est uniformisée dans une couche d'épaisseur de plus en plus forte, qui finit par envahir toute la masse du lac, on peut voir ces courants agiter le lac
(1) T. [, p. 4<S et 389.
(2) Mon collègue et ami, le professeui' Henri Carrard, de Lausanne, qui savait appliquer son enthousiasme investigateur aussi bien aux choses du lac qu'aux grandes études de l'histoire et de la science juridique, m'a raconté qu'en descendant une bouteille au fond du lac, au lai-ge d'Ouchy, il l'avait ramenée pleine d'une eau limoneuse. Je n'ai jamais été aussi heureux ; je n'ai jamais réussi à constater l'opalinité de l'eau dans les quelques litres que je ramenais du fond du lac avec jTies appareils; si j'avais versé cette eau dans un tube de Bunsen, j'aurais sans doute reconnu une diminution de sa transparence.
(3) Voir plus loin au chapitre de la thermique.
jusque dans ses plus grands fonds. C'est ainsi que pendant l'ouragancyclone du 20 février 1879, le plus terrible dont nous ayons conservé la mémoire, les filets de pêcheurs de fera, descendus dans le lac devant Ouchy par 200 et 300'" de fond, ont été arrachés et entraînés contre le vent par ces courants de retour profonds. (')
Quand de fortes vagues viennent battre la côte sous le vent, elles soulèvent la vase de la beine et salissent l'eau ; l'alluvion impalpable en suspension dans l'eau (alluvion lacustre) l'alourdit, augmente sa densité et tend à établir un courant descendant qui l'entraînera dans les grands fonds, en suivant la déclivité des talus. Ce courant s'associe au courant vertical descendant provoqué par l'accumulation de l'eau à la côte sous le vent. Mais tandis que ce dernier ne saurait descendre bien profond, par le fait de la stratification thei'mique contre laquelle il est impuissant, le courant déterminé par l'alourdissement de l'eau, par une surcharge d'alluvion, peut dominer la stratification thermique ; l'eau superficielle chaude a sa densité augmentée par les poussières qu'elle tient en suspension, tellement qu'elle peut devenir plus pesante que l'eau froide, mais pure, des couches inférieures ; il peut donc y avoir entraînement, dans les couches profondes du lac, de l'eau chaude, mais salie, de la surface, quelque chose d'analogue à ce que nous avons vu dans la descente, au fond du lac, des eaux lourdes des affluents.
4" Courants dus à la jn^ession atmosphérique.
Les variations locales de la pression atmosphérique déterminent des dénivellations du lac ; l'eau s'affaisse là où la pression est la plus forte, elle se soulève là où celle-ci est la plus faible. A ces variations du niveau, correspondent des déplacements horizontaux de l'eau, et, par conséquent, des courants centrifuges autour d'une décrue locale, centripètes autour d'une crue; lorsque la dénivellation cesse, des courants en sens inverse rétablissent l'horizontalité de la surface. L'importance, l'intensité, la direction de ces courants doivent varier beaucoup d'un cas à l'autre.
( H. Chatelanat, Bull. S. V. S. N. XVI 533 ; F.A. Ford, ibid., 510. Lausanne, 1879.
5'^ Les courants des seiches.
Indépendamment des courants développés par les dénivellations des seiches aux goulets des ports et lagunes en communication avec le lac (v. p. 53), l'oscillation rythmique de la masse du lac, que nous avons vu caractériser les seiches, doit produire des courants d'ensemble. Quand, dans une seiche uninodale, l'eau s'élève à Genève pour s'abaisser à Villeneuve et vice-versa, il y a déplacement horizontal de l'eau pour satisfaire à ces dénivellations ; il y a va-et-vient de la masse générale du lac ; si la durée de la seiche uninodale est 73'"'", le courant dans chaque sens doit durer 36.5'"'". De même, dans les seiches binodales, il doit y avoir un va-et-vient alternatif et de sens opposé dans chacune des moitiés du lac, de durée égale à la moitié de la seiche binodale, c'est-à-dire à 17.7'"''\
Mais tandis que la dénivellation des seiches, quoique très faible, quoique masquée le plus souvent par les mouvements plus rapides du lac, est encore appréciable à l'œil et peut se mettre en évidence par des méthodes convenables d'observation, les courants dus aux seiches sont absolument inobservables. On en jugera par le calcul suivant.
Je prends le cas le plus favorable que nous ayons à notre disposition, celui des seiches longitudinales uninodales du Léman, et je veux rechercher la vitesse du courant dans le lieu où il doit être le plus fort, au détroit de Promenthoux. Les plus grandes seiches de Genève que nous ayons observées depuis vingt ans, sont celles du 20 août 1890, avec 62'''" de hauteur maximale. Dans cette occasion, il y avait interférence d'uninodales et de binodales ; admettons que l'uninodale de ce jour eût à Genève 31'^'", disons 30'""' de hauteur. Le nœud de balancement des uninodales est à la sortie du détroit de Promenthoux, dans le Grand-lac. Supposons que la nappe d'eau restât plane depuis l'axe du nœudjusqu'au sommet du ventre d'oscillation, nous pouvons calculerla valeur du déplacement d'eau. La quantité d'eau qui, dans le mouvement de va-et-vient des seiches, passe d'un côté à l'autre du plan vertical de la ligne nodale, est égale à la superficie de la partie du lac à laquelle appartient le ventre considéré (dans ce cas la superficie du Petit-lac, 78.8'"'^-), multipliée par le tiers de la hauteur extrême de la dénivellation (le tiers de 30'-'" = 0.1"i). Gela représente un volume de 7 880 000'"^. C'est une masse de près de 8 millions de mètres cubes
d'eau qui, dans chaque oscillation des seiches, doit passer d'un côté à l'autre du plan vertical du nœud de balancement. Or le détroit de Promenthoux, qui est le point le plus i-esserré près du nœud de balancement, a une aire de section de 135 000™^. C'est donc une quantité de 58^3 qui doit passer par chaque mètre carré du détroit, ou, si l'on veut, un corps flottant dans l'eau subirait pendant chaque oscillation de seiche un va-et-vient de 58'" de longueur. Cela semble beaucoup, et une observation attentive, en temps favorable, le reconnaîtrait certainement. Mais cela ne donne qu'un courant bien faible. En effet, ce déplacement emploie 36.5 minutes dans chaque sens, ce qui ne produit qu'un courant de 1.6'" par minute. Un tel courant, visible par le calme plat, échapperait certainement à l'œil sitôt que le lac serait ridé par la brise la plus légère.
Et c'est là le courant de seiches le plus intense, dans la localité la plus favorable. Qu'en est-il des seiches ordinaires qui n'ont que quelques centimètres de hauteur ? Qu'en est-il partout ailleurs sur le lac ? On peut dire que ce courant des seiches est presque nul.
Et cependant, quelque faible qu'il soit, je crois pouvoir lui attribuer une action efficace et utile pour l'égalisation du sol du lac.
Nous avons vu que la plaine centrale du Léman est parfaitement égale et unie, que les irrégularités de son sol sont nulles. J'ai admis (i) que l'égalisation de ce plancher était due en partie au dépôt de l'alluvion qui, recouvrant d'un tapis uniforme les accidents du terrain primitif, dépose cependant un peu plus sur les dépressions de ce sol, un peu moins sur les éminences, et tend ainsi à niveler les reliefs. Il me paraît qu'à cette action doit s'ajouter celle du courant des seiches. Tout courant, en effet, surtout s'il est alternatif, s'il est un va-et-vient, doit égaliser le dépôt d'une pluie de poussières précipitées ; les particules entraînées par le courant ne s'arrêtent pas sur les parties saillantes ; elles s'accumulent dans les remous formés par les creux. Mais pour que cette action soit efficace, il faut qu'il y ait rapport convenable entre la vitesse du courant et la vitesse de chute des poussières précipitées. Or, si le courant des seiches est infiniment faible, la vitesse de précipitation de l'alluvion en suspension dans l'eau du lac est aussi infiniment lente. Nous avons vu (-) la lenteur prodigieuse de
l'éclaircissement d'une eau touchée par i'alluvion du lac ; en 4 jours, des flacons remplis d'une eau faiblement argileuse n'étaient redevenus ti-ansparents que sur une épaisseur de 6.5'^'". Cette vitesse de précipitation est du même ordre que la vitesse de déplacement du courant des seiches ; ce dernier peut donc agir pour ordonner et disposer également ces poussières impalpables qui tombent sur le sol du lac.
Telle est la classification théorique que nous pouvons établir dans les courants du lac. Dans la pratique, il est souvent fort difficile de les distinguer et de déterminer à quelle classe ils appartiennent.
Les courants du lac sont essentiellement irréguliers et inconstants ; ils ne se prêtent à aucune description générale. Ils sont le plus visibles devant les pointes et caps saillants dans le lac, comme ceux de St-Prex, d'Yvoire, de St-Sulpice, etc. Ils sont appelés sur le Léman du nom local de ladière ou lardière ; ces courants sont le plus forts après les tempêtes, orages et autres perturbations atmosphériques et lacustres. Les bateUers croient avoir constaté un renforcement des courants avant la tempête, et ils y voient un pronostic de mauvais temps. J'ai souvent entendu les pêcheurs dire : « Nous allons avoir un changement de temps ; la ladière monte (ou elle descend). » Je regrette de n'avoir pas mieux noté ces énoncés, probablement justifiés, fondés sur l'expérience pratique de ces hommes de lac.
Les plus forts courants qui aient été, à ma connaissance, mesurés sur le Léman, avaient une vitesse de :
Morges 21 mai 1869 12'" mi" F.-A. Forel.
» 26 juin 1876 16 — —
Vevey 18 — R. Blanchet. (•)
18"^ à la minute, un peu plus d'un kilomètre à l'heure ; c'est là une vitesse bien faible comparée aux grands courants marins — le courant de la Floride, par exemple, atteint dans le vieux canal de Bahama une vitesse de 7 à S''"' à l'heure ; le courant de marée du ras Blanchard, entre les îles Normandes, dépasse parfois 6^"! à l'heure. — Mais nos ladières du Léman sont cependant très sensibles, et parfois assez fortes pour gêner les manœuvres des bateaux à vapeur et des barques dans certains points d'abordage, aux débarcadères de St-Prex et de St-Sulpice, par exemple.
(1) Bull. S. V. S. N. III, 151.
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Ces courants sont parfois très nettement limités ; si l'œil est assez élevé au-dessus de l'eau, il en voit les bords fort bien tracés. Souvent, des amas d'écumes et de poussières aquatiques signalent de loin les rives du courant. Si Ton s'approche en bateau de la limite de ces forts courants, on distingue sur l'eau des remous et tourbillons plus ou moins bien marqués.
On peut constater parfois une différence assez forte de température entre les eaux du courant et celles du lac immobile dans lequel il s'avance ; d'après mes notes, cette différence peut aller jusqu'à un demi degré et plus.
Les courants sont, les uns superficiels, et alors ils sont facilement apparents, les autres profonds, et alors ils ne nous sont qu'accidentellement révélés. Voici ce que je trouve raconté par La Bêche dans son expédition de sondage de -18^9 (•) : « Les sondes ont été prises avec une masse de plomb de 8 Uvres ; elle était assez lourde pour résister aux courants. Ces courants m'ont semblé rares ; et ceux que j'ai observés étaient peu rapides, excepté dans une sonde de 80 brasses, vis-à-vis de la pointe de Dranses, où à la surface, on n'apercevait aucun courant sensible ; à la profondeur de 15 brasses, un courant emportait rapidement mon thermomètre à l'ouest ; et lorsque j'eus filé 10 brasses de plus de corde, j'aperçus que le courant emportait presqu'aussi rapidement à l'est. Ni l'un, ni l'autre, ne durèrent longtemps, car en filant 12 brasses de corde de plus, le thermomètre ne parut plus influencé par aucun courant. Je questionnai souvent mes bateliers sur ces courants ; tout ce que j'en ai appris, c'est qu'ils sont très
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(Fig. 103.) Six positions des bouées-signaux de Morges, déplacées par les courants, a repère sur la côte de Savoie.
(1) [Loc. cit., T. I, p. 30.]
irréguliers, et qu'ils se portent assez indifféremment vers toutes les plages. »
Je trouve fréquemment dans mes notes l'indication de perturbations analogues. J'ai souvent été gêné, dans mes expériences, par les courants profonds, comme le fut jadis La Bêche.
Sachant combien les courants du lac sont irréguliers et échappent à toute espèce de loi apparente, je leur ai voué peu d'attention. J'ai cependant profité d'une circonstance favorable pour essayer de les étudier un peu mieux. En juin 1891, nous avions à Morges le Tir cantonal vaudois ; il s'agissait d'écarter les bateaux de la ligne de tir et de marquer par des bouées les limites de la zone dangereuse. Cinq radeaux, entr'autres, furent ancrés dans le lac, de 500 en 500 mètres, sur une ligne droite partant du port et traversant dans la direction d'Amphion ; le fil de métal qui les fixait au fond était assez lâche pour leur permettre un déplacement de quelques mètres sous l'action des courants de surface. Pendant les 15 jours où ils ont été en place, je les ai visés du même point de la rive et j'ai dessiné sur mes notes les figures différentes que donnaient les signaux superposés des 5 radeaux; j'ai obtenu ainsi une vingtaine de dispositions diverses, dont je reproduis, dans la figure 103, quelques-unes des plus caractéristiques. Une maison a, de la côte savoyarde, établissait l'alignement général de la série.
No 1. 22 juin 1891, 17'', par un léger morget, donne l'alignement correct des 5 signaux.
No 2. 23 juin, 12'», léger rebat, montre un courant chassant à gauche le 2'' signal à 400"^ de la rive.
N'^ 3. 24 juin, 6'', morget, fait voir la dérive à gauche de la 3e bouée.
No 4. 24 juin, 18'', calme plat ; le 2'"e signal était chassé à gauche, le 3me à droite.
No 5. 26 juin, 19'', la 3me bouée était fortement entraînée à gauche.
N*» 6. 27 juin, 17'', joran. Les 2'"e et 3n'e signaux étaient chassés l'un et l'autre à gauche ; tandis que, dans tous les cas précédents, le courant était étroit et ne déplaçait qu'une seule bouée, dans ce cas il mesurait plus de 500'" de large, et enveloppait deux des radeaux de signal.
Ces exemples montrent la grande irrégularité des courants. Peut-être si j'avais pu poursuivre plus longtemps l'observation, serais-je arrivé à y démêler des lois. Peut-être aussi, par une étude prolongée devant un cap saillant où les courants sont relativement plus forts, pourrait-on déterminer les conditions du développement et des allures de ces déplacements de l'eau.
Je recommande cette étude aux personnes en position de la faire utilement.