A EUGENE VEUILLOT
AUTEUB DE l'HISTOIRE DES GUERRES DE L4 VENDEE ,
Tun des rédactears de VUnivers.
Mon frère^ je te dédie ce livre, en témoignage de mon estime et de ma reconnaissance. Par tendresse fraternelle , tu m*as accompagné dans une carrière où s*épuiseront obscurément la fécondité de ton esprit et rénergie de ta volonté. Tu te fatigueras sans gloire , tu resteras pauvre , tu n'éviteras pas Tamertume des jugements que le monde porte contre quiconque refuse de le corrompre et de Texploiter ; mais tu serviras rÉglise» et mon cœur même ne te saurait souhaiter plus de bonheur ni plus de gloire.
Louis VEUILLOT.
18ft9. Fêle de saint Eugène.
Cet ouvrage a déjà paru devant ie public; il n'a guère rencontré de juges favorables. On aurait peut-être admis ma pensée ; mais le langage a été trouvé trop libre, la leçon trop dure , la conclu* sion exorbitante. X)n m^a reproché d'attaquer la philosophie autant pont* le moins que ie socialisme; de n'indiquer à la sociélé qu'un remède plus effrayant que son mal même, un remède impossible, et dont elle ne voudra pas.
« S'il faut que la sociélé, pour se sauver, retourne au confessionnal , alors , m'a-t-on dit , elle est perdue : ne voyez-vous pas qu'elle ne veut plus du catholicisme? En voulût-elle , il est mort. Mais la société n'a pas besoin de lui. Elle se sauvera toule seule, par son génie, par son bon sens, par la ma-
a LE LENDEMAIN
gistralure , par rarraée , par un bras fort qu'elle armera un jour...» Bref, tout ce que nous lisons dans les journaux du « grand parti de l'ordre, » et que les événements conOrment si bien.
Ces critiques, dont j'appelle, sont ramassées dans un article du Semeur, journal évangélique. Il reproche à la Revue des Deux Mondes d'avoir perdu de sa politesse depuis la révolution de Février, et d'employer trop souvent contre les républicains « avancés » Tinjarc et l'invective. Il s^cn afflige «pour l'honneur de notre littérature. » Néanmoins , ajoute iapôtre de la religion réformée, « si. « préparés que nous fassions à rencontrer dans c la Reme des articles peu dignes de leurs aines , « nous avouerons que notre surprise a été extrême « en lisant l'espèce de drame intitulé îe Lendi" 9 tnain de la Victoire j par M. Louis YeuilloU « Il nous est vraiment impossible d'exprimer le « mécontentement, la pitié, le dégoiH que nous ff ont inspiré ces pages ignobles, ou Ton ne sait ce « qui l'emporte du sens moral dépravé ou du goût « littéraire abâtardi. » Après cette vue d'ensemble^ l'évangélique vient au détail* Il parcourt mon pauvre ouvrage du commene^uent à la (in. Il
n*y voit que monstruosités , absurdités, grossière» tés, et même lâcbelés , ce qui m'étonne ; car, fîran* cliement , je ne croyais pas m'étro ménagé beau* coup de circonstances atténuantes devant les futurs tribunaux de la république sociale. Résolu do me « châtier séyërement, » mon critique ne me remet rien, ne me pardonne rien, ne m'accorde rien. Je calomnie les socialistes et tout le peuple français , j^insulte a la nature humaine-, j'adule miserableroent les heureux c( les puissants de ce monde, qui sont les nobles et les jésuites ; enfin : o Les lec* fl teurs qu'il faut a M. Yeuillot sont au fond d'un « séminaire ou d'un couvent de sœurs grises; leur « esprit est assez hébété , leur ignorance de l'his* « (oire asscE. complète pour odmettro ces énormes tt sottises* » Il me paraît que ces messieurs évan* géliques du Semeur ne m'aiment guère; mais ce n'est pas la première preuve qu ils m'en donnent. Du temps des clubs , deux secta leurs du pur évangile s'en allaient dans un taudis démocratique et social de la rue Mouffetard , faire sur mon compte, sans roc prévenir, des tirades analogues a celle-ci, toujours fort goûtées des citoyens électeurs et chiffonniers qui formaient l'assistance. Ces deux frcras
en Calyin sont les citoyens Pilatte et Cabanis. Le citoyen Pilatte était l'orateur, le citoyen Cabanis était le président. Le citoyen Cabanis signe le Semeur y et le citoyen Pilatte y donne des feuillets ou des idées. Je n'ai jamais vu l'un ni l'autre, mais je les déclare hautement pénétrés l'un et l'autre dé l'esprit évangélique réformé.
Quand le fiel huguenot s'épanche sur un catholique , ce n'est pas pour quelques gorgées. L'article du Semeur est long. Passé au filtre , ce vomissement ne m'a pas donné une objection vraiment solide ou contre la pensée , ou contre Texécution de mon ouvrage, si l'on veut, bien entendu, l'accepter tel que je le présente , c'est-à-dire , comme une ébauche improvisée» et non comme un tableau. Je ne suis qu'un journaliste , j'écris sur mes genoux , au milieu des rumeurs de la place publique ; il ne faut pas me peser aux balances des académiciens.
Je persiste a croire que les sectes socialistes ont pour source commune la philosophie sceptique intronisée en France il y a un siècle ^ et si prodigieusement développée sous le dernier règne. Les socialistes sont la lignée directe des libres penseurs ^
qui descendent eux-mêmes de Luther , lequel était fils de Mahomet , fils d'Arius ; et tout remonte à celui qui fut rebelle , envieux et homicide dès le commencement.
Je persiste a croire que le problème du temps présent n^a rien de nouveau , et que, comme tous les problèmes sociaux de tous les temps , il se pose en ces termes : Ou le Christ et son unique Église , ou la mort! J'ignore si les sociétés civilisées veu« lent décidément rompre avec l'unique Église du Christ, c'est-a-dirc, avec le Christ lui-même ; j'ignore si , voulant la rupture , elles pourront l'opérer ; mais je sais qu'elles ne l'opéreront que comme le suicide chasse son âme de son corps. C'est pour avoir rompu partiellement avec la loi de Jésus , qui est la loi de salut et de vie, que l'Europe est dans l'angoisse et dans le détire. Elle s'est blessée, elle souffre ; qu'elle poursuive, elle s'achèvera. L'Eglise abattue, le cutholicisiue dj moins, je défie un es* prit raisonnable de concevoir aucun essai d'organisation sociale que par la main de Proudhon ; et Proudhon ne sait pas ce qu'il veut. II y a h'xefi le Semeur, lequel, deux fois par semaine, affirme que c'est la moindre chose de remplacer l'Église catho*
lique; qu'il suffit de prendre la graine de ses égli^ ses à lui. Mais le S^fH$ur m fera point germer cela,
Je persiste a croire que ni Luther » ni Robes** pierre , pi Bonaparte , ni Fourier, ni Proudhon , ni rUniyersité de France , ni Colfavru , ni le Semeur y suréquipé de M. Pilatte et de M. Caba< nis et du olnb Mouffetard % n'ont vaincu le çatbolii'isme.
Je crois que le Christ est vivant dans son in« destructible Église ; je crois que par les révolu* tions^ par les incendies , par les écbafauds, par les ruines , Dieu va donner à la terre un labour d'où surgiront pour l'Église d^immenses moissons,
Voilà ma pensée première , elle est juste ; j'accorde que la forme est défectueuse. Uq écrivain (je ne. dis pas le premier venu de Genève ou de Lau« sanne) aurait mieux fait, Donc^t longueurs, I9* cunes, contrastes heurtés, style dur, tout ce que l'on voudra ! Mais que mop travail soit tout à fait absurde et dégoûtant , que j'aie péché contre le bon sens, contre la justice, contre la vérité, c'est cq que je ne concède pas au Sem0ur; c'est du moicut ce que sa critique ne me fait pas voir.
Je suppose un essai momentané de république sociale , ou, pour mieux parler, un iriomphe mo« mentané mais complet des républicains socialistes , accompli par une bataille de quelques jours dans les rues d'une capitale quelconque. Est-ce absurde? Est -il invraisemblable quil y aura division dans la bourg^isio > défection dans Tar* mi'e I hésitation et terreur d(ms le gouvernement ; que des incendies, des assassinats , des vols seront commis a Tombre des drapeaux de la guerre civile ? Le Semeur parait no s'attendre qu'à des pas* toralcs. Plusieurs programmes assez connus pro^^ Dietlent autre chose. Le S^tnew ne veut pas que Ion croie le peuple insurgé capable d'un seul acte con^ traire aux lois les plus délicates de la chevalerie. Pour moi , je n'ai essayé de lire l'avenir que dans le passé et dans le présent. Je me suis souvenu de 4705, et j'ai contemplé 4 848 ; j'ai regardé Vienne, Prague, Francfort , Rome, Paris ; j'ai vu les cadavres do Rossi, de la princesse Windishgractz, du général dq Lalour, du prince Licknovrski , du général de Dréa, de M^' Affre ; pendant que j'écrivais, on assassinait encore les prêtres à Rome elles sentinelles à Lyon; j'ai cru qu'il so trouverait des assassins parmi les
fondateurs de ia république sociale. En faisant de ces assassins des voleurs, j'ai voulu, au risque de trop ménager certaines doctrines hautement préchées , mettre de tels monstres en dehors de toute conviction et a l'écart de tout drapeau politique. Je me suis dit précisément, avec Pascal , ce que le Semeur me reproche d'avoir oublié : Ces doctrines n^ont d'application que par l'assassinat et le pillage , « mais la nature soutient la raison humaine, et lempéche d'extravaguer à ce point. » Sous le drapeau socialiste se pressent les malfaiteurs, qui ne voient que leur proie dans la société prise d'assaut. Un socialiste sincère, mêlé parmi eux, les accuse et devient leur victime. Mais , dit le Semeur^ c'est un niais I Non , c'est un socialiste sincère , un pauvre ignorant fanatique. Instruit et de bon sens, il ne serait pas socialiste , ou il ne serait pas sincère. Venez, orateur Pilatte, et vous, président Cabanis; dites-nous, la main sur la conscience, si , parmi vos ouailles du club Mouffetard , vous en connaissiez beaucoup qui fussent en état de professer les mathématiques et l'histoire, ou seulement d'expliquer la parole de Dieu? A la vérité, ce même socialiste , d'ailleurs honnête garçon , tombant plus
lard aux mains d'un jésuite , se coQyertit. Voilà sa niaiserie et mon a énorme sottise. »
Et puis , poursuit le Serneur, • le langage des- « cend , sous prétexte de couleur locale sans doute, « a un degré de brutalité triviale que nous rougi- « irions de reproduire. » Je suis fdché de blesser des oreilles si délicates. La vérité dramatique exige de chaque personnage un langage conforme a sa condition , à Féducation qu'il a reçue , et surtout au sentiment moral qui l'anime. Quand j'aurais fait parler Simplet , Galuchet , Griffard et les autres , comme le Semeur lui-même , la vérité y perdrait beaucoup , l'urbanité n'y gagnerait guère.
Mais si mes socialistes parlent trop mal , mes catholiques parlent trop bien. Le Semeur déteste surtout ceux qu'on égorge. « Quelles gens pieux , dit-il, quelle douceur et quel style relevé! » Ce contraste l'importune. Ne peut-il comprendre que d'honnêtes gens, des chrétiens assassinés et qui acceptent la mort, doivent avoir une autre attitude, d'autres pensées, un autre langage que leurs meurtriers? Je le prie de me dire si l'œil même d'un ministre réformé ne ferait aucune différence entre madame la princesse de Lamballe et Théroi^
gne de Méricoarl? Dans les scènes révolutionnaires les contrastes ne sont pas fendus. On y voit sans cesse en présence l'extrôme grandeur et rextrême bassesse ; le comble de l'infamie s'y heurte â la sublimité de la vertu ; les révolutions sont faites pour donner à Ghaumette et à Marat le plaisir d'écraser Louis XVt.
Ayant défendu les soldats de la république sociale , le Semeur défend leurs chefs. Non qu'il soit socialiste lui-môme ; il tient aux caisses d'épargne. Mais comment n'éprouverait- il pas une certaine faiblesse de cœur pour des gens qui ont de si bon* nos idées touchant le catholicisme ? Leurs dispositions envers l'Église y les réformes qu'ils y proposent le charment. Ils sont si aptes à servir le pur Évangile , qu'il aime tant I Le socialisme agirait si vertueusement contre les restes de la superstition papiste! Fions-nous è la discussion, mais n'oublions pas qu'il faut à la pauvre raison beaucoup d'encre et de patience pour obtenir incomplètement le résultat qu'un fidèle de la rue Mouffeiard réaliserait en une heure, armé de quelques allumettes! Le Se^ meur donc ménage les socialistes, et me « châtie sévèrement » parce que j'ai manqué aux égards qui leur
sont dos. La loène do conseil des ministres de la répoblique sociale est , soivant loi , Tendroit où je fais mieux voir la noirceur de mon âme. Quels caractèreSy quelles idées , quel langage je donne a ces agneaux I J'ose bien faire do consul un lâche, du ministre du progrès un fou ! j*ose bien mettre, dans la bouche du sergent ministre de la guerre, des propos de corps de garde 1 Et l'inqualifiable attaque que je me permets contre le corps enseignant I et les projets que je suppose au ministre de la justice I Notre évangéliqne n'a plus de tennes pour exprimer son « mécontentement. »
J'avoue que ces gens-là , sauf deux ou trois , è qui je prête, fort gratuitement peut-être, des lueurs de bon sens et d'humanité , sont de ridicules et hi«* deux personnages. Je n'ai rien trouvé de mieux parmi tes ministres désignés de la future république sociale. Us seront tels, ou le pouvoir les chongera beaucoup. S'il surgit de la bataille d^autres hommes d'État , d'autres orateurs , d autres docteurs , j'en serai Irès^conlent et très-étonné. Le Semeur saura d'ailleurs que, danà la scène qu'il blême si vivement, la part de mon imagination est minime. J'ai em-> prunté aux comptes rendus des clubs, aux journaux,
aux livres , au Moniteur, ces discours siupidcs et odieux, j'en conviens, mais liistoriques. Un seul était à peu près de mon invention. Jo craignis d'avoir poussé trop loin la caricature, et j'allais supprimer cette folie. Pendant que je corrigeais l'épreuve, un père de l'«glise socialiste montait à la tribune , il y parlait trois heures ; et ce que j'avais pris pour une caricature n'était plus qu'un procès - verbal adouci.
Sur cette même scène du conseil , on m'adresse un autre reproche. Je n'ai pas, me dit-on, su descendre jusqu'à la vérité, jusqu'à ce fonds de sottise, de méchanceté , d'ignominie que le socialisme nous laisse dès à présent voir, et qu'il creusera , qu'il élargira , s'il triompiie , au delà de toute imaginalion. Il aurait fallu, suivant cesoritiques, montrer les socialistes essayant de réaliser et de faire marcher leurs systèmes aussi contradictoires que stupidcs , et aussi nombreux qu'effroyables. Je m'étais proposé un moment cette tache, j'ai reculé devant son immensité. Je ne me suis pas senti le courage de mettre aux prises le terrorisme des enfants de Robespierre , rilluminisme des disciples de Leroux , le brutisme des sectateurs de Fourier, l'athéisme de
ceux de ProudhoD, et lant d autres frénésies dont l'accord sera rompu Je lendemain de la yictoire , sans parler de celles qui naîtront de la yictoire même. Après Février, un membre adjoint de ce gouvernement provisoire où Ion délibérait le pistolet au poing, sons la pression de Témeute, peignait, devant moi, ses terreurs mêlées de remords. Je n'oublierai jamais cette physionomie consternée , cette voix éteinte, cette volonté abattue. -—«Lutter, disait-il , contre des conspirateurs, on fé pourrait ; mais contre des fous?... Or, il y a la des fous. Ils sont fous!... fous I... » Si tel était le gouvernement de Février, que sera le gouvernement de la prochaine révolution? Que sortira-t-il de la cuve, après qu'elle aura bouilli plusieurs années? Que voudra, qu'exigera ce peuple pressé de tant de convoitises, enivré de tant de venins , irrité de tant de déceptions ? Qu'imagineront, pour le satisfaire ou pour l'occuper, ses chefs pleins d'épouvante et de haine, d'orgueil et d'ignorance? Ce chaos à dépeindre passe mes forces. Il m'est apparu dans un brouillard de sang ; je n'ai pu prendre sur moi d'y chercher le détail grotesque des déceptions réservées au Phalanstère, à la Triade, a la Banque d'échange, ou a l'Icarie.
0*ailleur8, aera*t-il seulement question de tout cela ? Le monde ne croit point au paradis socialiste; rien ne prouve que ceux mômes qui nous l'annoncent y croient. Pour commencer quelque chose , il leur faut à chacun , premièrement, table rase ei de tout ce qui existe, et de tout ce que pourrait faire en particulier chacund*eux ; le terroriste ne veutpoinldericarieny l'icarien ne veut point du plialanstérien, le phalanstérien ne veut point du proudhonien, le proudhonien ne veut de personne. Tous se méprisent réciproquement autant qu'ils haïssent la société; ils n ont qu'un sentiment commun : une révolte inepte contre la loi de travail et de soumission^ qui est le poids, mais aussi la grandeur et le repos do l'espèce humaine. Leurs systèmes , leurs chimères se résumeront à détruire autour d'eux , à détruire encore, à détruire toujours, sauf à porter entre deux émeutes quelques décrets pour contraindre le monde a tourner désormais d'orient en occident. La victoire du socialisme ne sera qu'une victoire de malfaiteurs et de fous sur les gardiens de leur prison, surpris dans le sommeil. Vainqueurs de la société , ils se trouveront en présence de la nature : elle opposera à leurs essais son im-
muabie essence, derant laquelle ils s'affaisseront, controinls de borner leur or{}neil oà Dien borne leur mission , c'esUà-dire , d*élre tout simplement un fléau, le plus humiliant fléau qui puisse purger le monde et abaisser In superbe humaine.
Il sera dit qu'une société existait, assez enflée de sa science , de sa force , de sa richesse , de ses splendeurs, pour avoir cru qu'elle se pourrait passer de Dieu, et que même elle en serait d'autant plus grande, plus forte et plus heureuse; qu'en effet cette société a chassé Dieu do ses lois, de ses coutumes, de ses arts, de ses écoles et du cœur des peuples; qu'elle s'est gloriOée de posséder des codes athées , d'honorer partout les docteurs de mensonge, et que , souriant à ceux qui lui criaient malheur, elle a répondu : «Voyons ce que fera ce grand Dieu I » qu'alors la nuit s'est faite, et les tonnerres ont éclalé, et les superbes ont eu peur ; qu'ils se sont rassurés promptcmenl, parce qu'ils n'ont pas vu tomber partout la foudre; qu'ils ont repris leur audace, que leur aveuglement s'est ac« cru; qu'ils ont dit ; tt Nos armées sont fidèles, la rente approche du pair; décidément nous n'avons pas besoin de Dieu! » que les sourds ébranlements de
i6 LE LENDEMAIN
I a terre ne les oot pas avertis ; que, se jetant sur les restes du festin interrompu par Torage, ils se sont écriés : « Si Dieu yeut reyenir parmi nous, il y sera le gardien de nos richesses et de nos plaisirs; nous lui fermons nos cœurs, mais nous consentons à placer sur la limite de nos champs ce fantôme encore respecte ! » qu^enfin, de la fange des capitales, une armée s^est élevée, composée de tout ce qui faisait pitié et de tout ce qui faisait horreur, commandée par les hommes dont, après Dieu, on avait le plus ri ; et que la société, tombée presque sans coup férir au pouvoir de leur foule abjecte, n'a pas môme vu les visages et connu les noms de ces ignominieux vainqueurs.
C'est pourquoi je n'ai pas accordé la moindre, importance a l'imbécillité des systèmes que les diverses sectes socialistes mettent en avant. La sottise n'en sera jamais mieux démontrée qu'aujourd'hui , et ceux qui auraient besoin pour s*en désabuser d'un essai de réalisation ne proBteront point de l'épreuve. Maîtres du pouvoir, les socialistes se préoccuperont de supprimer les incrédules, et nullement de les convertir. Je me persuade que quiconque y voudra réfléchir un instant
se convaincra que je n'ai pas tort. S'attrtbuant, avec sa modestie ordinaire, les paroles et la puissance de Dieu, Proudhon à\i: Destrtiam et crdîficabo. Usait bien ce qu'il veut détruire, et c'est à peu près tout ce qui existe ; mais il est encore à savoir ce qu'il veut édifier. Sa logique enragée n'a bien démontré que deux choses : la parfaite impuis-* sance, sous ce rapport, de tous les socialistes, et la sienne, aussi radicale, aussi risible que toutes les autres.
Ils viendront pour punir, pour détruire, pour être punis et détruits à leur tour ; ils viendront pour nous apprendre où vont les sociétés qui se retirent de l'Évangile, et ce que l'on rencontre dans les ténèbres dont se couvre la terre, lorsque les hommes, redressant sur le Golgotba l'arbre divin arraché des autels, y crucifient de nouveau Ce* lui qui seul édifie et sauve.
En montrant la société au pouvoir de ces furieux, je lui fais l'honneur de croire qu'elle ne voudra pas périr. Je suppose une résistance, non pas seulement chrétienne, mais politique, non pas seulement passive, mais armée. C'est ici peut-être que mon imagination s'est trop donné carrière, et
qu'on l'accusera d'avoir rompu le froiii du bon sens. Il est vrai que la province est bien docile au télégraphe 1 Néanmoins, il me paraît difOcilo d'ad* meltre que le socialisme, vainqueur par un coup de main, dominera partout, et ne verra pas se soûle* var presque immédiatement contre lui les adversaires qui doivent, dans un délai plus ou moins long, le dompter et le vaincre. Son règne ne peut être, à proprement parler, qu*une guerre civile.
Je donne à la résistance deux éléments: l'un, que chacun prévoit, tout politique ; l'autre, auquel probablement on ne s'attend guère, tout religieux. Les politiques, débris des partis conservateurs oq se croyant tels, qui ont à diverses époques exercé le pouvoir, luttent péniblement. Ils ne savent point ce qu'ils veulent, ils sont divisés, ils ont à comprimer dans leur propre sein les semences de socialisme répandues partout. Je les tiens dans. Tombre; ce n'est pas de ce câté que j'espère. Les conservateurs défendront mal des principes qu'ils» ont reniés et blessés , ils combattront mal des erreurs dont la source est en eux**mèmes.
Les catholiques n'ont qu'un plan, qu'un but, qu'une bannière, parce qu'ib n'ont qu'une foi.
DE LA VICTOIRE. i%
L'unité religieuse le» met d'aeoord sur tant io reste. Ils satent ce qu*ila veulent sauver, et comment ils le peuvent sauver ; ils ne perdent pas par les lois ce qu'ils ont acquis par les armes. Ils pos^ sèdent les deux forces qui ont vaincu le paganisme et fondé dans la liberté la civilisation européennci': le dévouement des martyrs et la sagesse des saints. Je laisse rire les savants, qui ignorent comment se sont formées les sociétés modernes, et les pen» seiffS, qui croient que la sagesse et la force créa* trice de TÉglise sont épuisées.
On me reproche d'avoir mis à ia tète des catho* liques un <» noble, n le comte Yalentin de Lavaur. Je n*y avais pas songé. Par instinct, plutôt que par réflexion, j'ai pris pour chef delà résistance reli» gieuse un rejeton de eçs familles nationales que l'orgueil bourgeois voudrait arraclier du sol de ia patrie. 11 m'a semblé que, dans les veii>es du chef des nouveaux croisés, devait couler et brûler le sang des premières crçisades. Je suis très-roturier; je connais peu de gentilshommes; je fréquente peu ceux que je connais ; je n'ai de communauté d^opinion qu^avec ceux qui sont, eon^me'moi, catholiques avant tout. Si mon héros est gentiU
hommOi ce n'est donc de ma part ni goût ni calcul, mais, je le répète, pur instinct. En y réfléchissant, je trouve que cet instinct ne m'a point mal servi. Il m'a fait comprendre que la noblesse, malgré des erreurs et des torts que je n'ignore pas ( et dont on ne prétendra pas sans doute que la bourgeoisie soit exempte), a gardé, comparativement à son petit nombre, plus de vertus chrétiennes et civiles qu'il n'en existe dans les autres classes de la société. Chez elle se retrouvent encore des habitudes religieuses et grandes ; on se défend encore de l'âpre amour du gain, on observe encore le culte des souvenirs, on respecte encore la mémoire des aïeux, on aime encore les pauvres. Et puis, je prétends que c'est quelque chose qu'un nom ; je reconnais, â ceux qui en possèdent un , une certaine supériorité sur moi, qui n en ai pas : « Noblesse oblige.» C'est une force, c'est un devoir. Si le gentilhomme manque au devoir de son nom, au lieu de l'honorer d'autant plus, je Thonorerai d'autant moins. En attendant, il a le signe qui le recommande a mon respect, et je salue en lui tous ses ancêtres, ne pouvant croire que Dieu fasse durer si longtemps une famille sans quelque dessein sur
elle, et sans qu^clie ait acheté cette gloire par des vertus. Je voudrais savoir pourquoi je ne rendrais pas au porteur d'un nom historique Phonneur et la considération que je pourrais rendre, par exemple, au porteur d*un ruban rouge P S'il est méritoire a ce soldat d'avoir été blessé, à cet artiste d'avoir eu du talent, a ce poète d'avoir trouvé d'agréables rimes, et à ce monsieur là-bas d'être devenu cher de bureau, le mérite n'est pas moindre au descendant d'une illustre famille qui n'abaisse pas son illustre nom. Il a reçu du ciel un don plus rare que le courage, le talent ou la faveur des ministres; le nom qu'il conserve est plus glorieux et plus utile que l'arme du soldat, que le pinceau du peintre, que la voix du poète et que le grattoir du chef de bureau ; il l'oblige à des œuvres plus hautes. On me dit que ces raisonnements sont superflus, qu'il n'y a plus de noblesse ; on me montre un décret signé Flocon, contresigné Pagnerre,
qui me rend l'égal des Montmorency J'ai,
par un simple mouvement de dignité populaire, protesté contre cette basse manie des démocrates , qui , ne sentant pas en eux la force de s'illustrer, veulent tout délustrer. Je crois à la no
sa LE LENDEMAIN
blesse du sang ; je la req)ecte et je Fhonore) pance que le bourgeois la jalouse , parce que le démocrate la hait, parce que les révolutions se flattent de Tabolir. J'aimerais que la révolulion fût baltue par un genlilbomme: ce serait un soufflet do plus que recevrait Finsupportable orgueil démocratique. Je n'y tiens pas autrement. A la tête de rinsqrreetion chrétienne contre le paganisme socialiste, que Ton voie un paysan, un ouvrier, un bourgeois, n'importe. Pourvu qu'il ait la foi et le saint courage qu'exige une telle œuvre, les gentilshommes avec qui je sympathise l'honoreront et lui obéiront aussi pleinement et aussi joyeusement que moi-même. Est-ce que les gentilshommes vendéens ne se sont pas donné pour généralissime le paysan Cathelineau?
Le nom de Cathelineau me rappelle une des plus vives critiques du Semeur. Il s amuse extrêmement du paysan Benoit , en qui j'ai peint les populations encore profondément catholiques qui se lèveront, s'il le faut, comme elles sq sont levées jadis, pour défendre leur foi persécutée.
Les paysans catholiques , dit le Semeur ^ ne par-
lent que le ba9*breion ; ce sont des chouans , des êtres grossiers^ stupides et féroces. Voilà son rai* sonncment. Il ajoute que les chouans sont grossiers, stupides et féroces, parce qu'on ne leur laisse pas lire la Bible ni même Fénelon. Si je poussais uo peu le SemeuTy il avouerait que le modèle d'un peuple éclairé existe rue MouEfetard ^ et se forme aux leçons de Fami Pilaite; c'est là que vibrent les sentiments généreux , que les passions sont no* blés , que le langage est épuré* Je renvoie le Se-** meur à V Hùtoire des guerre$ de la FenUey écrite par Eugène Veuillot , mon frère ; et s'il se défie de celte histoire-là y qu'il en lise une autre. Il saura ce que c'est qu'un paysan catholique; il saura aussi ce que je pense de son aversion pour les chouans y et de sa prédilection pour les héros de la barrière Saint-Jacques.
Gertaiiics gens préféreront toujours les Marseillais aux Vendéens , Henriot et Santcrre à Cathelineau et à Lescure , je le sais et je ne m'en étonne plus ; mais- que ces certaines gens, qui affichent leurs sympathies, s'étonnent que nous en affichions d'autres, et noua reprochent d'ignorer l'histoire, que nous savons mieux qu'eux , voilà ce que j'admire.
L'idéai du cynisme, à mon avis, est de tabler assez sur Tignorance du gros public pour nier la vérité, pour afGrmer Terreur, pour insulter Tinnocence, pour honorer le mal , sans se soucier de ce qu'en pourront penser quelques honnêtes gens qui reconnaîtront par hasard la fraude. Sous ce rapport, nos Semeurs sont incomparables. A droite, à gau* che, à poignées, ils jettent leur semence de mensonge. On les prend la main dans le sac, ils continuent. Quels déterminés !
^' Mais je n'ai pas dit encore ce qui choque par* dessus tout ces critiques. Il y a parmi les personnages de mon drame un religieux de la Compagnie de Jésus , et ce jésuite est homme de bien. Quand le 5€metif arrive à signaler ce fait, il se pdme. — Un jésuite, « comme M. Veuillot a soin de Té- « crirc , » — un jésuite pieux , patient , miséricordieux, plein de courage, déployant enGn un caractère sublime, conçoit-on celle aberration ? C'est là-dessus que le Semeur me déclare indigne d'être lu ailleurs que dans les séminaires et les couvents de sœurs grises, seuls lieux où Ton soit assez hébété pour cj/àtet la fable, a à l'énorme sottise » d'un jésuite homme de bien.
J'avoue mon méfait; ce n'est pas par hasard celte fois, c'est volontairement que j'ai donné ce beau r6le à un membre de la Compagnie de Jésus i J'aurais pu mettre à la place du père Alexis un religieux d'un autre ordre ou un prêtre séculier. Si la persécution éclate, les jésuites ne seront pas seuls à en porter le poids ; d'autres avec eux et comme eux parcourrontles campagnes dévastées, affronteront le séjour des villes, se glisseront dans les prisons, monteront jusque sur l'échafaud, pour assister, pour consoler, pour absoudre , pour placer sur les lèvres des victimes ces ])ardons et ces prières qui vont au ciel chercher la grâce des bourreaux. Comprenant que je ne pouvais pas, sansyioler outrageusement les lois de la vraisemblance, charger d'un tel rûle un pasteur protestant^ le Semeur m'aurait peut-être passé le personnage ; mes autres lecteurs l'auraient peut-être applaudi. Pourquoi donc ai-je donné au père Alexis ce titre choquant de jésuite? Par une raison bien simple : c'est que je voulais choquer. Il ne me déplaît pas de faire quelquefois écumer un peu tels et tels a qui je songe en écrivant. L'occasion ici était si belle I La Revue à qui mon travail était destiné (et qui Fa, je dois le dire, accueilli
aa XE LKNDEMÀIIf
ayee un esprit Irte^iarge et trè»-bieoveîUant) est l'un des recueils où les jésailes ont été le plus maltraités. Qui croira que j'aurais dû , pour ne point irriter des ignorances et des passions fort peu di* gnes de ménagement, me refuser la gloire d'hono* rer hautement les jésuites , du haut de cette même tribune où leurs ealomniatenrs les ont à loisir et à plaisir déchirés ? Ah ! s'il m'arrive quelquefois , fermant les yeot sur les éoueils où mènent souvent les dons de Tesprit , de désirer un grand talent , on grand renom » une grande puissance y e'est que je voudrais faire sonner plus haut que je connais et que je vénère la très-pieuse , très*^inte et (rès^digne Compagnie de Jésus. J'aurais cette flerté ) qu'au catal<^oe des gens de lettres de notre époque, puisque j'y prendrai place, on écrivit après mon nom : Celut-et èiait Vami desjisuUes. Je n*en demande pas davantage; et que le biographe ajoute ce qu'il voudra pour me vouer aux mépris de la posiérité I
Je ne terminerai pas sans remercier le Semeur de sa critique; elle m'a fourni l'occasion dédire plusieurs choses que j'avais sur le cœur. Quoiqu'il fasse profession de douceur et d'urbanité , je
le prie de lie jamais se gêner avec moi. Je le lis, et j'aime à lui répondre. S'il lui faut d'aulres éclaircissemcnls louchant ses amis et futurs acolytes de la république sociale, il les trouvera réunis, sous forme de pièces justiOcatives, à la fin de ce volume. Je lui offre cet appendice dont il m'a donné l'idée, et dont je crains que la couleur ne fasse un peu pâlir celle que j'ai répandue sur mon ouvrage.
PEaSONNAGES :
Le père Aleilis, jésaite.
Valentin de Lavaur, représentant du peuple, plus tard président de la république séparée de l'Ouest.
Le Vengeur, président de sociétés secrètes ; plus tard, général de la force révolutionnaire, et enfin dictateur de la république sociale. Quarante ans, haute taille. Son visage exprime une résolution implacable. Il parle avec lenteur, comme oppressé par Tenthousiasme de la destruction. Il est habillé en ouvrier.
BenoIt, paysan de TOucst, robuste, simple et pacifique. Trentecinq ans.
Galuchet, enfant trouvé^ vendeur de contre-marqtffs et de journaux; plus tard, lieutenant du Vengeur. Vingt ans; grôle, chétif et cynique. Au premier acte, en guenilles ; au second acte, vêtu avec recherche.
Le consul de la république sociale, ancien avocat, bel homme et beau parleur lorsqu'il ne craint rien ; gros. Quarante ans.
Baisemain^ démagogue, ancien maître d'études, rédacteur de la Lanterne; plus tard, ministre de l'instruction publique. Physionomie de renard, jalouse et fatiguée. Au premier acte, famélique ; au second, insolent et satisfait.
RuETo, démagogue, rédacteur en chef de la lanterne; plus tard, secrétaire de Galuchet.
GuYOT, conspirateur subalterne^ ami de Rlieto.
Le comte de Làyaur, père de Yalenlin.
Denis Dupuis, bourgeois^ beau-père de Yalenlin.
Jean Dupuis, frère de Denis, magistrat.
Protagoras^ philosophe.
DÉMOPHiLE, Tieil orateur libéral.]
PHÉBuSy poète.
M. DELORUEy bourgeois, ami des Dupuis.
Le MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Le MINISTRE DE LA GUERRE.
Le MINISTRE DU PROGRÈS.
Le MINISTRE DES FINANCES. |
Le MINISTRE DE LA JUSTICE.
Le MINISTRE DE LA MARINE.
Le MINISTRE de l'intérieur.
Le ministre des travaux purlics.
Le secrétaire du consul.
Barnabe Chenu, poète populaire, ami de Guluchct.
Simplet, ï
Robillard, I ouvriers.
Grimblot, I
Fritz, domestique de Yalentin.
Ducrot, portier du comte de Layaur.
Jacques Bonhomme, marchand fruitier.
Gervais, propriétaire campagnard.
Griffard, j
RsQUUf, > voleurs.
FURON, ) Un E1-GÉNÉRAL.
Un ex-ministre.
Un èx-pbéfet.
Un EX-PROPRIETA.IRE.
Un ex-ahbassadeob.
Un ex-hillionnaire.
Un jeune homme.
Un curé de yillage.
Un reugieux franciscain.
Un chef de rande.
Un chef d'insurgés.
Un épicier.
EuLALiE, femme de ValenliUy fille de Dupuis.
Là COMTESSE DE Layaur, mcre de Yalentin.
Marguerite, femme de Benoit.
Catherine, femme de Grimblot.
Térérenthine, maltresse de Baisemain.
LiDERiAy chanteuse, maîtresse de Galuchct.
Une portière.
Une vieille.
Bourgeois, hommes DU peuple, soldats, émeutiers, paysans,
AGENTS de la FORCE PURLIQUE.
La scène est en Europe.