SEPTIÈME DELEGUE
Délégué des gens de lettres et des artistes. Ce^ dire assez les misères que je représente.
FtBON.
Quel est ton nom ?
SEPTIÈME DÉLéGlïE.
Je le tais. Puissé^'e l'oublier i
nmoN.
Pourquoi ?
SEPTIÈME DELÉGtÉ.
le lie voudrais pas que la postérité pût accuser la
ne LE LENDEMAIN
république d^avoir laissé mourir de faim un homme tel que moi. Je me nomme...
FURON
Ne me le dis pas. Si j^allais ne point te connaître, tu serais humilié. Vivais-tu de ton métier? Vous n*en viviez pas tous. Combien étes-vous ici ?
SEPTIÈME DBLBGVB.
Écrivains , peintres , musiciens y nous sommes quinze cents. Tant bien que mal, nous nous tirions d'alTaire agréablement pour le public et pour nous; nous étions l'esprit et le délassement de la nation.
FUBOR.
Il parait que la nation ne tient plus tant a s'a < muser, ou que vous ne Tamusez plus. Que veux-tu que la république y fasse?
SEPTIÈME DBLÉOUB.
Je voudrais que la république nous donnât du pain. Elle y est tenue par Tinlérèt de sa gloire, ou tout au moins par le devoir de la reconnaissance. Qui a fait plus que nous pour elle ?
FURON
En quoi la gloire de la république est-elle intéressée A ce que vous fassiez des chansons , des romans, de la inusique, des tableaux? Vous vous
DE LA VICTOIRE. n7
occupiez de tout cela pour les oisifs. Il n'y a pins d'oisifs, vous n'êtes plus bons à rien. Le peuple est sérieux, et n'a nul besoin de vos frivoles talents. Quant à la reconnaissance, la république n en doit à personne, et tout le monde lui doit respect, dévouement et amour. Vous causez volontiers, voqs autres; ne perdez pas de. vue ce principe dans vos entretiens. La république, comme une bonne mère, va vous procurer du travail. Ne déchirez pas la main qui vous nourrit. (Élevant la voiw et $' adressant à la foule.) Citoyens, la république sociale vous donne à la fois tout ce que vous pouvez désirer : du travail et du pain, un pain bien gagné par un travail utile. {Montrant V église.) Voyez ce monument, foyer des superstitions que l'ordre nouveau vient abolir, et que plusieurs d'entre vous avaient dès longtemps ébranlées : la république vous en fait don. Un décret du consul vous le livre. Il est à vous. Détruisez-le sans respect pour l'art qui s'est efforcé de l'embellir. L'art n'est digne de respect qu'autant qu'il. se respecte lui-même. En se consacrant à. la superstition , il a mérité le sort de la superstition. — Si, chose impossible, une contre-révolution éclatait, que du moins elle ne retrouve pas ces bastilles
ns LE LENDEMAIN
de l'intelligence , d'où les préjugés , la misère e^ TesclaTage se sont répandus sur le monde. Ces édifices odieux Tont disparaître du sol libre qu'ils ont trop longtemps souillé. Ceut même que Ton réserve temporairement pour suppléera l'insuffisance des prisons ne resteront pas longtemps debout. Mettez-vous donc à Fceuvre. Le sertice quetous allez rendre à l'humanité s^ra votre première récompense, là plus douce à tos àmeA socialistes.
UN DÂLicué.
Ck)mment et combien serons-nous payés?
rtllON.
La république sait que l'ouvrier doit vivre de soâ travail. Le Gouvernement y a pourvu en vous abandonnant celte église. Les matértaui seront vendus par vous, à votre profit. Pierre, fer, bois, tableaux , et ce que vous pourrez trouver d^objets précieux dans les sépultures , tout vous appartient. Vous vous partagerez ce bénéfice au moyen d'une répartilioa fraternelle. La république ne se réserve que le bronze et le plomb, pour en fondre des ca^ dOns et des balles. Vive la république! {Profond silence.) Ce silence m'étonne. Ai-je affaire à des ingrate, à des royalistes, ou à des jésuites?
DE LA VICTOIRE. n9
vu DÉLÉGUÉ.
C'est trop se moquer de nous.
Nous demandons du painy on nous donne des pierres» (Murmure$.)
ruEo^, Le iravaU changera ces pîerras en pain*
m DÉLÉavÉ.
Si noua eil faisons du pain» on noua la Toiera. La jr^obliqae esl gottTeraée par des Tolaura.
Nooa foulons bien démolir Téglise, mais nous voulons être payés.
tUAON.
Et avec quoi voulez-vous qu^on vous paye ? Le trésor est vide.
c'est la faute de ceux qui en tiennent la clef.
GRIS PANS l FOULE.
A bas le Gouvernement 1 à bas les voleurs I
FUEON.
Ces cris sont séditieui. S'ils continuent, je dissous Tatelier, et je fais arrêter les coupables.
UN DÉLÉGUÉ, montant sur une borne.
A bas les voleurs, les insolents et les traîtres! A bas les scélérats qui ont abusé le peuple^ et qui, parvenus au pouvoir, ne savent plus que nous insulter, nous décimer et nous faire mourir de faim 1 Citoyens, laisserons- nous encore longtemps cette vermine nous dévorer ? Pour moi, j'aime mieux la mort. (À Furon.) Regarde-moi, et reconnais-moi, pour m'envoyer au bourreau quand tu m'auras prisi Mais avant de me prendre,. tu goûteras da pain que la république nous donne.
(/{ lui lance une pierre.)
FUÀON.
Je suis mort : feu sur ces gredins I {L'escorte de Furon fait feu. Plusieurs ouf>riers tombent. Les autres se précipitent sur les soldats , les désarment et les chassent. Furon est lapidé et pendu.)
UN DÉtÉGUÉ.
Barricadons-nous. Puisque nou^ne pouvons vivre en travaillant, mourons du moins en combattant. Allons chercher la liberté jusque dans l'enfer!
DE LA VICTOIIIE. \S\
J9aiM rJEêi* — ITjM JBivme*
Une trentaine d*hommes, vêtus et aimés diversement, sont éten* dus çà et là sur la paille, ou causent debout près dû feu. L'un d'entre eux soigne la marmite. Fusils et piques en faisceaux.
Ulf JETHHE HOVKE.
Messieurs, plusieurs d'entre nous ne se sonl jamais rencontrés ; mais, à voir les restes d'habits que nous portons, le hasard aurait pu nous rassembler dans un salon aussi bien qu'aux avant-postes de l'armée constitutionnelle. En attendant que ce chaudron puisse nous rendre ce que nous lui avons confié, faisons connaissance. Demain nous attaquons les socialistes. Si quelques-uns de nous tombent, les autres sauront du moins quels compagnons ils ont perdus, et pourront en donner des nouvelles.
un VIEILLÀBD.
Ce n'est pas par ce motif que je vous dirai qui je suis, messieurs. Il n'y a plus de nouvelles de moi à donner, car il n'y a plus personne pour les recevoir. Je n'ai de parents au monde qu'un neveu, qui est
parmi vous. Le reste de ma famille a péri comme ma fortune. J^élais ambassadeur : j'aimerais mieux avoir été cuisinier. J'aurais du moins la satisfaction d'offrir a l'un de nos anciens ministres que je vois ici, et qui m'a destitué en 4848, un dîner nieilleur que celui qu'il va faire«
l'àNGIEI^ MiniSTRE.
Monsieur le marquis, pardonnez-moi. Je n'ai pas cessé de vous estimer infiniment ; mais la république ne pouvait laisser dans le poste que vous occupiez, un serviteur si dévoué de la monarchie.
l'ancieh aubassaueur.
Mon cher ministre, Je ne Vous ai reproebé qo*une chose, c'est de m'evoir privé d« pUisir de Toui offrir me démisaion. Meiateilenl f si fool toulcz me permettre de le dire^ je n'étais pas un serviteur de la monarchie, mais du pays ; et c'est sens doute ce qui m'a valm votre estime, doBl je suie irès-ho*noré. Estimiez-vous au même degré l'aventurier que vous m'avez donné pour remplaçant?
i'argien ministre.
Il m'était imposé.
L*ANGIE1!« AMBASSADEUfi.
Je TOUS félicite de ne l'avoir point choisi. Je TOUS féliciterais davantage de Tavoir refusé.
l'ancien ministre.
Il fallait toat renouTeler.
l'ancien ambassadeur.
Mille compliments. Vous vous eti (tes bien acquitté pour vôtre part.
UN ancien préfet.
Je m'eiplique â présent pourquoi j'ai été chassé de ma préfecture , après quinze ans de services , pour un polisson d'avocat qui avait sur le dos les plus sales affaires.
UN ancien FROFBIÉtAIRÉ.
Pardicu, monsieur le préfet, je suis charmé de vous entendre parler ainsi. J'étais l'un dés principaux propriétaires de votre département. Vous me direz peut-être pourquoi cepollsson, qui vous arem« placé, a été si longtemps votre protégé. Malgré ses affaires et sa réputation bieti établiCi vous me l^a* vez constamment opposé aux élections, jusqu'à l'époque où, n'ayant plus d'espérance que dans un bouleversement total , il s'est fait décidément républicain. C'est par vous qu'il a été député; c'est
par vous qu^il a empoisonné le déparlement de fonctionnaires a son image ; c'est par tous qu'il a persécuté le clergé et avancé les jours de yotre pauvre évéque. Comment ce misérable méritait-il vos faveurs?
l'ancien préfet.
Que voulez-vous ? Je le connaissais bien ; mais il exerçait une grande influence sur la bourgeoisie^ et je devais préférer un dynastique à un légitimiste.
l'ancien propriétaibe.
J'en fais juge ces messieurs. Ëtait*ce là une raison ?
l'ancien préfet.
Mais certainement I
l'ancien propriétaire.
Mais point du tout I {Ils s'échauffent.) UN ancien magistrat.
Messieurs, messieurs, permettez à un ex-conseiller de cour royale de terminer votre différend. Nous avons appris beaucoup de choses que nous ne savions pas. L'ancien gouvernement avait tort d'éloigner de lui ceux qu'on appelait légitimistes, carlistes, gens religieux, etc. ; mais aussi ces .derniers n'avaient point raison de lui être hostiles. L'au-
cien gouvernemcnf, messieurs, quoique monarcliiquc, était révolutionnaire, et, quoique révolutionnaire , il était monarchique. Je m'explique. Il conservait de la révolution ce qu'elle a de bon, et de la monarchie ce qu'elle a d'essentiel.
l'ancien àmbassàdeub.
Que trouvez-vous de bon dans la révolution ?
l'ancien ministre.
Que voyez-vous d'essentiel dans la monarchii^?
l'ancien magistrat.
Nous allons nous entendre. Je pose en Tait que nous sommes ici, tous, monarchistes et révolutionnaires.
VOIX diverses.
Mais nullement I — Je ne suis pas monarchiste ! ^ Je ne suis pas révolutionnaire I — Je reste fidèle a la république démocratique I — Nous ne pouvons nous sauvçr que par le gouvernement constitutionnel! — Il n'y a de refuge que dans le pouvoir absolu !
l'ancien magistrat.
Messieurs, messieurs, nous allons nous entendre. Je m'étonne que quelques-uns d'entre vous puissent dire qu'ils ne sont pas révolutionnaires,
Ils n'y songent pasi T en a-t-il un qui veuille renoncer aux glorieuses conquêtes de nos pères? Voudriez-Yous encore du système des castes, de la compression de la pensée , de la prédominance sacerdotale? Ce sont des abus pires que ceux du socialisme. Comment, messieurs, nous souffririons qu*un prêtre se mêlât insolemment de nos opinions philosophiques, etpût interdire la manifestation de telle ou telle doctrine qui lui déplairait? Nous souffririons qu'on nous gouvernât sans prendre notre avis? Nous souffririons qu'un Gis héritât des honneurs et des emplois de son père, et que la naissance tint lieu de mérite personnel, ou seulement devint une aptitude aux fonctions publiques? Cela ne se peut pas.