IL A ETE TIRE A PART
Cinquante-huit exemplaires de luxe numérotés à la presse^ savoir :
3 exemplaires sur papier de Cliine. . . . N°* là 3; 5 exemplaires sur papier du Japon. . . . N" 4 a 8; 5o exemplaires sur papier de Hollande . . N"' 9 à 58.
LE
La porte du Conservatoire s'ouvrit, une douzaine de jeunes filles élégamment vêtues sortirent sur le trottoir du faubourg Poissonnière. Là, avant de se séparer, et sans souci des passants dont elles entravaient la marche et excitaient la curiosité, elles restèrent à caqueter, rieuses, volubiles, avec des gestes étudiés, des mines coquettes. Puis, leurs confidences échangées, leurs adieux terminés, après une dernière poignée demain, elles se séparèrent, et chacune tira dans la direction de son domicile. Sur le trottoir, de l'autre côté du faubourg, depuis lappavition des élèves, un jeune homme était arrêté,
fumant un cigare, examinant l'aimable groupe, amusé par le bavardage, l'entrain, la grâce des jeunes filles. Le hasard l'avait amené là, et, badaud par goût, galant par habitude, il regardait les petites femmes, formant des conjectures sur leur caractère, sur leur conduite, d'après leur mise, leur tenue et leur physionomie.
Aucune n'attirait particulièrement ses yeux. Il n'était pas cloué sur place par un coup de foudre inattendu. Il ne pensait pas qu'il dût jamais revoir une de ces agréables personnes. Il prenait sa part du spectacle de leur sortie, comme il l'avait vingt fois prise, dans la rue de la Paix, de la sortie des modistes et des couturières, en dilettante du joli et du coquet, mais sans préméditation, sans songer même à suivre la plus gentille ou la plus élégante.
C'était un grand garçon de vingt-quatre ans, au visage ouvert, aux yeux noirs, aux cheveux l)londs, coupés en brosse, de tournure agréable, vêtu avec recherche. Il était coiffé d'un chapeau gris haute forme, et tenait sous son bras une canne à béquille d'or. Comme il restait en plein soleil, flânant le nez au vent, et le regard pris par la troupe turbulente, une main se
posa sur son épaule, et une voix joyeuse dit ;
— Bonjour, mon cher Féraud !
Le jeune homme se retourna.
— Tiens! C'est Varcolier! Bonjour.
— Cher ami, demanda le nouveau venu, qu'est-ce que vous faites là en contemplation devant la façade du Conservatoire national? Vous vous payez le départ des petites élèves?
— Ma foi, répondit le jeune homme avec tranquillité, vous avez deviné juste. Est-ce criminel?
— Non certes! Mais c'est bien aléaloire.
— Oh! pure satisfaction des yeux. Les talons tournés, je n'y penserai plus!
— Vous ferez aussi bien. Et puis, que dirait M'"*Éliane?
— Oh ! ce serait terrible !
Us riaient tous les deux, la pensée égayée. Féraud, pour changer la conversation reprit :
— Vous venez de la Bourse?
— Oui. Les affaires sontnuUes.Toutle monde est à la campagne ou aux bains de mer. Vous restez ici tout l'été, vous?
— Non! j'irai avec Eliane à Croissy, comme tous les ans... Vous verra-t-on?
— Certainement ! Vous savez, moi, à partir de cinq heures, et sorti du bureau, je ne sais plus ce que c'est que la coulisse. A bientôt?
— A bientôt.
Le groupe des élèves se séparait. Varcolier s'éloigna du côté du boulevard, Féraud remonta vers la rue Lafayette. Devant lui, un rouleau de cuir sous le bras, vêtue d'une robe bleu-marine bien coupée, grande, svelte, d'une rare élégance de lignes, marchait une des jeunes filles qui venaient de sortir du Conservatoire. Elle allait tranquillement à pas menus, regardant droit devant elle, sans souci de l'admirative attention des passants, car presque tous les hommes qui la croisaient se retournaient pour la revoir. Cette quasi- unanimité d'impression qu'elle produisait finit par piquer la curiosité de Féraud. Il pensa : Cette personne doit être charmante pour que toutle monde la remarque ainsi, et que l'ayant aperçue on ait le désir de l'apercevoir encore. Il la détailla en connaisseur, admirant une taille souple, des épaules larges, et, dans la démarche, une rectitude harmonieuse du pas, un allongement net et mesuré d u pied qui promettait une jambe exquise
LE LENDEMAIN DES AMOURS. 'o
Le jeune homme de plus en plus intéressé s'approcha, et, sur une nuque ronde, ambrée, vil iriser de légères boucles d'or bruni, au-dessous d'une petite capote sans brides qui avait tout l'air de couvrir la plus délicieuse tète du monde.
Il faut que je voie son visage, se dit Féraud. Elle a un chic extrême, c'est évident, quoiqu'elle soit d'une absolue simplicité. Et cependant cette simplicité n'est pas sans recherche. Le costume est très soigné. Mais c'est elle qui pare sa toilette. Il fit quelques pas plus rapides qui le mirent à la hauteur de l'inconnue, et il put admirer une figure d'un ovale parfait, un peu pâle, mais d'une expression adorable, éclairée par le regard de deux yeux gris bordés de longs cils, animée par la fraîcheur d'une bouche aux lèvres fines. Un petit menton délicat et une oreille rose comme un coquillage, encadrée dans un bandeau de cheveux châtains ondulés et brillants, complétaient un ensemble dune rare beauté.
Le regard d'admiration que le jeune homme jeta sur la ravissante personne eut plus d'effet «[ue tous les coups d'oeil qu'elle avait déjà subis au passage. Elle baissa un peu le front, et,
activant sa marche, elle commença à développer la ligne souple de sa taille, avançant son pied mince, chaussé d'un soulier verni dont la pointe dépassait maintenant le bas de sa robe, à chaque enjambée quelle faisait pour s'éloigner. Oh I oh ! nous nous efl'arouchons ! pensa non sans amusement Féraud. Pour une élève du Conservatoire, nous sommes bien sévère. A quelle classe appartient-elle? Le rouleau quelle a sous le bras atteste qu'elle est musicienne. Mais pianiste? Ou chanteuse? Pianiste, elle peut être d'une bonne famille et sage... Quoique le fait de sortir seule... Hum! Voyons si elle a des bijoux.
Il examina d'abord ses poignets. Le gant de Suède montant ne laissait apercevoir aucun bracelet. Le cou très dégagé se montrait blanc et sans collier. Le lobe de loreille. non percé, ne permettait pas même le port des boucles d'oreilles. Aucun indice certain. Il fallait s'en tenir aux conjectures. Cependant ils étaient arrivés à la hauteur de la rue Paradis, et le chemin de Féraud aurait dû être la rue Montholon. Il ne songea pas à la prendre, et, sur la trace de la belle jeune fille, il suivit le faubourg,
passa devant la caserne de la Nouvelle-France, traversa la rue Lafayette, et commença à grimper la pente qui conduit à la rue Condorcet. Il s'excitait à mesure que la promenade se prolongeait, et lui, qui n'avait point coutume de suivre les femmes dans la rue, manie assez sotte et fort grossière, il s'enrageait à courir derrière cette inconnue, sans projet, sans s'être demandé ce qu'il allait faire, sïl se déciderait à parler, s'il garderait le silence, où cette équipée le conduirait, s il ne s'exposait point à tomber sur un père peu endurant ou sur un mari jaloux, s'il ne préparait pas beaucoup d'ennui à celle qu'il risquait de compromettre sans qu'elle y fût pour rien. Il ne raisonnait pas, il ne prévoyait pas, il s'élançait, de toute l'ardeur de sa jeunesse, derrière une belle fille qui marchait devant lui, séduisante et mystérieuse comme l'avenir.
Pourtant, comme il passait devant la Compagnie du gaz — il se le rappela plus tard, — il serrait la jeune femme de si près qu'il dut s'arrêter un instant à la devanture et regarder les fourneaux de différents modèles et les briquettes percées de trous pour le chauffage des calorifères. Là, il eut une minute de lucidité, il
se reprit et se demanda à quoi rimait sa conduite. Il pensa qu'il était vraiment stupide de galoper ainsi derrière une jupe. Et pourquoi? Et avec quel faible espoir? Et quel médiocre triomphe, en admettant même qu'il donnât suite à l'aventure? Il pensa encore beaucoup d'autres choses très raisonnables, mais toute sa sagesse s'évanouit comme une fumée balayée par le vent, quand, en se retournant, il aperçut la robe bleue à une cinquantaine de pas de lui. Il s'élança, craignant de se laisser distancer, la rejoignit au coin de la rue Rodier, et là, sans s'être préparé à un acte aussi décisif, voyant la place solitaire, les persiennes fermées à cause de la chaleur, personne sur le pas des portos, il s'approcha vivement, et la voix assourdie par l'émotion, penché sur l'épaule de l'inconnue :
— Mademoiselle! chuchota-t-ii. Mademoiselle!...
Elle se tourna légèrement, lui lança, de ses beaux yeux gris, un regard plus surpris quindigné, rougit, fit un geste charmant qui serra ses coudes à sa taille, comme si elle voulnit se protéger pudiquement contre une manifesta-
tion blessante, et pressant encore le pas, elle se mit à marcher si vite qu'elle semblait fuir. Use précipita à sa suite, disani :
— Mademoiselle! Je vous en prie, mademoiselle, ne vous sauvez pas ainsi... Je serais désolé de vous faire peur... Mademoiselle...
Elle ne tournait plus la tête, et d'un train de chasse elle grimpait le raidillon. Arrivée presque au coin de l'avenue Trudaine, comme son poursuivant allait risquer une nouvelle tentative, elle sauta plutôt qu'elle n'entra dans le passage d'une petite porte, et, au milieu de l'obscurité d'un escalier, elle disparut. Féraud, stupéfait, irrité, essoufflé, s'arrêta, et, le prestige qu'exerçait la jeune fille cessant brusquement, il se dit : Suis-je bête ! C'est bien fait ! J'ai couru comme un Basque, je me suis détourné de ma route, j'ai parlé dans la rue à quelqu'un que je ne connais pas, et tout cela pour me casser le nez sur la porte bâtarde d'une maison de médiocre apparence et rester bredouille comme un serin. Gageons que la belle est à sa fenêtre à me regarder en se moquant de moi.
Il passa sur l'autre trottoir , leva le nez en l'air, et, au troisième, un rideau de mousseline
à demi soulevé retombant vivement lui laissa cependant apercevoir le joli visage de l'inconnue, son chapeau encore sur la tête, curieusement occupée, comme il l'avait prévu, à l'observer. Il ne put distinguer si elle riait, mais il se le persuada, et furieux, car son aventure lui paraissait d'un grotesque achevé, il allait se décider à repartir, quand une dernière fantaisie le poussa dans l'entrée sombre où s'était engouffrée la jeune femme. Il s'y aventura, guidé par la lueur confuse d une ouverture donnant sur une courette, et, au bas dïm escalier sale, il découvrit la loge du concierge. Pour l'instant elle était occupée par une grosse femme à tablier bleu , coiffée d'un bonnet de linge , et qui, assise auprès d'une table couverte d'une toile cirée grasse, dévorait un feuilleton du Petit Journal. Un chat noir ronronnait sur ses genoux, et des pois écossés attendaient dans un plat l'instant d'être cuisinés sur le poêle. En entendant ouvrir la porte, la femme leva les yeux par dessus ses lunettes, abaissa son carré de papier, et, d'une voix aigre exprimant bien l'ennui d'être dérangée au travers d une palpitante péripétie, elle dit :
LE LENDEMAIN DES AMOURS. Il
— Qu'est-ce que vous demandez?
— Une jeune dame, qui est au Conservatoire, répliqua liardiment Féraud, et qui vient de rentrer à l'instant... Elle a laissé tomber quelque chose dans la rue...
— Déposez-le ici, on le lui donnera.
— Je désire le lui remettre moi-même... Veuillez seulement me dire son nom. Je sais qu'elle habite au troisième.
La grosse dame se mit à rire, et intéressée cette fois :
— Eh bien ! jeune homme, vous ne manquez pas de toupet... Non! Mais vous n'en manquez pas! Un joli métier que vous faites là!.. V^ous mériteriez que je vous laisse monter, pour vous apprendre...
Féraud, riant lui-même, avait tranquillement sorti une pièce de cent sous de son gousset, et r.ivait posée sur le coin de la cheminée. Il dit :
— Il y a un mari, ou un amant?...
— Pour quoi donc prenez-vous la maison? se récria la femme. Un amant! 11 y a le père, monsieur, un vrai père, ancien chef de bureau, et décoré. Un homme tout ce quïl y a de vénérable.
— Qui a une fille au Conservatoire?
— Elle a tant de moyens!
— Sont-co des moyens d'existence ?
— Pour sûr. Ses professeurs disent qu'elle a cent mille francs dans le gosier.
— Alors, dites-moi le nom de cette future étoile.
— A quoi ça vous avancera-t-il?
Elle cligna de l'œil, pinça la bouche, et dit :
— Rien à faire! C'est joli, c'est snge. Et puis le père ne plaisante pas ! Dieu de Dieu ! Un homme à cheveux blancs, qui a du rouge à la boutonnière et qui est abonné au Temps l Vous ne voudriez pas qu'il laisse sa dernière se mal conduire!
— Il a donc une autre fille?
— Qu'est-ce que ça vous fait?
— Mais ça me fait beaucoup.
Il pensa : Je n'avance pas mes affaires. Que dire à cette femme? Ses yeux tombèrent sur le journal que la grosse dame tenait :
— Ah! vous lisiez votre feuilleton? Je vous demande pardon de vous avoir interrompue... Il est bien amusant ! . . .
La portière, commençant à s'humaniser, sourit au jeune homme et dit :
— Oui, il est bien amusant... Mais voilà! Comment ça va-t-il finir?
— Eh bien ! je le sais, déclara Féraud avec aplomb. L'auteur est un de mes. amis. Il m'a raconté son dénouement... C'est très joli...
— Est-ce qu e Roger retrouve celle qu il ai me? demanda la grosse dame.
— Ah ! ah ! vous êtes gourmande ! Il vous intéresse, hein! Roger? Il en a des aventures! Et vous voudriez bien savoir s'il retrouve...
— Yalentine de Noirel'ontaine... qui a été enlevée par l'inlame Roquevert.
— Alors, dites-moi le nom de la jeune personne que je cherche : donnant^ donnant!
— Eh bien! elle s'appelle Julie... Son père est M. Roussel... Mais Roger?
— Après avoir passé une nuit dans le:; fours à plâtre, il se bat au couteau avec l'infâme Roquevert... au moment où ce misérable allait abuser abominablement de la jeune fille...
— Oh!
— J'espère que je vous en ai dit, et que je
VOUS ai fait bonne mesure... Au revoir, madame...
— Au revoir ! Eh bien ! Et ce que vous vouliez remettre à M"* Julie?
— Je le lui enverrai par la poste.
— Ah ! jeune homme, vous ctes un farceur! Je crois que vous m'avez fait aller...
— Pas loin, madame, pas loin!
Il filait par l'allée obscure, riant tout seul, ragaillardi par la petite victoire qu'il venait de remporter. Au moins il n'avait pas grimpé la côte pour rien, et il avait appris ce qu'il désirait savoir. Quitte à n'en rien faire. Car cette maison sale, ce père en cheveux blancs, cette élève du Conservatoire, qui regardait les hommes par la fenêtre et qu'on disait sage, tout cela lui paraissait singulièrement équivoque. Quelque misère cachée cherchant une occasion de fortune, soit par le cabotinage, soit par la galanterie, et gardant jusque-là le décorum pour se faire payer plus cher. Il marchait, tout en songeant , et se dirigeait vers la rue Blanche où, non loin de la Trinité, il habitait un petit entresol. Il hâtait le pas, essayant de rattraper le temps perdu, car il se souvenait maintenant qu'il était
attendu chez lui. Vraiment, cette chasse à la jolie femme lui avait fait perdre l'esprit. Lui. l'homme correct et exact par excellence, il s'exposait à manquer un rendez-vous. Et pourquoi ? Pour aller causer, dans une loge puante, avec une concierge abrutie par la lecture des feuilletons, et, au moyen d'une plaisanterie de rapin, obtenir des renseignements sur une demoiselle Julie, qu'il ne devait jamais revoir. Jamais ! Au moment où il se l'affirmait à lui-même, le ravissant visage de la jeune fille passa dans son souvenir, souriant et ironique, comme pour protester, et il lui sembla que les belles lèvres fines murmuraient : Est-ce bien sûr?
Oui certes, c'était bien sûr, et il était impossiblequ'il en fût autrement. Dans quelles complications jetterait-il sa vie, s il s embarquait dans une intrigue? Et quels embarras il pourrait se causer ! Non ! non ! il avait des idées trop pratiques pour risquer de si graves ennuis, et il ne sacrifierait pas sa tranquillité au plus gracieux minois du Conservatoire. A ce point de son monologue il se trouvait devant sa porte cochère; il entra vivement, gravit l'escalier, ouvrit avec sa clef et, passant au salon, dans la
demi-obscurité de la pièce, il vit, assise sur un fauteuil, une grande femme blonde qui l'accueillit par ces mots :
— Enfin, Edmond, te voilà!
11 alla vivement à elle, lui prit les mains avec un bon sourire, et, s'agenouillant à ses pieds, sur un coussin :
— Chère Eliane, je vous ai fait attendre? Comme je vous demande pardon !
Elle le regardait, l'œil demi-clos, avec un air d'affectueuse inquisition, comme pour pénétrer ses pensées, deviner ses impressions, et, sur son visage, découvrir la trace d'un souci ou d'une fatigue. Elle prit son fin mouchoir de batiste parfumé, et le passant doucement sur le front du jeune homme, elle lui dit d'un ton naturel :
— Comme tu as chaud ! Tu as couru ! D'où viens-tu si vite?
— De mon bureau. Je craignais d'être en retard, et je ne me trompais pas. J'ai été retenu plus longtemps que je n'aurais désiré par le patron à propos de l'émission de l'Argentin. Je vous expliquerai cela. Il y a un coup très important à tenter.
Le sourcil d'Éliane se tendit. Elle eu.t un
mouvement d'inquiétude, et d'un ton froid :
— Vous savez, Edmond, que je désapprouverai toujours tout ce qu'il y aura de hasardeux dans vos opérations... Parlerez-vous de cette spéculation à votre mère?
— Que pourrait-elle y comprendre?
— Vous m'en parlez bien, à moi.
— Avons, Eliane, c'est autre chose. Vous avez l'esprit très ouvert... Vous saisissez tout de suite le bon ou le mauvais côté des choses. Vous avez un flair étonnant...
Le visage de la grande femme blonde séclaira ; elle ne put se défendre de sourire.
— Et puis, à vous, je dois tout dire; vous devez tout connaître de moi... Ma vie tout entière est à vous.
— Oui, mon chéri, dit Eliane. Et tu as raison d'avoir confiance, car tu sais que tu peux tout attendre de moi... Si jamais affection fut profonde, dévouée et entière, c'est la mienne.
Elle avait pris la tête du jeune homme enlri; ses mains et l'embrassait, à petits coups, d'une bouche légère, en doux effleurements, respirant sa bonne odeur de jeunesse, et se grisant pt'u à peu de sa propre volupté. Cependant Edmond,
se détachant doucement des mains enlaçantes, se releva à demi, disant :
— Vous veniez me prendre pour aller chez les Schmidt?
Éliane poussa un soupir, et d'une voix un peu étouffée :
— Oui. Vous savez que nous avons un grand trajet d'ici au parc des Princes. Je comptais vous proposer de passer par le Bois. Cela n'allongerait pas beaucoup le chemin , et nous prendrions l'air avant de dîner...
— Comme il vous plaira... Mais il faut que je m'habille.
— Eh bien ! habillez- vous !
Il passa dans sa chambre, où elle le suivit. C'était un charmant appartement de garçon, meublé avec un goût parfait et cette riche sobriété qui est le plus coûteux des Uixes. Au premier abord rien ne sollicitait le regard, mais l'ensemble harmonieux et délicat donnait la sensation du bien-être. Une femme élégante, liabituée à toutes les recherches, avait dû présider à l'installation de cet agréable logis. Un parfum léger flottait dans l'air et les rideaux baissés atténuaient la clarté du jour, ainsi que
dans le salon. Tout était doux, mystérieux, un jK'u ol)scur, comme pour ménager des yeux tendres ou un teint fatigué. Eliane s'était assise sur un canapé, entre les deux fenêtres, et silencieuse, elle écoutait dans le cabinet de foilotte le remue-ménage du jeune homme, ses allées et venues, le mouvement de ses armoires. Un peu d'impatience la prenait d'attendre seule dans la chambre. Elle dit au bout de quelques minutes :
— Etes-vous bientôt prêt?
— Dans un instant... Mais je suis très convenable, vous pouvez entrer...
Elle n'y tint pas, et, se levant rapidement, elle entra dans le cabinet de toilette. Là, brusquement, la lumière crue frappant sur son visage à travers son voile bleu, malgré les précautions d'un maquillage supérieur, lui donna son âge. Elle avait quarante ans passés. Une bouffissure alourdissait le bas de ses joues, une patte d'oie creusait la tempe savamment empâtée de veloutine, de petites rides frissonnaient au coin de la bouche, et les dents intactes jaunissaient entre les lèvres trop rouges. Elle avait dû être admirablement belle et avait encore fort grand
air. La taille était restée admirable, fine, longue, s'élargissant, au haut du buste, en un développement d'épaules d'une noblesse princière. Mise avec une recherche pleine de distinction, un chapeau exquis sur ses cheveux rougis au henné, elle ne portait aucun bijou, si ce n'est, à chaque oreille, une perle d'une grosseur et d'une pureté remarquables. Elle tourna bien vite le dos à la fenêtre. Mais la grande glace de la toilette la trahit et refléta son image, implacable, véridique, révélant, malgré les artifices, les ravages de la vieillesse commencée. Lui, en bras de chemise, vêtu seulement de son pantalon, se regardait dans un miroir, éclatant de force, de santé, de jeunesse et s'efîorgant avec un petit fer de relever les pointes de ses moustaches. Il se tourna vers Éliane en souriant, et dit:
— Si vous étiez très gentille, vous me mettriez ma cravate.
Elle alla à un tiroir qu'elle connaissait bien, et parmi vingt, sans doute choisies par elle, elle prit une longue écharpe de soie blanche à petites fleurettes roses. S'approchant du jeune homme, elle la lui passa au cou. Puis, avec une
dextérité et une légèreté telles qu'il ne la sentait pas tourner la soie entre ses doigts, elle lui fit un nœud long , coquet, moelleux, dans lequel elle piqua une longue épingle d'or. Ayant regardé son ouvrage, elle leva sa main gantée de Suède, frappa deux petits coups sur les joues dEdmond, comme une mère qui caresse son enfant, et dit :
. — Est-ce bien?
— C'est la perfection ! répondit Edmond en la prenant par la taille et l'approchant de lui.
Ce fut l'étincello qui met le feu à la poudre. Elle releva vivement son voile, car c'était une femme de précaution et d expérience, et sauta aux lèvres du jeune homme avec une furie qui dérangea un peu la bonne harmonie de sa toilette. 11 lui rendit vivement son baiser, et, dans la chaleur de ses vingt ans, paraissait prêt à tout événement. Mais déjà Éliane, pensant que son maquillage, opération laborieuse, était fait, qu'elle était coiffée, qu'il était tard et qu'on dînait en ville, s'était déjà calmée. Elle s'éloigna de deux pas, baissa son voile, et avec un sourire plein de reconnaissance pour les bonnes dispositions de son ami :
— Soyons sages.
Elle alla se rasseoir, assista aux derniers apprêts d'Edmond, lui conseilla une redingote noire au lieu dune jaquette grise quil avait choisie, l'engagea à prendre un pardessus pour le soir, et, le voyant tiré à quatre épingles, joli, paré à souhait, elle se leva et dit :
— Partons !
Ils descendirent l'escalier, sortirent dans la rue, hélèrent une voiture découverte qui passait sur la place de la Trinité, et, dans la lourde chaleur de cette fin de journée, prirent, au trot d'un cheval qui marchait assez bien, le chemin du Bois.
Le jour où Edmond avait été libéré du service militaire, s'était posé pour lui le sérieux problème du choix d'une carrière. Il avait vingt-trois ans. Des études médiocres l'avaient mis tout juste en état de passer son baccalauréat. Donnant l'illusion de l'intelligence par une certaine vivacité d'esprit, il paraissait apte à tout et pouvait n'être bon à rien. Sa mère, demeurée veuve et fort occupée à surveiller sa santé délicate, n'était point en mesure de lui donner un conseil utile. Son frère, capitaine de chasseurs, professeur à l'Ecole de guerre, l'avait engagé vivement à rester dans l'armée, ne connaissant pas d'état plus beau que l'état militaire. Mais le jeune Edmond avait tiré son
temps avec impatience. Il avait pris horreur de la subordination dans laquelle ses chefs l'avaient tenu. 11 était avide de liberté, de plaisirs et de paresse. Il le prouva bien en restant un an à ne rien faire, sous prétexte de chercher une situation qu'il ne trouvait pas et qu'il refusait quand on la lui offrait.
Son frère Charles, par ses relations, avait été à même de le faire entrer dans une grande raffinerie de Bercy. Il devait apprendre le métier pendant deux ans, puis mettre des fonds dans l'affaire et y rester comme intéressé. C'était aux portes de la ville, une excellente industrie, qui lui permettait de revenir à six heures à Paris, pour y dîner et y passer la soirée. Il prétexta que, n'étant pas ingénietrr, il serait à l'usine dans une situation inférieure. En réalité, il trouvait Bercy trop loin.
— Je vois ton affaire, lui dit son frère en riant, car il avait bon caractère et prenait philosophiquement les refus: tu voudrais entrer dans une raffinerie qui serait située sur le boulevard des Italiens? Alors va chez Boissier. . .
— Oh ! répliqua Edmond piqué, le parti ne serait pas déjà si mauvais... Et il y a dans
LE LENDEMAIN DES AMOLUS. 2o
\e magasin des demoiselles charmantes!...
Mais là ou ailleurs c'était tout vu, et il n'entrait nulle part. Il avait hérité de son père une somme de deux cent mille francs, et avec ses dix mille livres de rente il vivait si agréablement qu'il y avait de grandes chances pour qu'il continuât ainsi jusqu'à luge le plus avancé. Cependant, ce qu'il avait refusé aux sollicitations de son frère et aux prières de sa mère, une femme conquit, en peu de temps, assez d'autorité sur lui pour l'obtenir.
Un soir, invité à venir dans une baignoire entendre une pièce nouvelle au Palais-Royal, il avait trouvé, en plus de la camarade qu'il s'attendait à rencontrer avec son ami Yarcolier, une grande femme rousse, de belle allure et d'une haute élégance. Présenté à M"^Eliane Dauverney, il avait pris place derrière son fauteuil et s'était, tout de suite, occupé d'elle avec de gracieuses manières et une souriante amabilité. Il ne faisait pas de frais particuliers : il était dans son caractère d'essayer de plaire, et, dès le premier abord, il s'emparait des gens avec une extraordinaire facilité, presque naturellement, et sans qu'on sentît l'effort. La bonne grâce éma-
nait de lui, et personne ne l'avait jamais quitté, au bout d'une heure ou d'un jour, sans penser : Quel gentil garçon ! Il montrait de la gaîté sans nervosité, de l'entrain sans turbulence. Mais c'était surtout auprès des femmes qu'il réussissait par une douceur câline, des prévenances dont lui seul s'avisait, une façon de se fourrer au milieu des jupes avec un air de satisfaction qui faisait presque oublier sa qualité d'homme, au point que l'on causait chiffons, costumes, bijoux devant lui, et qu'il donnait son avis sur les formes, les couleurs, les assortiments avec une compétence discrète qui lui méritait la réputation de s'y entendre.
On ne simagine pas tout ce que cette spécialité de papotage avait valu de bonnes fortunes à Edmond. Il en profitait, mais sans user du procédé comme d'une tactique. Il n'y avait point de calcul dans sa façon d'être. Il était ainsi par goût des futilités et par amour des fanfreluches. Quand il maniait une soie pour en examiner le grain, la finesse et les tons, il avait un frémissement joyeux dans les doigts. Il regardait les bijoux, en faisait valoir les montures, jouer les pierres, pour le plaisir, et point
par complaisance. Son f.ère disait de lui : II tient du chat par sa passion pour tout co qui est moelleux, et de la pie par son amour pour tout ce qui brille.
Tel quel, et pour l'instant penché versEliane, qu'il avait jugée bien mise et dont il aspirait le parfum délicat et recherché, il était déjà entré dans les bonnes grâces de celle qu'il ne connaissait pas depuis une heure. Il lui avait rendu de petits services gentils, comme de la prévenir qu'une de ses épingles à chapeau tenait mal, et de lui attacher dextrement un de ses bracelets dont le fermoir avait joué. Et tout cela en faisant des observations piquantes et justes sur les robes des actrices de la pièce, sur les chapeaux des mondaines de la salle, avec des renseignements sur les femmes de théâtre et les femmes du monde qui amenaient sur les lèvres de la grande rousse un sourire bienveillant.
Ils s'observaient curieusement l'un l'autre. Eliane, très sérieuse, n'avait eu dans toute sa vie qu'une seule liaison affichée, avec le prince de Fénérange, qui était mort en lui laissant quarante mille francs de rente, simple souvenir, une bague au doigt, pour cet archi- millionnaire
dont la fortune territoriale était la plus considérable de France. Elle avait gardé de ses rapports avec le grand seigneur des habitudes de distinction un peu froide, des manières pleines de réserve qui la faisaient traiter facilement de poseuse. Très soigneuse de ses relations, elle n'ouvrait jamais sa porte qu'à des gens dont elle avait d'avance étudie le caractère, jugé la tenue. Elle bornait son intimité à cinq ou six ménages irréguliers dont l'apparente respectabilité rassurait sa prudence. Et, tout en souriant à Edmond, en approuvant ses observations, en s'aniusant de son bavardage, elle l'examinait et le tenait à distance. Lui, impressionné par la haute mine, le grand genre de l'ancienne maîtresse du prince, se disait : Qui diable est cette femme? Une mondaine glissée au rang de demi-castor? Une divorcée qui se rattrape d'une existence assommante? Ou une cocote qui fait sa tête? Elle a, en tout cas, un rude chic, quoiqu'elle ne soit plus de la première fraîclicur. C'est la génération des femmes, à belles dentelles et à bijoux chers, de la fin de l'Empire. Et il raffina sa conversation, toucha di fié rents sujets sur lesquels M""" Dauverney lui fournit
la réplique avec une facilité gracieuse. Elle paraissait avoir beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup lu, et, avec une intelligence vive, avoir profité de tout. Le temps des entr'actes passait très vite, et Edmond ne pouvait se défendre de trouver Eliane extrêmement agréable. A la fm du spectacle, comme il n'était que minuit moins le quart, il proposa à ses amis d'aller souper et pressa vivement M™* Dauverney de les accompagner. Elle refusa, disant qu'elle ne soupait jamais. Alors il ofîrit de la reconduire chez elle. Avec beaucoup de remerciements elle refusa encore, pour ne pas le déranger. Il la mettrait dans une voiture, cela suffirait : elle demeurait dans un quartier très sûr. Ils sortirent du théâtre, Edmond donnant le bras à Eliane. Dans la rue Montpensier un fiacre libre stationnait. Elle monta, et, comme Edmond attendait près de la portière pour donner l'adresse au cocher, elle lui dit :
— Vraiment, monsieur, je suis confuse d"abuser ainsi de votre complaisance... Voulezvous lui dire, s'il vous plaît : 24, rue de l'Arcade?
Elle lui adressa un gracieux sourire, souhaita
le bonsoir à ses amis et releva la glace. La voiture partit.
Le lendemain dans l'après-midi, Edmond alla mettre une carte chez M"^ Dauverney, sans même demander si elle recevait. H n'eût pas agi autrement avec une grande dame. Il fut * trois semaines sans entendre parler d'elle. Sa curiosité, très vive pendant les premiers jours qui suivirent leur rencontre, s'était émoussée, et, pour dire le vrai, il ne pensait plus du tout à Éliane, lorsqu'il reçut un petit carton sur lequel étaient écrits ces mots : <( M"® Dauverney prie M. Edmond Féraud de venir prendre une tasse de thé chez elle le... »
Après avoir parcouru cette invitation Edmond l'ut pris d'un accès de gaîté. Il se dit : Il paraît que la belle dame s'humanise! On peut affirmer que c'est une personne qui n&se jette pas à la tête des gens ! Une tasse de thé et du baba, sans doute? Avec ça un peu de musique concertante. Ça va être gai ! Il attacha la carte à la glace de sa cheminée, et ne décida pas s'il se rendrait à l'invitation. Cependant il passa chez Varcolier, auquel il n'avait point reparlé d'Eliane, pour lui demander s'il était invité et s'il
irait à la soirée. Celui-ci, gros garçon insouciant et gai, très lancé à la Bourse, s'apprêtait à sortir. Il prit Edmond sous le bras, et, chemin faisant, il lui dit :
— Mon cher ami, vous aurez grandement raison d'aller chez M""® Dauverney. C'est une maison très agréable, où vous ne ferez que de bonnes connaissances. Comme femmes, on n'y reçoit que des personnes triées sur le volet, et comme hommes, c'est ce qu'il y a de plus huppé à Paris. Eliane, par le Prince, a été en relation avec les maîtresses des messieurs du Jockey et de l'Union. Beaucoup ont continué à la voir. Moi j'y ai, grâce à notre amie, ramassé quelques clients et clientes millionnaires. Je ne vous promets pas que vous trouverez rue de l'Arcade beaucoup de jeunesse et de frivolité. Tout est un peu dans les numéros de la maîtresse du logis. . . Ce sont des femmes mûres, qui s'amusent discrètement, entre elles, mais qui sont toutes calées, et qui ne vous emprunteront pas cinq louis à la sortie... Allez-y une fois, ça n'engage à rien. Je ne crois pas que vous vous ennuierez. En tous cas, j'y serai, et ma bonne amie aussi.
Us échangèrent une poignée de main, et Edmond, plus indécis qu'avant de causer avec Yarcolier, flâna sur le boulevard. Il n'était pas de très bonne humeur depuis une huitaine. Une petite actrice de la Porte- Saint-Martin, à laquelle il s'était attaché beaucoup, lui avait fait des traits avec un beau gars à bottes molles qui jouait les amoureux dans les pièces romantiques. Il l'avait surprise, de la façon la plus bête, en flagrant délit avec son d'Artagnan, et leur mine ahurie, en se voyant dérangés, avait été si comique qu'il n'avait pu, sur le premier moment, se défendre d'en rire. Mais, sa sortie dignement eff"ectuée, et la demoiselle bien et dûment abandonnée à l'acteur, il avait ressenti un peu de tristesse. Cette belle fille aux cheveux teints en blond, aux dents blanches et aux yeux noirs lui tenait au cœur plus qu'il n'avait pensé, et sa vie était toute dérangée par cet accident qu'il ne prévoyait pas pour le courant de l'hiver.
Son désœuvrement fut cause qu'il alla chez Eliane. Sa soirée était justement libre. Il avait projeté d'abord de se coucher de bonne heure, pour finir un roman qui l'empoignait, car il ne
pouvait lire que couché. Mais à dix heures, il avait changé d'idée, et shabiUant vivement, il s était rendu rue de l'Arcade. Dès le vestibule son impression avait été favorable. L'appartement, au second, avait une belle entrée ornée de bahuts Renaissance et tendue de velours. Un maître d'hôtel recevait cérémonieusement, aidé par une femme de chambre qui distribuait les numéros et emportait les paletots au vestiaire. Un salon blanc et or, un meuble en tapisserie de Beauvais, des rideaux de brocatelle gris de lin à bouquets roses, des consoles dorées d'un bon style, des bibelots précieux, tout un ensemble harmonieux, recherché, solide, donnait la sensation du bien-être et de l'honorabilité.
La réunion était brillante, choisie, peu nombreuse : une douzaine de femmes et une vingtaine d'hommes. Mais tous ceux qui se trouvaient réunis là olFraient les mêmes garanties d'aspect que les meubles. Aucune dissonance, point de disparate, rien de criard. Au moment où Edmond se glissait dans le salon par la porte silencieusement ouverte, une femme en robe de velours noir décolletée, debout près du piano, se préparait à chanter. Non sans trouble Ed-
mond reconnut dans l'accompagnateur qui préludait, les yeux au ciel, par quelques accords, l'illustre auteur des Bohémiens^ le maître Vignot. C'était justement l'air du second acte que, d'une voix de contralto superbe, la chanteuse attaqua,
Féraud , debout dans l'encoignure de la porte, jeta un coup d'oeil sur l'assistance, et en l'ace de lui, sur un pouff, ne bougeant pas pour ne point troubler l'attention de ses invités, il aperçut Eliane. De la tête elle adressa au jeune homme un gracieux salut, en lui désignant de la main une chaise. Mais il fil signe qu'il était bien debout et qu'il attendrait la fm du morceau. Il regardait de tous ses yeux, et surtout Eliane qui lui paraissait rajeunie tant son visage exprimait la joie. Vêtue d'une robe mauve presque rose, ses beaux bras nus, son dos admirable et sa blanche poitrine dégagée par un habile décolletage en pointe, on lui eût donné trente ans à peine. Elle lut sans doute cette impression dans les yeux d'Edmond, car elle lui sourif, tout en indiquant avec son éventail, sur un trait brillant de la chanteuse, qu'il convenait d'applaudir.
Le public était bien stylé, car il partit en murmures flatteurs et en claquements de mains discrets. Edmond était stupéfait. Jamais, dans le monde le plus rigoriste, il n'avait assisté à une soirée plus correcte. Il pensa : Bon, ils sont tous silencieux et immobiles. Attendons qu'ils parlent ou qu'ils s'agitent. La tenue offrira quelque irrégularité, les propos auront une saveur spéciale en quoi se trahira la contrebande. Un grand mouvement se fit sur la dernière cadence de l'air. Vignot se levait du piano, remerciant la chanteuse, et, félicité par les assistants, reportait les compliments à son interprète. Edmond profita du brouhaha pour s'approcher d'Eliane. Elle lui serra la main et dit :
— Quelle voix admirable ! N'est-ce pas?
Et le jeune homme, avec étonnement, apprit que la cantatrice, qu'il avait entendue sans la connaître, était la veuve d'un diplomate, célébrité de concert et de salon, lancée dans le meilleur monde.
— Oui, dit Eliane, c'est une très ancienne amie à moi... Mais, tenez, voici M. Varcolier qui vient à votre rencontre.
Elle laissa les deux camarades ensemble et se perdit dans un groupe.
— Ne manifestez pas trop de surprise, dit le boursier à son ami, vous deviendriez insolent. Je vous avais pourtant prévenu et vous avez l'air ébahi. Passons dans le petit salon, nous y pourrons causer sans être dérangés.
Dans la pièce où ils pénétrèrent, deux tables de jeu étaient dressées. L'une réunissait les amateurs du pocker, l'autre les fervents du bridge. A chacune on jouait cher. Varcolier entraîna Edmond sur un canapé et là,moeIleusement assis :
— C'est lorsque le Prince vivait encore quïl aurait fallu voir les réceptions d'Eliane! C'est encore très bien. Mais quelle différence ! Le niveau a baissé. Il se glisse ici des gens qui autrefois n'y auraient jamaisété reçus. Ainsimoi... Et le gros garçon se mit à rire... Elianc m'invitait à déjeuner pour causer de ses placements, je voyais le Prince, il était charmant, mais il n'aurait pas admis que sa bonne amie le fît trouver avec moi, chez elle, le soir, en habit noir et en cravate blanche... Il aurait jugé ça ultrachoquant...Elianeaime mieux le monde qu'elle
reçoit maintenant... Elle se sent plus à l'aiso dans ce milieu... Mais quel beau dressage le i*rince avait fait de cette femme-là ! Croiriczvous que lorsqu'elle l'a connu elle était demoiselle chez Gouache... Ne lui envoyez jamais de bonbons au jour de l'an ; vous seriez mal noté. De sa première condition elle a gardé Fhorreur des fondants et des marrons glacés.
— 11 est do fait qu'cllo a l'air d'une grande dame.
— Elle l'est, mon cher. Elle n'a pas pris que la tenue, elle a aussi acquis les idées, et c'est en cela que l'ouvrage du Prince est si remarquable. Vous trouverez Eliane faubourg Saint- Germain jusqu'aux moelles. Elle s'est assimilé l'aristocratie, au point de vouloir périr sur l'échafaudsil y avait une nouvelle Révolution.
— Quel âge a-l-elle? demanda Edmond, qui écoutait distraitement le boursier.
— Ah! voilà où l'auteur s'embarrasse! Les malveillants disent quelle a cinquante ans... Les complaisants attestent qu'elle n'en a que trente-huit. Prenons une moyenne... Mettons qu'elle a la quarantaine, ou un peu plus. Moi qui la connais bien, je lui donne ça, et c'est
parce qu'elle s'oublie dans la conversation à parler des choses et des gens du temps de l'Empire. Elle vous dit très bien : En 1868, j'étais à Bade avec le Prince... Eh bien! 1868, c'était il y a vingt-deux ans ! Quand le diable y serait, M. de Fénérange n'a pas risqué la police correctionnelle. Elle avait plus de quinze ans! Alors?
— Parfaitement! dit Edmond d'un air évasif. Du reste cela m'est indifférent.
Dans le salon le piano attaqué par des doigts vigoureuxrésonnait maintenant, et les harmonies d'une valse de Chopin étaient coupées par les paroles des joueurs : C'est un pote... je passe... deux louis... mon tout... à la table de pocker, et à celle de bridge : Passe parole. . . en cœur... contre... Les deux jeunes gens se taisaient, écoulant vaguement la musique. Quand le morceau fut terminé, Edmond, comme exprimant le sujet sur lequel il venait de méditer pendant ces quelques instants de silence, demanda :
— Mais vous m'avez parlé du Prince, toujours du Prince, rien que du Prince... N'y a-t-il eu que lui? Éliane, jolie comme elle l'a
été, n'a-t-elle jaiimis eu d'amants que son monsieur en titre? C'est bien invraisemblable. Qu'en disait-on?
— Ah ! niim cher, répondit Varcolier, vous vouiez savoir ce qu'Eliane a toujours caché avec un soin de femme mariée. Elle a dû tromper le Prince. .. Il serait monstrueux qu'elle ne l'eût pas ti'ompé .' Il est avéré que, pendant les dix dernièi"es années de sa vie, usé jusqu'à la corde, vivant de laitage, il n'a été qu'un ami pour elle. . . Dans tout l'éclat de sa beauté, entourée de sollicitations, pressée par les hommes les plus charmants de Paris, Eliane serait- elle restée fidèle? C'est ce qu'elle a tout fait pour accréditer, ce qu'on n'a pas cru et ce que je ne crois pas... Si soigneusement qu'elle se soit cachée, on lui a donné le petit marquis de Rivailles, qui fait si bien du trapèze, et qui, dans sa forme svelte, est un véritable hercule... Puis on a aussi parlé de La Barre, l'auteur dramatique... Mais ce sont ceux-là, justement, desquels je doute. Eliane a dû prendre des gens sans éclat, qui ne pouvaient pas l'afficher, chez lesquels elle allait le matin et qui ne la connaissaient plus dès quelle avait descendu leur escalier. Ça a été
probablement une femme à rendez-vous dans les églises et à entretiens en fiacre. Jamais elle n'a permis qu'on lui fît la cour chez elle. Maintenant encore, on serait embarrassé pour dire avec qui elle est, car vous admettez bien qu'elle doit être avec quelqu'un. Elle n'aurait pas pris au sérieux son rôle de veuve pendant deux ans... Alors le bûcher tout de suite, comme au Malabar! Depuis six mois elle est en clair... Et sa robe de ce soir n'est pas d'une femme qui a renoncé à toutes les douceurs de la vie.
— Ma foi, elle m'a paru joliment habillée...
— Allons la voir.
Ils se levèrent et regagnèrent le salon. Le concert était fini, et la conversation était engagée dans un groupe de femmes au milieu duquel s'étaient faufilés quelques hommes. Le grand Vignot partait, et la célèbre cantatrice prenait congé. Déjà les moins familiers s'étaient éclipsés à l'anglaise, et la réunion devenait intime. Eliane alla à Edmond, croyant qu'il s'apprêtait à se retirer, et avec une très aimable insistance :
— Vous ne vous sauvez pas encore ? Ces dames ne vous le pardonneraient pas. Elles
demandent, avant de passer dans la salle à manger, qu'on leur joue une valse, et si les jeunes gens désertent la place, adieu la daase.
— Mais nous sommes à vos ordres, chère amie, dit Varcolier.
— Alors je me mets au piano.
Elle sinstallait lorsque Edmond s'approchant :
- — Vous n'allez pas, madame, priver ces messieurs du plaisir de valser avec vous? Je jouerai, si vous le voulez bien...
— Non, non ! répliqua Eliane avec un fin sourire. Dansez, c'est de votre âge... Et ce n'est plus du mien.
— Est-elle forte, hein! de parler ainsi? dit Varcolier tout bas à Edmond. Elle se vieillit pour nous donner l'envie de la rajeunir. C'est bien, plus habile que de faire la jeunette. Et puis la valse l'essoufflerait, compromettrait la belle ordonnance de sa coiffure, écaillerait son maquillage. Tout à l'heure ses amies auront dix ans de plus. Elle, par comparaison, quinze de moins !
— Allons, messieurs, allons! dit Eliane en préludant brillamment.
Edmond s'en prit à une petite femme blonde, rondelette, à la mine éveillée et qui lui faisait les yeux doux depuis quelques minutes. Et d'un bras souple, d'un jarret vigoureux, se lançant dans le salon, il imposa, en quelques brillants tours, sa supériorité de beau valseur. Il avait énormément pratique, même dans les bals les moins bien famés, qui sont ceux où l'on danse le mieux, la danse y étant professionnelle. Il possédait un mouvement de valse à deux temps, avec des tournoiements et des balancés d'une maîtrise remarquable. Il fut en effet tout de suite remarqué. Éliane embrouilla la mesure, et la petite femme blonde très impressionnée se serra plus étroitement contre son cavalier. En un instant il devint le roi de la fête, et pas une des femmes qui se trouvaient là qui n'eut le désir de se sentir emportée dans son grisant tourbillon. Mais Edmond n'était pas homme à se prodiguer. La valse terminée, il se retira dans un coin, et parut décidé à se reposer sur ses lauriers. Il avait donné un échantillon de ses talents, mais il se proposait de les tenir en réserve. Comme il restait assis, et regardait, non sans agrément, danser les
autres, Eliane. qu'un des invités avait remplacée au piano, vint à lui, et dit :
— Comment, vous avez le courage de rester sur un fauteuil , quand toutes ces dames seraient si heureuses de danser avec vous?... Comme vous valsez ! Où avez-vous si bien appris ?
— Dans les plus mauvais endroits, dans la plus déplorable société...
— Comment, vous? Ce n'est pas possible î
— Mais, j ai les plus détestables mœurs.
— Je ne vous crois pas.
— Vous avez trop bonne opinion de moi.
— Oh ! je vous ai jugé. Et je me trompe rarement.
— Ah I fit Edmond avec un expressif regard. Eliane eut une seconde d'embarras. Elle en
avait dit plus qu'elle n'eût voulu. Elle reprit \ ite contenance, et saisissant Edmond par la main :
— Allons ! invitez une de ces dames...
— Non ! Vous, ou personne.
— Moi, je ne puis pas. Il faut que je fasse les honneurs de mon salon.
— Alors personne !
— Vous n'êtes pas gentil!
Mais par un brusque mouvement, il venait de l'enlacer, et, la taille souple renversée sur son bras, la gorge serrée contre sa poitrine, enlevée, presque forcée, il l'entraînait. Elle ne résista qu'une seconde; se sentant la moins forte, elle prit vite son parti, et se livrant à son cavalier, avec une ardeur de plaisir, une vigueur et une précision de mouvements égales à celles qu'il avait lui-même, elle se montra sa digne partenaire. Elle goûta là, pendant un instant, la plus pure jouissance que puisse ambitionner une femme : celle de se sentir admirée. Elle s'arrêta après quelques tours, étourdie, palpitante, et guidée par Edmond, se laissa tomber sur un fauteuil. Elle y resta pendant quelques secondes, voyant tout tourner autour d'elle, et n'ayant qu'une sensation très nette, celle (lu bras vigoureux qui l'avait emportée et dont elle croyait subir encore la victorieuse pression.
Enfin elle reprit complètement possession d'elle-même, et adressant un sourire reconnaissant à son cavalier qui, ferme, se tenait à ses côtés, elle se leva. Mais cette valse à effet paraissait avoir épuisé l'intérêt des danses et l'en-
train des danseurs : les hommes s'assirent, les femmes s'éventèrent, et, jusqu'au moment où les portes de la salle à manger s'ouvrirent, le piano demeura muet. Autour de la table ornée de fleurs, chargée d'une belle argenterie, les derniers invités se groupèrent. Eliane faisait les honneurs de son thé avec une simplicité qui contrastait avec le luxe de ses apprêts. Elle servit de sa main Edmond, qui se tenait à l'écart, et lui témoigna des égards que nul ne trouva surprenants, maïs qui gênèrent im peu le jeune homme. Il éprouvait une sorte d'embarras maintenant, à être ainsi distingué par la maîtresse de la maison. Il n'avait plus qu'une idée, c'était de s'en aller. Comme on rentrait dans le salon, il trouva une porte ouverte sur le vestibule, et abandonnant Varcolier, il rentra en possession de son paletot, et s'élança dans l'escalier.
Là il se reprit et s'adressa quelques remontrances : Pourquoi cet air de s'évader? Et <{u'étaient-ce que ces allures de Joseph fuyant M"" Putiphar? On ne lui avait rien demandé, rien offert qu'une tasse de chocolat excellent et des sandwichs. Quant à son manteau, il l'avait sur les épaules. N'était-ce pas une manifesta-
tion d'étonnante fatuité que cette inquiétude qui le jetait, tel qu'un fuyard, hors du salon d'Eliane, dans l'antichambre et jusque sur le pavé de la rue ?
Il le frappait joyeusement du pied ce pavé, tout en se moquant de lui-même. La nuit était belle, froide et pleine çl'étoiles. Il revenait d'un bon pas, les mains dans ses poches, le collet relevé, la canne sous le bras. Il avait vingttrois ans, l'avenir assuré, un bon gîte, aucune préoccupation. Que pouvait-il souhaiter? Rien. Avec un sentiment de profonde jouissance, comme il passait devant la façade du Printemps plongée dans une obscurité complète, il s'avoua qu'il était heureux. Et, léger de corps, léger desprit, il rentra chez sa mère, rue Caumartin. se coucha et dormit sans rêves.
Si subtil psychologue que fût Varcolier en sa qualité de boursier, il n'avait pas pénétré complètement le caractère de M""" Dauverney. Lorsque le prince de Fénérange l'avait remarquée, dans la boutique du boulevard de la Madeleine, en venant commander une boîte de fruits frappés pour la petite Delval, des Variétés, qui ce soir-là allait à l'Opéra, Eiiane, de son vrai nom Charlotte, était encore sage, ou peu s'en fallait. Elle avait dix-huit ans, un teint éblouissant, des cheveux blonds merveilleux, une taille exquise, et un pied à faire fortune en Allemagne, où les extrémités fines sont rares. Elle se savait jolie. Un cousin de sa mère, marchand de vins en gros à Bercy, avec les fil-
les duquel elle passait souvent le dimanche, l'avait renseignée à ce sujet, un soir, en la ramenant en fiacre. Le négociant avait été si expressif qu'il avait failli avoir un coup de sang et que la jeune fille terrifiée avait voulu descendre. La démonstration, imparfaitement ébauchée, avait été terminée, quelques semaines plus tard, par un peintre, qui habitait le cinquième étage de la maison où M""* Dauverney était fruitière au rez-de-chaussée.
Charlotte, baptisée Éliane par son ami, avait posé l'ensemble, pendant quelque temps, et figuré dans un tableau, aux Champs-Elysées, sous le titre de Suzaniie an bain. Le tableau aurait pu passer pour une allégorie, car tous les vieillards s'élançaient comme des fous à la suite (le la belle quand sa mère l'envoyait faire une course. Qu'eût été leur empressement s'ils l'avaient vue déshabillée ! Sur ces entrefaites, un courtier qui cherchait des jolies filles pour servir de mannequins chez une grande modiste de la rue de la Paix aperçut Eliane dans la rue, fit à la fruitière des propositions sérieuses, et, ia semaine suivante, l'aimable enfant, bien nippée, délicieusement coiffée, passait ses journées
à mettre des cliapeaux sur sa tète, et à tourner do droite, de gauche, de face, de profil, devant des vieilles dames qui, en la voyant si charmante avec des chapeaux dignes de coiffer les chiens savants, disaient :
— Exquis ! Oh ! vraiment, je crois qu'il m'ira bien. Faites-m'en un tout pareil !
Pendant qu'elle amorçait ainsi la clientèle, Eliane entra en relation avec un jeune clerc de notaire qui passait souvent par la rue Daunou à l'heure où la belle essayeuse quittait ellemême son magasin. Suivie par son nouvel amoureux, Eliane le conduisit jusqu'à la boutique de sa mère, sans avoir l'air de le remarquer. Le lendemain, même manège et même indifférence. Le poursuivant, constatant que les œillades n'obtenaient aucun résultat, essaya de la parole. Il se répandit en protestations passionnées, en galopant derrière la jolie fille. Puis il donna des détails sur lui-même, sur sa famille. Eliane ne commença à perdre de son impassibilité que quand le clerc lui eut appris qu'il avait soixante mille francs de rente, qu'il cherchai: une étude à acheter, et qu'il était disposé à faire beaucoup de folies pour elle. Huit jours plus
î)0 LES BATAILLES DE LA VIE.
tard, suppliée par son galant de venir dans un endroit clos, couvert, où on pût s'asseoir et causer autrement qu'à la course, elle consentit à aller diner chez Durand. Et la semaine suivante elle logeait rue Cambon, à l'entresol.
Elle garda juste six mois le petit notaire, lui fit dépenser soixante mille francs, dont la majeure partie lui resta sous forme de bijoux, de dentelles et de mobilier. Et, comme son ami avait trouvé à épouser à la fois une jeune fille très riche et à acheter une étude très bonne, elle l'engagea fortement à épouser et à acheter, se réservant de lui demander conseil, si jamais elle avait des placements à faire. Puis, se voyant libre, et une place de demoiselle étant vacante chez Gouache, elle la prit, édifiant ses patrons par sa parfaite tenue, et ravissant les acheteurs par son adorable figure.
Ainsi, dès le premier instant de sa vie sérieuse, le caractère d'Eliane se manifestait pratique et pondéré. Au lieu de pousser des cris parce que son amant rencontrait l'occasion de se caser comme mari et comme notaire, elle le conseillait sagement, lui montrait bon visage jusqu'au dernier jour, le pénétrant de recon-
naissance et s'en faisant un ami pour ravenir. A partir de ce moment, toute sa conduite fut aussi prudemment réglée. Elle se laissa courtiser pendant près de trois mois par le prince de FénéraUj^e, et ayant obtenu qu'il lui assurât l'équivalent delà situation qu'elle quittaitpour lui plaire, elle s'installa rue de l'Arcade. Le magnilique mobilier, la somptueuse argenterie, la recherclie élégante de l'appartement qui avaient tant frappé Edmond, tout était le produit d'une carrière galante intelligemment suivie. Dans l'intimité du grand seigneur, Eliane avait appris à aimer les beiies choses et à les choisir avec discernement. En vingt ans de vie presque commune, elle s'était assimilé la rare distinction de cet homme de haute compagnie. Elle savait se tenir, elle savait recevoir, elle avait une façon de dire des riens qui leur donnait l'air de quelque chose. Elle singeait vraiment la femme du monde. Ce que Varcolier devinait était exact : elle avait toujours mené ses affaires de cœur avec une discrétion parfaite. Et si la liste des favorisés était un peu plus longue qu'on ne le croyait, c'est qu Eliane était bonne personne et qu'elle se résignait dif-
ficilement à refuser ce qu'on lui demandait gentiment. Or, il y a bien peu d'hommes qui ne sachent pas être gentils, au moins quand ils sollicitent, quitte à se rattraper après qu'ils ont obtenu. Il fallait que la belle fille eût vraiment de la générosité d'àme, et aussi un peu de désœuvrement à occuper, car les douceurs qu'elle accordait ne lui procuraient qu'un médiocre plaisir. Elle était très froide, et cette froideur, qui avait au début désolé Fénérange, avait fini par le rassurer. Il disait :
— Je n'ai pas besoin de prendre du souci... Eliane s'ennuierait trop à me tromper!
Elle le trompait cependant. C'est un mystère inexplicable que ce dévergondage des femmes pour qui l'amour n'est ni une joie ni un profit. A moins qu'elles ne s'acharnent à la poursuite de la sensation, comme ces alchimistes qui, pendant toute leur vie, cherchaient à découvrir la pierre philosophale. Devenue veuve, âgée de quarante-deux ans, n'ayant jamais éprouvé le plaisir qu'elle excellait à procurer, lasse des rendez-vous clandestins, trop orgueilleuse pour recevoir quelqu'un chez elle, Eliane avait pris la résolution de renoncer à l'amour qui, en dehors
LE LENDEMAIN DES AMOURS. o3
de son ménage, lui avait paru être une duperie. Une expérience de vingt-cinq années d'exercice lui avait donné la conviction que tous les hommes, blonds, bruns, roux, chauves ou chevelus, étaient, à certains quarts d'heure, absolument semblables les uns aux autres. Elle n'avait donc plus, en personne sage, qu a tracer une barre au bas de sa liste, à y écrire le mot Fin, et, résolument rangée, à vivre de ses rentes, comme une commerçante qui s'est retirée des affaires après fortune faite.
Elle y était certes bien décidée, le jour où elle était allée au Palais-Royal retrouver Varcolier et sa bonne amie, sans se douter qu'elle rencontrerait, ce soir-là, un joli garçon qui lui plairait, en une heure, plus que tous ceux qu'elle avait rencontrés jusque-là n avaient su, en un mois. A vrai dire, elle avait ressenti une impression toute nouvelle. Jamais elle n'avait pensé à un homme, en dehors des instants où elle se trouvait auprès de lui. L'inertie de ses sens, la tranquillité de son esprit avaient toujours été complètes. Ses nuits étaient calmes, elle ne connaissait pas la jalousie. Elle^e disait le matin en se coiffant : « Tiens ! j'ai promis à
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X... d'aller chez lui à quatre heures. » Et jusqu'à quatre heures il n'en était plus question. Or, pendant la semaine qui suivit la soirée passée avec Edmond, le souvenir du jeune homme la hanta. Elle revoyait sa jolie figure, ses yeux noirs, ses cheveux blonds et ses larges épaules. Elle se fâchait contre elle-même, pensant : Qu'est-ce qui me prend donc? Voilà que je m'occupe de ce petit garçon ! C'est bien la première fois de ma vie que cela m'arrive. N'en était-ce pas que plus sérieux?
Elle connut les nuits fiévreuses, qui vous laissent brisée, le matin, les yeux rouges, le visage fané et l'esprit las. La carte de Féraud, découverte en rentrant sur le plateau de l'antichambre, lui donna des battements de cœur. Elle emporta le carré de carton dans sa chambre, au lieu de le laisser sur la table, ainsi qu'elle avait l'habitude. Elle triomphait d'une simple politesse, comme s'il se fût agi d'une déclaration d'amour. Mais sa sagesse naturelle prit le dessus, elle se jugea stupide, déchira la carte, mais retint fidèlement l'adresse.
Pendant quelques jours elle se débattit ainsi, en proie à une agitation inconnue qui lui parut
insupportable, mais dont elle ne put se défendre. Et, de guerre lasse, comme elle donnait des soirées de quinzaine, elle envoya à Edmond une invitation, avec la secrète espérance qu'une rencontre nouvelle avec celui qui la troublait si profondément dissiperait le trouble et emporterait en même temps tous les ennuis. L'espérance de revoir le jeune homme rendit à Eliane un peu de liberté desprit. Elle se crut délivrée de ses obsessions. Elle affronta la présence d'Edmond sans trop vive émotion, elle l'examina à loisir, ne le trouva pas mieux que tant dautres qui n'avaient pas réussi à lui plaire. Mais lorsqu'elle se sentit emportée dans ses bras, pendant ce triomphant tour de valse, quand, ses reins pliant sous l'étreinte robuste, sa gorge se froissa à la poitrine de son danseur, une sorte de frénésie s'empara d'elle, elle serra de toute la force de ses doigts l'épaule à laquelle sa main s'appuyait, tous ses nerfs se tendirent, sa respiration s'accéléra, un voile s "étendit devant ses yeux, et une sensation dévorante, celle qu'elle avait cherchée toute sa vie, la jeta les jambes cassées sur un fauteuil. Une fois ses invités partis, au lieu de se cou-
cher, elle se mit à réfléchir. Sa situation lui sembla grave. Son caprice, s'il avait été, comme tous ses précédents caprices, un coup de tête, un engouement purement intellectuel, pour un homme séduisant par son esprit, son talent ou sa réputation, ne l'eût pas efTrayée. Mais il ne s'agissait plus d'un engouement intellectuel. Il retournait bel et bien d'un entraînement physique. Ce jeune homme, en serrant Éiiane dans ses bras, avait obtenu ce que le Prince et tous ceux qui l'avaient suppléé n'avaient fait qu'espérer. En un instant la statue s'était animée, et cet instant où elle devenait une femme était celui où la vieillesse, commençant pour elle, ne lui laissait plus le temps de profiter du miracle. Elle fit un amer retour sur le passé et regretta sa jeunesse. Ah 1 si elle avait quinze ans de moins, quelle ivresse, quel ravissement, quelles délices! Tandis qu'au déclin de saA^ie, quelle désolation , quelle inquiétude . quelle misère ! Elle en vint à maudire l'amour. Ne pouvait-il la laisser en repos? Après l'avoir déçue pendant la première moitié de sa vie, allaitil la tourmenter pendant la seconde? N'était-ce pas une pitié qu'une vieille femme safîolant
d'un jeune homme? Autant valait se jeter à la rivière que courir au-devant des tromperies, des désillusions et des chagrins. Elle pensa qu'il fallait prendre une résolution énergique et fuir le danger. Une de ses amies, depuis longtemps, l'invitait à la venir voir à Nice. Eliane nhésita pas, et, tranchant dans le vif, elle partit le lendemain parle rapide.
Le danger quelle fuyait n'existait que dans son imagination. Le lendemain de la soirée où M""^ Dauverney avait piqué sa curiosité, Edmond l'avait complètement oubliée. Il s'était raccommodé avec son actrice, et, pendant trois semaines, avait été très heureux. Puis, la jeune personne, prise d'une turlutaine nouvelle, le trompant décidément d'une façon par trop publique, il avait rompu une seconde fois et, pour se consoler, formé le projet d'aller faire un tour en Espagne. Il s'était rendu au bureau de la place de l'Opéra, afin de prendre un billet circulaire, quanti, au coin de la rue Lafayette, il avait rencontré le médecin de sa fauiilk'. Il lui avait serré la main, et comme celui-ci le questionnait, non sur sa santé qui était excellente, mais sur sa façon de vivre, il lui avait annoncé
son départ. Alors le médecin setait écrié :
— N'allez pas en Espagne : il y a le choléra! Vous ne lisez donc pas les journaux? Comment pensez-vous à passer les Pyrénées, en ce moment, lorsqu'il y a un cordon sanitaire à la frontière, pour empêcher les Espagnols d'entrer chez nous I
— Diable! fit Edmond, c'est si sérieux que cela?
— C'est tout ce qu il y a de plus sérieux ! Etesvous absolument forcé d'aller en Espagne?
— Forcé? Non ! J'y vais pour mon plaisir.
— Alors, mon cher, allez en Italie, à Gènes, à Florence, à Naples... L'état sanitaire y est excellent.
— Va pour l'Italie. Merci, docteur.
— Bon voyage î
Edmond était entré au bureau de la place de l'Opéra, seulement au lieu du train pour Irun, il avait pris le train pour Monte-Carlo. C'était un garçon qui n'avait pas de vertus que cet aimable blond, mais qui n'avait pas de vices. Le jeu le laissait froid. Arrivé dans le pays du rouge et noir depuis deux jours, il n'avait pas encore mis le pied au Casino. Il s'était laissé vivre.
dans r enchantement de la lumière, dans la tiédeur de la brise, dans la caresse du soleil, sur ce rocher féerique, où, pour la perdition des hommes et des femmes, a été reconstitué un petit coin du Paradis terrestre. Cependant, un peu las d'entendre du haut de la terrasse la détonation régulière du tir aux pigeons, de voir courir les chiens, pour ramasser les volatiles palpitants, et les employés, pour regarnir les boîtes, il s était décidé à jeter un. coup d'œil sur les tables de roulette.
Il erra de salle en salle, examinant avec une curiosité mélangée de dégoût le public du lieu: vieilles femmes porteuses de cabas, bookmakers en villégiature, employés en train démanger l'argent de la caisse, étrangers tuant le temps en piquant la carte, quelques curieux élégants, flânant comme lui, quelques belles filles plaçant, au hasard, des louis sur les numéros pleins, insoucieuses de la perte, avides du gain, ayant leur amant derrière elles pour leur passer des fonds de réserve, et tout ce monde grouillant, au bruit de For remué, dans une atmosphère étoufTante et infecte.
Ecœuré par ce spectacle, toujours le même,
fatigué d'entendre la litanie monotone des croupiers, ces indifférents compteurs des variations de la fortune, il se préparait à sortir, lorsque dans le vestibule, en compagnie d'une autre femme, il se trouva face à face avec Eliane. A sa vue, elle manifesta une si singulière émotion qu'il en demeura tout surpris. Elle restait immobile, le regardant, comme si elle n'en pouvait croire ses yeux. Lui saluait, en souriant, et attendait qu'elle lui parlât. Elle en retrouva la force et débuta par cette étonnante question :
— Comment ! Vous êtes donc à Monte-Carlo?
Puis, reprenant tout à fait possession d'ellemême, elle présenta le jeune homme à sa compagne. Et, affectant beaucoup de liberté d'esprit :
— Ah! je vous surprends en flagrant délit. Vous quittez la table de roulette ?
— Ma foi non. Ce jeu m'assomme i Je sortais pour respirer : il fait dans les salles une chaleur sulfocante. Est-ce que vous habitez ici?
— Non : je suis à Nice, chez mon amie.
— Moi, je vais à Gènes.
11 partait : elle se crut sauvée. Elle fit la brave.
— Nous passons la journée à Monte-Carlo, et nous repartons par le train du soir. Nous sommes seules, j'espère bien que vous allez nous tenir compagnie.
— Jimagine que vous ne doutez pas du plaisir que j'y prendrai.
Il était trois heures. Il proposa une promenade en voiture, mais Eliane préféra entendre le concert. Dans la magnifique salle du Casino ils trouvèrent un public nombreux, des exécutants parfaits et de remarquables chanteurs. Tout ce que l'art peut offrir d'attrait leur fut prodigué, les instruments et les voix résonnèrent. Mais il semblait que le bruit de l'or, jeté par les joueurs, encaissé par les banquiers, ne pùl être couvert. Il dominait les plus délicieuses harmonies. Edmond se disait : De l'autre côté du mur, la roulette tourne, la taille se poursuit, et tout ce qu'on nous donne de plaisirs ici n'est fait que pour servir d'amorce à leur atroce maison de jeu. Tout y aboutit, il n'est point une rue qui n'y conduise. Le Casino est comme le centre d'une toile d'araignée où tous les moucherons viennent se faire dévorer par le monstre.
Ces réflexions maussades lui gâtèrent un air des Pêcheurs de Perles délicieusement chanté par M"*' Calvé. Et cependant, après la fin du concert, la compagne d'Éliane ayant manifesté le désir d'aller mettre sur le tapis une petite somme qu'une amie l'avait priée de risquer, Edmond, malgré ses développements philosophiques sur l'infamie de cette industrie de ruine et de mort, dut se résigner à rentrer dans les salles. Il dit à Éliane :
— C'est pour elle que votre compagne va miser. Je ne suis pas dupe de son histoire...
— C'est très certainement pour elle. Je la sais très joueuse... Mais nous ne resterons pas longtemps.
Ils s'arrêtèrent à une table de trente-et-quarante, et la dame, ne pouvant atteindre jusqu'au tapis par-dessus la tète des joueurs assis, pria Edmond de placer un louis à rouge. Il le plaça, la rouge sortit. Il en fut étonné. La dame fit paroli, la rouge sortit encore. Cela lui fit plaisir. Mais une sorte d'instinct secret l'avertit que la noire devenait bonne. Il le dit. La dame s'entêta à rouge, la noire sortit. Alors Eliane demanda ;
— Et maintenant qu'est-ce qui va sortir?
— Nous, si nous sommes raisonnables.
— Ah ! mais noni II faut que je rattrape mes dix louis, fit l'amie. Monsieur, vous qui avez de la chance, jouez pour moi, vous serez bien aimable...
— Alors je vais mettre dix louis aussi, dit Eliane gaimeut : cela m'ennuierait d'assister, à froid, aux péripéties de votre jeu.
— Va donc pour dix louis chacun, ajouta Edmond. Cela fera une masse de trente louis. Aussitôt perdus, nous partons.
— Nous partons.
11 plaça dix louis à noire. Il gagna. Il laissa la masse, il gagna encore. 11 persista, la chance lui fut fidèle.
— Mesdames, voilà les dix louis repris, plus trente de bénéfice. Allons- nous-en...
— Oh ! c'est si amusant! s'écria l'amie, tout à fait surexcitée. Restons.
— Comme vous voudrez, dit Edmond tranquillement.
Il continua à ponter, avec des alternatives de bonheur et de guigne. Mais le bonheur dominait. Et Eliane, entraînée par l'irrésistible fie-
vredujeu, suspendue au bras d'Edmond, se serrait contre lui, poussant des exclamations involontaires, donnant des conseils, s'emballant. mais, très heureusement pour leur partie, sans influence sur le jeune homme, qui, très calme, continuait à flairer les intermittences, ne s'entêtant pas à la couleur, et sautant de la rouge à la noire avec une chance extraordinaire. Ils furent interrompus par la fermeture. La banque levée, ils se trouvèrent tous les trois animés, très en familiarité, riant haut, les nerfs vibrants. Au fond de son chapeau, Edmond fit sonner les louis, agita les billets, tout leur gain encaissé, à mesure, dans la coiff'e de soie blanche.
— Combien y a-t-il ? demanda Eliane les yeux brillants.
— Comptons.
Ils s'assirent sur un canapé et, tirant du chapeau le papier, les louis, jetant des cris de joie, qui leur valurent l'indiscrète demande d'un secours de la part de plusieurs décavés, ils arrivèrent au joli tohil de douze mille trois cents francs.
— C'est très simple ! dit Edmond : cela fait deux cent cinq louis par tête...
LE LENDEMAIN DES AMOURS. Co
■ — Qu'est-ce que nous allons faire de tout cet argent-là?
— Xous payer à dîner, d'abord ! Mesdames, avez-vous faim?
— Très faim.
— Alors gagnons l'hôtel de Paris. Nous y retiendrons une table et déciderons notre menu. Vous me permettrez de vous faire les honneurs ? J'habite l'hôtel.
— Aujourd'hui nous vous permettons touti déclara l'amie transportée.
Ils dînèrent, très gaîment, les deux femmes bien décidées à prendre le train de neuf heures. Mais, après avoir bu du Champagne, elles ne pensèrent plus de même, et voulurent retourner au Casino. Eliane se montrait la plus passionnée. Peut-être, si Edmond n'eût pas été le metteur en œuvre de leur partie, n'eût-elle pas manifesté autant d'ardeur. Mais, le regard brillant, la voix sonore, cette personne raisonnable était hors d'elle-même et partie pour faire des folies. Elle voulut risquer ses quatre mille francs^ de sa propre main, et, en une heure, perdit presque tout. Son amie gagnait. Edmond ne jouait pas. Furieuse, s'adressant au jeune homme,
qui, debout derrière elle, suivait impassible la marche désordonnée de son jeu, Eliane dit :
— Mais vous ne nte donnez aucun conseil ! Vous me laissez m'enfiler, comme ça, sans même ouvrir la bouche. C'est ridicule!
— Vous ne m'avez rien demandé, répliqua Edmond en riant. Vous avez déclaré que vous vouliez ponter toute seule. Je n'avais qu'à m'incliner. Si je vous avais donné un avis, et qu'il ait été mauvais, vous auriez pu me reprocher de vous avoir fait perdre.
— La belle affaire ! Maintenant, je suis presque décavée. Vous le voyez bien.
— Dame ! A moins d'être aveugle î
— Eh bien ! qu'est-ce qu'il faut faire?
— A'^ous en aller.
— Encore ? Ah ! non . Pas sur une lessive pareille!
— Vous allez perdre tout ce que vous avez sur vous.
— Bah! j'ai mon billet de retour. Et puis vous jouerez pour moi.
— Et si je ne suis pas plus heureux que vous?
— C'est impossible !
— Allons I je vous obéis.
Et la partie recommença comme avant la dîner, Edmond toujours très froid, Éliane palpitante, passant par les plus violentes impressions, et soupirant de joie ou criant de colère selon qu'elle gagnait ou qu'elle perdait. Edmond ne risquait plus que de gros coups, et les alternatives de succès ou de revers enrichissaient ou ruinaient en un instant Eliane. Il y eut, pendant deux heures, une sorte de balance entre la veine et le guignon, sans que l'une ou l'autre put l'emporter bien franchement. Mais, vers la tin de la soirée, soudainement la fortune se fixa, et, en sept ou huit coups heureux, Edmond enleva de grosses sommes à la banque. On le regarda beaucoup alors, il devint le ponte important de la table, et Eliane, intimidée par la curiosité des joueurs, saisie par l'émotion de la victoire, n'osa plus parler, suspendue aux mains du chef de partie qui taillait imperturbable. Les rouleaux de louis, les billets s'amoncelaient devant Edmond. Et toujours calme, comme désintéressé de cette bataille, qu'il dirigeait cependant, il poussait ses masses, sans sourciller. Comme il venait de
perdre un très gros coup, il se tourna vers Éliane et dit :
— Je sens venir le revers. Si nous finissions?
— Oui, finissons! répondit-elle d'une voix entrecoupée.
Edmond ramassa tout son argent, et, fendant le cercle des spectateurs, il partit avec sa compagne. Ils retournèrent s'asseoir sur le même canapé qu'avant le dîner, et là ils comptèrent, toujours dans le chapeau. Cette fois la coiffe blanche contenait vingt-sept mille francs.
— Tenez, dit le jeune homme, gardez les billets : je vais changer l'or pour du papier.
Il reparut, au bout d'un instant, avec des liasses de billets et les tenditàM^^Dauverney.
— Mais nous partageons ! déclara alors Éliane.
— Comment ! Partager ? s'écria Edmond.
Vous plaisantez! Mais je n'ai été que votre mandataire, point votre associé. L'argent est à vous seule.
— Cependant...
— Pas du tout. Je n'ai rien risqué ! Mon gain do l'après-midi est dans ma poche. N'insistez pas, je vous en prie... Vous me contrarieriez...
Eliane demeurait un peu embarrassée, lorsque son amie, quittant la table, vint à eux ;
— Combien de gain? s'écria-t-elle.
— Vingt-sept mille.
— Ah ! ma chère !
— Et toi?
— .Moi ? presque tout reperdu ! Mais vous savez l'heure qu'il est ?
— Ah ! mon Dieu ! onze heures.. . Il n'y a plus qu'un train.
— Mesdames, dit Edmond, vous n'avez qu'un parti à prendre : c'est de coucher à Monte- Carlo.
— Impossible ! s'écria Eliane, avec l'horreur d'une femme qui ne peut pas se passer de son cabinet de toilette.
— Mais je ne vous laisserai pas voyager seules, avec une si grosse somme sur vous, par un train de nuit...
— En efîet ! Ce ne serait pas prudent ! Mais comment faire alors?
— C'est fort simple. Vous ne voulez pas coucher à Monte-Carlo ? Ce sera donc moi qui irai coucher à îNice... Je vous accompasjrnorai.
— Vraiment, nous abusons de vous, dit Éliane avec embarras.
— Point du tout. L'hotcl des Anglais est excellent... Permettez-moi seulement démettre dans un sac l'indispensable... Je reviens ici avecunevoiture... Nous avons juste le temps...
— Êtes- vous aimable ! Comment vous remercier?
Un quart d'heure plus tard ils étaient à la gare et montaient dans le train. Il était à peu près vide, et Éliane apprécia fort la présence d'un homme sur un parcours où les tunnel s sont nombreux et où il serait facile de passer d'un compartiment à l'autre. En débarquant à Nice, l'amie d'Éliane voulait absolument offrir l'hospitalité à leur garde du corps. Mais le jeune homme s'y refusa très nettement. Il les mit à la grille de leur villa, rue de France, et s'en alla loger à l'hôtel, après avoir promis sa visite pour le milieu de la journée.
Le lendemain matin, à onze heures, il venait de remonter dans sa chambre, après un tour sur la promenade des Anglais, lorsqu'on frappa H sa porte. Il cria : Entrez ! et demeura stupéfait en voyant s'avancer Eliane, fraîche, pim-
pante, vêtue de clair, un voile à pois sur le visage, qui, la main tendue et le sourire sur les lèvres, lui dit :
— Nous avons eu des remords, mon amie et moi, ce matin, de ne pas vous avoir invité à déjeuner. Je me suis offerte pour aller vous chercher... Et me voilà... Laissez-vous enlever...
— Très volontiers. Mais asseyez- vous, une minute au moins.
Il l'installa devant la fenêtre et se plaça près d'elle. Devant leursyeux s'étendait la pleinemer toute bleue, animée par le vol des goélands et le passage, au loin, des petites voiles blanches. Ils causèrent d'abord de l'étonnante partie de la veille, puis de Monaco, du jeu, puis de son prochain départ, de l'ennui de se quitter après s'être ainsi rencontrés. Sans que ni lui, ni elle, sussent comment c'était arrivé, ils se trouvèrent dans les bras l'un de l'autre. Il faisait bon, l'air était doux, le soleil brillait, et ils échangeaient des baisers à travers la voilette. Brusquement Elianc serra Edmond plus étroitement, ses yeux s'agrandirent, sa respiration devint haletante, et sans souci de sa toilette, de son chapeau, sans même se déganter, elle s'abandonna.
Dès lors, il ne fut plus question de voyage. Lamant ne songea plus à partir pour l'Italie, et la maîtresse n'eut qu'un désir : ne pas se séparer de lui. Ce fut une véritable frénésie amoureuse. Éliane offrit à Edmond la virginité de ses sens, avec une ardeur, une énergie que doublait sa profonde expérience libertine. Elle affola le jeune homme par les délices d'un amour raffiné, elle l'attacha par ses soins tendres, ses prévenances coquettes. II eut en elle, à la fois, une maîtresse et une mère. Après l'avoir gorgé de volupté, elle le dorlotait, le cajolait, se préoccupant de sa santé, de sa mise, l'habillant, le peignant, le pomponnant avec des airs heureux et de douces câlineries qui formaient un extraordinaire contraste avec le délire presque effrayant de sa passion. Elle prit très vite un grand ascendant sur le jeune homme par son expérience de la vie, la dignité de ses manières, et la fermeté de ses raisonnements. Elle étonnait et amusait Edmond par sa sagesse. Il lui dit un jour, en riant :
— Eliane habillée n'est plus la même femme qu'Eliane déshabillée.
— Parfaitement juste, répondit-elle d'un air
sérieux, et il l'aulqu'ilensoitainsi. Il y a temps pour tout. Et il faut tâcher d'accorder ses jugements avec ses actes. J'aime les gens qui sont très fous dans la folie et très raisonnables dans la raison.
Elle s'imposa à lui, ainsi, à tel point qu'elle modifia son caractère et très heureusement. Elle lui mit dans la tête des idées sérieuses, (}u"il n'aurait peut-être jamais eues sans son aide. La crainte des infidélités que l'oisiveté pouvait lui fournir l'occasion de commettre l'engagea à lui conseiller de travailler. Un beau joui', Edmond déclara à son frère et à sa mère qu'il avait résolu de chercher une situation. Ce fut une joie et une surprise sans pareilles. Ils l'avaient tous deux tant désiré sans l'obtenir, et, de lui-même, il y venait. De lui-même, cela paraissait invraisemblable. Le frère, en sinformant adroitement, sut bientôt à quoi s'en tenir.
Edmond, qui ne demandait qu'à parler d'Eliane, se répandit en propos louangeurs. Il offrit au capitaine de le conduire chez sa maîtresse. Charles Féraud accepta. Il était curieux de connaître celle qui possédait une telle influence sur ce garçon frivole. La réception que lui fit
M"* Dauverney lui donna la certitude que son frère avait eu du bonheur le jour où il l'avait rencontrée. 11 rapporta à sa mère les renseignements suivants : Femme très comme il faut, encore très belle, riche, qui ne donnera que de bons conseils à l'enfant, et qui ne lui coûtera pas un sou. A partir de maintenant, nous pouvons dormir tranquilles. Il restera avec elle, espérons-le, jusqu'à son mariage, et alors tout sera dit.
Profitant de la bonne volonté d'Edmond, M"** Féraud pria ses amis de chercher pour lui une affaire qui n'exigeât pas de connaissances spéciales et dans laquelle on pût placer des fonds. On découvrit une verrerie à Ivry, une maison de commission rue d'IIauteville, une carrosserie aux Ternes, une charge de courtier maritime. Edmond apportait ses deux cent mille francs, et devenait associé. Mais avec un tact très fin, à toutes ces propositions Eliane se montra hostile. Elle dit à Charles Féraud, qui la consultait sur la question de l'établissement éventuel d'Edmond:
— Yous allez, en mettant votre frère dans le commerce, le dégoûter du premier coup dutra-
vail. Ce qu'il lui faut c'est une occupation qui lui permette de se donner du mouvement et qui ne l'astreigne pas à une assiduité trop grande. Placez-le dans une Assurance ou chez un agent de change. Ne craignez pas qu'il joue à la Bourse, il n'a point du tout ce goût-là.
Elle parlait en connaissance de cause. Le détachement extraordinaire du jeune homme en face du gain facile l'avait frappée. Elle ne pensa pas que les idées, les goûts d'un homme sont facilement modifiés par les circonstances, et ce fut elle qui eut sur l'avenir d'Edmond une influence décisive. Trois semaines plus tard, il entrait dans la charge Romeuf, et s'initiait aux mystères du comptant et du terme.
M"'' Julie Roussel, élève dans la cfasse de M. Saint-Yves Bax, était une personne d'une tenue parl'aite et qui, dans un milieu un peu mêlé, où les lilles de concierges sont plus nombreuses que les filles de notaires, passait pour remarquablement comme il faut. Elle avait une jolie voix de mezzG-soprano, dont elle se servait avec plus de goût que de métbode, mais surtout elle avait un visage et une taille qui devaient forcément attirer l'attention sur elle. Un jour, une de ses camarades, mieux partagée du côté du talent que du côté de la beauté, lui avait dit avec un accent plein d'amertume :
— Vous avez bien de la chance d'être aussi jolie. Cela aide fameusement à avoir du talent !
LP: L end km AIN DES AMOURS. "7
Et comme M"* Roussel paraissait fort étonnée et réclamait une explication :
— Nous verrez, avait poursuivi l'autre, vous verrez, au moment des concours!
Il est incontestable que lorsque le gros père en frac noir, qui annonce les concurrents, ànonnasursaliste : « M"^ Roussel concourt dans JV/Z/^wo;?, réplique ^I. Vallière )),et que la charmante Julie parut, vêtue d'une robe bien faite et suiTisamment décolletée, escortée de Fafîreux petit ténor qui, en habit noir, avec l'air d'un domestique, allait personnifier Wilhelm Meister, il se produisit, dans l'assistance en sueur, une émotion qui se répercuta jusque dans la loge du Jury. Le président Ambroise Thomas conserva son air terrible, mais les jeunes maîtres, au crâne seulement un peu dépouillé, qui s "épongeaient au second rang, manifestèrent tout de suite un vif intérêt. La jeune fille chanta sans éclat, mais avec grâce, et la prédiction de sa camarade s'accomplit de point en point : elle obtint un premier accessit et reçut de tels encouragements et des félicitatior>s si flatteuses qu'il fut possible d'assurer que, si elle n'enlaidissait pas extraordinairement pendant l'année
qui allait s'écouler, elle pouvait compter sur un prix au prochain concours.
Elle se préparait à cette épreuve, avec une ponctualité nonchalante, lorsqu'elle avait rencontré Edmond Féraud dans le faubourg Poissonnière. Les renseignements, que la concierge, abrutie par les feuilletons, avait fournis au jeune homme, étaient exacts. Julie habitait avec son père, M. Roussel, ancien chef de bureau retraité, décoré et vivant chichement à un troisième étage. Le bureaucrate était un petit homme chafouin, à figure dorée par la bile, et doué d'une égalité de mauvaise humeur fort remarquable. Ceux qui le connaissaient le mieux ne se rappelaient pas l'avoir jamais vu satisfait. Marié à une femme d'une rare beauté, il avait été trompé autant qu'il est possible de l'être. Mais son amour-propre avait eu cette satisfaction que l'intérêt seul avait entraîné M""' Roussel, jamais le plaisir.
Cette ravissante personne, conjointe à un commis qui gagnait deux mille quatre cents francs, n'avait pu se résigner à une telle misère, et elle avait fait régner l'aisance dans son ménage. Elle était du reste d'une rigoureuse pro-
bité dans son dévergondage, et allait à ses rendez-vous avec autant d'exactitude que son mari à son ministère. Celui-ci avait abandonné à sa femme la conduite des affaires intérieures, et, pourvu que tout marcbàt bien, qu'il n'y eût pas de difficultés matérielles et que le confortable fût complet, il ne s'inquiétait pas d'où venait largcnt avec lequel on payait les fournisseurs.
Il eut ainsi deux filles, pour célébrer la naissance desquelles le mobilier du salon, la première fois, le mobilier de la chambre à coucher, la seconde, furent renouvelés. Et il y en eut certes pour douze mille francs en chaque circonstance. Roussel se carra dans les fauteuils, foula les tapis, ne demanda pas à voiries notes, pensant bien qu'elles étaient payées, et témoigna à ces deux petites, qui lui valaient une aisance si douce, l'indifférence la plus complète. Cependant il jouissait de l'estime publique, et on pouvait prendre des renseignements sur son compte dans le quartier. Jamais de bruit chez lui, jamais rien d'équivoque. Une recevait que peu de personnes et toujours des gens tranquilles . Madame sortait à des heures régulières,
rentrait toujours avant dîner, et ne sortait le soir qu'avec son mari. Il devait être fortement protégé, car à partir de son mariage il eut toujours de l'avancement.
Quelque* temps après la naissance de Julie, sa seconde fille, il futmême décoré. Cethommclà serait peut-être arrivé au Conseil d'Etat, si sa femme avait vécu. Malheureusement, elle mourut à trente ans, dans toute sa beauté, et, chose singulière, quand M. Roussel se présenta à l'administration des Pompes funèbres pour payer les frais des funérailles, ils étaient déjà acquittés. Il ne chercha pas à éclaircir ce mystère. Intérieurement, il loua l'ordre de cette épouse admirable, qui avait tout prévu, même la mort, et il rentra chez lui, le cœur plein d'appréhension, encore plus que de douleur. Dès le lendemain, il se livra sur l'économie domestique à d'amères réflexions, en s'apercevant qu'il n'avait pas, pour diriger son ménage d'une façon florissante, le même secret que sa femme.
Il se connaissait des protecteurs, il alla les solliciter, et eut la grande surprise, au lieu d'être reçu avec empressement, d'avoir à faire antichambre. L'accueil cordial qu'il attendait fut
de glace. De grandes lamentations sur le malheur qui le frappait, des regrets émus sur la perte de sa ravissante compagne, mais aucune offre de services, et, à ses demandes fort nettes, des réponses extrêmement vagues. Il retourna chez lui maussade, rudoya ses filles, mit la femme de confiance à la porte, parce qu'elle s'était permis une observation , et eut l'ennui d'entendre cette subalterne, qui connaissait les dessous de son intérieur, lui verser, en un langage effroyable, toutes les immondices cachées de sa vie conjugale.
Il eut ainsi la confirmation de ce qu'il savait bien, mais eût préféré qu'on ne lui dît pas, en l'ace surtout : que sa femme le trompait avec un tel, un tel et un tel, que c^était celui-ci qui payait la cuisine, celui-là la couturière, que le père de son aînée était le sénateur, et celui de la cadette le conseiller, que les chemises qu'il avait sur le corps avaient été payées par Madame à la sueur de son front, qu'il était un pas grand'chose et qu'après tout, quand on avait vécu de la débauche des gens, on ne se donnait pas des airs de sévérité.
Il mit cette mégère à la porte par les épaules,
mais, à partir de ce jour-là, il se montra quintaux, grognant pour tout, et répétant sans cesse :
— Ah ! si ma pauvre femme était encore là !
Il put passer ainsi pour avoir de sincères regrets. Il l'ut obligé, au bout de six mois de deuil, de déménager, et s'installa rue Rodier dans un appartement de mille francs. Il éleva ses filles, oh! durement, jusqu'au jour où il s'aperçut qu'elles devenaient ravissantes, et ressemblaient merveilleusement à leur mère. Dès lors il s'adoucit, ayant conçu de nouvelles espérances. Le jour où l'ainée, Lucie, entra dans sa seizième année, il lui fit un petit discours sur les obligations des enfants envers leurs parents, et termina par ces paroles émues :
— Jure-moi que tu sauras embellir les derniers jours de ton père !
L'iinfant le jura en pleurant, sans savoir pourquoi. Mais elle n'avait pas sans doute la même conception de la vie que le Lrave M. Roussel, car, l'année suivante, ellese laissait enlever par un journaliste et tombait dans la bobème, courant le Jardin de Paris et le Moulin-Rouge, levant la jambe, roulant à tous les hommes, et
jolie cependant ù faire fortune. Celait ce que ne lui pardonnait pas son père.
— J'aurais excusé une faute, dit-il avec une indulgence patriarcale, à la condition qu'elle fût entourée de décence et d'ordre. Mais une existence aussi dégradante et une telle misère! Jamais! Je ne connais plus cette malheureuse !
M. Rousse], à la suite de cette déconvenue, devint plus aigre. Il se considéra comme une victime. Sa mise à la retraite aggrava encore sa misanthropie. Il passa ses journées à jouer au piquet, dans un petit café delà rue deDunkerq lie où il épanchai tsonirritation en furieuses sorties contre les gens de finance, qui étaient tous des coquins, et contre les hommes du gouvernement, qui étaient tous des incapables. Comme il était violent, on l'écoutait avec attention. 11 se montrait rigoureux défenseur des mœurs, et devant lui on s'abstenait de toute plaisanterie risquée, sachant qu'il ne l'aurait pas soufferte.
Dans sa maison il était considéré et un peu craint. Sa fille cadette passait pour se destiner au professorat, et on s'accordait à trouver
juste qu'après le malheur arrivé à la première, M. Roussel obtînt des compensations de la seconde. Ces compensations, jusque-là, étaient toutes morales. Julie était très tranquille, très réservée, point dépensière, se mettant bien et à peu de frais. Elle avait cependant donné un peu de souci à son père, quelque temps auparavant. Elle était, un jour, rentrée en retard de son cours, et, comme elle arrivait rouge et visiblement agitée, Roussel l'avait interrogée. Après quelques façons, elle avait fini par avouer qu'elle venait de rencontrer sa sœur qui passait en voiture — un ravissant petit coupé à elle — et avait fait arrêter pour lui parler. Le père alors, d'un air tragique, s'était écrié :
— Tais-loi, ma fille: je ne veux pas entendre prononcer le nom de cette misérable! Elle déshonore mes cheveux blancs!
Cependant il demeura silencieux quand il eut compris, à quelques mots que Julie osa encore aventurer, que sa fille aînée était dans une très belle situation. Alors l'élève du Conservatoire, considérant le mutisme de son père comme une aulorisation tacite de continuer, fournit des détails.
— Ohl si tu savais, papa, elle a un hùlel et des domestiques... Et cinq chevaux dans ses écuries... C'est un Américain qui lui a donné tout ça..., et il paraît qu'il va l'épouser...
Roussel leva sa tète, sévèrement baissée jusque-là, et dit :
— Qu'il l'épouse! Après je pourrai pardonner...
— Elle m'a si gentiment parlé de toi... Elle t'aime bien, va... Elle pleurait, en me rappelant qu'il y a trois ans qu'elle ne t'a vu... Si tu voulais la laisser venir, un jour?
— Jamais ! déclara avec un geste solennel le père de famille. Mais ta sœur peut être généreuse pour toi : je ne me reconnais pas le droit de te priver de ses témoignages d'affection. Si tu veux aller déjeuner avec elle, un matin, je m'arrangerai pour l'ignorer.
T- Que tu es bon !
— Toute ma vie j'ai su me sacrifier pour les miens.
Dès le lendemain, Julie Roussel s'était dirigée vers la rue de la Faisanderie et avait été un peu émue par l'aspect luxueux de l'hôtel de sa sœur. Dans la cour, un homme de service la-
vait un magnifique alezan qu'il venait de desseller, et, devant le perron, un coupé attendait. Introduite dans le cabinet de toilette de Lucie, elle la trouva quittant son amazone, sous le regard tranquille et bienveillant de M. Smith Palmer, delà maison Palmeret Wood. Quatrevingts millions de dollars. Présentée à l'Américain, Julie eut la main serrée par lui, cordialement. Elle resta à déjeuner, vit le protecteur de M""*" Odette de Mérinville, car sa sœur avait quitté le nom paternel, se piquer le nez, en silence, mais à fond. Et vers trois heures, comme la femme de chambre annonçait à sa maîtresse que M. Gontran était là, Julie partit, pleine d'étonnement et comblée de cadeaux.
Roussel attendait, avec une impatience dissimulée, le retour de sa fille; il eut l'art de se faire décrire l'hôtel, le mobilier, tout, sans abdiquer sa sévérité. Il manifesta de la satisfaction lorsqu'il apprit que Lucie ne portait plus son nom. Il dit d'un air digne :
— Elle a compris quelle le déshonorait!
— Non, répondit naïvement Julie, elle a trouvé qu'il n'était pas assez ronOant ! Oh non ! au milieu de ces merveilles, Roussel n'allait pas !
Carsi tuvoyais ce cabinetde toilette, plus vaste que notre salon, tendu en soie de Chine avec des grands oiseaux brodés en relief, le plafond voûté et drapé comme un baldaquin de lit, avec, au milieu, un merveilleux paon d'argent sur fond rose!... Et la baignoire en cristal de Bohême bleu! Et la toilette, dont la garniture est en vermeil Louis XV ! Oh ! là dedans, M""" de Mérinvillc fait mieux!
— Je le crois, répliqua le père d'un ton pincé. Cependant il ne parla plus jamais de sa fille
aînée qu'avec une nuance de respect. Quand elle levait la jambe au Moulin-Rouge, il la traitait comme la dernière des dernières. Il avait une saisissante façon de se voiler la face avec ses mains, en murmurant :
— Une fille à moi, cascadeuse! Une fille à moi, faisant le grand écart!
Maintenant qu'elle était horizontale et très entretenue, il commençait à la ménager. Et puis, la baignoire bleue, le paon d'argent, le pot h eau Louis XV et toutes les voitures, ça l'impressionnait. Julie retourna chez M'"^ de Mérinville, elle en rapporta de belles robes, de jolis bijoux, de l'argent, quand, à la fin du mois,
le livre de la cuisinière était lourd. Mais Roussel l'ignora toujours. Personne n'avait comme lui l'art de ne pas s'apercevoir que ses dépenses restaient stationnaires, quand son bien-être augmentait.
Il se montra moins rébarbatif; il ferma les yeux quand Julie restait à dîner rue de la Faisanderie et rentrait tard. Le lendemain, il ne setonnait pas de trouver, sur sa table, le pâté de foie gras, les perdreaux truffés et les petits fours rapportés dans la voiture. Car Julie se faisait bourrer. Elle commençait môme à scmanciper, et, un soir, Lucie remarqua que sa cadette se laissait très gentiment pincer la taille par le baron Trésorier, que Smith avait amené du cercle pour dîner. Elle prit la jeune fille dans un coin, et là, très vertement lui fît la déclaration suivante :
— Ma petite, tu vois comme je t'accueille. Je suis disposée à être excellente pour toi. Cola m'est facile, et j'y ai du plaisir. Mais j'entends que tu ne viennes pas chez moi pour mal tourner. Je n'ai pas la prétention de t'imposer de rester comme Jeanne d'Arc, jusqu'à la vieillesse la plus avancée. Prends un amant si c'est ton
idée, prends-en deux si c'est ton tempérament, mais prends-le ou les en dehors de moi. Notre père a assez crié quand j'ai fait des bêtises : je ne veux par qu'il m'accuse de t'avoir entraînée ! Tu me comprends? Plus de marivaudages, plus de bécotages, enfin plus rien ici ! Ou porte fermée.
Julie promit, elle jura même. Et en effet son allure redevint telle qu'elle était au début : très gentille et très calme. Mais comment affirmer (|u"une aussi jolie lillc, en contact avec des viveurs comme les intimes de sa sœur, ne serait pas courtisée habilement, poursuivie discrètement, puisqu'il fallait de la discrétion, et que quelque élégante garçonnière ne la verrait pas arriver, de temps en temps, vive et tirée à quatre épingles, et repartir, deux heures plus tard, languissante et très ébouriffée? Lucie ne le sut pas, le père Roussel non plus. Nul ne le découvrit, qui pût ou voulût le répéter. Mais le ménage du chef de bureau connut de nouveau l'abondance, et l'élégance de l'élève du Conservatoire, pour être sobre, n'en devait être que plus coûteuse.
Elle continua ses études, car elle avait com-
pris qu'une jolie voix était un vrai moyen de séduction pour une femme. Elle garda les apparences de riionnèteté, ne porta point les jolis bijoux qu'on lui donnait — sa sœur ou d'autres, — et si quelque mauvaise langue eût essayé de contester qu'elle fût sage, beaucoup de voix sincères se seraient élevées pour la défendre. Elle avait ce qui, à Paris comme ailleurs, tient lieu de vertu : la respectabilité. C'est ainsi que dans le faubourg Poissonnière elle avait tant intrigué Edmond par ses allures de fille honnête. Elle n'avait pas cependant ses yeux dans sa poche, car tout en marchant grand train, à pas menus, les coudes serrés au corps et les regards baissés, elle avait parfaitement remarqué la jolie tournure et Fagréable visage de son poursuivant. De là sa hâtive apparition à la fenêtre, aussitôt qu'elle avait été dans l'appartement, suivie de sa prompte retraite, dès qu'elle avait aperçu Edmond planté sur le trottoir, en face, le nez levé, comme s'il s'attendait à la voir écarter son rideau. A travers la mousseline retombée, elle le vit s'éloigner. Et elle fut mécontente. Elle se (lit : Pourquoi s'en va-t-il si vite? Est-ce parce qu'il me juge mal à cause de
ma VLMiue à la croisée? Toute la soirée elle fut maussade.
Le lendemain, en sortant du Conservatoire à la môme heure, elle rec^arda si le jeune homme lattendait. Elle eut une déception : il n'était pas là. Elle remonta chez elle dun pas moins vif que d'habitude, et pensa avec ennui qu'elle ne rencontrerait peut-être plus jamais ce beau garçon. La semaine s'écoula, et dans le faubourg Poissonnière le galant blond ne se montra pas.
La jeune fille, assez frivole et fort occupée ailleurs, avait à peu près oublié Edmond, lorsqu'un après-midi, à la gare Saint-Lazare, sous le grand hall, au moment où elle s'approchait du guichet du chemin de fer de ceinture, elle se trouva nez à nez avec lui. Il lui sourit, et la salua aussitôt comme une ancienne connaissance. Elle, très froide, quoiqu'elle eût ressenti une légère palpitation, le regarda comme si elle ne savait pas à qui elle avait affaire, et, s'avançant tranquillement enire les barres de bois, elle demandti son billet pour l'avenue du Bois-de-Boulogne.
Avec une étrange décision, piqué par lamine
indifférente de Julie, Edmond lui avait emboîté le pas. Il entendit le nom de la station, et demanda aussi un billet pour la même. La jeune fille, étonnée, eut un brusque tressaillement, et, l'air mécontent, passa devant l'employé du contrôle, traversa la salle . d'attente, dont la porte était ouverte, suivit le quai et monta dans un compartiment. Elle aurait pu s'installer dans les « Dames seules », mais elle partageait l'horreur instinctive qu'ont la plupart des femmes pour cette voiture réservée.
A peine elle était assise, elle vit apparaître Edmond, qui, l'œil curieux, la bouche souriante, examinait le wagon. Il resta, pendant quelques minutes, devant le compartiment, comme s'il voulait en défendre la porte. Et, en effet, il empêcha de monter une grosse dame et un vieux monsieur, en posant résolument son pied sur le marchepied, d'un air menaçant. L'employé cria : En voiture! Alors, comme s'il se décidait brusquement, Edmond, le chapeau à la main et très respectueusement, dit à Julie :
— Mademoiselle, ma présence ne vousserat-elle pas importune?... Et voulez-vous me permettre de monter ?
Elle fut touchée do cette politesse, de cette déférence, et, rougissant un peu, elle répondit :
— !Mais, monsieur, le compartiment ne m'appartient pas... Vous êtes bien libre d'y prendre ])lace.
Il grimpa lestement, comme on fermait la portière du wagon et au moment même où la machine siffla. On parlait.
— Comme vous êtes bonne, mademoiselle ! s'écria-t-il... Et que je suis heureux !
Elle le regarda avec un feint étonnement, car elle savait fort bien ce qu'il voulait dire, si elle voulait n'avoir pas l'air de le savoir. Il reprit :
— Oui, je n'osais plus me présenter devant vous. . . Et le hasard justement nous rapproche.
Elle pensa: Eh bien! il ne manque pas d'aplomb. Après m'avoir suivie, avoir interrogé ma concierge, comme un agent de police, il se donne pour un monsieur timide, qui craint d'être indiscret. Allons ! il faut couper court à sa faconde. Elle s'arma de son air le plus hautain, et toisant Edmond:
— Monsieur, de ce que je n'ai pas mis d'opposition à vous laisser monter dans ce compar-
timent il ne s'ensuit pas que je vous aie donné le droit de me fatiguer de vos propos... Veuillez donc garder le silence, je vous prie. Je ne vous connais pas et désire ne rien changer à cette situation.
Il ne se fâcha pas, et avec un air de gaîté :
— Comme vous êtes dure pour moi ! Je n'ai pas de chance. Au lieu d'aller à Croissy, où je suis attendu, je m'emharque pour le bois de Boulogne, où vous allez... Et voilà comment vous me payez de ce bout de conduite !...
Cette gentillesse riante troubla Julie, et un peu désorientée, elle répliqua :
— Mais monsieur, je ne tiens pas à ce que vous m'accompagniez. Descendez à la prochaine station.
— Ma foi, non ! Au moins j'ai la satisfaction de vous regarder, c'est déjà quelque chose ! Mon seul regret, c'est qu'il y ait tant de tunnels. . . Car je ne suis pas homme à en profiter... Et leur obscurité interrompt mon plaisir !
Julie pensa : Il n'est ni bête ni méchant, et il a vraiment une charmante figure. Cette jolie tête blonde, à la barbe courte et frisée, aux lèvres fraîches, aux yeux bleus, l'apprivoisait,
quoicjuelle en eût. Et toutes ses impressions anciennes, un instant effacées, reparaissaient très avantageuses pour son adorateur.
Elle n'avait pas lieu d'être mécontente, car il lui obéissait en ne parlant plus. Mais dans ses regards il était facile de lire l'admiration que la grâce de Julie lui inspirait. Elle pensa : Il me parle avec ses yeux autant, pour ne pas dire plus, qu'il ne l'aurait pu faire avec sa bouche, et j'y perds de ne pas entendre le son de sa voix, qui est fort agréable. Il est un peu trop docile. C'était sans doute de propos délibéré qu'Edmond ne prononçait plus une parole, car l'impatience très visible de sa compagne de route, les battements légers de son pied sur le tapis, les mouvements de tôte quelle faisait de droite à gauche, comme pour demander des explications sur les quartiers de Paris que le train traversait, auraient pu facilement servir de prétexte à un causeur entreprenant. Mais Edmond paraissait décidé à attendre qu'on l'interrogeât. Arrivée à la Porte-Maillot, Julie, au comble de l'irritation, murmura :
— Encore une station !
Alors son compagnon, se considérant comme provoqué, répliqua avec flegme :
— Hélas ! Mais, si vous voulez, nous pouvons aller jusqu'à Auteuil ? Après, nous reviendrons.
Julie se mit à rire. Il se rapprocha vivement :
— Vous voilà rassurée, maintenant que vous êtes à bon port?
— Oli 1 vous ne m'avez jamais fait peur !
— Je vous remercie, mademoiselle : j'avais besoin de vous entendre me l'affirmer 1 Alors vous ne m'avez pris ni pour un voleur ni pour un assassin ?
Elle le regarda d'un œil très doux, sans répondre. Il reprit :
— Est-ce que vous venez souvent à l'avenue du Bois- de-Boulogne?
Elle se récria :
— Mais, monsieur, est-ce que vous avez besoin de le savoir?
— Oui, dit-il gaîment, j'aurais bien besoin de le savoir.
— Je ne prends pas toujours le chemin de fer, fit-elle avec malice.
— L'omnibus ferait tout aussi bien mon
LE I.KNDI-.MAIN DKS A MO LUS. 07
compte. Voyons, soyez bonne : quels sont vos jours?
— jNIais vous perdez la raison !
— Pas tant:
— C'est me demander un rendez-vous.
— A peu de chose près 1
— Me croyez-vous capable de vous en donner?
— Je ne le crois pas, mais je l'espère I
— Vous êtes très insolent !
— Et vous si jolie!
On ai-rrlait. Il lit un mouvement pour ouvrir la portière.
— Je vous défends de descendre, dit Julie.,
— Pourquoi?
— Parce que vous me suivriez.
— Je pense que vous ne me faites pas l'injure d'en douter.
— Je ne le veux pas.
— Alors dites-moi quand vous reviendrez.
— Mais c'est une persécution indigne ! s'écria Julie, rouge d'émotion.
— Alors descendons!
Il sauta sur le quai, et tendit à sa compagne une main qu'elle refusa de prendre. Alors, d'un
bras vigoureux, la saisissant par la taille, il enleva la jeune fille comme une plume et la déposa légèrement sur l'asphalte du débarcadère. Elledemeura un instant étourdie, puis se dirigea vers l'escalier de sortie. Il n'y avait que de rares voyageurs. Elle passa sans être remarquée. Edmond marchait à côté d'elle. Comme ils arrivaient dans l'avenue du Bois-de-Boulogne, Julie parut reprendre possession d'ellemême, et, se tournant vers son entêté cavalier :
— Voyons, monsieur, vous tenez donc beaucoup à me compromettre?
— En aucune façon, mademoiselle, croyez-le bien. Dites-moi quand je pourrai vous voir, et je pars.
Julie pensa : Si je m'entête à lui refuser satisfaction, il va me suivre jusqu'à l'hôtel de ma sœur, et je suis exposée à être rencontrée, avec lui, par quelqu'un de la maison. De là des complications sans nombre. Déplus, il est capable de s'informer, et il saura qui est M""^ Odette de Mérinville. Le moins qu'il puisse apprendre, en admettant qu'on ne lui dise pas quel est notre degré de parenté, c'est que je fréquente une dame qui est entretenue... Il ne faut pas
do cela! Elle sarrèta au coin de la rue de la Faisanderie, et faisant une dernière tentative pour se débarrasser d'Edmond :
— Monsieur , vous me persécutez ! Est-ce d'un homme bien élevé?
— Je vous persécute très doucement, dit le jeune homme avec un sourire, et c'est d'un homme épris.
— Eh bien! puisqu'il faut céder pour éviter d'être accompagnée par vous, je reviendrai après-demain, par le chemin de fer...
— A la môme heure?
— A la même heure.
— Oh ! que vous êtes gentille !
L'endroit était désert. Seul un arroseur mélancolique répandait des torrents d'eau sur la chaussée, de façon à en faire un marécage pour l'heure où tous les équipages de Paris y défilent en allant au Bois. Edmond, enhardi par cette quasi solitude, prit vivement la jeune hlle par les épaule.s, et se penchant vers elle, il lui mit sur les lèvres un vif et savoureux baiser. Elle poussa un cri étouffé, fit de la main un geste de reproche, presque tendre, et d'un pied leste se sauva par la rue de la Faisanderie.
Lentement, sans la suivre même des yeux, Edmond revint à la gare. Il se sentait très pris, et le charme de Julie lui emplissait le cœur. Jl songea avec ennui qu'il fallait retourner à Croissy auprès de la vieille Eliane. Depuis trois ans quïl la connaissait, la flamb(''e de sa passion première avait eu le temps de s'affaiblir. Il avait toujours une très grande considération pour la femme. Elle le tenait par l'influence de sa belle tenue, de ses idées relevées. Il se sentait petit garçon devant elle, et. pour rien au monde, il n'eût voulu s'exposer à ses remontrances. Il la ménageait comme une épouse légitime, lien avait un peu peur, au fond. Quand, à l'ordinaire, il se disait : Que pensera Eliane de cela? Que fera Eliane? il était inquiet. Or, dans la circonstance présente, il commençait à réfléchir, et ses idées nétaient point agréables.
Grand Dieu! quelle affaire, si quelque indiscret m'avait rencontré avec celte petite et allait le raconter tout chaud, tout bouillant, à Croissy ! Adieu la paix du foyer! Oh ! Eliane pardonnerait : à son Age on pardonne toujours ! Mais quelles scènes ! Et que de récriminations !
Et à juste titre ! Car, en somme, elle est bonne et'charmante ! Et peu de femmes pourraient rivaliser avec elle. En réalité, c'est bète ce que j'ai fait là! Ravissante, cette Julie! Mais, aprôs tout, je n aurai que des ennuis avec elle, en dehors de la bagatelle. Ça n'a pas le sou, et il faudra financer. Dans les grands prix, peut-être !... C'est au Conservatoire, et par conséquent, le professeur, les camarades, sans compter l'imprévu, sont là pour me faire concurrence. 11 y a un père ! Oh ! les inquiétudes, les dérangements, les pieds de grue dont le père sera cause ! Allons, mettons en balance le plaisir que me procurera la jeune Julie d'un côté, et de l'autre les désagréments sans nombre qu'elle doit m'occasionner... L'affaire est exécrable! Oublions cette enfant, et rentrons à Croissy, la conscience purifiée.
Il fit comme il avait dit, arriva chez Eliane aimable et souriant, lui prouva le soir qu'elle était sans rivale, et s'endormit plein de bonnes résolutions. Le lendemain il pensa à peine à Julie Roussel, il n'y pensa plus du tout le surlendemain matin, et cependant, à l'heure qu'elle lui avait indiquée, il se trouvait au guichet du
chemin de fer de ceinture. Il eut l'humiliation de constater qu'elle s'était moquée de lui. Elle ne parut pas. Il l'attendit une heure, et de guerre lasse rentra à Croissy, où il se montra d'une humeur massacrante.
Il se sentait bête. Il avait fait des façons, pour ne pas triompher d'une femme qui se souciait fort peu de lui. Car il était évident que Julie, pour se débarrasser de ses obsessions, lui avait donné un rendez-vous avec l'arrière-pensée de Ty laisser tout seul. Si la belle était venue, il est probable qu'après un marivaudage du genre de celui qu'il s'était permis la fois précédente dans le wagon, la conquête s'offrant facile, il eût renoncé tout à fait à son entreprise. La conduite de l'homme n'est-elle pas une contradiction continuelle? Mais il y avait résistance, difficulté, et l'aniour-propre d'Edmond j)iqué lui donnait l'illusion d'un ardent désir.
Dès lors il n'eut plus en tête que Julie, et voulut follement la revoir. Ne fût-ce, se dil-il.que pour lui reprocher de s'être jouée de lui. Je la punirai, après, de sa méchante conduite, en la laissant en plan à mon tour. Prétexte qu'il se donnaitlà,car s'il avait voulufaire comprendre
à.lulit' qu'il n'attachait aucun prix à sa charmante personne, le meilleur moyen était de ne rien tenter pour la rencontrer. Le vrai dédain, c'était l'ouhli complet. Cependant, à l'heure où il l'avait aperçue, faubourg Poissonnière, pour la première fois, ayant retenu un coupé à qui il avait donné l'ordre de le suivre quand il se mettrait en marche, il attendait Julie en face de la porte du Conservatoire.
Elle sortit ponctuellement avec ses camarades, échangea les caqueta ges, les poignées de main habituels, puis, se séparant d'eux, de son pied léger se dirigea vers la rue Lafayette. Au même moment, Edmond, qui s'était tenu caché derrière son fiacre, traversa la chaussée et vint à elle. D'un coup d'œil elle l'avait remarqué et son cœur avait tressailli de plaisir, car si elle ne voulait pas se laisser entraîner si facilement à écouter le jeune homme, il ne lui déplaisait pas qu'il s'occupât d'elle. Son pas s'accéléra, et elle fila le long du faubourg sans même détourner la tête, il ne voulait point lui parler, il y avait trop de monde autour d'eux, et il craignait la curiosité des passants. Il se mit de front avec elle et lui jeta des regards suppliants. Elle bais-
i04 LES BATAILLES DE LA VIE.
sa la tête et refusa de le voir, elle semblait l'ignorer, ne l'avoir jamais rencontré, ne pas le connaître. Lui, enragé, la serrait du coude, et s'imposait à elle avec une ténacité furieuse. Il parvint à la détourner ainsi de la grande rue qu'elle suivait, et à la pousser dans la rue Papillon. Là, plus personne. Il s'enhardit, et lui dit :
— Julie, je vous en supplie, écoutez-moi, ne fût-ce qu'un instant... Vous me rendez bien malheureux.
Comme elle marchait toujours sans répondre, de son pas élégant et allongé, il eut l'audace de lui prendre le bras, et de le passer sous le sien. Elle poussa une exclamation, et s'arrêta, plus troublée que mécontente. La voiture justement était arrivée à leur hauteur. Vivement Edmond ouvrit la portière, et enveloppant Julie, la pressant, sans qu'elle le voulût, peut-être, il la fit entrer, cria au cocher :
— Buttes Chaumont !
Puis il s'assit à côté d'elle. Il ne l'avait pas lâchée, et son enlèvement s'était effectué avec une rapidité étourdissante. La voiture marchait déjà, lorsque la jeune fille, se débattant, cria :
— Mais, monsieur, vous perdez la raison : je neveux pas aller avec vous. Arrêtez ce cocher, laissez-moi descendre...
Il ne répondit pas, mais il la serra dans ses bras, et, avec une ardeur passionnée, l'embrassant partout où ses lèvres pouvaient la rencontrer, sur les joues, dans le cou, sur les yeux, dune voix sourde, il répétait : « Je t'aime! je t'aime 1 » comme afîolé. Ses étreintes étaient si vives, ses baisers si brûlants, que Julie commença à perdre la tète, oubliant où elle était, avec qui elle était, gagnée par cette fièvre, grisée par cette ivresse, et criant dune voix changée :
— Je vous en supplie, monsieur... laissezmoi...
Sa prière s'éteignit dans un soupir. Pendant quelques secondes, Edmond vit Julie pâlir, les yeux vacillants, et, avec une joie délirante, il sentit qu'elle lui rendait son étreinte. Il la lâcha, la jugeant à lui. Elle se laissa aller au fond du coupé, défaillante, anéantie. Ils n'avaient pas fait cent mètres dans la rue Lafayette et montaient du côté du chemin de fer du Nord. Edmond baissa le store du côté de Julio, pour
qu'on ne pût pas la voir. Et là, dans une demiobscurité protectrice, lui tenant les mains, sans qu'elle résistât, lui parlant, sans qu'elle refusât d'entendre, la bouche tout près de son oreille, il laissa déborder son cœur.
Elle semblait brisée par l'effort qu'elle avait dû faire pour essayer de résister. Renversée au fond de la voiture, elle écoutait son amoureux chanter la belle chanson, toujours la même et toujours triomphante, dont de tendres regards et de doux sourires sont l'accompagnement délicicHix. Elle jouissait de le voir jeune, fort, charmant, et se prenait à ses prières, à ses protestations, à ses promesses. Cependant, après quelques instants, elle se redressa, parut sortir d\me espèce de somnolence, et avec l'accent du plus sincère désespoir :
— Mais qu"ai-je fait? s ecria-t-elle. Comment suis-jc restée si longtemps auprès de vous. Ah! vous avez abusé de ce que je n'étais plus en état de raisonner! Je vous en prie, laissez-moi retourner chez mon père...
Comme il protestait de son respect, de sa tendresse :
— Oui, vous maimez, je le crois ; mais il faut
que vous prouviez que vous me respectez. . . Arrêtez immédiatement cette voiture, et permettez-moi de reprendre mon chemin... Je vais être attendue et grondée à cause de vous.
— Mais, si je vous obéis, dit Edmond, qui me prouve que je vous re verrai? jVous m'avez déjà trompé une fois, et j'ai été trop désolé. Je ne veux plus laisser échapper mon bonheur.
— Je ne puis rien vous promettre... Je ne suis pas libre... Je suis dans ma famille, vous le savez bien...
— Vous sortez chaque jour, et seule, ne fûtce que pour aller au Conservatoire et rue de la Faisanderie... Chez qui allez-vous rue delà Faisanderie? Car vous ne m'avez rien dit de ce que vous faites. Est-ce un amoureux que vous retrouvez là?
— Un amoureux? se récria Julie. Un amoureux ! Mais je n'en ai pas !
— Si! répliqua vivement Edmond, en la serrant contre lui et en lui parlant dans le cou, vous m'avez, moi!
Elle ne put se défendre de rire :
— Comme vous allez vite en besogne ! Je ne
connais de vous que de très mauvaises apparences, et tout de suite vous aous imposez. Vous ne manquez pas d'audace... Je ne sais même pas votre nom. et vous disposez de moi...
— Je m'appelle Edmond Féraud, et je demeure rue Caumartin, chez ma mère...
Il mentait déjà, prenant ses précautions, car il ne voulait pas amener Julie dans son appartement de la rue Blanche.
— Edmond! répéta Julie, comme si elle cherchait ce que la consonance de ce nom pouvait contenir d'amoureuse caresse.
— Qu'il est joli dans votre bouche ! s "écria le jeune homme.
Elle prit un air froid et dit :
— Edmond?... Je n'aime pas beaucoup ce nom-là...
— Qu'importe, si vous aimez celui qui le porte !
— Qu'il commence donc par ne pas me déplaire ! Je veux m'en aller.
— Vous reverrai-je?
— Eh bien! oui.
— Que vous êtes bonne ! Quand cela?
— Demain soir. Attendez-moi à l'arrivée de
la gare Saint-Lazare, du côté de la rue de Rome, à neuf heures... Vous me ramènerez jusijuà nui porte.
— Bien sûr?
— Bien sûr.
— C'est donc encore rue de la Faisanderie que vous irez?
— Oui. ^lais tranquillisez-yoïis, c'est chez ma sonir.
Il la prit dans ses bras, et, sans qu'elle se défendît trop, l'embrassa passionnément. Les lèvres de Julie étaient douces et froides. Une bonne oileur montait de son corps jeune et souple. Elle se dégagea et frappa à la vitre du devant. La voiture s'arrêta.
— A demain!
Elle sauta sur le trottoir, lui adressa un charmant sourire, leva sa main à la hauteur du visage comme pour un baiser, et séloigna.
Jamais, depuis trois ans qu'elle aimait Edmond, un jour ne s'était écoulé sans qu'Eliane eût l'inquiétude d'être trompée. Son expérience la prémunissait contre l'aveugle confiance. Elle savait comment on en donne à garder aux vieillards. Les tours qu'elle jouait autrefois au Prince, ne pouvait-on les lui jouer à elle maintenant? Et n était-ce pas cent fois plus facile pour un homme que pour une femme? Elle vivait donc dans une tension desprit continuelle, soupçonneuse, mais souriante, car elle n'ignorait pas non plus que, si une pointe de jalousie flatte la vanité et excite l'amour, une inquisition violente et renouvelée lasse la patience et pousse à l'infidélité.
Elle avait toutes sortes de roueries, pour surveiller Edmoud , contrôler l'emploi de sou temps, le flairer quand il arrivait, voir sïl n'était pas dépeigné en rentrant, qui constituaient véritablement l'art de connaître la vérité sans avoir l'air de la chercher. Elle avait enfin un moyen sûr de se i-endre compte de la température physique et morale de son ami, et elle en usait avec une régularité qui, du moins elle l'espérait, ne laissait pas à Edmond de ressources disponibles pour la trahison. Toute sa sagesse, sa prévoyance, son habileté lui avaient réussi jusqu'alors, elle en a^ait la conviction. Ses amies, dont elle utilisait aussi les lumières et provoquait les informations, tombaient d'accord avec elle que sa chance était extrême, et qu'ayant ce garçon, dont elle eût pu être la mère, elle n'était point trompée.
En dépit de sa sourde inquiétude, Eliane, pendant ces trois années, avait donc été très heureuse, et jamais la vie ne lui avait offert de période mieux remplie de joies. Elle se l'avouait avec épouvante, et tremblait de perdre un bonheur auquel elle s'était si bien habituée qu'elle ne pouvait supporter la pensée d'y renoncer.
Edmond s'était emparé d'elle complètement. Il n'y avait plus dans le cœur de la bonne Eliane un sentiment auquel ce joli garçon fût étranger. Et, pour tout dire en une phrase, elle ne vivait que par lui et pour lui. Aussi rien ne lui semblait indifférent, quand il s'agissait de celui qu'elle adorait. Ses précautions ne se bornaient pas à l'ordre intellectuel, elle soignait aussi beaucoup le côté physique.
Les trois années qui venaient de passer avaient compté double pour elle, et, vraiment très belle lorsque Edmond l'avait rencontrée, elle avait un peu perdu. Conservée par sa vie tranquille et bien réglée de jeune femme liée à un vieillard, elle avait sur le tard changé complètement les conditions de son existence. Vieille, elle s'était attachée à un jeune homme. Au lieu de se laisser aimer, elle avait aimé. Elle avait gaspillé toutes les réserves amassées, et, en trente-six mois, la fraîcheur, l'éclat, la verdeur thésaurises pendant vingt ans avairiit disparu. Elle en était aux voiles bleus et aux voiles ronges, pour amortir la crudité du jour, qui accusait les rides de ses tempes , la mollesse de ses joues, et le tour meurtri de ses yeux. La bouche demcu-
rait charmante, avec ses dents intactes. La taille se dressait superbe, la ceinture un peu amincie, les épaules légèrement creusées, mais toujours élégante et juvénile. Elle s'habillait avec une adresse remarquable, choisissant les étoiles foncées, qui donnaient du ton à son visage au lieu de lui manger le teint, comme les étoffes claires. Elle faisait encore sensation dans la rue par sa démarche et sa prestance. Et Edmond, quand il sortait avec elle, éprouvait des satisfactions d'amour-propre.
Cependant Eliane avait reçu quelques-uns de ces avertissements fortuits qui détruisent les suprêmes illusions, comme les hâtives gelées de l'automne flétrissent les dernières fleurs. Un jour qu'elle était entrée chez le chemisier d'Edmond pour lui indiquer un chiffre à broder sur un mouchoir, le commis à qui elle s'adressait et qui avait reçu la commande lui dit en la regardant :
— Ah ! les mouchoirs de M. Féraud?... Parfaitement, madame... Monsieur votre fils a renoncé aux chiffres anglais?. . . Madame veut-elle en choisir un autre ?
Monsieur votre fils ! Ces trois mots entrèrent
dans le cœurd'Eliane comme une pointe d'acier. Elle rougit, pâlit, resta sans voix pendant un instant, tournant machinalement les pages de lalbum que le commis lui présentait, incapable de répondre. Puis elle se leva brusquement, posa son doigt sur un chiffre au hasard, murmura :
— Faites celui-ci.
Et saluant d'un air de reine, elle sortit, bouleversée, le sang au visage, ayant besoin de marcher pour ne pas étouffer. Une fois en plein air, elle se reprit, et, avec une profonde amertume, analysa l'incident bien simple et bien banal qui lui paraissait marquer la fin de son bonheur. Il n'y avait plus à conserver d'illusion : pour ceux qui voyaient Edmond auprès d'elle, sans savoir quel lien les unissait, il avait l'air d'être son fils. Voilà ce que tout le monde sans doute pensait, et ce que ce commis, avec son niais empressement, venait de lui faire comprendre !
Son fils! La tendresse d'Eliane était bien profonde et bien complète, puisque, au lieu de se révolter, de protester contre cette qualification qui, à une simple coquette, eût paru blés-
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santé et presque injurieuse, la pauvre femme l'accepta avec une admirable résignation. Oui un fils, se (lit-elle, soit! J'accepterais de le traiter comme un fils, tant je l'aime, si j'étais sûre qu'il restât près de moi et ne me quittât pas, quand il s'apercevra de la différence d'âge qui nous sépare. Mieux vaut être sa mère qu'une délaissée, qu'une indifiérente ! Mais sa chair ardente protestait contre cette concession de sa raison.
Quoi 1 Ne plus le tenir serré étroitement contre elle, ce jeune corps si frais, si sain, si vigoureux? Etre privée de ses caresses qui lui avaient, pour la première fois, révélé les profondes délices? Ne plus connaître cette ivresse? Car, après lui, aurait-elle le cœur de chercher, de choisir, de prendre un autre amant? Ne pourrait-elle obtenir cette suprême joie de finir sa vie au moment oii finirait son bonheur? Elle souhaita la mort avant l'abandon. Puis elle pensa qu'elle avait encore devant elle quelque temps pour s'habituer à la douleur. Et qui savait ce que l'av^enir lui réservait? Ne connaissait-elle pas des vieilles femmes qui gardaient de jeunes amants par la chaîne des habitudes,
des voluptés prodiguées, des tendresses savantes? Ces liaisons disproportionnées semblaient plus difficiles à rompre que les autres, comme si les maîtresses, qui réalisaient ce prodige, disposaient de philtres inconnus, savaient mettre " en œuvre des pratiques secrètes pour endormir les caprices, supprimer les résistances, tuer la volonté. Elle se promit de chercher, de sinstruire, si elle avait encore quelque chose àapprendre, de tout faire enfin pour conserver l'homme adoré. Elle rentra plus cahiie, amena l'occasion de desservir habilement le chemisier, et lui fit perdre la clientèle d'Edmond.
Elle commençait à reprendre confiance , lorsqu'un matin, dans son courrier, elle trouva une petite circulaire dontl'en-tète était ainsi libellé : Emile Taboiireau ^ iî2, rue dAboiikir. Rfclierclies dans l'intérêt des familles, indications pour séparations ou divorces, surveillance de mineurs et d'incapables. Discrétion et célérité. l^]liane commença par jeter ce papier équivoque, puis son cerveau se mit à travailler et elle chercha pour quelle raison M. Taboureau avait eu l'idée de lui adresser son prospectus. Savait-il qu'elle eût besoin de renseignements
confidentiels? Son envoi était-il une révélation dissimulée ? En un instant, elle éclmfauda tout un roman : l'agent lilant Edmond et au courant de sa conduite, le prospectus ayant la valeur d'une lettre anonyme. Elle fut sur le point de courir chez le Taboureau pour lui demander ce qu'il savait. La réflexion lui démontra l'absurdité dune pareille démarche. Elle eut peur de quelque tentative de chantage, serra le papier dans un tiroir, et se tint tranquille.
Mais son esprit sans cesse en éveil ne perdait aucune occasion de se renseigner sur les faits et gestes de son ami, avec une discrétion, une finesse telles qu'il se croyait libre, peu surveillé et parfaitement maître de risquer une fredaine si l'envie lui en prenait. Or, cette envie, il la subissait avec une violence extraordinaire.
Depuis deux semaines il avait loué, rue des Petits-Hôtels, un appartenient qu'il avait fait meubler, et dans lequel il essayait d'attirer Julie. Mais la jeune fille se défendait avec une extraordinaire énergie. Elle voyait Edmond tous les jours, se promenait, causait, allait même déjeuner et dîner avec lui en cabinet particulier, elle lui permettait de l'embrasser, elle lui ren-
dait ses baisers, elle ne cherchait pas à cacher qu'il lui plaisait. Mais quand l'amoureux, ainsi encouragé, voulait se montrer trop démonstratif, en un instant elle se faisait de glace, et pour obtenir qu'elle redevint souriante etgaie, il était obligé de prendre les engagements les plus solennels de demeurer sage. Ce n'était point précisément commode, et Edmond, très obéissant quand il était en présence de Julie, entrait en fureur quand il se retrouvait seul, s'accusant d'ineplio, de lâcheté, pour n'avoir pas encore triomphé de la jolie fille. Cette résistance à l'américaine, qui accordait toutes les menues faveurs et refusait la principale, le mettait hors de lui. Il se piquait au jeu, et son orgueil froissé, son désir irrité tournaient peu à peu à l'amour véritable. Jusqu'alors il s'était toujours montré joyeux et caressant : il devint triste et sombre. Il ne se plaignit pas. Mais la jeune fille fut très frappée de ce changement; elle vit Edmond sincèrement malheureux, et s'en émut. Sa coquetterie se trouva un seul instant désarmée, et cet instant fut décisif.
Ils s'étaient promenés, pendant une heure, ensemble après avoir dîné. Neuf heures son-
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liaient comme ils passaient devant le Petil Journal^ rue Lafayette, Edmond, taciturne, serrait le bras de Julie contre sa poitrine, et marchait comme à regret, car il se doutait que la jeune lîllc allait dire : 11 est temps que je rentre ! Il y avait quelques minutes quelle se taisait aussi, lorsque, d'un ton moqueur :
— Vous n'êtes pas communicatif ce soir? Qu'est ce qui vous rend si morose?
— L'approche du moment où il va falloir nous quitter.
— Mais ce moment n'est pas arrivé. Je puis rester encore une heure avec vous, si vous êtes jrentil.
Il eut un geste de remerciement, mais ne se dérida pas.
— Ah ! ah! il paraît que cette prolongation, dit-elle, ne vous rend pas fou de joie? Vous faites une figure navrée.
— Je suis très content, mais je le serais davantage si nous n'étions pas dans la rue.
— Toujours l'idée du petit appartement qui vous ronge?
— Etes-vous mauvaise de vous moquer ainsi de moi !
— Je ne me moque pas du tout. Si je me moquais, je ne craindrais pas d'aller où vous voulez me conduire. Je serais bien sûre de n'y faire que ma volonté.
— Avez-vous jamais fait la mienne? Soyez juste, Julie : ne suis-je pas d'une rare soumission?
— Oui, dans la rue vous êtes très sage, au restaurant aussi. Mais il y a les passants, qui vous tiennent en respect, et le garçon, qui aous gêne. Mais dans votre tour de Nesles...
Il se mit à rire :
— Oh! ma tour de Nesles!... Croyez- vous que les murs y étouffent les sanglots et y absorbent l'agonie?
— Je n'en jurerais pas!
— C'est un rez-de-chaussée, les cloisons sont minces comme du papier, et le concierge est à C(jté. On n'aurait qu'à siffler, il entendrait...
— Que vous dites ! Ah ! c'est un rez-de-chaussée... Au moins, si on était obligée de se jeter par la fenêtre, on ne se tuerait pas!...
Elle parlait, pour la première fois, et d'ellemême, de l'appartement . Il saisit la balle au bond ;
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— Il doniio sur un jardin plein de fleurs, cl il est vraiment très gentil... Si vous vouliez y entrer seulement, rien quepour jeter un coup d'oeil...
— Edmond! Edmond! Il avait été convenu qu'il ne serait plus jamais question de cette souricière...
— Soit, n'en parlons plus. Mais ce nest pas moi qui ai commencé.
— C'est vrai.
Ils marchèrent, de nouveau, sans mot dire. Ils montèrent la rue Lafayette, ils passèrent devant Saint- Vincent-de-Paul, et, comme emport(''S par une force mystérieuse, se trouvèrent au coin de la rue des Petits-Hôtels.
— Eh bien ! n'est-ce pas votre rue? demanda soudain Julie.
— Oui, c'est ma rue, et voici la maison.
— Elle est vraiment d'aspect convenable. — ■ Mais il n'y loge que des gens tranquilles.
— Comme vous?
— ()h\ moi, c'est plus que de la tranquillité : je n liabite pas!
— Le jardin est au fond?
— Il est au fond.
— Vous avez la clef sur vous?
— J'en ai même deux.
— Pourquoi deux?
— Une pour vous, une pour moi.
— Eh bien ! prenez la vôtre, et entrons.
— Vrai!
— Pour jeter seulement le fameux coup d'œil que vous réclamiez tout à l'heure.
Il s'empressait, la guidant, comme s il craignait de l'entendre se dédire.
— Vous voyez qu'on n'a même pas à passer devant la loge du concierge.
— Oui, c'est très bien imaginé.
Sous la voûte de l'entrée, il venait d'ouvrir une petite porte, peinte en gris de la couleur du mur, et qui se remarquait à peine. Une antichambre obscure s'offrait à eux, et dès l'abord une odeur de meubles neufs se faisait sentir. Edmond frotta une allumette, alluma un bougeoir tout préparé sur la table, et, précédant sa compagne, entra dans un petit salon donnant sur la rue et très joliment tendu de cretonne à bouquets. Des bois laqués blancs à filets bleus, comme un mobilier de campagne. Point de pendule, sur la cheminée, mais une jardinière
pleine de fleurs. Edmond alluma les candélabres de faïence décorée, et tout s'illumina.
• — Oh! c'est charmant! s'écria Julie. On ne se croirait pas à Paris!... Et le jardin?
— Par ici... Venez!
Il ouvrit une porte-fenêtre qui donnait sur un carré de gazon entouré de lilas et bordé de géraniuiiiS. Un tilleul en tleurs embaumait dans la nuit.
— Et ce jardin est à vous?
— J'en ai la libre disposition.il est très frais; letilleul, dans la journée, lui donne de l'ombre, et j'y viens quelquefois m'asseoir, en mimaginant que vous allez peut-être me rejoindre.
— Eh bien ! votre imagination doit être satisfaite : je suis venue vous y rejoindre... Allons nous asseoir...
Un banc de jardin était 'placé au pied de l'arbre. L'air était tiède, pas un souffle de vent ne faisait trembler les feuilles. Les lumières dé la maison luisaient, à tous les étages, à travers les branches, et ce contraste, entre l'obscurité morte du jardin et cette clarté vivante, leur fit trouver très douce la solitude où ils se trouvaient. L'un près de l'autre, se tenant par la
main, ils demeuraient silencieux. Pour dissiper l'embarras qui pesait sur eux, Julie dit à Edmond :
— Fumez une petite cigarette... Je suis sûre que vous en mourez d'envie.
Elle lui prit son porte-cigarettes, et fit le geste de porter une cigarette à sa bouche.
— Vous fumeriez? demanda Edmond en riant.
— Je ne sais pas l'effet que cela me produirait.
— Essayez... Rien qu'une bouffée.
Il frotta une allumette et l'aida à allumer une cigarette de tabac d'Orient, capiteuse et parfumée.
Le souffle de Julie activait l'incandescence du bout enflammé qui rougissait et noircissait alternativement.
— Oh! j'en ai assez! dit-elle, en tirant une dernière fois...
Edmond la saisit dans ses bras, et, posant sa bouche sur celle de Julie, il aspira voluptueusement la fumée qui filtrait entre ses lèvres. La cigarette était tombée sur le sable, et ils demeuraient enlacés. La fumée s'était, depuis
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longtemps, dissipée dans l'air, et ils restaient bouche contre bouche. Brusquement Edmond se dressa, soulevant Julie, qui, les yeux clos, paraissait avoir perdu la notion des êtres. Il l'emporta à travers le jardinet dans le salon. Là. à la clarté des bougies qui brûlaient toujours, elle voulutse reprendre, etfitun effort pour s'échapper. Mais elle était bien tenue. Edmond ouvrit la porte de la chambre à coucher, et, comme Julie à bout de résistance le suppliait encore, dans un suprême effort de passion, il l'entraîna. Ce soir-là Edmond arriva à Croissy par le dernier train. Il était près d'une heure quand il ouvrit la porte du jardin de la villa. Il espérait qu'Eliane serait couchée et ne l'entendrait pas rentrer. Mais il la vit à sa fenêtre qui l'attendait. Du plus loin quelle l'aperçut, elle poussa un cri de soulagement : Enfin ! Et, descendant rapidement l'escalier, elle courut à sa rencontre. Point de reproches, seulement l'expression do sa vive inquiétude. Elle n'avait su que penser, à mesure que la soirée s'avançait. Les routes étaient si mal fréquentées, les accidents de chemin de fer étaient si nombreux. Elle l'avait successivement vu broyé dans un wagon mis
en pièces, et assassiné au détour d'une ruelle par quelque rôdeur. Elle ne vivait plus depuis deux heures. Et, en effet, il constatait sur son visage la trace de ses émotions.
Il eut un vif mouvement de contrariété. Toute cette angoisse lui parut ridicule et inutile. Broyé ou assassiné ! Comme c'était naturel et probable ! Mais il avait été retenu, tout bonnement, par des amis à ce dîner de fondation auquel il lui était impossible de ne pas aller. On avait bavardé, et, en résumé, la: soirée s'était écoulée plus vite qu'on ne pensait. Voilà tout. Oui, sans doute, la vérité était très banale et très ordinaire, mais ce n'était jamais de ce qui était simple que l'on s'avisait. La pente naturelle de l'esprit conduisait à l'inquiétude. Et il ne fallait pas s'en étonner, ni en faire un crime à ceux qui avaient commis cette erreur. Déjà Eliane, voyant l'irritation d'Edmond, battait en retraite, et au lieu de récriminer offrait des excuses.
11 se calma devant cette soumission , et ne put se défendre d'éprouver quelques remords. Il voyait devant lui, toute troublée encore et lui souriant, presque avec des larmes, cette femme
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dont il connaissait l'adoration absolue. 11 s'en voulut de lui avoir causé du tourment, il eut un moment d'attendrissement et se miontra vraiment bon et tendre. Tl eut tort. Cette gentillesse et cette douceur effrayèrent cent fois plus Éliane que son retard. La mauvaise humeur, pour elle, n'était point une preuve de culpabilité, au contraire. Mais l'amabilité et la grâce équivalaient presque à un aveu. Quel intérêt avait-il à se montrer caressant, sinon pour donner le change?
Elle observa plus attentivement Edmond, et remarqua la fatigue empreinte sur son visage. Sa chemise était froissée et sa cravate nouée à la hâte. Sous prétexte do l'aider à enlever son paletot qu'il avait gardé, distrait par les explications échangées, elle le prit par les épaules et pencha sa tète dans son cou. Elle frémit, en sentant sur lui un parfum qui n'était point celui dont il se servait chaque jour. Elle eut là, en une seconde, la certitude qu'il avait menti et venait de la tromper. Elle s'enfonça les ongles dans la paume des mains, crispa ses lèvres pour ne pas crier, et demeura immobile, comme frappée de la foudre. Elle se demanda aussitôt ;
Où? Comment? Avec qui? Elle eut l'espoir affreux qu'il avait été entraîné par des camarades chez des filles, dans quelque ignoble maison, mais qu'il ne s'agissait pas dune amourette. Entre la tromperie impromptue, banale, dégoûtante, et la tromperie préparée, désirée, heureuse, elle n'hésitait pas. Elle préférait la première. Une folie crapuleuse, à laquelle on ne pensait plus la porte fermée, la désolait moins qu'un caprice qui pouvait durer. p]lle voulut connaître le fond même de son malheur. Elle dit à Edmond :
— Tu as l'air las... Veux-tu souper avant de te coucher?
— Non, je n'ai pas faim du tout. Nous sommes sortis de table à dix heures... Mais je ne suis pas fatigué...
C'était là ce qu'Éliane attendait. Elle se considéra, dès lors, comme en droit de lui faire des avances. Et toute sa stratégie, à partir de cet instant, eut pour but de conduire son amant dans sa chambre. Il ne paraissait pas disposé à se laisser diriger de ce côté-là, et sa tactique était aussi serrée que celle d'Eliane. Il dit:
— Il faillira que je parte ce matin avant huit heures. Nous avons un gros travail de classement à terminer, dans les bureaux, pour la liquidation...
— Eh bien! mon chéri, il faut donc se dépêcher d'aller au lit...
Et elle le poussait insensiblement vers la porte qu'elle souhaitait lui voir franchir. Il étouffa un bâillement, et passant la main sur son front :
— Leurs cigares étaient détestables... J'ai rapporté un bon mal de tête...
— Nous allons expérimenter le crayon contre la migraine que jai dans mon cabinet de toilette... A moins que tu n'aimes mieux dormir...
Il fallait battre en retraite, et l'occasion était belle : il suffisait de répondre oui, ou bien se montrer héroïque. Edmond était à l'âge où ces folies se peuvent commettre encore. Il sourit à Eliane, et lui offrant de lui-même le bras, il prit son parti :
— Je n'aime pas mieux dormir.
Il lui donna, pour une soirée. l'illusion de la fidélité. Mais cet amour, on partie double, eût
exigé les ressources physiques d'un hercule, et bientôt les soupçons d'Eliane s'aggravèrent d'autant plus qu'aux preuves matérielles s'ajoutèrent les preuves morales. Le caractère d'Ed-* mond changea, en même temps que sa santé parut saltérer. Il maigrit, ses joues se creusèrent, il se traîna de fauteuil en fauteuil. Il fut presque impossible de le «faire promener. Le soir, après diner, ses yeux se fermaient malgré lui, et il semblait lutter contre un sommeil écrasant. La natui*e, avide de réparer ses pertes, avait des exigences de repos auxquelles il ne pouvait se soustraire. Au lieu de se montrer empressé, aimable comme autrefois, il ne prononçait plus que de rares paroles, et, sous prétexte qu il faisait chaud , qu'il avait beaucoup travaillé au bureau, il s'allongeait sur un canapé, et dormait à poings fermés.
Penchée sur son visage, devenu souriant dans le sommeil, comme s'il avait un rêve heureux, Eliane interrogait ce front calme, ces paupières aux longs cils, cette bouche aux blondes rtioustaches. Quel secret cachait-il, qu'elle aurait donné tout pour découvrir? Mais son sommoil était muet. Il ne prononçait pas un nom
qui put servir de preuve ou d'indice. Et la pauvre femme torturée avait la certitude d'être trompée sans que rien lui permît d'éclater en reproches. Aurait-elle osé d'abord? Elle aimait tant Edmond que la crainte de lui faire du chagrin l'aurait arrêtée tout de suite. Pendant les heures solitaires qu'elle passait, maintenant, à réfléchir, elle creusait cet afïroux problème qui était celui de sa destinée : Que fera-t-il? Cet égarement sera-t-il passager? Ou bien, Join de dissimuler, va-t-il me quitter un beau matin et ne plus revenir?
A cette pensée elle se sentait devenir folle. Ne plus le revoir, être seule, privée d'affection, après ces années délicieuses, les plus belles de sa vie, est-ce que c'était possible? Tout n'était-il pas préférable? Ne valait-il pas mieux souffrir, endurer la trahison, savoir qu'il lui volait ses baisers, qu'il donnait à une autre ce qui lui appartenait, mais au moins le voir encore, n'être pas priv('e de sa présence. Touché de sa résignation, de sa douceur, il aurait peut-être pitié d'elle, etluil'erail, de temps en temps, l'aumône dune caresse. Oh ! après tant de fierté, de froideur, de dureté même, pour tant d'hommes,
qui l'avaient suppliée, dont elle avait ri, en venir à un te] abandon de soi-même, à une lâcheté si complète! Pauvre femme, misérable cœur, comme elle se méprisait et se plaignait à la fois ! Comme elle sentait bien surtout que ce jeune homme était maître d'elle, entré dans sa chair, passé dans son sang, au point qu'il n'avait qu'un signe à faire pour qu'en elle tout s'émût et frémît de désir et de joie !
Ils étaient presque séparés, maintenant. Il prétendait qu'il était souffrant, et, le soir, s'enfermait dans, sa chambre. Quand elle le questionnai t affectueusement, il mettait ses humeurs sombres sur le compte de soucis d'affaires. La Bourse passait par une période très difficile. Il y avait de grosses maisons, à Vienne, qui avaient sauté. La place de Paris était très troublée. C'était là le sujet de ses préoccupations. Eliane alors cherchait dans les journaux, à l'article Bourse, et trouvait les appréciations suivantes: Affaires nulles. Elle interrogeait Varcolier et celui-ci lui disait : On ne s'occupe de rien. Il fallait bien se rendre à l'évidence : Edmond lui hiisait des mensonges.
Cependant, si le jeune homme mentait, ce
n'était que sur les causes de ses ennuis, car les ennuis n'étaient point chimériques. Une grave modilication venait de s'opérer dans ses relations avec Julie, et toute son existence s'en trouvait bouleversée. Un mois s'était écoulé, depuis le soir heureux où il avait réussi à amener celle qu'il adorait dans le petit rez-de-chaussée, tl était dans toute la douceur de sa lune do niiol. Chaque jour, à présent, il attendait la jeune fille dans le jardin, et il la voyait arriver, fraîche, vive, jolie, essouftléc par la rapidité de sa marche. Il la recevait dans ses bras, et les minutes qu'ils passaient ensemble leur semblaient d'autant plus délicieuses qu'ils les dérobaient, lui à la jalousie d'Éliane, elle à la surveillance de son père.
Déjà l'ex-bureaucrate, remarquant que Julie rapportait moins souvent les cadeaux de sa sœur, avait manifesté des soupçons. En réalité Julie n'allait presque plus rue de laFaisanderie.Tout le temps qu'elle avait de libre était absorbé par Edmond. Elle disait à son père: Je vais diiicr avec Alice, et elle courait retrouver le jeune homme pour faire une joyeuse fètc, soit chez Ledoyen,soit aux Ambassadeurs. Elle
avait la noce dans les moelles, marchant ainsi, de très loin, sur les traces de sa sœur. Jusqu'au jour où elle avait connu Edmond, sa conduite avait été fort bien réglée. Elle s'était tenue comme une femme qui se réserve et ne veut pas gâcher son avenir. Depuis qu'elle aimait, une folie s'était éveillée en elle. Il semblait que ce fût une autre femme. Ses nerfs vibraient, ses yeux brillaient, une ivresse l'emportait, piafTante, le nez au vent, faisant retourner tous les hommes sur son passage. Edmond s'amusait de la voir ainsi débridée. Son amour-propre était flatté par l'admiration qu'elle excitait partout, ses goûts étaient satisfaits par son amour du plaisir. Ils se sentaientviveurs l'un etl'autre, aimant le théâtre, le café-concert, les courses, la foule, les illuminations, les feux d'artifice, tout ce qui remue, déclame, chante, brille, éclate. Seulement ils étaient gênés, tous les deux, par les ménagements qu'ils avaient à garder, et leurs frasques, leurs fugues étaient forcément espacées.
Déjà Julie avait dit à Edmond, un soir qu'elle avait sa soirée libre et qu'il était obligé de s'en aller après le dîner :
— Comme tu es tenu, mon chéri! C'est ta mère qui te force à tant d'exactitude?.,.
11 avait répondu affirmativement, un peu honteux de sa sujétion, très irrité contre Eliane et prêt à la quitter, si la corde se tendait trop. Un autre jour, il avait eu sa revanche : Julie avait dû rentrer dîner avec son père, qui était souffrant. Mais ces difficultés, ces obstacles, loin de les refroidir, les entlammaient au contraire, et ils s'aimaient d'autant plus qu'ils avaient de peine à se procurer le temps pendant lequel ils s'aimaient. Aussi, pour gagner quelques instants, Edmond avait pris l'habitude, les soirs où Julie devait venir rue des Petits-Hôtels, d'aller l'attendre à la porte de la maison de la rue Rodier. Ils faisaient ainsi le chemin ensemble, et pouvaient déjà prendre un acompte sur les tendresses qu'ils avaient à se dire.
Un soir de septembre, Edmond fumait sa cigarette, dans l'obscurité, montant patiemment la garde à dix pas de l'entrée de la maison, lorsqu'à l'heure fixée, au lieu de Julie, il vit venir à lui un petit vieux à cheveux gris, d'aspect cliétif, dont la figure grognonne lui produisit un très désagréable effet. C'était M. Roussel. Il
pensa que peut-être le père de Julie n'avait pas affaire à lui et sortait tout simplement. Mais il fut vite détrompé.
— Monsieur, lui déclara le père d'un ton menaçant, il est inutile que vous restiez à ma porte plus longtemps. La personne que vous attendez ne descendra pas.
— Mais, monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire, balbutia Edmond.
— Vous le savez parfaitement... D'ailleurs, il serait puéril de finasser : ma fille ma tout avoué... Le rôle que vous jouez est joli, monsieur, et je vous en offre mon compliment! Estimez-vous beureux que la crainte d'un scandale, où mon nom aurait été compromis, m'ait arrêté, car c'est à la police que je me serais adressé pour être débarrassé de vous.
— Eb ! monsieur, auriez-vous eu la prétention de me faire mettre en prison?... s'écria Edmond, qui commençait à éprouver un vif mécontentement.
— i\e le mériteriez-vous pas? reprit le petit vieux avec force. Il y a des lois, monsieur,contre les suborneurs!... Croyez-vous quemalille soit créée pour votre divertissement?
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— Monsieur, je respecte infiniment mademoiselle votre fille!
— Assez, monsieur! J'ai trouvé les lettres que vous lui écrivez... J'en ai rougi pour elle et pour vous...
— Il n'y a pas de quoi ! Je l'aime, c'est vrai, je le lui ai écrit...
— Monsieur. quand on aime une fille appartenant à une famille honorable, ce n'est pas à elle qu'on écrit, c'est à son père... Si vos visées avaient été convenables, vous ne vous seriez pas caché de moi.
— Mais, monsieur, je ne vous connaissais pas...
— Il fallait vous arrangerpour me connaître... Je ne suis pas un sauvage... Je suis en relation avec beaucoup degens... Mais cette argumentation est superfiue... Vous avez mal agi, il est trop tard pour réparer le mal... Adieu, monsieur. Vous ne verrez plus ma fille, et si vous avez le malheur de passer dans ma rue, vous aurez de mes nouvelles !
Laissant Edmond pétrifié, le petit vieux fit un geste qui semblait barrer tout le trottoir, et, majestueux, il disparut dans l'allée sombre de
sa maison. Le jeune homme resta un insLant à la même place, cherchant à se rendre compte de ce qui lui arrivait, se demandant quelle résolution il fallait prendre. Il leva les yeux sur la façade de la maison, pour tâcher d'apercevoir Julie, si elle avait l'idée de paraître à la croisée. Il ne la vit point. Le rideau demeura immobile. Il se décida alors à s'éloigner, pestant contre le père, qui venait se jeter à la traverse de son plaisir. Quel devait être l'ennui de la pauvre Julie ! Et quelle scène elle avait dû avoir avec ce vieux monstre ! Il l'avait enfermée certainement, sans quoi elle aurait trouvé moyen de se montrer, de lui faire un signe, de lui jeter un billet. Mais comment s'était-elle laissé pincer? Et surtout, comment g-ardait-elle ses lettres? Oui, il avait dû sauter, le bonhomme, en les lisant. Car elles étaient chaudes et vives. Sans doute, quand Julie était loin de son ami, elle éprouvait du plaisir à parcourir les pages brûlantes de leur roman d'amour.
Un sourire passa sur ses lèvres. Le plus étonnant n'était pas que Julie eût été surprise par son père, mais qu'elle ne l'eût pas été depuis longtemps. Comment 3Ï. Roussel accommo-
LE LENDEMAIN DES AMOIRS. KiO
(lait-il la rigueur qu'il venait de montrer avec l'excessive liberté qu'il laissait à sa fille? Il fallait une bonne dose de complaisance pour ne pas s apercevoir quelle sortait presque tous les soirs, quelle dînait souvent dehors, et qu'elle s "émancipait beaucoup plus que ne le comportait une conduite régulière. Etait-ce une comédie que le père avait voulu jouer, et lui servait-on une réédition, arrangée à la moderne, du Mariage forcé? Il n'y pouvait croire. 11 aurait fallu, dans ce cas, lui tendre un bon piège, au lieu de descendre lui parler dans la rue. A moins que le vieil homme ne fût, après la lecture des lettres, assez sûr de la passion d'Edmond pour attendre tranquillement que la privation l'amenât à capituler.
Il agitait ainsi toutes ces idées dans sa tête, en allant prendre le chemin de fer. Il n'était pas de caractère à se donner du tourment. Ayant débattu toutes ces formes de son infortune, il s'en remit à l'avenir de la solution, et rentra chez lui, parfaitement décidé à essayer dès le lendemain de revoir Julie. Il fit le pied de grue au coin de la rue Rodier et de la rue Condorcet, pendant deux heures, dans la journée, et ne vit
point paraître la jeune fille. C'était le lendemain son jour de Conservatoire : il alla l'attendre à la sortie comme autrefois. Il assista au départ de ses compagnes, mais de Julie point. C'était une véritable séquestration.
Il commença à éprouver une irritation violente, dont ses rapports avec Eliane se ressentirent. Jamais la pauvre femme ne passa d'instants plus cruels que ceux pendant lesquels Edmond fut dans l'incertitude sur l'avenir de sa liaison avec Julie. Enfin un jour, rue des Petits-Hôtels, il reçut une lettre que la jeune fille avait trouvé moyen de faire mettre à la poste et dans laquelle son aventure était racontée. La scène avec son père avait été affreuse. Il avait fallu quelle jurât de ne plus jamais revoir Edmond. Elle avait juré, mais comment parviendrait-elle à tenir son serment?M. Roussel se doutait bien qu'elle ne serait pas maîtresse de résister, et qu'elle courrait rejoindre son chéri, car, pour plus de sûreté, il l'enfermait dans sa chambre quand il sortait. Les journées qu'elle passait étaient bien tristes. Mais que dire des nuits? Elle ne cessait pas de pleureren pensant à lui. Plutôt que de vivre ainsi, elle se sen-
tait capable de tout. La fin de la lettre était pleine de protestations de fidélité et d'amour. Edmond en fut bouleversé. Sa colère contre le père s'accrut. Il se surprit à former des projets mélodramatiques. 11 envisagea un enlèvement. Il se demanda comment il pourrait faire pour soustraire Julie à la tyrannie paternelle. Le moyen qu'il cherchait, elle le cherchait de son côté, car elle lui écrivit une seconde fois : « Je suis trop malheureuse, je ne peuxplus vivre ainsi. Je me serais déjà enfuie de chez nous, si je ne craignais pas de te contrarier. Je ne suis pas en peine de moi : je sais d'avance que je trouverais un engagement dans un théâtre. Mais je ne voudrais pas te causer d'ennuis, en allant te rejoindre, et tu comprends que, si je quitte papa, ce ne sera que pour aller avec toi. C'est une bien grave résolution à prendre. Réfléchis-y. Si je n'avais à compter qu'avec mon cœur et point avec ta raison, je serais déjà dans tes bras. Je ne ferai cependant que ce que tu me diras de faire. Pouf rien au monde je ne consentirais à être un embarras dans ta vie. Pense seulement que je t'aime, que tu m'as juré que tu maimais, et vois si tu veux me laisser mourir
de chagrin. Adresse ta réponse à M"*^ Adèle Piéchaud. C'est notre bonne. Je t'embrasse dans le cou, tu sais, comme le soir du Bois de Boulogne, et je t'adore. Ta Julie. »
Il paraît que le baiser dans le cou, le soir du Bois de Boulogne, avait été très particulier, car à ce souvenir Edmond eut un mouvement décisif. Ce sceptique qui n'avait jamais considéré les femmes que comme des dispensatrices do plaisir, qu'il fallait prendre quand elles étaient agréables et laisser quand elles devenaient gênantes, n'hésita pas. Il écrivit à M"" Adèle Piéchaud : « Viens rue des Petits-Hôtels, tu m'y trouveras tousles joursàcinqheures. Je t'aime. Edmond. »
C'était une grosse partie qu'il engageait là : il s'en rendit compte aussitôt que sa lettre fut à la poste, car chez lui la réflexion n'était pus longue à se produire. Il se mettait une maîtresse sur les bras. Il lui écrivait d'abandonner la maison de son père, et par conséquent il prenait vis-à-vis d'elle la responsabilité de son existence matérielle. Il ne pouvait plus désormais la quitter, comme il avait quitté tant de femmes, parce qu'elles avaient cessé de plaire, ou
qu'une autre plaisait davantage. Il se rangeait de lui-même dans la catégorie des amants sérieux. Et avec quelles ressources aflrontait-il cette situation? Avec une quiniiaine de mille francs que lui produisait sa part de bénéfices annuels dans la charge et les quatre mille francs d'appointements qu'il touchait.
Il se dit toutes ces choses, et beaucoup d'autres encore. Il sortit de cette méditation considérablement assombri. Si sa lettre avait été possible à rattraper il l'eût déchirée en tout petits morceaux, et eut renoncé à M"* Julio Roussel. Il se consola un peu en pensant que l'évasion ne serait peut-être pas aussi facile que la jeune fille le croyait, qu'elle écrirait encore,et que dans sa réponse il aurait l'occasion, par une froideur subite, corroborée d'un exposé des difficultés de la vie, de calmer l'ardeur de sa bonne amie, et de lui inspirer la sage résolution de rester chez elle.
Mais Julie avait dû combiner un plan d'avance et s'entendre avec M"' Piéchaud pour la fuite, comme elle s'était arrangée pour la correspondance, car le lendemain, en arrivant rue des Petits-Hôtels, où il comptait trouver une
nouvelle lettre, ce fut la correspondante ellemême qu'il trouva. Assise dans le petit jardin, sous le tilleul, elle lisait sagement un livre. En voyant Edmond paraître sur le seuil de la porte-fenôtre, elle poussa un cri, et d'un bond fut à son cou.
Il y avait sans doute dans le sang, les nerfs, la chair de M"^ Roussel un fluide spécial qui avait le don d'agir sur Edmond, car, venu avec l'idée parfaitement arrêtée de rompre avec elle plutôt que de la laisser se cramponner à lui, il se livra à des transports de joie, et jura à Julie de ne la quitter jamais. Il était, en se conduisant ainsi, non moins sincère que lorsqu'il se promettait d'agir tout à fait différemment. Seulement il n'était plus seul, en face de lui-même : il avait autour des épaules deux bras frais et blancs, devant les yeux un visage rayonnant de plaisir, et sous la moustache une bouche palpitante et amoureuse. Les trois quarts des bêtises des hommes se font dans de pareilles conditions, et ceux qui les condamnent impitoyablement ne sont pas bien sûrs de ce qu'ils auraient fait, s'ils avaient été à leur place.
Ce soir-là, Edmond envoya à Croissy un télé-
gramme ainsi rédigé : « Ma mère souffrante ; reste auprès d'elle; viendrai demain pour dîner. » Cette fois-là Eliane bondit. Elle avait, depuis longtemps, la conviction qu'Edmond lui était infidèle. Mais il ne s'émancipait pas, il rentrait régulièrement. Il la trompait, comme un mari trompe sa femme, avec ménagement et en revenant au bercail. Mais voilà que brusquement il découchait. Elle ne put supporter cette pensée. Une colère folle, dans laquelle la fille de la fruitière, le modèle d'atelier, la demoiselle de comptoir reparaissait avec ses brutalités natives, bouillonna en elle, et, criant des injures, elle se jeta sur un canapé en proie à une crise de nerfs terminée par des torrents de larmes qui gâtèrent gravement son maquillage. Mais elle n'en eut souci, puisque Edmond ne devait pas rentrer.
Ayant beaucoup pleuré, elle retrouva sa lucidité et se demanda quelle ligne de conduite elle allait adopter. Car il ne lui paraissait paspossible qu'elle restât sous le coup de l'affront subi. Elle décida, tout d'abord, qu'il fallait s'assurer de ce qu'elle craignait si fort. Car, à dire sans preuves à Edmond : Tu es un misé-
rable ! Tu me trompes ! elle ne pouvait récoltei qu'un démenti ou des protestations. Et la situation demeurait pareille. C'est-à-dire exaspérante, affolante, intolérable. Mais comment savoir la vérité? Jusqu'alors elle avait tout fait pour ne pas la connaître. Elle avait voulu entretenir ses illusions, et elle n'avait recueilli aucun indice qui pût la mettre sur la trace.
Soudainement elle pensa au papier qu'elle avait reçu, quelques semaines auparavant, et qui lui avait causé une si pénible impression, à la circulaire de l'agent de recherches. Le nom : Emile Taboureau, l'adresse : rue d'Aboukir, ÎJ2, lui revinrent à la mémoire. Elle courut au tiroir où elle avait serré le prospectus, et le retrouva tout froissé du premiermouvement de sa colère. Il était trois heures. Elle avait, hélas ! sa soirée libre. Elle shabilla, prit le chemin de fer, et arriva à Paris comme cinq heures sonnaient.
Un fiacre la conduisit rue d'Aboukir. Elle demanda à la concierge M. Taboureau. Et un gros homme commun, à voix éraillée, qui était dans la loge, un paquet de journaux à la main, répondit :
— C'est moi, madame.
LE LENDEMAIN DES AMOURS. 1 i7
— Monsieur, je désirerais vous parler, dit É liane avec une résolution qui l'étonna clleinème.
— Madame, justement je rentre. Si vous voulez vous donner la peine de monter, l'étude est à l'entresol.
Ils montèrent un escalier sombre, éclairé seulement par des réflecteurs noirs de poussière, et arrivés sur le premier palier, Taboureau avec un passe-partout ouvrit la porte d'entrée. Le spectacle qui s'ofl'rit à eux, dès le seuil, n'était point ordinaire. Un homme dévêtu, assis sur une chaise, et entouré par les trois commis et la bonne de l'agent de recherches, se faisait bassiner la figure avec de l'eau additionnée d'arnica. Une balafre violette, partant de l'œil et finissant au menton, lui coupait le visage en deux. Son bras droit, nu jusqu'au coude, était bandé, et des gémissements entremêlés d'injures s'échappaient de ses lèvres.
— Eh! mon Dieu! Châtillon, qui est-ce qui vous a arrangé comme ça? s'écria Taboureau, au comble de la surprise.
— Ah! le brigand! Est-il possible de taper aussi dur! C'est le mari de la rue Richer, mon-
sieur. J'ai la figure en marmelade ! Il me lavait bien dit que, si je continuais à le filer, il m assommerait. J'ai mon compte, monsieur, je crois que mon bras est cassé...
Eliane, stupéfaite, sa robe relevée, comme si elle marchait dans la crotte, se tenait sur le seuil de Tétude, songeant vaguement à s'enfuir. Taboureau vit son émoi, craignit de perdre une cliente, et souriant :
— Passez donc, je vous prie, dans mon cabinet, madame. Ce n'est rien. Un petit accident de métier. Il y a des maris qui trompent leur femme et qui ne veulent pas être pinces... Celui qui a si bien accommodé mon indicateur est un enragé. Sa femme voudrait bien le faire prendre en flagrant délit. Mais il se défend... Madame est peut-être dans le même cas?
Taboureau venait de fermer la porte et ofl"rail gracieusement à Eliane un fauteuil de moleskine usé par le passage des infortunés qui se succédaient dans cette pièce tendue de papier vert, meublée d'un bureau en acajou, de cartonniers sur lesquels de grandes lettres, imprimées de A à Z, servaient au classement des dossiers de la jalousie, de la vengeance ou du
chantage. L'agent s'était assis, et, de son regard habitué à scruter les [thysionomies , il dévisageait Eliane. Celle-ci, pour éviter les difficultés de l'entrée en matière, sortit de son portecartes la circulaire et dit avec volubilité :
— J'ai reçu de vous ce papier, monsieur. Vous vous chargez des recherches dans l'intérêt des familles. J'ai un fils...
Elle s'arrêta. Ce mensonge, qu'elle avait préparé pour expliquer dignement sa démarche, avait (le la peine à sortir.
— J'ai un fils (juime donne du souci. Je voudrais être renseignée sur sa conduite.
Taboureau n'avait pas bronché. Qu'il s'agît d'un frère, d'un mari ou d'un amant, peu lui importait. Jl ne voyait qu'un homme à filer pour le compte d'une femme élégante, distinguée et mûre qui paîrait bien.
— Rien de plus facile, madame. Le jeune homme se doute-t-il de votre mécontentement, et peut-il soupçonner votre désir?
— Nullement.
. — Alors cela ira tout seul.
Il prit une fiche et un crayon, puis, se tournant du côté d'Eliane :
doO LES BATAILLES DE LA VIE.
— Madame sait que nos recherches sont tarifées. C'est quarante francs par jour, pour vacation, ou dix louis à forfait, pour la première indication. Après, s'il y a lien de continuer régulièrement, c'est un prix moins élevé...
— Très bien, monsieur : je prendrai le forfait, pour être plus tôt renseignée.
Taboureau eut un clignement d'œil qui voulait évidemment dire : Pas bête, la dame! Et comme Eliane posait deux billets de cent francs sur le coin du bureau, il s'inclina avec une considération marquée :
— Madame veut-elle avoir la bonté d'écrire elle-même le nom et l'adresse du jeune homme?
— Non, monsieur, dit nettement Eliane, pas moi, vous.
Elle avait, en une seconde, senti le danger de laisser de son écriture dans les mains de cet homme. Taboureau cligna une seconde fois et répondit :
— Comme il plaira à Madame.
Eliane dicta :
— M. Edmond Féraud ; domicile à Paris, rue Blanche, 24, et à Croissy, villa des Glycines.
— Oïl faiidra-t-il écrire à Madame, quand on saura du nouveau?
— A Croissy, villa des Glycines. L'adresse : M^'Eliane. Cela arrivera ainsi.
Elle se leva, passa devant l'agent avec son plus grand air, vit, en traversant l'étude, l'indicateur qui continuait à se faire lotionner la iigure, et, laissant derrière elle une odeur qui combattit avantageusement l'infection de l'escalier, elle partit.
La mélhode qu'elle avait suivie était sans doute la bonne, car le lendemain à midi elle recevait à Croissy une dépêche dans laquelle Taboureau qui économisait ses pas lui disait : « Ai renseignements, venez. Emile. » Il n'avait pas signé de son nom de famille, que ses prospectus avaient par trop répandu, et qui, rapproché de ce mot : renseignements, devenait très explicite.
Eliane, en recevant le papier bleu, resta interdite tout d'abord. Elle ne s'attendait pas à une mise en demeure si prompte. Elle n'avait pas encore pris son élan pour agir, et elle se trouvait dans la nécessité de sortir de la période des lamentations. Elle se décida promptement,
s'habilla, et arriva rue d'Aboiikir. Le bureau était tranquille. Aucun indicateur n'avait reçu de horions ce matin-là, et les commis s'occupaient seulement à mettre sous enveloppe les prospectus que Taboureau Emile répandait dans laFrance entière, spéculant sur la zizanie, semant la séparation et récoltant le divorce. Elle devait être attendue, le patron sachant d'avance quelle hâte les intéressés montraient habituellement à se convaincre de leur malheur. On la fit pénétrer dans le cabinet vert, et elle se rassit sur la moleskine usée. Taboureau parut en veston de chambre ; il salua avec condescendance, prit un dossier déjà étiqueté, l'ouvrit et lut une note :
— Voici, madame. Nous avons, comme vous le pouvez constater, agi avec diligence. D'ailleurs je ne me vanterai pas, le résultat a été facile à atteindre : le jeune homme ne se cache pas...
— Où est-il? interrompit Eliane, qui bouillait.
— Rue Caumartin, chez sa mère, qui est malade, dit Taboureau avec un malicieux sourire.
LE LENDEMAIN DES AMOURS. t^S
Éliane rougit, en voyant son mensonge percé à jour, mais la stupéfaction que lui causait la déclaration de l'agent l'emporta sur la honte, et regardant l'homme jusqu'au fond de ce qu'il pouvait avoir de conscience :
— Il est chez sa mère ?
— Oui, madame : il y a passé la nuit. Eliane se dit : Je suis volée. Ce grcdin n'a
point cherché. Il est payé, il ne veut rien faire. Ou bien il s'entend avec Edmond. Dans un cas ou dans l'autre je n'en tirerai aucune révélation sérieuse. Elle se leva :
— Je vous remercie, monsieur, dit-elle: vos renseignements me suffisent.
— Madame ne désire pas prolonger la surveillance? demanda Taboureau.
— Cela me paraît absolument inutile, riposta ironiquement Eliane. Je suis édifiée.
L'agent cligna de l'œil, mais ne fit pas une observation. Il reconduisit sa cliente jusqu'à la porte, et, revenant dans son cabinet, il s'écria :
— Brûlé! Mais, bah! le jeune homme a payé en conséquence.
Au reçu de la communication d'Elianc et de sonordre de surveillance, Taboureau lui-même,
grimé en vieillard respectable, s'était présenté rue Blanche au domicile d'Edmond. Il ne l'avait point trouvé, avait laissé sa carte, avec ces mots écrits au crayon : « Prière de passer d'urgence à l'étude. » A huit heures du soir, comme il achevait de dîner, servi par sa bonne, un coup de sonnette vigoureux avait retenti à la porte d'entrée, et, introduit par la domestique, un beau et grand jeune homme avait paru.
— M. Tabou reau?
— C'est moi, monsieur.
— Voici la carte que vous avez pris la peine de mettre chez moi tout à l'heure.
— C'est à M. Edmond Féraud que j'ai l'honneur de parler ?
— Oui, monsieur.
— Passons, s'il vous plaît, dans mon cabinet. Il prit la lampe, éclaira Edmond, et, l'ayant
fait asseoir sur le même fauteuil qu'il avait offert à Eliane quelques heures plus tôt, il débuta ainsi :
— Monsieur, j'ai pour spécialité les recherches dans l'intérêt des familles. Cette profession essentiellement délicate exige de la part de ceux qui l'exercent une grande expérience de
LE LENDEMAIN DES AMOURS. loo
la vie, une modération d'esprit extrême et un fact tout particulier, afin de démêler ce qu'il faut faire de ce qu'il convient d'éviter. J'ose dire que cette expérience, cette modération et ce tact, je les possède à un degré qui n'a jamais été atteint par aucun de mes concurrents... Et comme Edmond le regardait stupéfait :
— Vous allez, monsieur, en avoir la preuve à l'instant même. Je sais ce qu'est l'existence d'un jeune homme ; je sais aussi que les familles sont sujettes à s'alarmer pour des peccadilles et essaient de réprimer, violemment quelquefois, des écarts qui sont fort naturels... Je m'interpose volontiers entre les parents et les enfants. . . Je reçois la confidence des uns, les aveux des autres, et, sous couleur de fournir des renseignements, j'arrive à accommoder des situations qui auraient pu devenir périlleuses... C'est pourquoi je vous ai prié de m'accorder cet entretien.
— Monsieur, dit Edmond, je ne vous comprends pas du tout. Parlez sans tant de réticences...
— Eh bien ! monsieur, voici qui va tout de suite vous mettre au cœur de la question : Ma-
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dame votre mère est venue tantôt me trouver pour me demander de la renseigner sur votre conduite.
— Ma mère?
— Oui, monsieur, madame votre mère.
La physionomie d'Edmond exprima un étonnement si complet et si profond que Taboureau craignit d'avoir fait un pas de clerc. Il «xaminalejeunehommeavec inquiétude et dit :
— N'auriez-vous plus madame votre mère ?
— Si, monsieur, mais elle est tellement incapable de la démarche que vous lui prêtez... Comment était la personne qui est venue ici?
— Grande, mince, blonde, très élégante...
Edmond frappa ses mains l'une contre l'autre, son visage s'éclaira, et il ne put retenir ces paroles :
— Bon! je commence à comprendre. C'était Ëliane!..
— C'est en effet le nom sous lequel cette dame m'a prié de lui écrire à Croissy...
— Eh bien ! vous pouvez vous flatter, monsieur, de posséder l'expérience, la modération et le tact dont vous vous vantiez à l'instant, secria Edmond, en regardant l'agent d'un air
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ironique. Tous mes compliments! Savcz-vous qui est la personne que vous avez prise pour ma môre? C'est ma maîlresse!
— Je m'en étais douté ! répliqua Taboureau sans se démonter. Je regrette d'autant moins de vous avoir prévenu, que cette dame a peu de droits de vous faire surveiller.
— Voyons, reprit Edmond, maintenant que nous jouons cartes sur table, soyons nets et précis. Vous voulez m'ofîrir de trahir votre cliente à mon profit? C'est bien cela, n'est-ce pas?
— Ob ! monsieur, quels sentiments me prêtez-vous? protesta Taboureau. J'ai eu l'intuition que les recherches dont vous alliez être l'objet pourraient vous occasionner de l'ennui. J'ai songé à amoindrir ou à supprimer cet ennui... Voilà tout.
— L'intention m'importe peu. Je ne vois que le fait, qui m'intéresse beaucoup. Donc traitons...
— Vous devenez mon client. Je ne trahis jamais un client...
— Je m'en aperçois.
— C'est dans l'intérêt de cette dame. Elle
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pourrait se tourmenter, si je lui disais ce que vous faites... En me taisant, je la défends contre elle-même.
— Très ingénieux. Qu'est-ce que je vous dois?
— Dix louis...
— Les voici. Mais vous savez, moi je vous avertis. Si vous me compromettez en quoi que ce soit, c'est à vous que je m'en prends... A bon entendeur, salut.
— Monsieur, je ne crains rien.
— A merveille. Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
— Votre serviteur très humble!
Edmond se dirigeait vers la rue des Petits- Hôtels oii Julie l'attendait, réfléchissant à son aventure et s'avouant qu'il était fort heureux pour lui que Taboureau fût une canaille. Si cet espion avait eu la probité relative de son état, il aurait informe Eliane. Quelle bagarre! De la sorte rien n'était compromis, et il allait avoir le temps de se retourner.
Il rentra à Groissy le lendemain pour dîner, comme il l'avait promis. Eliane le reçut avec sa bonne grâce ordinaire. Rien dans sa physio-
nomie n'aurait pu donner le moindre soupçon à Edmond, rien dans son attitude ni son langage. Sachant qu'elle le soupçonnait et connaissant sa d(''marche, le jeune homme admira la puissance qu'elle possédait sur elle-même. 11 pensa : Faut-il qu'elle m'aime véritablement pour ne pas me sauter à la figure en m'agonisant de sottises! Car elle ne doute pas de ma faute et, jalouse comme elle l'est, elle doit beaucoup soulïVir. Mais non, elle feint la tranquillité, elle me surveille, et tâche de surprendre quelque preuve qui lui serve à me confondre. En même temps, Éliane se disait : Il est impassible, il me raconte ce qu'il a fait hier avec un aplomb inouï. Est-il possible qu'un garçon si franc arrive à si bien dissimuler?
Ils s'observèrent ainsi, comme deux adversaires, tout en se souriant, comme deux amants. Après le dîner il vint quelques amis, ce qui détendit un peu la situation. A onze heures, Edmond, resté seul en tête à tête avec Eliane, ne se sentit pas le courage suprême de lui prouver qu'il l'aimait encore. Il étouffa un bâillement, et, comme son amie se rapprochait do lui avec un air tendre qu'il connaissait bien, il se mit
à marcher dans le salon. Elle le suivait du regard, sentant très nettement qu'il la fuyait, soupçonnant pourquoi, et se disant, avec une horrible mélancolie, que les plus belles journées d'amour avaient de bien tristes lendemains. Et frémissante de colère à la pensée qu'elle était trahie, enragée de désir, elle en venait à s'avouer, non sans une honte désespérée, que la jalousie était le plus acre stimulant de l'amour. Que n'eût-elle pas donné pour ressaisir, fût-ce pendant une heure seulement, cet homme qu'elle savait ne plus lui appartenir, et qu'elle n'en brûlait que plus de posséder! Oh ! vaincre sa rivale, le lui reprendre à force de voluptés, et mourir dans une extase triomphante ! Elle fut sur le point d'aller à Edmond, de l'étreindre, de l'emporter. Elle craignit un refus qui eût brisé le dernier lien si fragile qui la rattachait encore à lui. Et, le cœur battant, la respiration embarrassée, elle resta immobile à le regarder marcher silencieux et contraint. Brusquement il s'arrêta, vint à Eliane, et la figure éclairée d'un sourire, lui tendant la main :
— 11 se fait tard, chère amie. Vous avez été,
ce soir comme toujours, une maîtresse de maison charmante... Vous vous êtes prodiguée, et vous devez avoir besoin de repos... Vne ])oinie nuit!...
Il l'embrassa sur le front avec une affection • véritable, et étouffant un soupir de regret on même temps que de lassitude, il s'enferma dans sa chambre. Alors Eliane, triste jusqu'au fond de l'âme, se retira chez elle et, ouvrant sa fenêtre, s'accouda pour respirer l'air de la nuit. Une silencieuse sérénité s'étendait sur les massifs du jardin, aucun souffle de vent n'agitait les feuilles, la lune argentait de sa lumière mélancolique les pelouses désertes, et dans les glycines défleuries les rossignols ne chantaient plus. A ce moment la chambre d'Edmond, jusque-là éclairée , devint sombre; il sembla à Eliane qu'elle était seule, définitivement abandonnée dans cette obscurité funèbre et qu'il ne lui restait plus qu'à mourir.
Pendant ce temps-là, Julie, seule dans le grand lit de l'appartement de la rue des Petits- Hôtels, rêvait d'Edmond, en le plaignant d'avoir été obligé de rentrer chez lui ce soir-là, et souriait au plaisir promis.
Vers neuf heures, Éliane, tout habillée, entra chez son ami, et le voyant occupé à sa toilette :
— Je viens de recevoir une lettre de mon notaire qui me donne rendez-vous à dix heures et demie : je n'ai que le temps de m'y rendre. Déjeunes-tu ici?
— Non! dit Edmond. Je vais prendre le train de dix heures... Je déjeunerai chez ma mère... Si elle est bien, je rentrerai pour dîner.
— Alors, à ce soir, j'espère.
Elle l'embrassa sur le front. Alerte elle descendit l'escalier. Il la vit traverser le jardin, élégante et dégagée. Il pensa : Quel chic elle a, cette Eliane î Quel dommage qu'elle n'ait pas dix ans de moins. Il n'y a pas de Julie qui pourrait lutter avec elle! Et si bonne, et si intelligente! Ah! je suis un fier scélérat de la tromper!
Il sourit de sa propre sévérité, acheva de s'habiller, et partit.
Cependant Eliane , ayant eu un mécompte avec Taboureau, était décidée à faire ses affaires elle-même. Elle ne renonçait point à être in-
formée. Maispour être sûre de ses informations, elle avait projeté de les prendre elle-même. Elle précédait Edmond à Paris, s'installait dans un fiacre, à la sortie de la gare, et quand son ami arrivait, elle le suivait jusqu'à ce qu'elle eût appris ce qu'elle voulait connaître. Elle réalisa son programme de point en point. Edmond, débarqué à Paris, sans défiance, sauta dans un cabriolet, au cocher duquel il donna l'adresse de la rue des Petits-Hôtels, et du premier coup amena celle qui l'épiait à son gîte.
11 entra, et, au bout d'un quart d'heure qui parut interminable à Eliane, il ressortit avec Julie pour aller déjeuner. Il passa le long de la voiture du fond de laquelle la pauvre femme guettait. Elle entendit parler joyeusement le jeune couple. Elle frémit, en voyant Julie si belle. Elle suivit le mouvement cadencé et froleur de leur marche, par le petit guichet qui était derrière sa tête. Puis quand ils eurent disparu au tournant de la rue Lafayette, le cœur serré, le front brûlant, des larmes dans les yeux, elle se fit conduire chez elle rue de l'Arcade. Elle sentait la nécessité de réfléchir. Dans son appartement arrangé pour l'été, obscur,
frais, aux meubles couverts de housses, elle s'assit, et, sûre de son malheur, ne voyant pas de moyen de le conjurer, elle eut une crise de désespoir, et, les nerfs enfin détendus, pleura abondamment.
Pendant quelques jours, Edmond et Julie menèrent une existence joyeuse et bien remplie. Ils déjeunaient et dînaient ensemble; le soir ils allaient au théâtre. L'automne était venu, et la villégiature avait pris fin. Eliane était rentrée à Paris, au grand ennui de son ami qui s'épuisait à chercher des prétextes pour ne pas la voir, et qui se trouvait exposé à ce qu'elle tombal inopinément chez lui. Il n'avait cependant encore jamais parlé à Julie de son appartement de la rue Blanche. Il se défendait prudemment de l'y conduire, et puis il craignait des questions relativement à son silence prolongé. Un matin en arrivant au bureau, il rencontra dans le vestibule Yarcolier, qui sortait
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de chez le patron. Le remisier le prit par le bras et lui dit :
— Eh bien ! mon cher, vous ne vous ennuyez pas !.. Je vous ai vu hier soir aux Variétés avec une jeune personne d'une fameuse qualité ! Alors E liane, ça ne va plus?
— Si, répondit Edmond d'un air penaud, cela va encore, et c'est bien là le hic 1
— Ah ! ah ! fit Varcolier avec étonnement.
— Oui, vous ne me comprenez pas, dit le jeune homme en descendant l'escalier avec son camarade, et se promenant dans la rue au lieu d'entrer au bureau. Il est de fait que ma situation est assez compliquée. Je ne suis pas marié avec Éliane, et rien ne peut me retenir auprès d'jlle, malgré moi. J'ai une jeune maîtresse qui est charmante et que j'aime infiniment. Pourtiut je m'attarde avec une autre, qui est vieille et pour laquelle Je n'ai plus que de l'amitié. Mais voilà justement ce qui m'arrête. C'est une amitié très sincère, c'est une reconnaissance très réelle qui m'attachent à elle, sans que je puisse me décider à rompre. Elle se doute de mon infidélité, elle est malheureuse, et elle non plus ne peut se résoudre à me quitter,
car elle a pour moi une affection très grande.
— Il faudra néanmoins que cela ait une fin.
— Cela aura une fin, comme tout. Mais je ne supporte pas la pensée de provoquer cette fin. Je ne me vois pas disant à Eliane : Adieu! j'ai assez de vous. Je vais avec une autre! Elle serait capable d'en mourir.
— On se figure ces choses-là. Ça n'arrive jamais. Si toutes les femmes qu'on lâche mourai ,'nt, en huit jours Paris serait dépeuplé !
— En résumé, mon cher, jugez-moi très faible si vous voulez, mais telle est ma situation vis-à-vis dEliane. Tout ce que je vous demande c est la discrétion la plus complète.
— Soyez tranquille. C'est égal, l'autre est bien jolie ! Mes compliments.
Ils se quittèrent, et Edmond remonta au bureau. Sa conversation avec Varcolier avait précisé ses sentiments. Jusque-là il avait obscurément senti qu'il ne devait pas abandonner Eliane brutalement. Il sut à partir de cet instant pourquoi il ne le devait pas. Il s'était éclairé, en éclairant son camarade. Il put discuter avec luimême les motifs de sa résolution, il les trouva bons, il en fut satisfait, il se jugea convenable
en la circonstance. Il estima que si Eliane prenait l'initiative d'une scène, il saurait quoi lui répondre. Il pensait qu'avec une femme aussi distinguée la discussion serait courtoise. Poiat de violences ni de gros mots, ce n'élait pas son genre. Ce serait une rupture sentimentale et élégante, comme dans le meilleur monde. 11 la prévoyait avec tristesse, mais ne la redoutait pas. Il eut une surprise.
Un soir vers dix heures, il attendait Julie, qui était sortie pour aller chez sa sœur, lorsque devant les fenêtres du petit rez-de-chaussée, dans la rue même, une dispute éclata, mêlée de cris et d'interjections dans lesquels, à sa grande inquiétude, il reconnut la voix d'Éliane. Il s'élançait vers le vestibule pour s'assurer de ce qui se passait, lorsque la porte s'ouvrit brusquement, et Julie, sa voilette arrachée, son chapeau branlant, le visage rouge, son ombrelle cassée en deux morceaux à la main, entra comme un coup de vent, poursuivie par Eliane, qui la menaçait.
— Edmond! cria Julie, en se jetant dans les bras du jeune homme, défends-moi 1 Qu'est-ce que veut cette femme que je ne connais pas?
En apercevant son ami, Eliane, au lieu de se
calmer, devint pâle de colère, ses regards flamboyèrent, et se jetant sur sa rivale avec un rugissement :
— Ah ! misérable ! cria-t-elle, en ma présence, dans ses bras ! Tu ne me connais pas, mais je te connais, moi!
Et avec une adresse terrible, empoignant Julie par le cou, sans qu'Edmond pût s'y opposer, elle lui enfonça ses ongles dans la chair, lui dégrafa son col, et, la griffant, pleine de rage, elle lui laissa sur la figure des traces rouges et cuisantes.
— Eliane ! cria Edmond, en saisissant sa maîtresse par les épaules, Eliane, que faitesvous?
— Je lui montre qui je suis et ce que je te suis, puisqu'elle ne le voit pas.
Elle se rua de nouveau sur Julie épouvantée, et de ses doigts agiles, elle essaya de lui atteindre les yeux.
— Elle va m'aveugler ! cria la jeune fille.
Et, sautant en arrière, elle renversa un guéridon chargé d'un service à tlié qui se brisa avec un fracas épouvantable. Ce bruit acheva d'affoler Julie, qui poussa des clameurs terrifiées
encourant autour de l'appartement, suivie par Eliane, qui grinçait des dents et criait :
— Je suis sa maîtresse, entends-tu? Sa maitresse, fille de rien que tu es ! Il est à moi, tu me l'as volé. Mais je te ferai mettre à Saint- Lazare !
Edmond, retenant Eliane par le milieu du corps, la força de s'arrêter; il ouvrit une porte par laquelle Julie se sauva, et restant seul en face de sa maîtresse :
— Ah çà ! perdez-vous la raison ? Est-ce donc ainsi qu'une femme telle que vous doit se conduire?..
— Et comment ne perdrais-je pas la raison, traitée ainsi par toi, malheureux que tu es ! Vas-tu t'étonner de mon désespoir et te plaindre de ma colère ? Lâche ! lâche ! qui me trahis depuis des semaines, qui me mens à chaque heure du jour et de la nuit, qui viens te reposer et te refaire des fatigues prises ailleurs, dans mon lit et à ma table !
— Mais, Eliane! balbutia Edmond, étonné d'une telle violence.
— Il faut bien que je te dise ce que je pense de toi, à la fin ! Depuis trois ans n"as-tu pas
vécu pour ainsi dire chez moi? M'as-tu jamais donné un sou ?T'ai-je demandé quoi que ce soit, môme un cadeau, même un bouquet? Et je t'aimais, à tout te sacrifier ! En échange d'une telle tendresse, ne me devais-tu pas un peu de fidélité? Et si tu n'étais pas assez honnête pour te bien conduire, ne pouvais-tu avoir la franchise de maverlir, la délicatesse de me quitter, et ne pas m'infliger laiTront d'une tromperie quotidienne, l'horreur d'une renconti-e avec ta donzelle, et le désespoir enfin de m'assurer que tu n'as aucune affection, pas même un peu d'estime pour moi qui t'adorais? Crois-tu que c'est bien? Crois-tu que c'est propre? Et devais-je attendre de tels procédés d'un garçon qui me paraissait avoir de si bons sentiments ?
A bout de force, elle fondit en larmes, et, liurlant comme une bête à qui on a pris ses petits, elle se jeta à plat ventre sur le canapé, la tête dans les coussins, insoucieuse d'Edmond, oubliant tout pour s'abîmer dans son chagrin. Il la regardait, lui, le front lourd, le visage crispé, furieux d'avoir été traité si durement, humilié de sentir qu'il le méritait, apitoyé par cette douleur accablée et sincère, se deman-
dant comment sortir d'un pareil guêpier, et inquiet de ce que pouvait devenir Julie, depuis que la porte de la chambre à coucher s'était refermée sur elle. Il prêta l'oreille : aucun bruit dans la pièce voisine. Sans doute elle écoutait, et aucune des accusations lancées n'avait dû lui échapper. Comment le jugerait-elle? Une colère, qui étouffa toute pitié, sempara de lui à cette idée que la jeune fille le mépriserait en constatant quil se laissait accabler de reproches outrageants, sans répliquer, sans protester. Une amertume lui monta aux lèvres, il marcha vers le canapé, et dit dune voix rude :
— Écoutez, Eliane, je suis bon enfant, je vous ai écoutée patiemment, quoique vous m'ayez gravement offensé... Mais toute bonté a des limites, et celles de la mienne sont dépassées. Tout ce que nous pouvons faire de mieux maintenant, c'est de nous séparer convenablement et de ne plus nous revoir jamais.
A ces mots, Éliane se dressa comme poussée par un ressort, et, les cheveux épars, le visage enflammé, les paupières rougies parles larmes, elle demeura en face d'Edmond, le regardant
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comme si elle n'en croyait pas ses oreilles et en appelait au témoignage de ses yeux.
— Voilà donc ce que tu désires? C'est là ce que tu trouves à me répondre : Quittons-nous! C'est tout ce que t'inspirent ton intelligence et ton cœur. Mais crois-tu donc que ce soit ce que je veux?
— Après ce que vous m'avez dit, je n'admets pas que vous songiez à autre chose.
— Eh! ce que je t'ai dit... Est-ce que je savais ce que je te disais? C'est ma colère qui a parlé, ce n'est pas moi.
— Il ne m'en sera pas moins impossible d'oublier ce que vous m'avez fait entendre.
— J'oublierais bien, moi, ce que tu m'as fait!
La parole décisive était prononcée. Éliane, furieuse d'abord, s'était calmée, et changeant de tactique elle revenait à la patience, à la douceur, à l'indulgence. Edmond pensa : J'ai une occasion imique de rompre; si je la laisse échapper, c'est fini, je n'ai plus qu'à dire adieu à Julie, me voilà condamné à Eliane à perpétuité. Il fit un geste de protestation, et très nettement:
— Non! non! l'explication que vous avez provoquée ne peut se terminer ainsi. J'ai été patient, moi aussi : je vous ménageais, car si j'avais suivi mon penchant je vous aurais quittée depuis longtemps...
— Edmond !
— Ne gardez pas d'illusions. J'aime celle que vous venez de traiter si brutalement, et si je pouvais accepter ce que vous m'avez dit à moi, je ne pourrais supporter ce que vous lui avez fait à elle.
Eliane eut un retour de fureur :
— Espères-tu que je vais lui demander pardon?... Tu l'aimes ! Voyons, tu veux me tourmenter, te venger, soit ! Mais ne me dis pas que tu aimes cette fille ! Tu sais bien ce qui t'attend avec elle. Tu seras trompé, c'est immanquable ! Ces petites-là ne pensent qu'à courir! Est-ce que tu crois qu'elle a pour toi la moindre tendresse? Un coup de cœur, peut-être... Mais qu'est-ce que ça durera? Le temps de rencontrer un autre poursuivant qui la paie mieux, ou qui l'amuse davantage... Est-ce que c'est une société pour toi?... Que dira ta mère?
L'intervention de la famille dans le sermon
d'Klianc exaspéra Edmond, il perdit toute mesure :
— Ah çà ! vous m'assommez, à la fin ! Suis-je mon maître? Avez-vous des droits sur moi? A'ous me parlez comme une tante à héritage ! C'est grotesque! J'en ai assez de votre fausse moralité! Ou'est-ce que vous êtes donc, en somme, pour prendre des airs dédaigneux visà-vis des autres? Quelle différence y a-t-il entre vous et celle que vous affectez de rabaisser? Une seule, entièrement à son avantage : Elle est jeune ! Et vous ne l'êtes plus !
Eliane eut un geste de stupeur ; elle porta les mains à ses oreilles afin de ne plus entendre les terribles paroles qui lui déchiraient le cœur. Elle cria :
— Edmond !C'estJiorrible! Jamais je n'aurais cru que tu serais capable de teniruntel langage !
— C'est vous qui en êtes cause ! Vous me mettez hors de moi ! Tenez, allez-vous-en...
— Tu me chasses?
— Je ne vous chasse pas : je vous prie de me laisser la paix !
Eliane se leva, très pâle. Elle avait tout enduré, espérant au fond d'elle-même un raccom-
modement. Elle comprit qu'Edmond lui échappait. Elle voulut au moins sauver sa dignité, et, passant devant lui, sans un regard, elle gagna la porte, l'ouvrit, et les dents serrées par une angoisse affreuse, elle lui dit :
— Adieu !
Elle fit une halte d'une seconde ; elle voulait lui donner encore le temps de la rappeler. Brutalement il répondit :
— Adieu !
Elle étouffa un sanglot, eut un geste navré, et disparut. A peine était-elle dehors que de la chambre à coucher Julie sortit comme une furie, et s'élançant vers Edmond :
— Eh bien ! Yoilà donc à quoi vous m'exposez! cria-t-elle. Vous êtes un joli garçon 1 Quand on pense qu'il est l'amant d'une femme de cet àgc-là ! Il vous les faut mûres ! Et il me trompait avec cette grand'mère ! C'est flatteur pour moi !
Edmond, accablé, la regardait avec un air suppliant, comme pour dire : Voyons ! Après sa scène à elle, est-ce que vous m'en ferez aussi une, vous ? Ce sera complet: l'aller et retour 1 Son silence exaspéra Julie :
— Mais répondez-moi «juelqiie chose. Expliquez-vous. Qu'est-ce que c'est que cette vénérable dame qui m'a griffée et qui cherchait à meborgner?...
— Vous le savez bien... Vous avez entendu.
— Oh ! c'est trop ignoble ! Je vous aurais pardonné, peut-être, une jeune et jolie fille... mais cette horreur!...
— Julie, vous n'avez rien à me reprocher... Je la quittais pour vous...
— Et moi pour elle, alternativement. . . Grand merci ! Et j'ai laissé là mon vieux père, pour ce monsieur!
— Tu m'as dit toi-même qu'il t'assommait.
— D'abord, je vous défends de me tutoyer. . . Je ne vous connais plus !
— Julie, vous voyez combien je suis ennuyé : épargnez-moi . . .
— Bon ! C'est ça qui m'est égal! Vous vous consolerez dans vos démolitions !...
Elle prit son chapeau, tombé dans la lutte, et le remit sur sa tête :
Edmond se leva brusquement :
— Où allez-vous ?
— Je retourne chez mon père.
i'iS LES BATAILLES DE LA VIE.
— Et s'il ne vous reçoit pas?...
— J'ai ma sœur.
— Mais moi?
— Reprenez votre centenaire. C'est la mode, en ce moment ! Avec quelques illuminations, elle ne sera pas mal !
Elle riait d'une lèvre rageuse, humiliée, cherchant à blesser. Il essaya de la prendre dans ses bras. Mais elle se débattit furieusement, la respiration courte, les mains fébriles, prête à frapper.
— Laissez-moi, cria-t-elle d'une voix changée. Les hommes comme vous ne me plaisent pas. Si j'avais su à qui j'avais affaire, vous ne m'auriez pas fait descendre une marche de mon escalier... Adieu.
11 chercha à lui parler, à l'échauffer de son ardeur, à rallumer le feu qui ne pouvait s'être éteint si vite. Elle demeura revêche, glacée, refusant de l'entendre, répétant sans cesse :
— Je veux retourner chez moi... Je vous ai assez vu...
Cette résistance mettait Edmond hors de lui. Il ferma la porte à clef, et dit:
— Tu ne sortiras pas, tu es folle en ce moment: je veux que tu te calmes et que tu réfléchisses.
Elle s'assit sur le canapé :
— Soit, j'attendrai.
Il s'agenouilla devant elle, lui parla, lui baisa les mains, entoura sa taille de ses bras. Elle semblait de pierre. Dans un mouvement de brusque frénésie, il tenta de la renverser sur le canapé. Elle le repoussa rudement, et debout, les dents serrées :
— Allez-vous me brutaliser à votre tour? Ce serait le comble ! Vous êtes par trop ignoble, à la fin!
Il fut ramené au sentiment juste de la situation, et prenant son parti, il rouvrit la porte, et la montrant à Julie :
— C'est bien! Vous avez raison, vous pouvez partir.
Il prononça cette parole avec une physionomie si désolée, d'un ton si ému que Julie l'ut troublée à son tour. S'il avait insisté, cette foislà, et appuyé sur l'efTet produit, il obtenait peut-être son pardon. Mais il était piqué sérieusement, et il garda le silence. Elle lui adressa
un petit salut sec, et, de son joli pas allongé, elle sortit.
Resté seul, Edmond entra dans une de ces colères où les hommes les mieux élevés jurent, crient et frappent, se soulageant, par le bruit et la violence, de s'être trop contenus pendant un temps. Eliane, Julie, le canapé, les chaises, chacun eut sa part d'injures et de coups de pied. Enfin las de sa fureur, pris de tristesse dans cet appartement vide où rien de ses objets familiers ne s'offrait à lui pour l'occuper ou le distraire, il prit son chapeau, son pardessus et s'en alla.
Après une scène pareille, il éprouva le besoin de changer de milieu, et pour se remettre les nerfs et se calmer l'esprit, il s'en fut dîner chez sa mère. Il s'y ennuya cordialement. Son frère, professeur à l'Ecole de guerre, était venu comme lui : il ne parla que des nouvelles formations tactiques dont on avait fait l'essai aux gj-andes manœuvres. Sa mère se lamenta sur l'état précaire de sa santé. Et, entre ce théoricien prolixe et cette malade gémissante, il passa une maussade soirée. Il regagna son joli aj5'partement de la rue Blanche, regrettant déjà
ranimatioii de son existence amoureuse, pensant à Julie, et se reprenant très fort aux charmes de cette diablesse qui l'avait si vertement lâché dans la journée.
Il essaya de se raisonner : après tout, il ne manquait pas de femmes, et une, deux même de perdues, dix de retrouvées. Il n'y avait qu'à chercher. Jusqu'alors, il n'avait jamais été en peine de placer son cœur. La contrariété qu'il subissait n'avait-elle pas pour cause l'abondance de biens? Loin de manquer d'amoureuses, il en possédait trop. Il ne put se défendre de sourire en pensant au combat de ses deux maîtresses. Elle avait eu le dessus, en somme, Eliane, et si Julie n'avait pas pris la fuite, interrompant le crêpage de chignons. Dieu sait ce qui se serait passé 1 En somme, la fureur de M"^ Roussel était compréhensible. Trompée, battue, et par une vieille femme encore! Il y avait de quoi en vouloir à un amant. Et la querelle qu'elle avait faite à Edmond n'était que la revanche de la défaite qu'elle avait essuyée. Elle m'aime encore, se dit le jeune homme, sa colère le prouve. Indifférente elle eût plaisanté, et là elle m'injuriait. Elle se calmera et
nous nous réconcilierons. Quant à Eliane, c était bien fini. Il n'en voulait plus entendre parler. Elle s était mise dans son tort, en se livrant à des violences. Elle avait manqué de tact et de tenue. Elle avait oublié son âge, celui d'Edmond, et agi comme une folle. Qu'elle restât avec sa folie!
En concluant ainsi, il arrivait chez lui. Son concierge le vit entrer avec surprise. Il y avait plusieurs mois qu'il n'avait couché dans la maison. Le serviteur s'empressa, donna de la lumière, fit monter sa femme pour voir s'il ne manquait rien à leur locataire. Et dans son lit, tout seul, avec une étrange satisfaction, Edmond s'endormit d'un paisible sommeil.
Le lendemain matin, il reçut un billet d'Éliane. La pauvre femme demandait grâce, s'excusait, pleurait, offrait toutes les satisfactions, suppliait Edmond de venir ou de l'attendre. Une explication devait tout accommoder entre eux. Une liaison, comme la leur, fondée sur l'estime et l'aflection la plus sincère, ne pouvait se terminer ainsi, par un coup de tète. Au moins fallait-il qu'ils se revissent une fois pour causer, et, s'ils jugeaient
absolument nécessaire de se séparer, le faire décemment et de façon à conserver l'un de l'autre un bon souvenir.
La lettre était aussi digne qu'Eliane l'avait été peu la veille. Dans son intérieur élégant, au milieu de son cadre d'existence respectable, M"* Dauverney avait retrouvé ses sentiments raffinés, et elle redevenait ce qu'elle était d'habitude : une femme comme il faut. Edmond jeta le billet sur la cheminée avec un sourire. Il pensa : Elle me parle de son affection et de son estime. Il est grand temps! Hier elle m'a moins gracieusement traité ! Il est certain que j'ai beaucoup vécu chez elle, depuis trois ans. Elle m'y.attirait sans cesse. Et il m'eût été plus facile de ne la quitter jamais que de me tenir à l'écart. Je lui ai fait, il est vrai, de très beaux cadeaux à sa fête, au jour de l'an, et j'ai payé bien des petites choses. Mais c'est égal, il convient que, pour rompre galamment, je lui envoie un beau souvenir. Après, elle n'aura plus rien à dire.
Dans la matinée, il passa chez lorfèvre d'Eliane et acheta deux magnifiques candélabres Renaissance en argent massif merveilleu-
sèment ciselés, dont il savait que M""® Dauverney avait depuis longtemps envie et qui coûtaient six mille francs. Il les lui fit porter avec sa carte, et, la conscience en repos, comme si, avec une misérable somme d'argent, il pouvait payer tout ce que cette femme lui avait prodigué de tendresse, d'attentions, de soins, il s'en alla au bureau.
Comme il avait fait une grosse dépense, le matin, il eut l'idée de la rattraper en partie, et, Varcolier étant venu avant la Bourse demander des ordres, il le pria d'acheter pour lui cinq mille Portugais. La hausse sur cette valeur se produisait très franchement, depuis quelque temps, et il n'y avait pas de grands risques de perte à courir. A trois heures il apprenait que le Portugais avait monté de soixante centimes, et qu'il gagnait trois mille francs. Il se frotta les mains en riant, et dit :
— Bon ! Yoilà toujours un candélabre !
Il quitta le bureau à cinq heures, et une fois sur le boulevard se trouva désœuvré. C'était le moment où il allait, autrefois, chezEliane, et, depuis quelques semaines, courait retrouver Julie. Il ne sut que faire et se promena en fu-
LE LENDEMAIN DES AMOURS. iSil
mant. La chaussée, dont le pavage en bois était en pleine réparation, lui parut sale et puante. Les passants l'agacèrent par leurs airs affairés. Il s'ennuya, et, sans y penser, suivit la rue Drouot, monta la rue de Maubeuge, la rue Rodier et arriva devant la maison de Julie. Il leva les yeux sur ses fenêtres et vit les persiennes fermées. Il se demanda si la jeune fille n'avait pas été emmenée hors de Paris par son père. Il pensa à entrer chez la concierge passionnée de feuilletons. Mais Ihorreur des commentaires auxquels pourrait se livrer cette femme l'arrêta.
Il rôda dans la rue pendant quelques minutes, ne vit rien, et se dirigea vers son appartement. Il était tout désorienté, et, s'il avait trouvé par hasard Eliane chez lui en rentrant, il est probable qu'il se fût laissé aller par incurie, lassitude de corps, vide d'esprit, à un raccommodement avec elle. L'affection si active, si minutieuse, presque inquiète de sa vieille maîtresse l'avait habitué à une plénitude de satisfactions, à une exactitude de soins, à une prévoyance de ses désirs qui lui rendaient l'isolement intolérable.
Il retourna dîner chez sa mère, y rencontra son frère et entendit les mêmes plaintes d'une part, les mêmes dissertations de l'autre, enfin se gorgea de monotonie. Il partit à neuf heures en se disant : Quelle existence ! Et il y a des gens qui s'en contentent! Mon frère est un brave garçon et un homme intelligent. Ses spéculations militaires suffisent à lui occuper l'esprit. En dehors de son état, rien ne l'attire et ne l'intéresse véritablement. Et il est heureux. Moi, je mourrais de spleen sans femmes. Oh ! il faut des femmes, rien que pour le bruissement de leurs jupes, le parfum de leurs chevelures, le va-et-vient futile de toute leur personne ! Il se coucha de bonne heure, dormit mal, et se leva d'une humeur féroce.
Il alla au bureau, et se dit que son existence, à lui, commençait à être aussi vide d'incidents que celle de son frère, et que s'il continuait à la mener, seulement encore pendant quinze jours, il deviendrait aussi stupide qu'on peut l'être. Il eut l'intention absolue de se secouer, mais il n'en trouva pas l'occasion. En somme, sa rencontre avec Eliane et sa liaison avec Julie, deux hasards qui pouvaient parfaitement ne
plus se représenter, au moins de longtemps, et alors il serait voué, comme en revenant du régiment, aux petites femmes faciles qui sont à tout le monde.
Assis devant son bureau, une feuille de comptes sous les yeux, il tomba dans une douloureuse méditation. Il regretta amèrement le bonheur quïl avait perdu et se promit de le reconquérir. Julie ne devait pas l'avoir si vite oublié. Elle avait eu un mouvement de colère. Mais en lui demandant gentiment pardon, il la ramènerait à lui. Il se blâma d'avoir attendu deux jours. Elle avait pu attribuer son silence, son abstention à de l'indifférence. Il n'était que temps de renouer le fil rompu. Il prit une feuille de papier à lettre, et, séance tenante, écrivit un petit mot très tendre à l'adresse de M'" Adèle Piéchaud, et descendit pour le mettre aux mains d'un commissionnaire. Cela fait, il se sentit plus allègre. Il avait un intérêt en jeu. Sa journée ne s'écoulerait pas sans péripétie. Il attendit avec émotion le retour de son messager.
La réponse ne fut pas telle qu'il l'espérait. Le commissionnaire lui rapporta que, monté
au troisième étage de la rue Rodier, il avait été reçu par un vieux monsieur qui, à la demande de parlera M"^ Piéchaud, avait répondu :
— Qu'est-ce que vous lui voulez?
— J'ai un mot pour elle...
— Ah ! c'est encore une lettre ! Donnez. Je la lui remettrai moi-même, quand elle rentrera...
Et il l'avait saisie, sans façon , et glissée dans sa poche. Edmond paya son homme, et très contrarié se prit à réfléchir. Pour que M. Roussel fût au fait de la correspondance Piéchaud, sa fille lui avait donc tout raconté? Alors Julie était donc décidée à ne plus le revoir? Cinq heures sonnèrent comme il achevait de rouler ces pensées désagréables dans sa tète. Il prit son chapeau, descendit, etquelle ne fut pas son étonnement en trouvant, devant la porte, faisant les cent pas, ainsi qu'un policier qui guette un client, le père Roussel, serré dans sa redingote et la physionomie plus rébarbative que de coutume. Levieuxvintàlui,etd'une voix aigre:
— Monsieur, j 'ai deux mots à vous dire . Voulez-vous que nous marchions de compagnie?
Et com.me Edmond balbutiait que ce serait un grand plaisir pour lui :
— Non ! Ce ne sera pas un plaisir, interrompit Roussel. Mais peu importe! Cela est nécessaire. N'allez pas si vite, jeune homme : je n'ai pas les jambes aussi longues que vous...
Edmond se mit au petit pas, regardant presque avec terreur ce vieux à mine méphistophélique, qui ricanait à côté de lui, d'un air à la fois familier et menaçant.
— Monsieur, reprit le père de Julie, vous avez adressé à M"* Piéchaud, domestique à mon service, une lettre qui était destinée à ma fille... Cette lettre, c'est moi qui l'ai reçue et lue... Elle est fort blâmable en soi, parce qu'elle a pour but de détourner à nouveau une jeune personne de ses devoirs, mais la forme en est convenable, j'oserais presque dire touchante, si je n'avais pas mille raisons de réprouver votre tentative.
Il fit une pause et regarda son interlocuteur médusé. Cette déclaration valait assurément une réponse. Edmond la jugea facile, et s"échappant vivement dans la passion sincère :
— Monsieur, dit-il avec feu, si vous saviez combien j'aime M"^ Julie, vous me seriez très nidulgent...
— Ne le suis-je pas à l'excès, Monsieur? s'écria le bizarre bonhomme, en s'arrêtant au coin d'un trottoir. Croyez-vous que beaucoup de pères causeraient, comme je le fais, avec le séducteur de leur fille ? Je n'ai pas un esprit vulgaire, monsieur, je m'en flatte ! Et toute ma vie j'ai agi en vertu de principes spéciaux basés uniquement sur le bonheur et l'intérêt de ceux qui m'entouraient. J'en ai été souvent mal récompensé. Ma fille aînée m'a causé beaucoup d'affliction . . . Elle a mal tourné, monsieur. Aussi, jugez de mon mécontentement quand j'ai vu que la cadette prenait le même chemin. Heureusement elle a compris ce qu'elle devait à son père, et elle est rentrée dans la bonne voie, pour n'en plus sortir! Vous ne la reverrez jamais, jeune homme, à moins que vous ne veniez chez moi... Mais alors ce sera à titre de fiancé...
Edmond fit un bond, comme si on lui avait lâché une décharge électrique dans les jambes, et parlant net cette fois :
— lié ! monsieur, je ne suis pas maître de mes actions !... Et si épris que je sois de votre fille, j'ai encore ma mère...
LE LENDEMAliN DES AMOURS. 101
M. Roussel regarda Edmond de haut, et d'une voix sévère :
— Jeune homme, me croyez-vous de caractère à vous demander d'entrer en kitte avec votre famille? Serais- je conséquent avec moimême? Non, Monsieur, n'affligez pas votre respectable mère... Les parents sont sacrés!.,. Pris entre mes légitimes susceptibilités et le bonheur de ma fille, je saurai sacrifier les unes à l'autre. Si votre afi"ection jjour Julie est véritable, vous prendrez l'engagement de ne jamais la séparer de moi. Et, pour le reste, nous attendrons tout du temps.
— Obi monsieur, s'écria Edmond, m'aimct-elle encore?
— Elle n'a pas cessé de pleurer depuis qu'elle est de retour. Croyez bien que ce sont ses larmes qui m'ont décidé à entrer en composition avec vous... Je suis un tendre père, monsieur !
— Quand pourrai-je donc la revoir?
— Faites-nous le plaisir de venir, tout à l'heure, dîner avec nous.
Edmond n'en croyait pas ses oreilles. Il regarda autour de lui, pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. Il se vil au coin de la rue des Au-
giistins et de la rue Sainte-Anne. Roussel était devant lui, qui avait l'air d'un père sérieux et vénérable. Il dut se rendre à l'évidence et dit:
— J'accepte, monsieur. Que de reconnaissance I
Roussel prit un air grave et répondit :
— La reconnaissance, jeune homme, cela se prouve! Yous avez l'avenir pour vous acquitter. A sept heures, nous nous mettons à table. Je suis régulier en tout. Je vais prévenir Julie pour qu'elle ne soit pas trop bouleversée par votre arrivée.
Et tendant une main sèche à Edmond, d'un pas pressé, il se dirigea vers les hauteurs de la rue Rodier. Machinalement le jeune homme marcha devant lui. Il ne parvenait pas à reprendre sa lucidité. La conversation, qu'il venait d'avoir avec le père de Julie, l'avait plongé dans des abîmes de stupeur. Qu'est-ce que cela veut dire ? pensa-t-il, et à quel personnage aije affaire? Est-il sincère? Alors voilà le plus bel apôtre du mariage libre ! Ou jouc-t-il une comédie? Et alors dans quel traquenard se prépare-t-il à me faire tomber ? Les mères souvent ont pour leurs filles et les amants de leurs
filles de très étonnantes indulgences. Mais les pères sont d'ordinaire plusrécalcitrants. Si celui-ci est en pâte tondre, le dîner qu'il m'offre peut me coûter cher. Mais n'importe ! Ce sera curieux !
Il rentra chez lui, mit un habit et une cravate blanche, comme s il allait dans le monde, et, à sept heures moins cinq, il arrivait rue Rodier. Il ne demanda rien à la concierge, monta au troisième, fut reçu par Adèle Piéchaud, qui lui adressa le plus aimable sourire, et l'introduisit dans un salon modeste, où il resta seul quelques instants. Des restes de luxe se montraient au milieu de la banalité du mobilier. Un portrait représentait une femme d'une rare beauté qui devait être la mère de Julie. Tous les objets de valeur avaient sans doute été vendus, et remplacés par d'autres à bon marché. L'examen d'Edmond fut interrompu par un bruit de pas. Les portes s'ouvrirent, et M.Roussel, suivi de sa lille, s'avança vers son convive.
— Exact ! C'est bien, monsieur.
Il fit passer .Julie devant lui, et lui montrant le jeune homme :
— Ma fille, M. Féraud, qui veut bien accepter notre modeste dîner.
Et comme Julie demeurait immobile, très rouge, liésitante entre la rancune qu'elle conservait contre Edmond et le désir qui la poussait à lui sauter au cou :
— Allons, ma belle, ne lui fais pas la moue, dit Roussel. N'oublie pas que la situation est changée et que tu as l'approbation de ton père.
Julie alors s'approcha de son ami, et, lui tendant le front ainsi qu'une jeune vierge, lui laissa prendre le plus pur et le plus suave baiser.
— A la bonne heure ! dit le vieillard, qui parut être au comble de la joie. Voilà qui est familial... Donnez-vous le bras, mes enfants, et passons dans la salle à manger.
Au même moment Adèle Piéchaud ouvrait la porte en criant d'une voix joyeuse :
— Monsieur est servi !
— Cette bonne Adèle, fit Roussel, elle est contente d'avoir du monde à qui faire admirer ses talents... Près de ma fille, monsieur Féraud... Ah I ne vous attendez pas à un menu copieux. La table de famille, monsieur... Vous êtes chez des gens simples.
LE LENDEMAIN DES AMOURS. 19o
Edmond ne répondit pas. Julie, sous la table de famille, avait trouvé la jambe de son ami et y avait enlacé la sienne. La sensation éprouvée par le jeune homme fut si profonde qu'il en oublia tout. Ce qu'il mangea, jusqu'au moment où le père lui dit : Vous ne buvez pas? monsieur Fcraud... il n'aurait su le récapituler. Ses regards se noyaient dans ceux de Julie. Jamais elle ne lui avait semblé si adorable. Cet air d'innocence, qui était empreint sur son visage, formait un tel contraste avec les frémissements de cette jambe qui communiquait une ardeur dévorante à tout son être, qu'il en perdait absolument l'esprit.
— Vous trouvez mon vin médiocre? reprit Roussel : avouez-le.
Il fallait répondre. Edmond fit un effort pour vaincre son engourdissement passionné.
— Mais non, monsieur, je le trouve excellent, dit-il en vidant son verre.
— Autrefois, j'en avais du bon, gémit le vieillard. Un ami, qui avait des vignobles dans le Bordelais, en envoyait quelques pièces tous lés ans à la mère de celte enfant-là. Nous avons beaucoup perdu quand il est mort... Mainte-
nant on n'est plus sûr de ce qu'on achète... Les marchands sont tous des falsificateurs!...
— J'en connais de très consciencieux, répondit Edmond pour parler, car il lui semblait que Roussel allait s'étonner de ses distractions.
— Vous devriez bien me les indiquer, demanda le père, car à lage de Julie il est nécessaire de se tonifier.
— Je vous enverrai, si vous le permettez, quelques échantillons...
— Vous serez tout à fait aimable. Pour moi, je suis habitué aux privations, mais il m'est dur de ne pas soigner cette petite autant qu'il le faudrait.
En parlant ainsi, il mangeait comme quatre et buvait à proportion. Edmond et Julie, sans ouvrir la bouche, continuaient à se dire mille choses, et le dessert était sur la table qu'ils ne savaient pas encore si on avait servi le rôti. Après avoir longuement savouré sa tasse de café, le père Roussel se leva et dit avec une patriarcale bonhomie :
— Mes enfants, passons au salon. Fumezvous, monsieur Féraud?...
— Une cigarette, monsieur, mais je n'y tiens guère.
— Moi je fumais le cigare, autrefois, mais je n'ai pu m'habituer aux tabacs à bon marcbé, et jai préféré m'abstenir.
Il semblait attendre une réponse quEdmond ne formula pas. Alors, s'avançant vers le jeune homme, il le saisit par un bouton de son habit, et le séparant de Julie, comme pour mieux le tenir en son pouvoir :
— Vous qui êtes chez un agent de change, il faudra que vous me donniez des conseils pour le placement des quatre sous que je possède... N'est-ce pas?
— Certainement, monsieur... C'est toujours délicat: la Bourse est si féconde en surprises!... Mais je m'y emploierai de mon mieux...
— Quelle est la valeur qu'il faut acheter en ce moment?
— Il faudrait consulter lîj cote, se renseigner...
— Non! Dites tout de suite...
Il avait pris un ton impérieux. Edmond leva les yeux sur Julie, il la vit suppliante :
— L'Egypte unifiée est avantageuse, répondit-il.
— Et à combien est-elle ?
— A quatre cent quarante et un...
— Bien... Achetez-m'en dix... Vous enverrez la note de la négociation ici à mon nom... Et pour le paiement...
Edmond fit un geste qui exprimait une confiance entière. Roussel se dérida tout à fait. Il frappa sur l'épaule de son hôte, et avec son rire aigre :
— Monsieur Féraud, je ne me prodigue pas, et ma sympathie ne va pas à tout le monde. Eh bien ! Vous me plaisez beaucoup ! Beaucoup !
Et sans explication, sans prétexte, il passa dans la pièce voisine, qui était sa chambre, laissant les jeunes gens seuls. La porte n'était pas refermée que Julie était dans les bras d'Edmond.
— Comme tu as été méchante avec moi l'autre jour! lui murmura-t-il dans le cou, en l'embrassant à petits baisers silencieux.
— Ne parlons plus jamais de cela ! J'ai été trop malheureuse! Papa a cru que j'allais devenir folle...
— Tu lui as donc tout dit?
— Dans le premier moment de désespoir.
LE LENDEMAIN DES AMOURS. i99
— Il s'est fâché ?
— lia été navré ! Mais il est si bon ! Tu vois comme il te traite... En fils, en vrai fils! Avec un peu d'égards, nous en ferons ce que nous voudrons...
Edmond pensa : Oui, avec du vin, des cigares et quelques obligations! Mais il n'eut pas le temps d'approfondir cette observation. Roussel rentrait. Il dit d'un ton jovial :
— Eh bien ! Vous avez échangé vos petites confidences?... Maintenant, mon cher monsieur Féraud, il faut vous retirer... Ici, nous nous couchons de bonne heure... Ne changeons rien à nos habitudes...
Avec stupéfaction Edmond vit que la pendule marquait dix heures. Il prit son chapeau, serra la main au père de famille, et, reconduit par Julie, il gagna l'antichambre. Sur le seuil de la porte, il lui dit à A'oix basse :
— Viendras-tu demain rue des Petits-Hôtels?
— Oui, à cinq heures.
Ils échangèrent encore un baiser, et ivre de joie, Edmond descendit l'escalier sale et noir.
YII
C'était un homme à cheval sur les convenances que M. Roussel. Il trouvait parfaitement acceptable que Julie et Edmond sortissent ensemble. Mais il voulait en être prévenu et donner la permission.
— Mon cher ami, dit-il au jeune homme, j'ai confiance en vous, je suis ravi de vous voir escorter ma fille. Je n'y mets pas obstacle, à la condition que vous me tiendrez au courant de vos projets... C'est pour moi une question de dignité. Sauvegardons l'autorité du père do famille. Ainsi vous êtes allé au Vaudeville avec Julie, hier soir. Pourquoi me l'avicz-vous caché? Craigniez-vous que j'eusse la pensée de vous accompagner? A Dieu ne plaise ! Je hais le théâtre. Je trouve les pièces qu'on joue dé-
testables et ceux qui les interprètent plus détestables encore. 11 est venu toute une séquelle de nouveaux auteurs qui ont l'immoralité sous la peau et qui montrent dans leurs pièces les épisodes les plus dégoûtants et les intrigues les plus scandaleuses... Plus de chaleur, plus de finesse, plus de grâce... Et quelle langue ! Elle outrage à la fois les oreilles et le bon sens... Aussi, depuis longtemps déjà, j'ai pris le parti de m'abstenir... Je me refuse à cette orgie littéraire, je reste au coin de mon feu. . . C'est plus économique et c'est moins démoralisant.
— Monsieur Roussel, croyez que nous aurions été heureux devons avoir avec nous...
— Trop aimable ! Et qu est-ce qu'on jouait?
— Les Soupçons, de La Barre.
— Encore quelque monstrueuse apologie de l'adultère, sans doute?...
— Nullement, une pièce excellente, pleine d'esprit et très morale... L'auteur est un des écrivains les plus remarquables de cette fin de siècle... Il a amusé, charmé ses contemporains pendant trente ans, et pour l'en remercier une douzaine do farceurs, qui font du bruit comme cent, le bafouent et l'insultent...
— Yoilà bien la bassesse humaine ! Monsieur, un peuple qui ne sait plus honorer ses grands hommes est un peuple bien malade.
La conversation fut interrompue par l'arrivée de Julie en grande toilette, et qui arracha un cri d'admiration à son père :
— Comme tu es belle! Où donc vas-tu?
— Dîner chez ma sœur.
— Avec M. Féraud?
— Avec M. Féraud.
— Très bien ! Yoilà qui me fait plaisir. L'union dans la famille, c'est ce qu'il y a de plus précieux. Mon cher ami, vous trouverez ma fille aînée un peu fantasque, un peu légère. Vous sixxez ce que je vous en ai dit. Donnezlui de sages conseils, vous qui avez de si bons sentiments... Ramenez-la à son père...
Edmond et Julie partirent. La rencontre d'Edmond et de M™" de Mérinville n'était pas ancienne : elle datait de la veille. A cette représentation du Vaudeville, dans une avant-scène, au milieu du deuxième acte, une très jolie femme était entrée, avec un grand bruit de chaises remuées, et la compagne de Féraud s'était écriée :
— Tiens ! Ma sœur!
Gelait Odette de Mérinville, en compagnie de son Américain, qui s'offrait aux regards d'un public très affriolé.
— Comment! C'est ta sœur? dit Edmond.
Mais, sans lui avoir été présenté, je la connais depuis deux ans... Je la rencontre partout... C'est une personne très lancée... On parle d'elle dans les journaux...
— Je crois bien!... Elle reçoit un tas de petits écrivassiers qui lui mangent ses dîners, qui lapent M. Palmer, et qui la célèbrent à tant la ligne... Ah! Elle nous a vus... Elle me dit bonjour...
— Ne remue pas comme ça, dit Edmond un peu agacé par les mouvements télégraphiques de Julie. Tu iras dans la loge à l'entr'acte...
Il prit sa lorgnette et examina attentivement Odette.
— Maintenant que je sais que c'est ta sœur, elle me paraît encore mieux... Décidément c'est une très jolie femme...
— Tu ne vas pas en devenir amoureux?
— Non. D'abord elle est moins bien que toi.. Plus âgée... Et des années de campagne...
20i LES BATAILLES DE LA VIE.
— Je le prie de ne pas dire du mal d'elle devant moi...
L'acte finit. Odette recommença ses appels, et, comme Julie montrait Edmond, en exprimant qu'elle ne voulait pas le laisser seul, la jolie femme lui fit signe de l'amener.
— Elle ne t'effraie pas? demanda M^'* Roussel.
— Non, l'Américain non plus.
Ils sortirent de leur baignoire et, par les couloirs, arrivèrent devant la porte de l'avantscène. L'ouvreuse les introduisit. Dans l'atmosphère tiède de la loge une odeur de chypre et d'héliotrope se dégageait pénétrante. Passant devant M. Smilh Palmer et un visiteur assis dans l'angle de la loge, Odette vint, le visage riant, au-devant de sa sœur.
— M. Féraud, dit Julie, en présentant le jeune homme.
— Charmée de faire votre connaissance, monsieur. Mais vous n'êtes pas pour moi un étranger. . . Nous nous sommes déjà rencontrés.
— C'est ce qu'il me disait à l'instant de toi...
— Oui, n'est-ce pas? Quand on vit un peu hors de chez soi, on finit par se connaître sans
s'être parlé jamais. Mais que je vous présente M. Piilnier et le baron Trésorier...
— Oh ! inutile, ma chère Odette : je connais M. Féraud, dit lagent de change... Nous ramons sur la même galère...
— Monsieur Palmer... venez un peu ici, que je vous présente à voire beau-frère... M.Féraud est le bon ami de Julie...
— Ah ! la petite Julie ! . . . C'est donc pour cela que nous ne la voyions plus rue de la Faisan- <lc'rie?... Elle s'occupait... Enchanté, monsieur, dit l'Américain en serrant la main d'Edmond. 11 faudra nous la ramener. Elle est très gentille...
Les deux sœurs s'étaient installées sur le devant de la loge. Trésorier prit Edmond à part :
— Ah ! mon gaillard, vous êtes avec la petite Roussel... Vous vous mettez bien! C'est un morceau de choix... Seulement, méfiez-vous dOdette... Elle est d'un exemple désastreux... Jamais je n'ai vu fricasser l'argent comme par cette femme-là... Un gouffre! Un gouffre sans fond 1 II faut un Palmer pour y suffire... Vous netes pas un Palmer?
— Il s'en faut de tout .
— Alors, mon cher, tenez-vous à l'écart avec la petite sœur : sans ça vous n'en avez pas pour six mois... Vous savez ce que c'est que l'amourpropre des femmes... On veut lutter d'élégance, de chic... Et comment, sans un pot à millions comme ce Yankee?. . . Alors ce que l'ami de cœur ne peut pas donner on le demande à un autre... Il ne manque pas de gaillards dans l'entourage d'Odette qui ont tourné et qui tourneront encore autour de la charmante Julie... Vous aurez mangé voire saint-frusquin, vous serez endetté, et tout ça pour être... Parfaitement! Vous êtes un gentil garçon, je connais la maison : croyezmoi, n'allez pas chez Odette.
— Merci ! Mais vous prêchez un converti. La sonnette annonçait la fin de l'entr'acte.
Julie se leva.
— Tu ne restes pas avec nous? dit Odette.
— Non, vous seriez mal, et nous aussi, dit Julie en riant.
— Quand te reverrai-je?
— Quand tu voudras.
— Viens-tu dîner demain? Amène-moiM.Féraud. Nous ferons plus ample connaissance^.
Elle regardait Edmond très gracieusement en parlant ainsi. Le jeune homme pensa : Refuser la première invitation, ce serait grossier et bête. Va, pour une fois ! Après, nous nous espacerons.
— Madame, vous êtes très aimable. J'aurais scrupule de vous priver du plaisir d'avoir votre sœur. J'accepte donc.
— Bien gentil ! A demain.
Dans la baignoire, Julie fut en proie à une agitation qui n'échappa point à Edmond. Questionnée, la jeune fille répondit :
— Elle a du monde, j'en suis sûre. Comment vais-je mhabiller? Je tiens à être très bien, pour que tu n'aies pas à rougir de moi.
— Tu seras toujours très bien.
— Oui, tu dis cela. Et puis si, par comparaison, tu me trouves mal tournée, tu ne m'aimeras plus... Dès le matin, je porterai une robe à arranger chez ma couturière... J'ai ce quil faut... Ce sera simple, mais joli... Tu seras content...
Elle avait fait des prodiges. C'était simple, mais ravissant. Sa robe de concours regarnie habilement servit en la circonstance. Quand
elle entra dans le salon de sa sœur, Odette ne put se retenir de lui dire :
— Comme tu es jolie !
Sûre d'elle, Odette ne craignait pas le voisinage des femmes jeunes et charmantes. Elle se réservait la jalousie pour ses vieux jours. Mais elle avait fait à Julie le délicat honneur de ne pas inviter ses amies, ce soir-là. 11 n'y avait que des hommes et on était en petit comité : Conseil, le pastelliste, la langue la plus venimeuse de la peinture contemporaine, qui faisait le portrait dOdette pour M. Palmer ; Henri Cavrel,fils d'un entrepreneur millionnaire, qui passe sa vie sur l'eau à promener l'étoile de l'Union des yachts, à la pomme du grand mât de la Galatée, et entin Dumesnil, le charmant compositeur des Trois Remes. Odette avait mis M. Palmer sur un bon pied : il ne jouait pas au maître de maison, il n'était jamais que l'un des invités de M""' de Mérinville. Le marchand de pétrole fut très aimable pour Edmond et embrassa, sans façon, Julie. Cavrel dit entre haut et bas :
— C'est son apéritif I Je trinquerais bien avec lui.
Un coup dœil sévère d'Odette rappela le yachtsman aux convenances, et on se mit à tal)lo. FénuiJ avait été habitué au luxe solide d'Eliane, il croyait se connaître en ralTinements et en élégances. Il demeura stupéfait devant les splendeurs de la salie à manger d'Odette. Le salon l'avait déjà impressionné par sa richesse et son goût. La salle à manger le rendit songeur. Dans un décor Louis XV blanc, à très légers rehauts d'or, d'admirables panneaux de Boucher étaient encadrés. Des glaces à feuillages gravés, du plus beau travail de Venise, renvoyaient la lumière de trois charmants lustres en cristal. Les dressoirs étincelaient de porcelaines et d'argenterie. Dans une vasque de marbre, l'urne d'une naïade versait une eau murmurante qui répandait une délicieuse fraîcheur. La table disparaissait sous une jonchée de fleurs. Quatre maîtres d'hôtel faisaient le service.
Edmond se dit ; Si M^° de Mérinville a, sur sa nappe, tous les soirs, pour trente louis de fleurs et ofl're à ses convives des vins de princes, le train de sa maison doit correspondre à ce déploiement gastronomique. C'est donc un
fleuve d'argent qui coule dans ses mains. Fréquenter ici en garçon, parfait! Avec une boîte de bonbons d'un fort calibre, au jour de l'an, et un bouquet monstre, à la Sainte -Odette, on en voit la farce. Mais y venir avec une femme, qui en rentrant vous établira des comparaisons entre la médiocrité de sa situation et la supériorité de celle de sa sœur, voilà qui serait d'un naïf! Trésorier avait raison, hier; Se défier de l'hôtel de Mérinville, c'est un endroit de perdition.
Tout en monologuant dans son for intérieur, il ne perdait point un coup de dent, et faisait en beau convive honneur au dîner. Il était à la droite d'Odette et écoutait, non sans curiosité, sa voisine tenir tête, avec un aplomb et un bagout endiablés, au féroce Conseil, qui poussait une charge à fond de train contre les célébrités de l'Ecole moderne. Bouguereau, Gérome, Bonnat, gisaient déjà dans la poussière, et le peintre intransigeant en était à pronostiquer le krack fatal des galeries dont les propriétaires avaient collectionné les tableaux de ces maîtres.
— Ça vaudra prochainement sept francs, les
Bonnat et les Gérome ! criait-il rageusement. Oui, sept francs!
— Eh bien! tant mieux, dit tranquillement Odette : ce jour-là je m'en paierai quelquesuns...
— Comment se peut-il, si vous aimez le jus de pruneau de Bonnat et le fer -blanc de Gérome, demanda Conseil, que vous donniez dans mes gris et dans mes lilas?
— Mais ce n'est pas moi, mon cher, riposta Odette en riant : c'est M. Palmer... Moi, j'ai horreur de ce que vous faites !... Si votre pastel devait entrer chez moi, je serais au désespoir...
— Alors vous posez par bonté d'âme?
— Uniquement pa^ obéissance conjugale.
Vrai, mon petit Conseil, vous êtes un gentil garçon, je vous aime bien; je vous trouve même amusant, dans l'intervalle de vos débinages... Mais votre peinture?... Oh non! ça, je n'ai pas la force !
Conseil laissa tomber sa tête dans ses mains, avec accablement, et dit :
— Est-ce curieux que toutes les femmes légères de Paris...
— Ah! dites donc, Conseil, on va vous envoyer finir votre dîner à l'écurie ! . . .
— Laissez-moi terminer... que toutes les femmes légères, qui, n'ayant aucune tradition, devraient être très en avant, soient tout ce qu il y a de plus en arrière comme tendance et comme goût ! . . . Vieux jeu ! Tout ce qu'il y a de plus raplaplaet pompier!... En musique, elles en sont k Faust i et, en littérature, à l'rl 66e Constantiii !
— Eh bien ! Après? Il n'y a pas de quoi rougir, dit Odette. Moi, j'aime ce qui parle au cœur!...
— - A vous, Palmer !
— Laissez, mon cher, dit l'Américain avec lenteur... Odette a sa manière de juger, qui est la meilleure pour elle... Moi, j'aime l'impressionnisme... J'ai chez moi, à New-York, beaucoup de peinture nouvelle, mais je ne suis pas plus heureux qu'ici... M'"^Palmer trouve aussi tous mes tableaux horribles ! . ..
— Pas de chance, Palmer !
— Oh ! cela m'est tout à fait égal. J'achète tout de même...
— La voilà l'indépendance américaine !
— Alors, Palmer, vous qui passez six mois en Amérique et six mois en France, vous avez résolu le problème d'être critiqué toute l'année!
— Oui, mais ce n'est pas la même chose ! dit gravement l'Américain, et Odette est beaucoup plus aimable !
— Ah ! Odette, tu vois, on ne te l'envoie pas dire par le câble ! s'écria Cavrel.
— Cavrel tu es familier : tu me montes trop sur les genoux.
— Laisse donc, on me connaît. Tout le monde sait que, pour toi, je suis un vieux frère. Si tu veux, lorsque Palmer partira pour sa noble patrie, je te'prends sur mon bateau, nous allons à ^ew-York. Là, sous un vain prétexte, nous demandons à visiter la galerie du bon ami, et nous nous payons ce spectacle mémorable de la vraie et de la fausse M""* Palmer critiquant ensemble les tableaux de la jeune Ecole française 1 Hein ! ça vaudrait le voyage !
— Tu es vraiment court d'esprit, Cavrel !
— Ça rate? xVlors n'en parlons plus !
Odette, pour se dérober à la conversation,
s'était penchée vers Edmond.
— Alors VOUS avez fait la connaissance de papa?
— Oui. Nos rapports ont été tendus à l'origine. Mais maintenant nous sommes bien.
— Moi je suis très mal avec lui. Papa est un homme de famille. Il voudrait être entouré... Vous comprenez que je n'ai pas le temps d'aller déjeuner avec lui. Et franchement je ne peux pas le recevoir avec ces messieurs... Alors il dit que je suis une enfant dénaturée. Il a tort... Je sais bien ce qu'on peut penser sur mon compte... Mais je ne suis pas dénaturée. Ainsi l'année dernière, au jour de l'an, je lui ai très bien payé les dettes qu'il avait dans le quartier... Croyez-vous qu'il m'a remerciée? Ah! bien oui ! Il a dit à Julie d'un air humilié : « Ta sœur m'écrase sous le poids de son argent... J'aurais préféré qu'elle me brodât tout bonnement une paire de pantoufles en tapisserie ! » Voilcà papa ! Non ! Mais me voyez-vous brodant des pantoufles?... Est-ce que j'ai le loisir, d'abord?... Et puis, est-ce que c'est un accessoire pour moi? J'ai plus vite fait de demander trois cents louis à Palmer, et de les envoyer rue Rodier par un domestique.
— C'est le domestique qui gâte tout ! Il fallait y aller vous-même !
— Mais il m'aurait sermonnée, pendant une heure, pour mon argent! Vous n'avez pas idée de ce qu'il est... Il n'y a pas plus crampon. A^ous, tenez-vous bien ! Il vous amènera à lui faire son bézigue tous les soirs.
— Ah I non ! par exemple.
On se levait de table. M. Palmer conduisit les convives dans un merveilleux fumoir tout lambrissé de noyer sculpté et leur offrit des cigares à cent sous la pièce. Après une intoxication suffisante, les hommes réintégrèrent le salon, et Odette demanda à sa sœur de chanter. Dumesnil se mit au piano, et Julie, après quelques agréables minauderies, se décida pour la jolie romance de Manon ^ qu'elle détailla avec agrément. Son succès fut énorme. Conseil daigna approuver, tout en faisant des réserves sur la musique , Massenet n'étant pas du tout son homme.
— Vous, Conseil, le compositeur du jour ne vous suffit pas, dit Dumesnil en riant. Il vous faut celui du surlendemain...
Il préluda, comme sans penser à ce qu'il fai-
sait, et joua une très brillante rapsodie hongroise. Quand il eut fini :
— Qu'est-ce que c'est que cette gargouillade-là? demanda le peintre.
— C'est du Chopin... Voyons, Conseil, avouez que vous avez cru que c'était de moi?
— Eh bien! franchement, oui.
— Il est donc évident que vous ne vous y connaissez pas. Vous avez bien tort d'être si sévère ! . . . Quand on est raide comme vous, il faut être ferré à glace sur les sujets qu'on traite, sinon on se fait moquer de soi.
— Ecoutez, cher ami, je suis bien disposé ce soir: je vais tout vous dire. Quand on a la prétention, dans les arts, de ne pas faire comme les autres, il est nécessaire de se montrer féroce. C'est le seul moyen d'être respecté. Un novateur qui n'est pas méchant comme la gale, on le conspue. S'il a la dent dure, on le ménage; s'il l'a empoisonnée, on l'encense. En matière d'art, la méchanceté tient lieu de talent. Et mieux vaut, pour un artiste, être de la dernière médiocrité, pourvu qu'il vilipende la terre entière, que d'avoir des qualités réelles, s'il est modeste, sincère et délicat. Plutôt que d'être un
bon garçon, voyez-vous, il est préférable d'être un assassin. Ce petit discours vous expliquera le succès de quelques-uns et Finlortune de beaucoup d autres. Il vous démontrera jusqu'à l'évidence que, dans le temps où nous vivons, le meilleur et le plus facile des métiers est celui de journaliste, parce que c'est dans cette partie-là que le potin venimeux et lereintement féroce se pratiquent le plus aisément, étant le fond même de la profession. Maintenant, quand vous m'entendrez débiner quelqu'un, vous pourrez penser : Tiens ! voilà Conseil qui travaille! J'ai dit l
— Merci, Diogène, fit Dumesnil.
— C'est très américain, ce que vient d'expliquer là M. Conseil, dit Palnier. Chez nous, aux Etats-Unis, quand on a à se plaindre de quelqu'un, dans les afîaires, on commence par répandre le bruit que c'est un voleur...
— Et ce qu'il y a de curieux, ajouta Cavrel, c'est que ça se trouve presque toujours vrai !
— Seulement il ne faut pas l'écrire, parce qu'alors les juges vous condamnent très bien à vingt-cinq mille dollars d'indemnité.
Il était onze heures. Féraud et Julie prirent
congé. Au moment de descendre, Odette dit à Féraud :
— Ah! j'ai fait atteler pour vous reconduire.
Le jeune homme devint très rouge :
— Mais la place de voitures est tout près... Ce n'était vraiment pas la peine de déranger votre cocher...
— Le quartier est assez désert le soir... Et puis, c'est une habitude que j'ai prise avec Julie.
Il n'y avait qu'à remercier et à accepter, sous peine de paraître difficultueux. Mais Edmond en montant dans le joli coupé à haute portière de M""^ de Mérinville était extrêmement ennuyé. Il se trouvait traité un peu par-dessous jambe. Il fut silencieux, pendant le trajet, et se montra très froid pour JuIIl qui devenait expansive. Arrivé rue Rodicr, il donna un louis au cocher, et dit à son amie qui l'engageait à se faire mener rue Blanche par la voiture :
— Non, merci. J'ai accepté à cause de toi. Mais maintenant je vais à pied. Je n'aime pas à fatiguer les chevaux des autres.
— Comme tu es drôle!
— C'est étonnant que tu ne comprennes pas ces nuances-là, répondit-il avec un peu d'aigreur.
Julie fit la moue, et demanda pourtant :
— A demain, n'est-ce pas?
— Certainement.
Ils s'embrassèrent, et Edmond allumant un cigare s'en alla, sa canne sous le bras. Il était content d'avoir montré de l'indépendance, et dédaigné le luxe offensant de M"" de Mérinville. Il avait oublié complètement son irritation, le lendemain, lorsqu'il vint rue des Petitsllùtels retrouver Julie 11 arrivait toujours avec empressement sachant quelle amoureuse réception l'attendait. Maintenant qu'ils se connaissaient bien, il avait trouvé dans Julie une maîtresse incomparable. Elle n'étalait pas pour le plaisir le mépris professionnel de sa sœur. Elle était sensuelle et ne s'en cachait pas. Edmond amusé parles extases de Julie mettait de l'amour -propre à les lui rendre plus délicieuses, et le tempérament de la jeune fille s'épanouissait dans toute son ardeur.
Habituellement, quand il arrivait, elle lui sautait au cou. Ce jour-là ce fut mollement
qu'elle l'embrassa. Il en fut étonné, mais se garda bien de le laisser paraître. Il se demanda si c'était l'effet de la soirée de la veille qui se produisait, et si de lavoir vu réservé et silencieux, un peu petit garçon parmi ces artistes et ces millionnaires, elle l'aimait déjà moins. Il parla d'Odette et de son luxe, et dit :
• — Elle n'a pas l'air de s'amviser tous les jours, dans son milieu, ta sœur? Et une maison comme la sienne c'est une lourde charge...
— Oui, dit Julie d'un air distrait. Mais entre sa situation et une situation très modeste il y a de la marge...
— Qu'appelles-tu une situation très modeste?
Elle leva le front, et très franchement :
— Mais la mienne?
— Est-ce que tu en es dégoûtée?
— >yon ! Il y a trop longtemps que j'en ai l'habitude. Je ne voudrais pas vivre comme vit ma sœur... A lamerci d'un Américain, qui peut reprendre le paquebot et vous laisser avec un train de trois cent mille francs sur le dos, et pas dix mille francs dans un tiroir pour payer seulement les gages des domestiques...
Oli I iionl Je n'aimerais pas ça!... Je ne suis jamais allée chez ma sœur sans faire des réflexions tristes... Mais ce que j'aimerais bien ce serait un joli appartement à moi, pour y vivre tranquillement avec mon petit Edmond chéri. . .
— El ton père?
— Oh ! papa! Il viendrait me voir quand ça lui plairait. Il serait le très bien reçu. Mais quand on sort du théâtre, aller, moi rue Rodier, toi rue Blanche, et ne pas finir la soirée ensemble, ça n'est pas drôle, toujours! J'ai bien du plaisir ici, mais c'est presque toujours dans la journée, et le soir j'ai l'air d'une abrutie. Souvent à table papa me dit : Qu'est-ce que tu as? Tu semblés ne pas m'entendre? Et c'est vrai. Alors je suis obligée de raconter des histoires : que je suis lasse, que j'ai la migraine. Et je me couche en sortant de table. Si j'étais chez moi . ça n'arriverait pas. Le soir tu resterais avec moi, tu ne t'en irais pas à ta rue Blanche, et nous serions bien heureux.
Edmond se montra évasif. L'idée d'entretenir une femme ne lui entrait pas encore dans la tète. Il avait été gâté par Eliane, chez qui il trouvait tout le confortable qu'il pouvait sou-
haiter, sans se préoccuper jamais de rien. Entre cette maison montée et le modeste pied-à-terre de la rue des Petits-Hôtels il y avait l'abîme de vingt ans de patiente recherche et de deux cent cinquante mille francs intelligemment dépensés.
— Et puis, je ne sais pas ce que tu fais, reprit Julie. Quand tu m'as reconduite chez papa, tu es libre, tu peux aller oii tu veux. Moi je ne peux pas te surveiller, te tenir de près. Qu'estce qui me prouve que tu ne me trompes pas?
— Oh ! comme c'est probable!
— Est-ce qu'on sait, avec vous autres hommes? Vous êtes si gredins ! Un mouvement de vanité, une femme qui vous flatte par sa réputation ou son élégance, et tout est oublié... Enfin, même en admettant que tu ne sois pas comme les autres, tu dois comprendre mon inquiétude...
— Elle est flatteuse, mais injustifiée. Va! tu es la plus belle ! Je n'en trouverais pas une qui me plaise autant que toi, et tu peux être bien tranquille.
Il lui fournit tant de raisons si bonnes, tant d'arguments si caressants, que l'entrevue se
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termina plus tendrement qu'elle n'avait commencé. Cependant, Julie, avec la persistance habituelle aux femmes, revint à la charge sur cette question de l'appartement, et de cent manières difïérentes. Ce fut la concierge qui n'avait pas été polie avec elle et qui l'effrayait, le rez-de-chaussée qui était humide, ce dont on n'avait pu se rendre compte pendant l'été, la cheminée qui fumait. Et tout était vrai. Mais si Julie n'avait pas eu l'idée de le faire remarquer à Edmond, celui-ci ne s'en serait jamais aperçu.
Il n'aimait pas la lutte, il avait un caractère doux et la tension d'esprit était pour lui un supplice. L'idée de faire plaisir, d'ailleurs, l'entraînait facilement. Il fut troublé par le continuel mécontentement de Julie. Même quand elle ne faisait pas d'observations ou de critiques, il devinait la désapprobation dans ses yeux. Il éprouva une agitation qui le conduisit à parler le premier de ce dont il avait de l'ennui qu'on parlât. Alors ce fut Julie qui prit tout à fait l'avantage et qui lui dit :
— Moi, tu vois, je n'ai qu'un désir : c'est de te plaire. Tu constateras que je ne t'ai plus
soufflé mot de ce qui te contrariait. C'est toi qui y reviens...
Edmond, furieux, se fâcha. Mais il donnait encore bien mieux barre sur lui en perdant son sang-froid. Il essaya de nouveau de prouver combien il serait difficile^'ob tenir de M. Roussel, avec ses principes, que sa fille allât habiter hors de chez lui.
Alors Julie démasqua sa dernière batterie :
— Papa? s'écria-t-elle. Il est meilleur que toi : il y consent !
Edmond ne s'attendait pas à cette conclusion. Il voulut faire volte-face et se placer sur un meilleur terrain. Mais toutes les barrières étant tombées, il comprit vite que ne pas aller de l'avant c'était s'exposer à être regardé comme un avare. Il ne se rendit pas sur-le-champ, cependant, et voulut se donner le temps de réfléchir encore. Mais Julio vit bien qu'elle avait bataille gagnée et que, pour prolongée que pourrait être la résistance de son ami, elle n'en serait pas moins inutile. Elle n'insista pas, et attendit tout de la marche du temps. Edmond n'en était plus à se dire comme autrefois : Voilà une petite femme entraînante et qui va me met-
tre dans l'embarras! Julie avait pris sur lui un empire dont il ne comprenait pas lui-même la puissance. De plus, il se souvenait des amôres réflexions quil avait faites quand il s'était trouvé seul entre ses deux maîtresses et de la capitulation à laquelle il s'était résigné pour revoir M"^ Roussel. Tout lui parut préférable à ce mortel désœuvrement auquel il avait été en proie. Après tout, l'existence, avec Julie, serait-elle si coiîteuse? Il connaissait l'adresse et le goût de la jeune fille. Elle savait si bien tirer parti de tout, qu'elle lui ferait honneur à peu de frais. Et puis est-ce que la Bourse n'était pas là pour combler le trou de son budget? L'opération sur le Portugais, au moment de la liquidation d'Eliane, avait produit un joli bénéfice en une seule journée. A la source des renseignements comme il y était, ne saurait-il pas, sans risques, jouer et gagner de quoi entretenir sa maîtresse? Tous ses camarades et tous ses collègues faisaient ainsi. En résumé il serait doux d'avoir près de soi cette gentille Julie, et de jouir de sa grâce à loisir. S'il allait trop vite et voyait que ses ressources ne suffisaient point à l'existence qu'il commençait, Userait toujours temps
de s'arrêter. Il se fournit toutes sortes de spécieuses raisons à lui-même, et, comme il ne demandait qu'à se convaincre, la cause du bon sens fut perdue.
Le jour même il commença à cliercher des appartements, tout seul, pour faire à Julie la surprise de la mener ^^siter celui qu'il aurait choisi pour elle. Il trouva rue de la Bienfaisance un gentil second étage très clair, bien distribué, avec un cabinet de toilette — salle de bains, aménagé d'une façon moderne, et qui ne coûtait que trois mille cinq cents francs. L'occasion lui parut unique, et sans hésiter il donna le denier à Dieu. La joie de son amie, quand il lui annonça la grande nouvelle, le paya de ses peines, et il ne regretta plus sa détermination. Dès lors ils furent, elle et lui, les gens les plus occupés de Paris. Le mobilier de la rue des Petits-Hôtels dansa dans l'appartement de la rue de la Bienfaisance. Il fallut tout acheter : le salon, la salle à manger, la chambre à coucher. Et la dépense marcha. Il est impossible de savoir, sans s'être meublé, ce que coûte une installation élégante et coquette à Paris. Le tapissier fit un devis qui monta à quinze mille francs.
rien que pour les tentures et les rideaux. Encore n"avait-on pas fait de folies. Mais Edmond se trouvait pris entre ses habitudes de luxe et la modicité de ses revenus. Il se décidait toujours pour ce qu'il y avait de plus joli. Et avec un certain « Tu as tant de goût, mon chéri! » Julie l'ainenaittrèshabilementàdépenserbeaucoup d'argent.
Varcolier, en cette conjoncture, fu4 très utile. Il conseilla quelques opérations qui réussirent bien. Les fournisseurs, convenablement arrosés, accordèrent du crédit sans hésiter. Et au mois de janvier Julie put pendre la crémaillère. Ce fut une charmante fête de famille, qui scella la réconciliation de M. Roussel et d'Odette de Mérinville. Le père de famille, consulté sur l'opportunité d'inviter sa fille aînée, déclara qu'il ne forait pas à Julie le chagrin de la priver de sa sœur on une pareille circonstance.il s'abstiendrait plutôt de venir. Mais Odette écrivit une lettre si gentille, Julie se montra si câline, que le vieillard se sacrifia au bonheur de ses enfants et consentit à paraître au dîner. Il arriva le premier, poui" sedonnor lo temps do prendre une attitude, et quand Odette entra, il l'accueillit d'un
regard tristement courroucé. La fille coupable s'avança vers son père en souriant, lui dit d'une voix gaie : Bonjour, papa! comme si elle l'avait quitté la veille, et voyant Roussel demeurer immobile, figé dans l'étonnement que lui causait une pareille désinvolture, empêtré dans ses phrases apprises et dans ses gestes préparés, elle ajouta :
— Tu as bonne mine, papa. Je te trouve très bien, je suis vraiment contente de te voir. Tiens! Voilà un petit bibelot que je t'ai apporté...
Elle sortit de sa poche un écrin qu elle ouvrit. Sur le velours étincelait une magnifique épingle de cravate formée d'un camée dur entouré de perles. Roussel, attendri, perdit le reste de ses mots à effet et de ses mouvements solennels, il laissa tomber ses bras avec accablement, et se tournant vers Edmond :
— Mon cher enfant, qu'est-ce que vous voulez que je lui dise? Voilà comme elle a toujours été: tête folle... mais si bon cœur! Allons, Alice, viens membrasser... Car, tu sais, tu ne seras jamais qu'Alice pour moi !
M"'" de Mérinville donna à son père une joue
veloutée, sur laquelle il posa des lèvres affreuses. C'était certainement la première fois, depuis longtemps, que la belle était embrassée, pour rien, par quelqu'un d'aussi laid. Le dîner fut plein d'entrain et de cordialité. Julie se mirait dans son mobilier neuf et dans son service de table fraîchement déballé. Odette trouva tout charmant, sansparaître trop y mettre de la complaisance. Quanta Roussel, il fit au dessert un speech pour constater sa légitime joie paternelle en voyant sa fille cadette si bien établie. Il fit des réserves pour l'aînée, dont il ne connaissait pas l'Américain. Or, pour lui, rien ne primait les égards que les enfants doivent à leurs parents. Il eut de la peine à sortir de sa péroraison et finit par pleurer dans son verre. Edmond entendit vaguement Odette dire à l'oreille de sa sœur :
— Il me semble que papa est un petit peu paf!
De tous les convives, c'était le maître de la maison qui avait fait le moins honneur au dîner. Il était préoccupé, et très désagréablement. En quittant le bureau, il avait rencontré Varcolier qui lui avait communiqué une mau-
vaise nouvelle. La rente espagnole, sur laquelle Edmond était fortement engagé, venait de baisser. Le change se tendait de l'autre côté des Pyrénées. Il était question du non-renouvellement des traités de commerce, et la situation économique avait une répercussion fâcheuse à la Bourse. La liquidation de quinzaine était proche et Edmond avait calculé qu'elle lui coûterait douze mille francs sïl n'y avait pas de relèvement des cours. De là sa mélancolie.
Il comptait maintenant surses bénéfices pour subvenir aux dépenses qu'il avait acceptées, et il n'avait plus le moyen de perdre. Il essayait de se consoler, en pensant qu'il se ferait reporter. Mais il faudrait toujours arriver à payer, s'il ne se rattrapait pas dans la quinzaine suivante. Et comme toute responsabilité était pesante à ce cerveau léger, il accusait Varcolier de l'avoir mal conseillé et rejetait la faute sur le coulissier. Mais ce n'était qu'un soulagement moral, et la responsabilité matérielle lui restait tout entière. Il se dit : Désormais j'opérerai sans intermédiaire. On n'est jamais mieux servi que par soi-même. Ai-je donc besoin de conseils? Avec les renseignements que je puis
reciioillir an bureau, je suis en état d'opérer presque à coup sûr. J'étais bien bon de payer des courtages à cet imbécile de Varcolier!
Poussé par Julie et par Odette, qui avaient remarqué son air soucieux, il s'excita, et, à la fin, il devint très gai. Vers dix heures, Odette demanda la permission d'aller aux Variétés retrouver des amis qui l'attendaient, et Roussel prit congé de ses enfants.
— Papa, dit Julie en reconduisant son père, tu trouveras un fiacre en bas pour te recon duire... Ne te préoccupe de rien, il est payé.
— Comme tu le gâtes, ton vieux père ! dit Roussel. Alors attends, je vais prendre encore un cigare à Edmond pour fumer dans la voiture.
Et plein de sérénité il s'en alla se coucher. Le bonheur que les deux jeunes gens goûtèrent à se trouver pour la première fois ensemble dans leur joli appartement fut assez médiocre. Julie était distraite par ses belles tentures; Edmond était agité par la pensée de regagner ce qu'il avait perdu. Ils s'aimaient bien mieux et bien plus dans leur petit rez-de-chaussée. Et cela ne coûtait pas si cher. Qu'auraient-ils
pensé s'ils avaient entendu Odelte, questionnée par ses amis sur l'installation nouvelle de sa sœur, répondre :
— C'est très gentil... A peu près l'ameublement qu'aura ma femme de chambre, le jour où elle me quittera pour me faire concurrence.
Et c'était pour obtenir ce charmant résultat qu'Edmond avait déjà fait soixante mille francs de dettes !
La Bourse est un lieu ploiu de périls où il ne fait pas bon s'aventurer quand on n'est point fermement résolu à ne servir que d'intermédiaire entre ceux qui vendent et ceux qui achètent. On cite des joueurs retirés après fortune faite, et ce sont ces exceptions immorales qui servent d'appât, de prétexte et d'excuse à ceux qui prétendent s'enrichir uniquement en maniant l'argent des autres. Le seul gagnant immuable à ce jeu c'est le tiers : agent trônant au milieu de la corbeille, coulissier arpentant la colonnade, ou remisier travaillant dans les petits coins, qui prélève sa dîme sur toutes les transactions, tenancier d'une cagnotte énorme dans laquelle chacun, tour à tour, verse le tant pour
cent qui augmente sa perte ou diminue son bénéfice. Que de fois Edmond, aux heures de sagesse, avait tenu ce langage, affichant très haut son horreur pour la spéculation ! Ses opinions bien connues lui avaient valu une considération particulière dans la charge, qui était une des rares où on ne jouait pas. Mais combien fragiles ces bonnes résolutions, quand le besoin de se créer des ressources sïmpose, et qu'une première réussite montre le succès facile et abondant! Jamais Edmond, dans les conditions ordinaires de la vie, n'aurait eu l'idée de se risquer à la hausse ou à la baisse. Mais les nécessités de son existence nouvelle l'avaient poussé à chercher le moyen d'acquérir vite pour dépenser largement.
Et maintenant, pris dans l'engrenage, il ne pouvait plus reculer. La prudence même l'obligeait à aller de l'avant. S'il s'arrêtait, il était perdu. Il fallait régler sa position, et pour cela il était obligé de s'adresser à sa famille, ou de reprendre les deux cent mille francs qu'il avait chez son patron. 11 savait parfaitement que sa mère et son frère ne lui marchanderaient pas leur aide, mais qu'cll»; serait limitée par leurs
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ressources. Il n'ignorait pas que s'il retirait son argent de la charge, il n'avait aucune chance de conserver sa place dans les bureaux. Il était donc acculé à la nécessité de pousser sa veine et d'essayer de violenter la fortune. Il suffirait d'une série heureuse pour le mettre à flot. Combien, dans ces dernières années, avaient trouvé l'occasion de faire un gain énorme ! On savait des gens qui étaient entrés à la Bourse sans le sou et qui en étaient sortis avec des millions. Il s'arrêtait à cette péripétie heureuse, il ne cherchait pas à se remémorer la fin de leur aventure, il ne les suivait pas jusqu'au krack inévitable qui les avait abattus sur le pavé. Il se bouchait les yeux pour ne pas voir le danger. II ne voulait connaître de la bataille que les trophées et le butin.
Sa campagne n'était pas cependant très heureusement engagée. Une bonne reprise sur la rente espagnole l'avait tiré d'un mauvais pas. Mais depuis il s'était remis à spéculer sur le Portugais, et ses affaires ne prospéraient guère. Il se faisait reporter à chaque liquidation, trouvant de grandes facilités car on connaissait sa situation, et il olTrait des garanties. En même
temps, pour s'étourdir, il menait avec Julie une vie très agitée et très bruyante, et poussait la jeune fille dans une voie où elle ne demandait qu'à marcher.
Chose singulière, depuis qu'Edmond avait cédé à ses exigences et dépensé de grosses sommes pour l'installer, Julie avait pris vis-à-vis de lui une altitude toute nouvelle. Sa douceur, sa grâce, sa gentillesse s'étaient effacées pour faire place à un ton autoritaire, à des allures despotiques, à des façons contrariantes. L'amoureuse des premiers temps s'était changée en une fantasque maîtresse, décidée à imposer sa manière de voir et à ne pas accepter celle d'autrui. On eût dit que la tendresse de Julie s'amoindrissait à mesure qu'Edmond faisait plus de sacrifices, comme si, en le voyant tout rapporter à elle, un secret mépris naissait dans son esprit pour l'homme faible qui subissait l'influence d'une femme.
Ils allaient beaucoup chez Odette, contrairement à ce qu'Edmond avait résolu avec beaucoup de sagesse. La volonté de Julie s'était manifestée là très nettement. Et plus son ami avait exprimé le désir de se tenir à l'écart du luxe
de M"" de Mérinvillo, plus la jeune fille avait prouvé d'engouement pour sa sœur. L'entourage lui plaisait surtout par sa divertissante variété. Le renouvellement des hommes et des femmes, qui passaient dans l'hôtel de la rue de la Faisanderie, était continuel. Beaucoup, qui y étaient venus, n'y revenaient pas. Mais ils étaient remplacés par d'autres. Et la maison ne chômait pas de gens de plaisir. Viveurs et filles, maintenant Julie les acceptait tous, et forçait Edmond à les accepter.
Après avoir résisté, il avait fini par céder à l'attrait de cette joyeuse vie, et, offusqué d'abord de voir Julie fréquenter avec des drôlesses notoires comme Andhrée de Crécy et Mariette de Fontenoy, il s'était bien vite habitué, pour elle, àce contact. Pour lui, il s'y amusait. Mais cette existence coûtait les yeux de la tète. Quand Palmer, pour occuper ses hôtes, prenait la banque et taillait un baccarade famille, il fallait, si Julie et Edmond se trouvaient en déveine , débourser des quatre-vingts ou cent louis, et s'excuser, par-dessus le marché, déjouer si petit jeu.
La premièrefoisque Julieavaitperdu, Palmer
avait voulu lui rembourser son argent, après la partie, mais Féraud s"y était opposé presque avec violence. La générosité de ce millionnaire, qui se donnait le genre de faire des cadeaux à sa maîtresse, l'avait extraordinaire ment froissé. 11 souffrait même de ne pas pouvoir rendre les politesses qu'il recevait. Il avait parlé d'inviter Palmer chez Julie, mais celle-ci avait coupé court à ces velléités de grandeur, en disant :
— Qu'est-ce que tu veux que nous lui offrions qui puisse le satisfaire? Allons-nous l'amener chez nous pour qu'il nous trouve mal installés et se fasse une faible idée de notre situation? Il ne sait pas comment c'est ici. Il s'imagine peut-être que c'est superbe ! Bénéficions de son ignorance...
Edmond n'avait pas répliqué, mais il avait jugé bien extraordinaire que Julie traitât avec tant de dédain une installation qui lui avait paru charmante au début, et qui n'était même pas encore payée. Il sentait vaguement que la vie qu'ils menaient, elle et lui, était déplorable, que Julie, dans les comparaisons continuelles qu'elle avait l'occasion de faire, apprenait à le considérer comme peu de chose, et
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il en concluait qu'elle pourrait bien, un jour ou l'autre, le tromper avec un des nombreux jeunes gens qui tournaient autour d'elle. Car Julie avait chez sa sœur une troupe d'adorateurs.
Elle ne les recevait pas chez elle, à cause d Edmond, mais elle flirtait rue de la Faisanderie sans se gêner. Féraud, du reste, demeurait à l'écart avec une assurance magnifique. Il était, au fond de lui-même, dévoré par la jalousie, et en apparence, il affectait de ne pas s'occuper de sa maîtresse... « La voilà, elle est à vous pendant le temps que nous resterons ici, semblaitil dire. Allez, causez, riez, lorgnez, faites la roue. Tout vous est permis, excepté de me la prendre. » Cette attitude était très remarquée, un peu admirée. On en concluait quEdmond se croyait sur de Julie, et il y avait des galants que cela décourageait. C'était déjà un avantage, sans parler de l'extrême distinction de cette tenue. Mais bourrelé de soucis et d'inquiétudes, Edmond n'était plus heureux. Un soir quil dînait chez sa mère, son frère le prit à part, et lui dit :
— Eli bien ! sournois, tu n'es donc plus avec Eliane?
Comme le jeune homme regardait le capitaine avec un étonnement mêlé d'embarras, celui-ci poursuivit :
— Je l'ai rencontrée hier dans les Champs- Elysées, et je lui ai demandé de tes nouvelles, pensant qu'elle te voyait plus souvent que notre mère et moi. La pauvre femme a pâli, puis a fondu en larmes. Naturellement je l'ai attirée à l'écart et questionnée. Alors elle m'a raconté que tu l'avais quittée, et qu'il y avait plusieurs mois qu'elle ne savait ce que tu devenais... Je n'ai pas voulu insister... Ma position était déjà assez fausse!... J'ai offert quelques paroles de consolation à cette excellente personne et je l'ai laissée continuer sa promenade, qui n'a pas dû être longue, car elle avait les yeux rouges, et sa coquetterie l'a certainement ramenée à son domicile. C'était une bonne créature et qui t'aimait bien. Je doute que tu aies gitgné au change.
Edmond alors se livra à un éloge bien senti de Julie. Il ne parla pas de ses ennuis, mais il s'étendit sur son bonheur. Ce récit, quoique peu fourni de détails matériels, fut cependant assez clair pour donner fort à penser au capitaine.
— Ainsi tu es le seul amant de cette jolie fille? Autrement dit, tu vis avec elle?
— Mais non, j'ai toujours mon appartement de la rue Blanche.
— D'accord. Ce sont des frais de plus. Mais tu manges, tu bois et tu dors chez ta bonne amie. Alors c'est toi qui subviens à toutes les dépenses, évidemment... Tu dois savoir ce que ça te coûte. Comment fais-tu? Ce n'est pas avec une vingtaine de mille francs par ah qu'on peut entretenir des demoiselles... Tu entames ton avoir...
— Impossible! 11 est dans les mains de mon patron...
— Alors tu empruntes aux usuriers?
— Pas si bote !
— C'est donc que tu joues à la Bourse?
— Oh ! des opérations sûres.
— Il y en a donc?
— Certainement, Je fais travailler un petit capital et je double mon revenu.
— Et qu'est-ce que c'est que ta bonne amie? Sur ce point-là, Edmond ne se trouva pas
embarrassé pour répondre. Il futproli.xe et dithyrambique. Il en dit môme trop : il inquiéta
son frère par la chaleur de son enthousiasme. Celui-ci pensa : Voilà un garçon bien emballé ! Pourvu qu'il ne se laisse pas entraîner à quel^ que sottise! Une donzelle qui dispose sur un homme d'un aussi grand pouvoir est facilement conduite à en abuser. Il estima nécessaire de juger de la situation par ses yeux.
— J'imagine, dit-il, que tu me présenteras à elle. Je suis curieux, après le portrait que tu m'en as tracé, de connaître le modèle. Elle doit être jolie et aimable pour que tu en sois si féru... C'est égal... Eliane avait du bon.
— Elle avait surtout quarante-cinq ans. . .
— Eh ! mon cher, tu as été long à t'en apercevoir. . .
— Oui, mais aussitôt que je m'en suis aperçu, je me suis sauvé.
]\jme péraud s'approchait d'eux, ils changèrent de conversation. A quelque temps de là, le capitaine fut amené par son frère rue de la Bienfaisance. Il fut, dès l'abord, désagréablement impressionné par la tournure délurée de la femme de chambre qui vint ouvrir. Le mol)ilier, qui paraissait mesquin à Odette, lui parut somptueux, et il frémit en pensant que c'était le
pauvre Edmond qui avait payé les factures. S'il avait su qu'elles n étaient point payées! Il se dit : Ce petit imbécile a fait des folies. Il doit être très gêné. Ou bien il gagne à la Bourse plus qu il n'avoue, et c'est encore pis.
L'entrée de Julie changea le cours de ses idées. Il ne put se défendre de l'admirer et d'accorder à son frère des circonstances atténuantes. La jeune femme se montra très recherchée dans ses manières, un peu trop étudiée même, avec une préciosité qui sentait le théâtre. Cette absence de naturel, ces visées mondaines, détruisirent le bon effet de son apparition. Et pour achever de la discréditer dans l'esprit de Charles Féraud, le père Roussel arriva, comme par hasard. Edmond ne s'y attendait pas. Mais Julie avait jugé nécessaire de prouver qu'elle n'était pas une personne de rien, et qu'elle avait auprès d'elle un porte-respect.
Ce père d'un côté, cet amant de l'autre, et la belle au milieu jetèrent le capitaine dans des abîmes de stupéfaction. Il n'était pas bégueule et ne s'étonnait pas facilement. Mais quand il entendit M. Roussel, pour animer la conversation, se livrer à quelques développements aus-
tères sur la famille et flétrir le relâchement des mœurs, il ne sut pas s'il devait rire ou se fâcher. Il prit sur lui de garder son sang-froid, afin d'observer à fond ceux qu'il considérait déjà comme des ennemis dangereux. Il fit causer le vieil homme et acquit la certitude qu'il se prêtait aux relations de sa fille avec Edmond et en profitait avec des airs de pontife bénissant leur bonheur. Ainsi, il devenait évident que le malheureux garçon subvenait non seulement aux besoins de Julie, mais à ceux de son père, et qu'il entretenait toute la famille.
En sortant de chez M"* Roussel, Charles, accompagné par son frère qui n'avait pas voulu le livrer à lui-même, s'en allait le front pensif. Edmond prit la parole :
— Tu ne me dis pas quelle impression ma Julie ta produite? Il m'a bien semblé cependant que tu la trouvais charmante...
— Tout à fait charmante... Trop charmante!
— Peut-elle l'être trop? ^
— Oui, si elle en abuse pour te conduire à quelque sottise.
— A-t -elle l'air d'y être disposée?...
— Eh! mon cher, elle ne te traite déjà pas
avec des égards superlatifs... Cette jeune personne-là t'a peut-être aimé, au début de votre liaison, mais maintenant...
Edmond eut un accès de rire nerveux qui sonna faux :
— Tu vas peut-être dire qu'elle ne m'aime plus?...
— Je ne le dis pas, mais je le crains.
— Elle ne pouvait pas se livrer à des transports en ta présence...
— D'accord, mais elle pouvait ne pas te parler avec ce petit ton bref, qui n'est pas d'une amoureuse, ne pas te mener à la baguette, devant moi, comme pour attester sa puissance... Et surtout, elle aurait dû cacher son père , qui me parait être un des plus beaux types dimmoralité cynique qu'il soit possible de découvrir dans ce siècle de décomposition sociale.
— Ah! pour le père, je te l'abandonne, dit Edmond, heureux de détourner sur M. Roussel les critiques de son frère. Mais avoue qu'il n'est pas plus déplorable qu'une mère ou une tante. Et il est bien plus décoratif!
— A quel ciel-de-lit ce vieux drôle a-l-ii décroché sa croix? Voilà pourtant qui oji dé
core maintenant! Moi, capitaine depuis trois ans, qui ai fait campagne au Tonkin, je n'ai pas le ruban rouge, et ce père la Cagnotte a le loisir de traîner le sien sur les canapés de sa fille!
— Qu'est-ce que tu dirais donc si tu connaissais l'aînée? dit Edmond en riant.
— Ah! il y en a une autre? Et qui est encore mieux?
— Gomme situation. Car comme beauté...
— Mon pauvre petit, je suis très inquiet de te voir embarqué avec ces gens-là... Tu as affaire à plus fort que toi... Tu seras roulé dans le grand genre, et tu resteras plumé jusqu'au vif, avec tes yeux pour pleurer... Si tu étais un garçon raisonnable, tu planterais là ton adorée avec son éditeur responsable, et tu irais faire un tour à l'étranger, pendant un mois, pour te rafraîchir les idées...
— Mais, mon bon, je l'aime, cette Julie dont tu parles comme de rien... Je ne me résignerais pas à la (juitter si facilement... Et puis elle me coûte très cher. Les frais sont faits, je serais bien bête de ne pas en profiter !..,
■ — Je lis dans ton jeu, cette fois, s'écria le
capitaine. Tu cours apW's ton argent. Tu es fichu ! Le père et la fiiie te conduiront où ils voudront.
Il devint grave, et, après un temps il ajouta, avec un expressif regard :
— Tâche que ce ne soit pas plus loin qu'il ne faut'....
— Mais vraiment, à t'entendre, je serais dans une caverne de brigands ! . . .
— De brigands, c'est beaucoup dire, fit le capitaine en reprenant son air gai, mais, à coup sur, de gens sans le moindre scrupule, qui t'exploitent à fond et te traitent comme un jobard... Ouvre l'œil, il n'est que temps. Te voilà prévenu.
Ils se donnèrent la main, et Edmond s'en alla soucieux, car il sentait bien que son frère avait raison, et qu'il était entraîné par un courant de folie déjà difficile à remonter. Du reste, il n'en avait ni l'intention ni le courage. Il aimait cette Julie, qui lui coûtait si cher, et à ridée de se séparer d'elle, il était en proie à un trouble qui l'étonnait lui-même. Il lui semblait qu'il n'y aurait plus rien après elle, et qu'un trou énorme, impossible à boucher, se
creuserait dans son existence. Il n'essayait pas de regarder au delà, pour se rendre compte de ce qui l'attendait. Autrefois, quand il élaitquitté par une maîtresse ou qu'il la quittait, il se consolait en pensant qu'il y avait d'autres femmes. Cette fois, on eût dit qu'il n'y en avait qu'une, à l'amour de laquelle sa vie était liée à ce point que, l'un disparaissant, l'autre devait cesser.
Il était moins bourrelé de soucis d'argent. Il avait eu une quinzaine heureuse, et avait encaissé vingt mille francs qui lui avaient permis de remettre à flot sa barque fortement engravée. Il reprenait confiance dans sa veine, et, poussant la série, il s'était engagé à fond afin de quintupler son bénéfice. Le Portugais avait monté à soixante, on voyait déjà le cours de soixante-dix. La spéculation était admirable, il ne fallait pas laisser échapper une occasion pareille, car à soixante-dix une réaction était probable. Mais, avant la baisse, il y avait deux cent mille francs à gagner.
Ce soir-là il devait diner avec des amis. Julie, étant veuve, avait annoncé qu'elle irait rue de la Faisanderie, où, depuis quelque temps, elle se montrait volontiers sans lui. Au dernier
moment, le dîner d'amis ayant été décommandé, Edmond avait demandé l'hospitalité à sa mère. Sorti à neuf heures, il se dit : Julie ne rentrera pas avant onze heures, j'ai le temps d'aller la prendre chez sa sœur. Il gagna la place de l'Opéra, monta dans une des voitures de cercle qui stationnent rue Scribe, et se fit conduire rue de la Faisanderie. Il était la demie quand il entra dans le salon d'Odette. On sortait de table. Les hommes fumaient. M"*^ de Mérinville, qui était seule, poussa un cri de surprise :
— Tiens ! Edmond, vous voilà?
— Oui, je viens chercher Julie...
— Ah! comme elle va être contrariée!... Elle est partie, il n'y a pas un quart d'heure... Elle ma dit : Edmond arrivera de bonne heure chez moi... Je ne veux pas qu'il trouve la maison vide.
Edmond étonné ne répondit pas. Il pensait: Elle devait croire, au contraire, que je rentrerais tard, puisqu'elle ignorait que ma partie man- <juerait et que je dînerais chez ma mère. Qu'estce que cela signifie? Il répliqua, pour donner le change à Odette :
— Oui, j'ai été libre plus lot que je ne pen-
sais, et j'espérais la rencontrer encore ici... Estce que vous l'avez fait reconduire?
— Sans doute. Comme d'habitude.
— Alors elle est à la maison. Adieu, chère amie. Excusez-moi si je pars si vite...
— Allez î allez !
Il baisa la belle main d'Odette et dégringola l'escalier. En chemin, il se dit : Elle était sans doute fatiguée, elle aura donné un prétexte. Je vais la surprendre en robe de chambre ou couchée. Il descendit rue de la Bienfaisance, paya son cocher, gravit l'escalier quatre à quatre, ouvrit avec sa clef, et pénétra dans la chambre de Julie, qu'il trouva vide et obscure. Le cabinet de toilette de même. Il sonna. La femme de chambre parut avec une lampe.
— Ah ! je croyais que c était Madame, fit-elle. Je n'avais pas entendu arriver Monsieur...
— Madame devait-elle rentrer tard?
— Madame n'a rien dit... Est-ce que Monsieur a besoin de quelque chose?
— Non, merci.
Elle sortit. Edmond demeura seul. 11 tourna, pendant quelque temps, dans la chambre, très énervé. La coïncidence de cette tardive ren-
LE I.KNDKMAIN DES AMOUnS. 25i
trée de Julie avec son diner manqué lui paraissait grosse de conséquences. Il songeait : Avec la voiture de sa sœur, elle aurait dû me précéder ici d'un quart d'heure. A moins que le coupé n'ait été emballé par le cheval, et alors elle est peut-être gravement blessée... Ou bien elle a été chez quelqu'un, et, dans ce cas-là, chez qui? Il passa en revue, dans sa mémoire, les soupirants de Julie, ceux qui flirtaient avec elle chez Odette, et qu'il paraissait dédaigner par une tactique heureuse d'amant sur d'être aimé. Lequel avait pu triompher? Était-ce Cavrel, avec son bagout boulevardier et le prestige de son yacht? OubienDumesnil, à la faveur de sa situation d'artiste? Etait-ce La Barre, spirituel et brillant causeur, ou Termont, beau garçon et hardi sportsman? Tous avaient des chances, tous pouvaient être le galant préféré.
Il passa, dans cet appartement meublé par lui, une des heures (es plus mauvaises de son existence. Enfin, à minuit moins le quart, le bruit étouffé d'une porte qui s'ouvrait, un chuchotement rapide dans l'antichambre et un pas précipité sur le tapis sourd, annoncèrent l'ar-
rivée de Julie. Elle entra en coup de vent, se jeta au cou d'Edmond, et dit :
— Oh! mon chéri, tu m'as attendue?...
Elle le regarda àladérobée,le vitpâle, agité,
soupçonna une surprise et se prépara un alibi à tout hasard :
— Je viens de chez Odette. . . mais j'ai poussé jusqu'à la rue Rodier... Papa n'était pas bien tantôt... Il m'a retenue plus longtemps 'fue je n'aurais voulu... Il fait froid ici... Pourquoi n'as-tu pas allumé le feu? Et Constance, à quoi pense-t-elle?
Elle appela sa femme de chambre, la gronda, se montra affairée, aimable, et s'efforça d'endormir des soupçons qu'elle devinait dans l'attitude, dans le regard, dans le son de voix d'Edmond.
— Je suis allé rue de la Faisanderie pour te chercher... Mon dîner a été décommandé au dernier moment.
— Et moi qui suis partie de bonne heure de chez Odette, si j'avais su! Mais, vois-tu, tous ces hommes, quand tu n'es pas là, ils m'ennuient! Je veux bien qu'ils me fassent la cour, devant toi. Mais en ton absence, il me semble
LE LENDEMAIN DES AMOURS. -l'-'^-i
que C'est mal 1... Qu'est-ce que ma sœur fa dit?
— Rien : je iiai fait qu'entrer et sortir...
— Tu n'as pas vu Palmer?
— Non ! 11 fumait avec ses amis.
— Papa n'est pas bien, tu sais... Il faudra aller demain prendre de ses nouvelles... Tu ne laperçois pas qu'il change beaucoup, papa?
— Je n'ai pas remarqué...
Julie sauta sur les genoux d'Edmond, lui noua les bras autour du cou, et le câlinant :
— Pauvre petit homme ! Il a passé une mauvaise soirée ! Voilà ce que c'est que de vouloir faire des parties entre garçons !. . . S'il était resté avec sa Julie, tout ça ne serait pas arrivé !...
Plus elle s'ingéniait à dissiper ses inquiétudes, plus il se sentait envahi par le soupçon. Il avait la certitude qu'elle n'était pas allée chez son père. Peut-être même n'avait-elle pas diué chez sa sœur. Il regretta d'être parti sans voir Palmer, qui aurait pu lui fournir innocemment quelques indices. 11 se força pour parler et ne pas laisser voir son trouble. Et devant cette créature qu'il croyait infidèle et qu'il rêvait de tuer, il fut pris dune rage d'amour. 11 saisit dans ses bras Julie souple et caressante,
lo
2o4 LES BATAILLES DE LA VIE.
la froissa comme une ennemie, lui prodiguant les baisers, et la laissa brisée, anéanti luimême, avec la sensation d'une dégradation morale.
Dès le lendemain, il courut chez M. Roussel, qu'il trouva levé, et qui l'accueillit en lui parlant de la visite de Julie. Il pensa : Elle l'a prévenu, toutes ses précautions sont prises. Mais elle ne pourra pas me tromper longtemps sans que je la surprenne. Il lui tendit des pièges. Il inventa des invitations à dîner, pour la laisser libre de ses soirées. Elle le devina et resta chez elle, bien sagement, à l'attendre. Alors il la surveilla dans la journée. 11 manqua le bureau et la guetta, en voiture, à cinquante pas de la porte, dans la rue de la Bienfaisance. Deux jours de suite, elle le promena dans des courses insignifiantes. Le troisième elle alla tout droit aux Magasins du Louvre.
Edmond était trop Parisien pour ne pas savoir combien les grands magasins de Nouveautés facilitent les intrigues. On s'y aborde, comme par hasard, on monte aux salons d'attente, aux galeries de tableaux, et, sans écrire un seul billet, on peut se donner des rendez-
LK l.ENDKMAIN DES AMOURS. 23.')
VOUS. A vingt pas derrière Julie, il entra dans le magasin. Elle traversa la salle des gants, celle des soieries, sans môme jeter un coup d'œil sur les rayons. Elle monta d'un pied leste à la Confection, et, comme elle suivait une galerie, de derrière une pile de tapis surgit un colosse blond à barbe en éventail, en qui. avec une rage indescriptible, Edmond reconnut un cousin de Palmer, nouvellement arrivé d'Amérique et nommé Edward Smith.
Le Yankee tendit la main à Julie, qui s'arrêta. Edmond n'eut (jue le temps de se cacher dans un recoin obscur. La galerie était assez sombre, peu fréquentée, et les commis, voyant cette dame et ce monsieur qui causaient, debout, comme deux personnes qui se rencontrent fortuitement, ne s'étaient pas occupés d'eux. L'amant jaloux, avide d'entendre les paroles qui s'échangeaient à dix pas de lui, fit un détour par un dédale étroit, entre des colonnes de nattes, et arriva sans être vu derrière les deux causeurs. Julie disait :
— Oui. jai bien regretté. Mais c'était impossible! Je suis trop surveillée ence moment... 11 mo f.nit f.iirf des prodiges pour ne pas être
2o6 LES BATAILLES DE LA VIE.
surprise... Je sais qu'il me suit... Hier, il a couru en fiacre, derrière moi, une partie de la journée...
Edmond, le cœur battant, les lèvres tremblantes, des bourdonnements dans les oreilles, restait immobile, avec une étrange sensation de vertige. Edward Smith répondit :
— Il est bien ennuyeux ! Je vous aime tant ! Faut-il donc que je perde l'espoir de vous posséder, entièrement à moi, pendant quelques heures, comme l'autre soir?
— Le soir, ce sera impossible. Dans la journée peut-être...
— Oiif^nd?
— Pas avant une semaine. Il faut lui laisser le temps de se calmer...
— Mais, chérie, pourquoi ne le quittez-vous pas? Venez avec moi, tout à fait...
Elle fit un brusque mouvement, et répondil diin Ion scandalisé :
— Oh! y pensez-vous! Et que dirait mon père?
— Eh bien ! répliqua froidement l'Américain, amenez aussi votre père.
— Mais, Edward, on voit que vous êtes d'un
pays où il n'y a pas longtemps qu'on ne vend plus d'esclaves... Vous avez une façon de résoudre les difficultés qui n'a pas cours ici... Mon père ! S'il se doutait que je vous connais et que je risque ma position avec Edmond... mais il me maudirait. C'est un homme à cheval sur les principes que mon père !...
— Oui, fil l'Américain sans sourciller, je sais : Odette dit (jue c'est un vieux raseur...
— Edward ! interrompit Julie d'un air fâché, je veux croire que vous ne comprenez pas la valeur des mots que vous employez...
— Oh ! je sais très bien la valeur des mots, des choses, de tout... Je sais très bien que vous êtes une petite femme délicieuse dont j 'ai très envie, et que je ferai ce qu'il faudra pour vous avoir.
Il souriait dans sa belle barbe blonde, en parlant ainsi, et se balançait, gigantesque, devant Julie qui lui disputait le bout de ses doigts. Il l'attira dans le recoin sombre, et là, bien à l'abri des regards curieux, saisissant la jeune femme par les épaules, il la serra contre sa poitrine, et lui donna un baiser qu'elle ne chercha pas à éviter. Au même moment Edmond bondit hors de sa cachette et, avec un grondement furieux.
2o8 LES BATAILLES DE LA VIE.
se jeta sur eux. Edward Smith l'aperçut, d'un mouvement mit Julie derrière lui, et recevant l'agresseur au bout de son lonj^ bras, il le maintint en lui disant :
— Eh bien ! qu'est-ce quïl y a donc?
— Lâchez-moi, répliqua Edmond : j'aurai affaire à vous tout à l'heure... Pour l'instant, c'est à cette coquine que j'en veux!...
Mais la coquine en question, voyant les deux hommes aux prises, avait poussé un cri d'effroi, et, s élançant vers un escalier, s'enfuyait avec une extrême rapidité, sans se soucier de ce qui, derrière elle, arriverait aux combattants. Resté seul avec Edmond, l'Américain lâcha prise, et, sans perdre son sang-froid, s'apercevant qu'on les regardait et que les commis, attirés par le bruit, commençaient à parler d'appeler un inspecteur, il dit :
— Allons-nous-en d'ici. Nous causerons aussi bien dans la rue.
Ils descendirent, cherchant l'un et l'autre s'ils découvriraient Julie. Mais la belle fugitive avait disparu. Ils traversèrent la rue de Rivoli, et là, devant la grille du jardin réservé, ils s'arrêtèrent :
LE LENDEMAIN DES AMOURS. 2o9
— Monsieur, commença Edmond, pâlissant à nouveau de toute sa rage revenue, de quel droit vous ètes-vous permis de porter la main sur moi?
— Eh ! vous vous précipitiez, comme un fou, sur une dame auprès de laquelle je me trouvais...
— Oh ! je sais à quoi m'en tenir sur vos relations avec elle... J'ai entendu votre conversation...
— Ah! ah!
— Vous n'ignorez pas qu'elle est ma maîtresse... Vous m'avez donc doublement outragé... Et vous m'en accorderez réparation...
— Réparation?.. Comment l'entendez-vous?
En Amérique cela peut s'interpréter de plusieurs façons.
— En France, cela n'a qu'un sens... J'enverrai, ce soir, deux de mes amis chez vous.
Le colosse blond fit la moue. Il rougit un peu, et hochant la tête :
— Monsieur, je suis peu au courant des usages de votre pays... Mais je pense qu'il est contraire au bon sens que, vous ayant (h'jà fait de la peine à mou insu, j'essaie encore volontai-
rement de vous faire du mal. La dame dont il s'agit, en somme, ne vous appartient pas d'une manière absolue... J'entends qu'elle peut vous quitter, d'un instant à l'autre, sans que vous possédiez le moyen de vous y opposer. Les droits que vous avez sur elle , c'est d'elle seule que vous les tenez. Si elle vous les a repris, il serait plus raisonnable de ne pas vous fâcher et surtout de ne pas m'en accuser comme d'un crime.
— Cette femme est à moi, vous me l'avez volée ! cria Edmond hors de lui.
— Volée! reprit l'Américain, perdant soudainement son flegme. Volée ! Vous moquezvous de moi ? Je l'ai fort bien payée! Et je ne dois rien à personne sur cette affaire-là !
Edmond brusquement resta muet, stupide de douloureuse surprise, en face de cet homme à qui il adressait de violents reproches et qui les méritait si peu. Quoi ! La trahison se réduisait à une simple aventure galante, rémunérée à beaux deniers comptants! Sa maîtresse, qu'il réclamait si haut, n'était qu'une fille qu'on avait pour une somme d'argent! Il n'osait plus parler, accablé de honte, empli de dégoût, humilié
profondément devant cet étraiiger venu en France pour s'amuser, qui se payait de bons dîners, de jolies filles, et qui avait le droit de se croire quitte, quand il avait soldé l'addition ou offert un cadeau. Son « j'ai payé » n'était point chevaleresque, mais il terminait la discussion. Que répondre à cet argument?
Le blond Edward vit l'angoisse du jeune homme et il en eut pitié. Il dit :
— Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir contrarié. Je le regrette beaucoup. Si j'avais pu me douter que je vous ferais tant de chagrin, je me serais adressé à une autre... Il ne manque pas de femmes... Et tout vaut mieux que d'affliger un galant homme... Vous avez tort de vous bouleverser ainsi... Je crains que votre bonne amie n'en vaille pas la peine... En ce qui me concerne, et après l'explication que nous venons d'avoir, soyez sûr que je ne la reverrai pas. Allons ! donnez-moi la main. .. Je ne suis pas un méchant garçon.
Edmond pâlissant se laissa serrer la main par le cousin de Palmer, et, balbutiant un adieu, il s'éloigna dans la direction du Palais-Royal. Il retrouva sa voiture et se fit conduire rue de
la Bienfaisance. Dans son cabinet de toilette, Julie était en train de se déshabiller. Edmond entra, referma la porte à la volée, et se plantant devant la jeune femme :
— Pourquoi t'es-tu sauvée tout à l'heure? Elle le regarda hardiment et dit d'un ton
sec :
— Parce que j'ai vu que tu allais faire des bêtises et que je n'ai pas voulu y être mêlée.
— Et surtout que tu aimais mieux me laisser me débrouiller avec ton amant!...
— Mon amant? Un étranger que j'ai rencontré deux l'ois chez ma sœur...
— Et ces deux fois t'ont suffi pour te donner à lui? cria Edmond, exaspéré par cette réponse. Tu es donc plus fille que les filles de la rue?
— Ah! mais laisse-moi tranquille! répliqua-t-elle furieuse. Je suis chez moi... Si tu dois me parler sur ce ton-là, tu feras mieux de t'en aller.
Il eut un geste menaçant.
— Prends garde! Ne me pousse pas à bout! Elle haussa les éj)aules et éclata de rire :
— Ah ! je me moque bien de toi !
LE LENDEMAIN DES AMOURS. 2f.:î
Elle n'avait pas achevé qu'elle reçut un soufflet qui l'abattit sur sa chaise longue. Elle se releva en chancelant. Un second la recoucha sur les coussins. Elle resta étendue, poussant des cris perçants qui attirèrent sa femme de chambre.
— Ah ! mon Dieu ! Monsieur qui bat Madame ! s'exclama cette fille en voyant Julie les joues marbrées, les cheveux épars, et Edmond tremblant de colère.
— Allez-vous-en ! cria le jeune homme.
— Constance! Ne me quittez pas! hurla Julie.
La camériste n'eut pas le loisir de se décider pour l'un ou pour l'autre. Edmond la prit par les épaules et la jeta dehors, puis mettant le verrou, il revint terrible à sa maîtresse. Celleci, épouvantée maintenant, croyant qu'il allait la tuer, se jeta sur la fenêtre pour appeler au secours, mais il ne lui voulait pas mal de mort. Hors de lui, s echaullant au feu même de sa cotère, les dents serrées, il dit :
— Tu t'es conduite comme une gueuse, tu seras traitée comme une gueuse!
Il saisit un jonc à pomme d'or, qu'il avait
laissé la veille dans un coin de la cheminée, et rudement il en cingla les reins de la belle fille. Elle poussa un cri, joignit les mains; il redoubla. Elle se laissa tomber sur le tapis en criant, enragée :
— Ah ! misérable ! Eh bien ! oui, je t'ai trompé ! Et avec celui-là ! Et avec tous ceux qui venaient chez ma sœur. Et tu n'as pas été le premier... Et je ne le regrette pas ! Et j'en ferai bien d'autres!
Elle s'interrompit, il la battait à tour de bras. Elle voulut tenir bon, ne pas se plaindre, mais la douleur fut la plus forte. Elle s'abandonna, et, à plat ventre, se tordant, demanda grâce, criant qu'il la tuait, l'appelant des noms les plus doux, lui jurant qu'elle avait menti, qu'elle n'aimait que lui. qu'elle ne l'avait trompé et ne le tromperait jamais. Lui, essoufflé, le cœur sur les lèvres, honteux d'elle et de luimême, jeta la canne dans un coin du cabinet de toilette et s'assit morne, écoutant cette femme qui gémissait devant lui couchée sur le tapis.
l*]lle pleurait maintenant à petit bruit, et il voyait ses épaules secouées par des sanglots
qu'elle s'efforçait d'étouffer. Elle se souleva un peu, et d'une voix brisée, sans le regarder, elle balbutia :
— Edmond'.... Oh! Edmond...
Il ne répondit pas. Elle se traîna de son côté et, arrivée tout près, elle reprit d'un ton plus suppliant :
— Edmond... Oh! Edmond!
Comme il restait silencieux, elle se redressa, lui saisit la main, et avec un cri douloureux et tendre courba sa tête sur le genou de son amant avec une ravissante himiilité. Il comprit qu'il était son maître, qu'il l'avait domptée, et une amère satisfaction emplit son cœur. Elle lui baisait doucement les doigts de ses lèvres brûlantes, et se roulait à ses pieds comme si elle eût été dans un brasier. Elle se hasarda à lancer sur lui un regard, et ses yeux trempés de larmes, son visage pâle et bouleversé, sa bouche frémissante étaient empreints d'une telle volupté qu'Edmond frémit. Elle se jeta vers lui, s'accouda sur ses genoux, le ceintura de ses bras, glissa sa tête contre son cœur, et, à travers l'étoffe de son gilet, il sentit la chaleur de sa peau. Elle murmura :
— Oh ! méchant ! Comme tu m'as maltraitée...
Il fit un violent effort pour la repousser, pour l'éloigner de lui. Il cria :
— Ya-t'en ! Tu me dégoûtes ! Je ne veux plus de toi...
Elle le serra plus étroitement, et, la respiration entrecoupée, le sein haletant, elle l'interrompit :
— Je te jure que c'est toi que j'aime... Edmond... Toi seul... Oh! pardonne-moi!
— Jamais! Va-t'en!...
Il la prit par le cou, comme s'il voulait l'étrangler. Mais avec une adresse surprenante, penchant son visage sur l'épaule du jeune homme, elle lui donna un baiser si violent que leurs dents se choquèrent. Edmond éprouva une sensation tellement aiguë qu'il ne fut plus maître de lui-même. Et, saisissant ce corps tout marbré de ses coups, il le serra passionnément contre sa ])nitrin(».
Leur existence, à partir de cette heure trouble où ils s étaient repris, s aimant et se haïssant àlafois, fut infernale. Les soupçons d'Edmond grandirent, et Julie ne se donna plus la peine de singer la vertu. Elle tourna, comme allure et comme ton, à l'Odette de Mérinville. Jamais rlle n'avait été si jolie ni si amusante. Son imagination débridée se livrait à des fantaisies extraordinaires, et Edmond trouva en elle une maîtresse sans rivale. Des idées diaboliques et un tempérament de feu. L'amant se disait avec désespoir: 11 est impossible quelle se contente de moi seul, elle me trompe, elle court à droite et à gauche, aussitôt que j'ai les talons tour-
nés. Et malgré cette conviction, il s'acharnait à l'aimer..
Julie eut de grandes exigences d'argent. M. Roussel avait entrepris une spéculation sur des terrains à Clichy. Il s'était mis sur les bras des échéances fixes, et, comme il n'avait pas le premier sou pour y faire face, il avait fallu que ses deux filles vinssent à son aide. Odette avait déjà payé trente mille francs, et Julie huit mille. Mais si Palmer donnait quinze cents louis comme on offre un bouquet de violettes, Féraud était réduit, pour s'en procurer quatre cents, à des combinaisons très périlleuses.
Ses affaires de Bourse n'allaient pas. Il s'enfonçait chaque jour un peu plus, et les remisiers, qui opéraient pour lui, ne continuaient à prendre ses ordres que parce qu'ils savaient que son argent était toujours dans la charge, et qu'au moment décisif ils seraient payés. Cependant ils commençaient à faire des difficultés, à restreindre les opérations, sentant que leur client était ébranlé et craignant de se laisser devancer par le voisin pour le règlement des différences finales.
Le malheureux Edmond en fut réduit à re-
courir au dédaigné Varcolier, qui lui fit froide mine, lui donna le conseil de se liquider et ne consentit pas à prendre un ordre. Ainsi, inutile humiliation pour le jeune homme et certitude qu'Eliane apprendrait dans quelle passe dangereuse il se trouvait engagé. Il en était aux expédients et ne savait plus à quelle porte frapper pour obtenir trois mille francs, dont il avait absolument besoin, lorsqu'en rentrant un soir rue de la Bienfaisance, il fut ainsi accueilli par Julie exaspérée :
— Eh bien! tu es gentil! Tu n'as pas payé au tapissier l'acompte promis, et il vient de m'envoyer du papier timbré!... Du papier timbré chez la concierge ! Me voilà bien cotée dans la maison !
— Quelle canaille que ce tapissier! s'écria Edmond... Il ne pouvait pas patienter? Un homme qui nous avolé au moins dix mille francs!
— Tu as accepté son mémoire... D'ailleurs, quand on ne paie pas comptant, il faut s'attendre à être traité en conséquence...
— Eh ! c'est ton père qui a tout mis en désordre dans notre budget... L'argent du tapissier, c'est lui qui Ta eu !
Julie prit un air pincé, et d'une voix aigre :
— C'est délicat à toi de reprocher à mon père ce qu'il me coûte ! Après tout, tu ne lui donnes rien, toi. C'est moi qui me gène pour l'aider dans ses affaires... Cet argent-là était à moi, tu me l'avais remis : j'aurais pu le dépenser en chapeaux, en ruhans ou en lingerie... J'ai préféré me priver et ne pas laisser mon père, à son âge, et honorable comme il l'est, avoir des ennuis...
— Te priver! ricana Edmond. Te priver de quoi? Tu m'amuses avec tes privations!... Astu dépensé un sou de moins ce mois -ci? T'es-tu refusé une fantaisie? As-tu seulement eu une pensée d'économie?... Allons donc! Ton ménage a marché du môme train que d'habitude.
— Si je devais vivre comme une femme d'employé à dix-huit cents francs, dit Julie d'un ton rogue, j'aurais épousé un brave homme de bureaucrate et je serais encore sage.
— Ça, ce n'est pas sur ! grommela Edmond.
— Tu dis?
— Rien !
— Si! Tu as l'air de dire que je ne serais pas sage! C'est convenable à toi de faire ces
observations-là!... C'est d'un garçon qui a de l'éducation et du cœur!...
Edmond perdit patience , et regardant Julie avec des yeux irrités :
— Ne parle donc pas des choses que tu ignores! D'ailleurs, où les aurais-tu apprises?
— Moi? cria aigrement Julie. Mais ma famille vaut la tienne, tu sais! Et mon éducation peut soutenir avantageusement la comparaison... Quant au cœur...
— Oh ! on sait, de reste, qu'il est large ! Julie devint pourpre, et, les dents serrées,
cherchant une riposte qu'elle ne trouva pas, elle se décida à lancer une injure :
— Idiot, va!
— Oui, idiot! répéta rageusement Edmond. Idiot, le jour où je me suis toqué de toi, au point de me charger d'un ménage, d'une femme, d'un père, et de tout le diable !
— Si tu n'es pas content, la porte n'est pas fermée à clef. Tu peux filer.
— Je sais bien que tu ne serais pas embarrassée pour me remplacer.
— Comme tu dis. Facile à tous les points de vue.
— Mais prends garde à toi !
Il la regardait très pâle et les mains tremblantes.
— Ne menace pas ! Tu m'as battue une fois, tu ne me battras pas deux! Si jamais tu essayes de lever la main sur moi, je te saute à la figure ! Et tu verras !
Il se mit à rire d'un air égaré qui inquiéta Julie beaucoup plus que des emportements. Elle fit bonne contenance pour avoir le dernier, mais elle éprouva l'impression qu'Edmond serait capable d'une résolution extrême. Elle se tut, et la querelle s'apaisa comme une bourrasque sur la mer.
Ces scènes fréquemment répétées et de jour en jour plus violentes jetèrent dans l'espritd'Edmond une tristesse profonde. Il rétléchit amèrement et, pour la première fois, analysa sa situation avec clairvoyance. Il avait eu, jusque-là, de la complaisance pour lui-même. Il lui fallut s'avouer que rien dans sa manière de vivre n'était honorable et digne. Il en conçut une irritation sourde qui le fit beaucoup souffrir. Tant qu'il avait pu considérer ses écarts de conduite comme de simples peccadilles de jeunesse, il s'était
volonliers accordé des circonstances atténuantes. En somme rien n était perdu : sa situation matérielle n'était pas entamée. Il se retrouverait toujours sur ses deux pieds, et pourrait se ranger à son heure. Mais il n'en allait plus ainsi, el ses embarras financiers influaient gravement sur son état moral.
C était, en somme, sa déconfiture imminente qui le touchait le plus. Ruiné, perdu de dettes, il n'avait plus la suprême consolation de se juger à l'abri des ennuis de la vie ordinaire, il n'avait plus cette citadelle de sa fortune pour s'y retirer, s'y refaire et repartir à nouveau en humeur de conquêtes. Non ! Il avait livré les clefs de sa Bastille, et il était menacé de s'en voir jeter dehors. Alors que deviendrait-il? Quelle ressource trouverait-il? A quoi serait-il bon? Il tomberait en la dépendance de tous ceux qui ont de l'argent, à charge à sa famille, et privé de tout bonheur. Autour de lui, ce n'était plus que décombres, et, devant cet eflondrement, ses chagrins d'amour disparaissaient presque.
Il était cependant malheureux. Chaque jour Julie lui échappait un peu plus. Il assistait à sa désaffection. Elle le traitait maintenant presque
sans ménagement, et il n'osait pas faire d'observations, parce qu'il savait quelle réponse il recevrait tout de suite. Son existence était infernale. Si Julie l'avait mis brutalement à la porte, comme elle l'en menaçait souvent, elle lui aurait rendu service. Il aurait été délivré de l'incertitude. Son agonie morale ne se fût pas prolongée. IMais la jeune femme n'avait pas encore assez de lui. 11 restait dans son cœur un dernier feu d'amour, qui s'augmentait de l'infamie de ses trahisons. Elle lui revenait plus caressante, après l'avoir trompé. Et lui, le malheureux qui le savait, qui sentait sur elle l'odeur des débauches étrangères, il profitait de ses retours. 11 les encaissait comme des dividendes inespérés payés à sa détresse.
Cependant l'affaire du tapissier avait donné à leurs rapports une àpreté toute particulière. Pour lapremière fois, Edmond répondait par un refus à une demande d'argent de Julie. 11 était sans aucune ressource, et se heurtait de toutes parts à des impossibili tés. Il fit le mort, affecta de ne plus parier de la créance, ne parut pas remar- ([uer l'aigreur des allusions de la jeune femme. Il se sentait [irèt à tout endurer pour n'être pas
chassé. Jamais il n'avait tant aimé Julie que depuis qu'il sevoyait à la veille de la perdre. Sa passion se doublait d'une rage d'avoir fuit tant de sacrifices inutiles. Il tenait à cette femme en proportion de la somme qu'elle lui coûtait. Et cette somme c'était tout ce qu'il possédait. Julie de moins, il était à plat, sans espérances, sans recours, sans avenir. Un véritable débris, bon à jeter, par-dessus un pont, au fond de la rivière qui le roulerait dans ses eaux limoneuses.
Un matin, en arrivant au bureau, il trouva devant sa table le fondé de pouvoirs qui le guettait. Rien que la figure de son clief lui fut la révélation que le coup, qu'il appréhendait chaque jour, allait lui être porté.
— Monsieur Féraud, voulez-vous être assez bon pour passer dans le cabinet du patron, dit le fondé de pouvoirs, il vous attend.
— Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda Edmond avec un sourire glacé.
Son collègue fit un geste vague :
— Je l'ignore. II vous l'apprendra lui-même. Il ouvrait la porte du cabinet de l'agent. Il
dit:
— C'est M.Féraud...
Une tête bien peignée émergea de derrière le bureau à cylindre chargé de dossiers, et l'agent, d'un air ennuyé, répondit :
— Ah! très bien! Féraud, prenez donc la peine de vous asseoir... Vous permettez que je termine ce compte ?
— Faites donc, je vous en prie.
Ils restaient seuls dans le cabinet, et Edmond, peu pressé d'entamer la conversation, très inquiet, extrêmement gêné, regardait dans la cheminée le feu qui rougeoyait en sifflant, et il pensait : Ce bois-là est humide. Le marchand est un voleur. Brusquement l'agent jeta son crayon, repoussa son papier, fit décrire à son fauteuil un quart de cercle sur un de ses pieds, et toisant do haut son commis :
— Ah çà! mon cher, qu'est-ce qui vous prend? Voilà que vous jouez, maintenant! Et que vous avez du découvert à la coulisse! De trois côtés différents, il m'est arrivé des réclamations... Vous compromettez la charge... Vous comprenez combien ces affaires-là sont ennuyeuses... Je ne m'y attendais guère! Je vous croyais tout ce qu'il y a de plus sérieux.
El VOUS êtes sous le coup d'une exécution! Comme c'est agréable pour moi ! Vous faites du tort à la maison !
— Mais, monsieur, je n'engage que moi, balbutia Edmond.
— Je vous demande pardon... On dit : Vous savez, Féraud de chez Romeuf, il s'est enfoncé de tant... Le lendemain on dit : Chose de chez Romeuf. ..Elle troisième jour, il n'y a plus que Romeuf. Et c'est moi qui suis sur le tapis et qui ocoppe... Ça mennuie!...
— Que puis-je faire?
— Mais c'est tout indiqué : vous liquider... Vous avez de l'argent ici... Réglez vos différences
— Bien, monsieur. C'était mon intention. Mais je reculais devant la nécessité d'avouer mes pertes.
— Comment diable avez-vous pu vous enfiler ainsi? Du jour au lendemain, vous vous êtes mis à jouer?. . . R y a quelque femme là-dessous !
Et comme Edmond ne répondait pas :
— Mais, mon cher, pour gagner de l'argent à la Bourse, il faut ne penser qu'à ça! Et quand on spécule par besoin, on est perdu d'avance!
Vous êtes un gentil garçon, vous appartenez à une excellente famille... Croyez-moi, à l'avenir, tenez-vous tranquille... Vous comprenez que si vous recommenciez à jouer, je ne pourrais pas vous garder ici... Car cette fois-là vous feriez un pouf !
Edmond se leva sans répondre, salua et sortit. Sur l'argent qu'il aA-ait dans la charge, à cinq heures, ses pertes liquidées, — et ses créanciers n'avaient pas été longs à se présenter au guichet, — il lui restait vingt-deux mille francs. Il se dit avec amertume : Eh bien ! mais c'est huit cents francs de rente... Juste de quoi manger du pain !... Il eut un accès de colère, et prenant les vingt-deux billets, il les mit dans sa poche et quitta le bureau. Il portait sur lui toute sa fortune. Il fit quelques pas en llànant, au hasard, puis arrivant au boulevard Montmartre il passa devant la porte du cercle de l'Univers. Bien souvent il y était allé chercher des camarades. Chaque fois il avait été sollicité d'entrer dans la salle de jeu. Jamais il n'avait accepté, se défiant d'une maison oîi on était si facilement accueilli.
Il monta, dans un élan de rage, avec l'idée
bien arrêtée de tenter la fortune. Le souvenir de son heureuse veine à Monte-Carlo lui revenait. Jamais il n'avait, depuis, abordé une table de jeu . Pourquoi ne retrouverait-il pas une série favorable? Et ne pouvait-il, en une soirée, gagner une somme assez importante pour reconstituer un capital qui lui permît de se sou tenir à la Bourse pendant longtemps ? Car il en était là, maintenant : il ne voyait plus l'existence qu'à travers les combinaisons du jeu. Il ne devait plus demander qu'au hasard le moyen de vivre suivant ses habitudes de dissipation.
Comme si le destin eût voulu l'avertir de sa folie et le détourner de donner suite à son projet, l'ami qu'il demanda n'était pas présent au cercle. Il restait indécis, se demandant s'il allait l'attendre. Les valets de pied, bienveillants, habitués à ne jamais refuser l'entrée, tendaient les bras à son paletot. Il se laissa faire et pénétra dans le premier salon. Il y tomba sur un de ces personnages classés « charmants garçons » qu'on rencontre partout, qui n'ont d'attache nulle part, qui vivent avec une facilité problématique et qui disparaissent un beau matin sans qu'on sache doù ils étaient venus et où ils sont
retournés. Edmond, qui l'avait rencontré cinq ou six fois et ne savait même pas son nom, fut bien aise de l'apercevoir et d'être reconnu de lui. Il expliqua son cas : Venu pour chercher un tel, et un tel n'était pas encore arrivé.
— Mais attendez-le, mon cher : la maison est hospitalière... EUen'aque cet avantage... mais elle l'a bien!
Le gaillard, qui vivait du tripot et au tripot, affectait, avec une aimable désinvolture, de le décrier :
— Nous avons ici, en ce moment, la plus étonnante collection de rastaquouères de Paris. Ils jouent un jeu infernal, et particulièrement un Haïtien du plus beau noir... Je ne voudrais pas jeter sur lui de la déconsidération, mais je crois qu'il a mangé une grenouille énorme dans son pays... Il taille avec un aplomb admirable et un accent délicieux... Voulezvous voir ça?
— Je ne suis pas membre du cercle...
— Avec moi, vous serez le bienvenu... Nous pratiquons l'hospitalité... C'était une des vertus de la Grèce !
Et riant il ouvrit la porte de la salle de jeu,
OÙ Edmond entra à sa suite. Les personnes présentes étaient bien trop occupées pour remarquer qu'un étranger s'introduisait dans le sanctuaire. Autour d'une table ovale, une trentaine d'hommes étaient groupés, assis ou debout. A un petit bureau, dans un coin, le garçon de jeu se tenait prêt à remettre des jetons contre les bons réglementaires. Un croupier, installé en face du banquier, surveillait le jeu, soignait la cagnotte et payait les coups. Le Haïtien taillait justement, juché sur une haute chaise, et disait d'une voix zézayante, en roulant des yeux blancs :
— Fé vos jeux, messieurs.
Il gagnait. Les plaques s'empilaient nombreuses devant lui, et la ponte, très solide, se faisait raser sur les deux tableaux avec un ensemble remarquable. Un des joueurs s'écria dans un silence, avec un accent rageur :
— Nous avons une guigne nègre!
Personne ne sourit. La partie était trop sérieuse pour qu'on songeât à la plaisanterie.
— Fé vos jeux, messieurs... Jeu est fé...ien ne va plus 1 Neuf!
Ib.
Et les deux tableaux furent encore raflés.
— Il marche bien, Soulouque! chuchota à l'oreille d'Edmond son guide complaisant.il leur gagne plus de quarante mille francs depuis une heure. Il les lessivera tous, avant dîner, si un plus veinard n'y met bon ordre. Vous n'êtes pas joueur, vous, monsieur Féraud?
— Non, dit Edmond d'une voix sourde...
Je n'ai jamais touché une carte.,.
— Quelle veine vous auriez!
La figure du jeune homme prit une telle expression d'ardent désir, que son interlocuteur ajouta :
— Pourquoi n'essayez-vous pas ?
— Mais je ne fais pas partie du cercle...
— Si tous ceux qui ne font pas partie du cercle et qui jouent s'en allaient!...
Il poussait Edmond vers la table. En un instant le jeune homme se trouva installé, et, par l'entremise de son parrain de contrebande, il échangea dix mille francs d'argent contre des jetons. Avec un sang-froid qui l'étonna luimême il se dit : Il faut que je prenne à ce nègre tout ce qu'il a devant lui. Voyons d'abord co<nment marche la partie. Il resta deux coups sans
jouer. L'un et lautrc furent encore favorables au banquier. Alors Edmond s'engagea résolument. Une force intérieure le poussait en avant. Il gagna. Il doubla son enjeu. Il gagna encore. Il y eut un frémissement dans lassistance. Il sembla qu'un événement se produisait qui rendait chacun plus attentif. Les pontes retrouvèrent de l'ardeur pour attaquer la banque. Mais le Haïtien se défendait vaillamment, et, avec ses yeux blancs et son parler sans r, il égayait la situation. Il perdait beaucoup, et le tas de jetons, qui s'amoncelait un quart d'heure avant sur la table, fondait à vue d'œil. Il eut un mouvement d impatience, et prenant les cartes qu'il avait devant lui, il les jeta à la volée dans la corbeille et dit :
— .le b'ule la banque!... Cesca'tes ne valent plus ien !
— Est-ce que vous ne taillez plus, marquis? demanda un des joueurs.
Le Haïtien était marquis ! Il répondit :
— Si, mais avec d'aut'es ca'tes. Donnez-moi des ca'tes... La banque est émise.
Le garçon de jeu apporta les paquets, le croupier les mêla sur la table. Un des assistants
coupa, et, sans que rien d'anormal eût été remarqué, la partie recommença. Les deux premiers coups furent encore favorables à la ponte. Mais, à partir de ce moment-là, une série de onze coups gagnés par le banquier, avec une seule intermittence, ratissa tout l'argent qui se trouvait sur le tapis. Avant que la taille fût terminée, Edmond se voyait les mains vides. Il constatait avec stupeur que ses vingt-deux mille francs avaient changé de possesseur.
Il se leva tout étourdi, regarda autour de lui pour chercher une figure de connaissance. Mais son introducteur avait disparu, et il ne vit que des comparses indifférents et le marquis nègre qui riait d'un air triomphant et goguenard . Un soupçon traversa la pensée d'Edmond : Je viens d'être volé ! Une rage effrayante s'empara de lui, il fut sur le point de se jeter sur celui qui paraissait le narguer. Mais un reste de prudence l'arrêta. Comment prouverait-il ce qu'il soupçonnait? Il traversa le salon, reprit son paletot et son chapeau des mains des valets de pied impassibles et complaisants, descendit sur h' boiilevard, et avec étonnement s'aperçut que la nuit tombait. Il tira sa montre : elle mar-
LK LKNDKMAIN DES AMOURS. 28u
quail sept heures. Il monta dans un fiacre et se lit conduire cliez Julie.
Tout ce (jui s'était passé, depuis sa sortie du bureau, lui semblait une sorte de spectacle auquel il assistait sans y prendre part. Ce n'était pas lui qui avait été assez imprudent pour entrer dans ce tripot et s'y faire dépouiller, en un tour de main, de tout l'argent qui lui restait. Comment aurait-il pu penser une seconde qu'il lui serait possible de gagner? Il savait bien qu'on ne gagnait pas. Ng l'avait-il pas entendu dire par ses amis et répété lui-même cent fois? Alors quel vertige l'aurait aveuglé au point de l'entraîner à risquer l'épreuve irréalisable? Non, ce n'était pas lui. Il se trouvait en proie à une hallucination qui allait se dissiper! Il rêvait.
Il porta la main à sa poche et constata que les vingt-deux mille francs n'y étaient plus. En ce moment, il roulait sur le boulevard Malesherbes. Tout cela n'offrait rien de chimérique. Il poussa un profond soupir. Et avec un cuisant regret il dut s'avouer qu'il y a des heures dans la vie où la possession de soi-même cesse, le libre arbitre s'abolit, et où l'homme, livré à des
influences qu'il ne peut vaincre, est capable des pires folies.
II était arrivé rue de la Bienfaisance. Il monta vivement et trouva Julie dans son cabinet de toilette. Avant même de l'embrasser, elle lui dit :
— As-tu l'argent pour le tapissier?
Il fut glacé par la sécheresse âpre de cet accueil. Il avait cependant subi bien des duretés depuis quelques semaines. Mais, à l'heure où il avait le cœur plein de l'amertume de sa récente perte, ce dur égoïsme lui ébranla cruellement les nerfs, et c'est d'une voix étouffée et tremblante qu'il répondit :
— J'ai bien fait tout ce que j'ai pu pour me le procurer. J'y ai mal réussi, car au lieu de gagner ce qui m'était nécessaire, j'ai perdu tout ce que j'avais sur moi.
— Tu as joué?
— Oui.
— Bète! II valait mieux m'apporter ta mise. De combien était-elle?
— De vingt-deux mille francs.
Julie le regarda avec l'attention inquiète d'une femme qui se croit en présence d'un fou. Elle le vit calme et lucide, elle reprit :
— Vingt-deux mille francs? D'où te venaientil>?
— C'était le reliquat de la somme que j'avais chez Romeuf...
— Le reliquat! Alors tu n'as plus rien?
— Rien. Mais je n'ai plus de dettes.
— Alors tu vas avoir à nouveau du crédit?
— Julie, je no veux pas emprunter.
Elle se mit à rire gentiment.
— Comme te voilà devenu sage, mon chéri I Tu as bien raison. Alors tu as trouvé le moyen de faire fortune?
Dun clan souploet gracieux elle vint s'appuyer contre lui, les bras caressants, sa ferme poitrine frôlant le buste d'Edmond :
— Car tu comprends, continua-t-elle, que tu petite femme ne peut pas vivre de l'air du temps. .. Et puis, il y a ce sale tapissier qui me tourmente. Tu ne veux pas que j'aie de l'ennui pour t'avoir aimé, n'est-ce pas?
Il eut des larmes dans la voix en répondant :
— Que veux-tu que je fasse?
Elle se détacha de lui, par un mouvement d'une précision terrible, et allant s'asseoir dans un fauteuil au coin de la cheminée :
— Si lu ne le sais pas, ce n'est pas moi qui te l'apprendrai. Les femmes qui ne possèdent ni rentes acquises, ni talents pour en acquérir, n'ont qu'un seul moyen de se tirer d'affaire. Mais les hommes en ont beaucoup...
— Je trouverai facilement à me suffire... Mais que pourrai-je pour toi?
Elle lui jeta un dur regard, et d'une voix coupante :
— Alors, adieu, mon chéri.
11 cria, le cœur serré d'une inexprimable angoisse :
— Julie ! tu as donc tout oublié ! Tu ne m'aimes donc plus?
Elle ne lui répondit pas, et haussant les épaules :
— Mon Dieu ! qu'un homme devient stupide quand il n'a plus le sou !
Il répéta :
— Julie ! lu ne m'aimes plus !
Elle dit tranquillement :
— Je t'aime beaucoup. Mais ce n'est pas avec de la tendresse que nous paierons les meubles. Songe au tapissier, mon ami : voilà la clef de la situation. Tu ne veux pas que mon mobilier,
qui t'a déjà coûté si cher, aille à l'Hôtel des Ventes, u'est-ce pas? Qu'est-ce que papa dirait? < .'est ça qui manquerait de respectabilité ! Il faut que tu comprennes ce qu'il te reste à faire. Tu as une famille, des amis : on t'aidera. Mais tu as pris des engagements, il est nécessaire de les tenir. Tu ne supporterais pas qu'on pense que tu ne t'es pas conduit avec délicatesse . Hein ? Voyons, remets-toi, tu m'affliges... Es-tu un homme? Il y a un simple effort à tenter pour te procurer la somme qui est exigée. Et ce n'est pas plus de huit mille francs, tu sais. Huit mille francs! Qu'est-ce que c'est que ça? Ta mère te les donnera. Moi je vais me remettre à travailler mon chant. J'irai voir demain mon professeur. Il faut que j'enlève mon prix cet été... J'aurai ainsi une carrière assurée, et tu ne m'auras pas fait trop de tort !
Avec un étonnement qui ressemblait à du vertige Edmond entendait Julie raisonner, déduire, projeter. Ainsi, lui qui avait mangé tout ce qu'il possédait pour elle, elle l'accusait presque de l'avoir entraînée hors de sa voie et de lui avoir nui. Mais ce qui ressortait le plus clairement de son discours, c'était la nécessité,
pour le malheureux garçon, de se procurer de l'argent, s'il ne voulait pas trouver désormais la porte close. Il passa la main sur son front et dit :
— Tu as raison. Il faut que je cherche de quoi renvoyer l'huissier quand il se présentera.
— Tu sais que c'est deniain.
— Oui, je le sais.
— Eh bien! tu ferais pas mal de t'y prendre ce soir.
— Tout de suite. Je vais aller dîner chez ma mère.
— Tu reviendras après ici ?
— Tu peux y compter.
— Je t'attends.
Elle lui sauta au cou, devinant bien qu'il avait besoin qu'on lui donnât du courage, et lui offrit ses belles lèvres. Il les baisa furieusement, avec la *rage d'un homme qui voit tout crouler autour de lui et qui se sent emporter aux désastres. Elle le conduisit jusqu'à la porte de l'appartement, répétant :
— Je t'attends.
Il pensa : Comme elle a peur de ne pas avoir ses huit mille francs! Avec de l'argent j'aurai
d'elle ce. que je voudrai. Sans argent elle me chasse et va. avec un autre. Il se sentit mordre au cœur par la jalousie. Quoi ! cette adorable créature qui s'était si ardemment livrée à lui, il ne la posséderait plus, et ces élans, ces extases, ces folies, un rival en jouirait 1 Et que deviendrait-il? Seul, sans ressources, sans occupation, sans bonheur? Une rupture avec Julie désorganisait son existence et le laissait à la côte, comme une misérable et inutile épave. Il fallait qu'il eût de l'argent.
Il arriva ch-ez'sa mère. Son espoir était que son frère ne s'y trouverait pas. En plaignant M'"' Féraud, en la câlinant, en entrant bien dans ses idées sur sa maladie, il parviendrait peutêtre à lui tirer la somme dont il avait besoin. Si son frère était présent, il faudrait s'expliquer, et il redoutait la froide raison du capitaine. Le hasard le favorisait, son frère n'était pas là. 11 dîna avec sa mère, la comblant de prévenances et d'attentions, si bien qu'au dessert il put formuler sa demande. Il avait une grosse somme à payer, et il était gène par suite d'un prêt qu'il avait consenti à un ami dans l'embarras. L'aveu terminé, il remit sa mère sur le chapitre de
ses incommodités, discutant avec elle les régimes auxquels le médecin la soumettait. Elle revint toute seule à la demande d'argent, et indiqua à Edmond qu'elle ne croyait pas à l'histoire de l'ami dans l'embarras. Mais, après tout, son fils était gentil et il s'intéressait à sa maladie. Elle pouvait lui donner ses huit mille francs...
— Prêter, maman, prêter ! rectifia Edmond tremblant de joie, J(3 te les rendrai, tu peux en être sûre.
— Eh bien ! tu vas les avoir.
Elle se levait. Un instant plus tard, Edmond tenait la somme, lorsque le capitaine parut. Il embrassa sa mère, qui se rassit, il serra la main à son frère. En une seconde la scène changea. jyjme péraud, disposée à la générosité, retomba dans l'hésitation, et éprouva le besoin de raconter à l'aîné les affaires du cadet :
— Comprends-tu, Charles, ce petit qui a absolument besoin de huit mille francs?...
Un sévère coup d'uùl du capitaine glaça Edmond. Il se vit perdu, voulut tenir bon, et dit :
— Oh ! pour quelques jours seulement... Je les rapporterai à maman à la fin du mois...
Le capitaine hocha la tète, Lira sa moustache avec ennui, puis, comme prenant son parti :
— Tu ne les rapporteras ni dans huit jours, ni dans quinze... Il t'en faudra encore à la fin du mois...
— Mais, mon frère, balbutia le jeune homme.
— Ecoute, mon bonhomme, je connais ta situation. Par le plus grand des hasards j'ai été informé de tes opérations de Bourse et de leur terminaison. Tu vas très probablement sauter de chez Romeuf...
— Qui est-ce qui t'a dit ça? cria Edmond avec fureur.
— Quoiqu'un qui le sait.
Dans la cervelle troublée d'Edmond une lumière se fit : C'est Eliane qui a tout appris par Varcolier et qui a prévenu mon frère. Le capitaine ne lui laissa pas le temps de réfléchir :
— Et tout ça, pour une péronnelle qui se moque de toi, à l'heure et à la journée ! Fautil que tu sois bête ! Mais pour être édifié sur cette jeune personne, il n'y a qu'à voir le père! Tu es dans de bonnes mains, mon petit, et on te mènera loin, si nous n'y mettons pas bon ordre. Heureusement je suis renseigné, et si
notre mère veut suivre mon conseil, elle ne te donnera pas un sou.
— Pourquoi me nuis-tu ? Qu'est-ce que je t'ai fait? demanda amèrement Edmond.
— Pauvre garçon, dit le capitaine avec émotion, je te parais bien dur, mais c'est uniquement dans ton intérêt que j'agis. Tu m'en sauras gré plus tard, quand tu ne seras plus sous l'empire de ta Julie, Tu as vingt-cinq ans, et tu te ruines pour les femmes ! Et tu veux gêner notre mère pour satisfaire tes fantaisies? Halte-là! Ce serait trop fort! Et je m'oppose à ce que cela soit.
M"^ Féraud, qui depuis quelques minutes paraissait au supplice, se tourna vers Edmond et dit:
— Tu entends ton frère. Il s'oppose! Je ne peux aller contre sa volonté. Il est sage, ton frère, c'est un horrime sérieux... Et il a raison, je le sens bien! Comment as-tu pu faire toutes ces folies? Je te croyais raisonnable. A qui se fier? Tu as donc quitté cette personne si bien, qui ne te donnait que de bons conseils?
Au désespoir, Edmond se jeta sur les mains de sa mère, et, presque à genoux, d'une voix trempée de larmes :
LE LEiNDEMAlN DES AMOURS. 295
— Je teii prie, maman, prête-moi cet argent. Il me le faut... Je ne sais pas ce que je ferai pour me le procurer...
— Charles! Charles! gémit la mère, il me bouleverse... Ne vaudrait-il pas mieux céder?...
— Non, ma mère, ne craignez rien. Le meilleur moyen de le sauver c'est de lui résister. Soyez tranquille : sans argent, il ne tardera pas à être mis à la porte. Alors il reprendra son sang-froid, nous reviendra, et vous et moi nous verrons quels sacrifices il convient de nous imposer pour le remettre sur pied. Jusque-là, rien!
— Charles, pourquoi es-tu si dur? Laisse notre mère faire ce qu'elle veut...
— Non ! J'ai la certitude qu'en agissant ainsi je te rends service. Je t'aime sincèrement, tu le sais. Mais je ne veux pas que tu tournes mal. Et tu es en train.
— Je n'ai donc plus à compter sur les miens? dit Edmond d'un air sombre.
— Mtiis si! Tu peux compter sur nous, au contraire, répondit vivement le capitaine, mais pas pour alimenter ton désordre...
— Adieu! s'écria le jeune homme avec un geste navré.
Et embrassant sa mère qui pleurait, il sortit accompagné par son frère. Dans le vestibule il s'arrêta un instant.
— Es-tu bête, reprit Charles Féraud, de tourmenter ainsi notre mère, qui est déjà assez souffrante! Je n'ai pas dit la moitié de ce que je pense. . . Vraiment il faut que tu aies perdu l'esprit pour en venir à de pareilles absurdités. Allons, mon brave, reprenons un peu notre bon sens... Voyons les choses comme elles sont... Ta belle amie est une gueuse de première classe, et tu es dindonné sur toute la ligne...
Mais Edmond ne l'écoutait pas. Il demanda rageusement :
— Qui est-ce qui t'a mis au courant de mes affaires?...
— J'ai promis le secret...
— - C'est É liane?
— Pas du tout.
— Allons, adieu!
— Adieu! Et plus de bêtises, n'est-ce pas? En voilà assez comme ça.
Edmond, en descendant l'escalier, se répétait à lui-même avec une sourde fureur : C'est Eliane qui a prévenu mon frère. De quoi sestelle mêlée? Elle me le paiera ! Instinctivement, et comme sous l'impulsion de cette pensée, se reprenant à une habitude ancienne, il avait tourné en sortant de la rue Caumartin dans la direction de la rue de l'Arcade, et il déboucha, tout échauffé par la colèra qui bouillonnait en lui, devant la maison de M"° Dauverney. Il entra, monta vivement et sonna dune main furieuse. La femme de chambre, en le reconnaissant, ne put réprimer un mouvement de surprise. Il demanda :
— Madame est-elle là?
— Je vais m'en assurer, répondit la domestique en se dirigeant vers le salon.
Edmond, seul dans l'antichambre, attendit le cœur bondissant, la respiration courte. Il commençait à réfléchir, et trouvait sa démarche au moins risquée. Soudain en lui s'était évoqué le souvenir d'Éliane, si digne, si bonne, et il se sentait gêné, comme honteux. La femme de chambre reparut, et d'un ton bas lui dit :
— Si Monsieur veut prendre la peine de me suivre.
Il traversa le salon obscur, et entra dans le boudoir, où, au coin du feu, dans la clarté de hautes lampes, atténuée par l'abat-jour, il aperçut une grande femme, élégante, au visage encadré de cheveux gris, oui le regardait s'avancer avec des yeux mouillés de larmes et qu'il ne reconnaissait pas.
Il balbutia un « Madame » embarrassé. Alors, de sa voix toujours harmonieuse et rendue plus jeune par le contraste de sa figure vieillie, Eliane dit en tendant la main :
— Eh bien ! mon cher enfant, que vous arrive-t-il donc, pour que vous veniez ainsi à l'improviste chez une ancienne amie?
Le ton, la forme de la phrase, le regard mélancolique qui l'accompagnait, la main largement ouverte, tout était si noble, si loyal et si doux que les derniers soupçons qui empoisonnaient le cœur d'Edmond disparurent. Bouleversé devant cette femme, dont la vieillesse soudaine et tranquillement acceptée prouvait le désespoir incurable, il se laissa tomber surun siège, et, cachant sa tête dans ses mains, il se mit à pleurer.
Il sentit qu'elle se rapprochait de lui, et qu'elle essayait de lui relever le front :
— Voyons, Edmond, qu'y a-t-il? Ne pleurez pas, mon cher petit : vous me déchirez le cœur. Etes- vous malheureux? Avez- vous besoin qu'on vous plaigne et qu'on vous console? A votre âge, c'est encore facile. Allons, confiez-moi vos chagrins. Vous savez bien que vous n'avez pas d'amie plus sincère que moi. J'ai tant de joie à vous retrouver là, même pleurant, même triste!... Ouvrez-moi votre eœur... J'entendrai, je comprendrai tout... Hélas! je n'ai plus d'illusions! Vous avez vu mon visage... Je suis une aïeule maintenant... Et je vous accueille comme un cher enfant auquel on est prêt à se dévouer sans réserve.
A ces tendres paroles, les nerfs d'Edmond trop surmenés depuis longtemps se détendirent tout à fait, et il demeura sans force, sans voix, sans regard, incapable de retenir ses larmes, mais éprouvant une satisfaction profonde à s'entendre encourager.
— C'est cette femme que vous aimez qui vous a fait de la peine? demanda Eliane avec un tremblement.
Il agita affirmativement la tête. Elle reprit :
— Comme ces créatures-là sont méchantes! Pauvre Edmond!... Je vous l'avais bien dit. Vous n'avez pas voulu me croire... Vous voyez à présent... Mais vous lui pardonnerez... Elle
'Cst jeune, elle est jolie... Elle a tout ce qu'il faut pour qu'on lui revienne !...
Comme le jeune homme persistait à se taire, inquiète, Eliane lui dit :
— Vous ne me répondez pas... Vous meffrayez! Vous arrive-t-il donc quelque chose de plus grave? Voyons, dites-moi ce qui vous amène ici.
Alors avec un horrible abandon, se confessant sans réserve, il avoua sa ruine, ses embarras, sa récente déconvenue, les soupçons qu'il avait
conçus, la colère instinctive qui l'avait conduit chez Eliane, et maintenant sa certitude qu'elle n'avait rien fait contre lui. Il était lancé, et, sans aucun ménagement, il expliquait sa situation, toutes les tristesses, toutes les horreurs de sa vie, ne voyant pas Eliane pâlir et frissonner, préoccupé seulement de lui-même, et dégorgeant toutes les amertumes qu'il amassait depuis des semaines,
— Oui, cette misérable, comprenez-vous, me trompait, tout en m'aimant, car elle m'aime, je n'en puis pas douter... Mais le besoin de plaire, l'amour du luxe, le goût du plaisir, la jetaient en dépit de tout dans les bras de ses amants de rencontre... Et moi, lâche, j'ai supporté tant d'abjection, et je la supporte encore, et je deviens fou à la pensée de ne plus revoir cette fille, qui me torture, qui me dégoûte, et que j'adore !
Pensive, Eliane faisait un retour sur ellemême. Elle le connaissait bien, l'état affreux que lui décrivait Edmond. Elle l'avait enduré quand, sûre de sa trahison, elle se donnait éperdumont à lui, pourtant, avec une joie d'autant plus aiguë qu'elle se disait que c'était la der-
nière fois peut-être qu'il la serrait dans ses bras. Ce supplice, qu'il lui avait fait subir, triste revanche, il le subissait à sontour. Ainsi, même faiblesse chez l'homme et chez la femme, mêmes capitulations de conscience, même abandon de tout orgueil devant la jouissance désirée. Elle se sentit prise d'une grande pitié. Elle jugea l'humaine faiblesse avec plus de philosophie, et ses dernières rancunes tombèrentau spectacle de cette douleur pareille à la sienne. Elle n'en voulut plus à Edmond, elle ne songea qu'à le plaindre. Elle comprit qu'il devait être affreusement malheureux, puisqu'il souffrait autant qu'elle avait souffert ellemême.
— Non, mon pauvre enfant, je n'étais pas capable de vous créer des difficultés, dit-elle, et si j'avais appris vos ennuis, je n'en aurais pas parlé, à moins que ce ne fût pour indiquer un moyen de les supprimer. Vous savez bien que j'avais pour vous une affection profonde. Comment n'ai-je pas été à l'abri de vos soupçons? Je n'ai pas vu Varcolier depuis trois mois. Je n'ai vu personne. J'ai vécu très retirée, très triste, n'ayant de goùl que pour la solitude. Il
fallait habituer ceux (|ui me connaissent au changement qui s'est fait en moi.
Un sourire charmant passa sur ses lèvres.
— De l'Eliane que vous avez aimée il ne reste rien... Vous le voyez... La femme qui vous avait plu n'a pas voulu essayer de plaire à d'autres. Elle était demeurée coquette pour vous... Elle se rattachait de toutes ses forces à la jeunesse, parce que vous étiez jeune. . . Vous parti, elles'estrésignéeà être vieille... Cette Eliane-là ne devait jamais vous trahir... Elle aurait plutôt risqué sa vie pour vous épargner un chagrin.
Il se laissa glisser à ses genoux, et, le front appuyé sur sa robe, dans le parfum délicat qu il reconnaissait et qui lui rendait la saveur du passé, il demeura immobile, humilié, désolé, mais plus calme, sentant bien qu'il pouvait se fier à celle qui l'accueillait si tendrement, qu'elle ne raillerait pas sa détresse et ne triompherait pas de son malheur.
^- J'ai été infâme avec vous, Eliane, dit-il d'une voix sourde, mais je n'étais plus en possession de moi-même. Et vous, si généreuse, si Hère, si bonne I ... Oh ! assurez-moi que vous me pardonnez!...
Elle passait doucement sa main dans les cheveux bouclés d'Edmond et cette caresse légère, maternelle, était la seule concession qu'elle fît à son amour toujours vivace. Elle se disait : C'est encore une joie de l'avoir là. Et c'est moins triste de l'entendre se plaindre que de ne plus le voir... Je serai son amie, sa confidente, sa conseillère... Il me dira tout, et je ne resterai pas complètement abandonnée, comme je l'ai été. Elle l'interrogea :
— Alors elle a été bien dure pour vous, cette personne?
— Dure?... Oh ! malgré elle, sans doute, répondit Edmond, qui déjà se reprochait d'avoir montré à plein la blessure de son cœur. Elle est dans l'embarras, et par ma faute. . . Delà son mécontentement.. . Mais tout s'apaisera quand les difficultés actuelles auront été surmontées...
— Le pourrez-vous?
— Il le faudra bien.
— A qui vous adresserez- vous?
— J'ai des amis.
Elle hocha la tète d'un air do doute :
— On n'a plus d'amis quand on a besoin d'argent. La somme est-elle forte?
— Huit mille francs.
Il y eut un silence, rompu seulement par une toux sèche dEliane.
Enfin, avec un ton presque suppliant :
— Edmond, pour vous éviter une perte de temps et des démarches pénibles, voulez-vous me permettre de vous les prêter?
Il la regarda sans colère, et avec beaucoup de douceur il répondit :
— Je vous remercie, Eliane, mais ce que vous me proposez est impossible.
— Pourquoi?
— Parce que je ne puis prendre votre argent, à vous, pour le porter à une autre.
— Vous auriez bien accepté de votre mère?.. Vous l'avez même priée, elle...
— Je vous en supplie, n'insistez pas... Vous me contrarieriez beaucoup...
Elle se mit à pleurer, et les mains jointes :
— Laisse-moi faire cela pour toi, puisque je ne suis plus bonne à rien d'autre... En quoi cela peut-il thumilier que je te donne mon argent? Je sais bien que tu me le rembourseras. Mais au moins je ne te verrai pas afTob', au désespoir, comme tu l'es en ce moment! Crois-
tu que je sois ravie de t'aider à sortir d'embarras cette coquine qui t'a pris à moi et qui te rend malheureux ? Détestable créature, qui ne sait pas apprécier ce que tu es, et qui te traite comme tous les coureurs de filles qu'elle a connus! Oh! je la hais, va! Si je pouvais lui rendre le mal qu'elle m'a fait, je ne serais pas généreuse, et elle me paierait toutes mes tristesses. Mais c'est de toi qu'il s'agit, et non pas d'elle. C'est toi qui souffres, et non cette drôlesse. Et pour toi que verrais-je d'impossible? Prends mon argent, va payer ses dettes, sois heureux, puisque tu ne peux l'être qu'avec elle ! Et ce sera une douceur pour moi de penser que j'aurai encore été capable de te procurer un plaisir.
Elle sanglotait, à la fois de tendresse et de douleur. Elle prit Edmond dans ses bras, l'embrassa sur le front, maternellement, en lui répétant :
— Je t'en supplie, accepte... C'est toi qui m'obligeras... En refusant, tu as l'air de me mépriser... Et je sais que cela n'est pas... Accepte, mon cher petit, prends ce que t'offre ta vieille, qui te donnerait son cœur s'il devait te servir à quelque chose.
Il ne (lisait plus : Non, touché de ce dévouement, heureux au fond de lui-même de cette solution qui arrangeait tout, pour l'heure présente, un peu ennuyé seulement de cette supériorité morale qu'allait assurer à Eliane le service rendu. Il s'en tira A^s-à-vis de lui-même en pensant : Bah ! je lui ferai un cadeau pour les intérêts ! Ainsi dès la première minute, il fut ingrat envers celle qui se conduisait si noblement. Elle revenait, la physionomie animée par la joie. Entre les doigts elle lui glissa une enveloppe qu'il serra dans la poche de sa redingote. Et désireux de s'en aller pour se sous-traire à l'embarras de la reconnaissance, il dit avec volubilité :
— Comment m'acquitter jamais? Ce que vous me donnez, Éliane, me sauve la vie.
Elle lui ferma la bouche de sa main fine et blanche, l'embrassa encore sur le front, et dit doucement :
— Je suis déjà payée.
Elle-même, comme si sa délicatesse lui causait autant de gêne qu'à lui sa vilenie muette, presque pressée de le voir partir, elle le conduisait vers l'antichambre. Il lui serra la main
une dernière fois en fermant la porte, presque soulagé. Il descendit l'escalier en courant. Quelques minutes plus tard il arrivait rue de la Bienfaisance. Julie, ainsi qu'elle l'avait promis, l'attendait. Il la trouva dans son cabinet de toilette, à demi couchée sur la chaise longue, bâillant sur un livre. Ses jambes charmantes, moulées dans des bas de soie héliotrope, s'allongeaient terminées par des petits pieds chaussés de mules en satin mauve. Elle se souleva en voyant entrer Edmond, et lui tendant les bras :
— Enfin ! te voilà ! J'ai cru que tu ne reviendrais pas...
Il regarda la pendule. Il était onze heures. Sans parler, il prit l'enveloppe, en tira les billets et les tendit à la jeune femme. Elle se redressa tout à fait et dit :
— Les huit mille y sont?
— Oui, fit-il.
Elle froissait les papiers entre ses doigts, les comptait avec âpreté. Elle s'écria :
— Mais il y en a même dix mille !
Edmond ne put dissimuler un froncement
de sourcils. Julie, qui l'examinait, demanda :
— Tu ne le savais pas?
11 répondit :
— Mais si, je le savais. Comment ne l'auraisje pas su?
— Tu as eu l'air étonné.
Elle glissa le paquet dans son corsage, et redevenue gaie et aimable :
— Petit Edmond, tu es bien gentil !
Elle se leva, vint à lui, et, les bras noués autour du cou de ce malheureux, elle offrit ses lèvres.
Le lendemain, vers six heures du soir, en arrivant rue de la Bienfaisance, Féraud, le cœur satisfait et l'esprit libre, car il avait la conscience d'avoir rempli ses engagements envers Julie, fut reçu par la femme de chambre, qui lui dit d'un air de mystère :
— Madame n'est pas ici. Mais le père de Madame est au salon...
Le père de Madame ! Edmond, qui avait pris en grippe le bonhomme, se serait bien passé de le voir, mais déjà la femme de chambre avait ouvert la porte, et il n'était plus possible d'éviter la rencontre. 11 se résigna et, s'avançant la main tendue, il fut étonné de Tair renfrogné de
son beau-père illégitime. M.Roussel se laissa à peine serrer un doigt, ne répondit que par un grognement, lorsque Edmond s'informa de sa santé, et montra un siège au jeune homme d'un geste solennel.
— Julie va rentrer bientôt, sans doute? demanda Féraud.
— Je l'ignore, répliqua le père.
— Voulez- vous dire quelle ne rentrera pas? reprit vivement le jeune homme, à qui la réponse de M. Roussel parut receler un sousentendu menaçant.
— C'est fort possible.
— Vous a-t-elle chargé de me le faire savoir?
Le père eut un mince sourire :
— Je suis charmé de votre perspicacité. Elle m'évite de grandes explications.
Edmond resta silencieux, regardant le vieillard avec un étonnement profond. Enfin il secoua sa stupeur :
— Alors c'est un congé que vous me signifiez?...
— Tardif, cher monsieur, mais formel. Il y a déjà longtemps que je conseillais à ma fille
de se séparer de vous, car vous ne me paraissiez plus offrir les garanties de bonne conduite et do raison saine qui, dans la vie, sont pour moi primordiales. Vous manquiez à vos engagements, les conséquences s'en faisaient aussitôt sentir. Des papiers timbrés affluaient chez le concierge, des fournisseurs venaient crier dans la maison. Bref la respectabilité sen trouvait gravement atteinte. Ma fille passait pour une farceuse, et moi-même j'avais de la répugnance à venir chez elle, à cause des plaisanteries que j'entendais dans les escaliers. Enfin cela ne pouvait pas continuer, vous n étiez plus du tout notre fait. Et je constate avec regret, monsieur Féraud. que vous nous avez bien trompés !
— Trompés ! Moi, je vous ai trompés? s'écria Edmond avec une colère qu'il commençait à ne plus pouvoir maîtriser. Monsieur, votre fille me coûte deux cent mille francs, et j'en ai perdu trois cent mille à la Bourse, comme un imbécile, pour tâcher de lui gagner une aisance définitive.
— Vous auriez beaucoup mieux fait de lui placer cette somme en valeurs de tout repos,
déclara froidement Roussel. C'eût été agir sagement...
— Est-ce que j'ai eu le loisir d'être sage? Et me l'avez- vous permis, vous-même, qui n'attendiez pas qu'on vous offrît pour prendre?... J'ai été pendant un an, pour vous et pour Julie, une vache à lait. Vous m'avez exploité sans vergogne! Et avec vos airs de patriarche, vous, monsieur, qui n'avez à la bouche que les mots de monde, de famille et d'ordre, vous êtes un vieux coquin qui m'avez tranquillement vendu votre fille !
Le petit vieillard devint vert. Il se leva, les mains tremblantes, et bégayant de rage :
— Sortez! monsieur, cria-t-il en montrant la porte. Sortez !
— C'est vous qui sortirez ! Je suis ici chez moi.
— Le loyer est au nom de Julie Roussel...
— C'est moi qui ai tout payé.
— Nous avons les factures acquittées dans notre tiroir!
— Ah ! ah ! « Notre ! » Je vous y prends ! Vous voyez que votre fille et vous vous êtes solidaires !
— Il le faut bien ! Puisque je dois la défendre contre vous!
— Dites : La soutenir !
— Monsieur, vous m'outragez 1
— Croyez-vous?
— Monsieur, je vais appeler les agents...
— Les agents des mœurs, alors ? Tenez, je m'en vais, monsieur, parce que votre aspect me soulève le cœur. J'ai déjà vu bien des drôles, j'en verrai encore probablement beaucoup, mais aucun n'était et ne sera aussi complet que vous î
Il sortit en fermant violemment la porte. Dans la rue, sa colère tomba brusquement. Il sesentitprisd'unetristesseaccablante. Ainsi, après le sacrifice dernier qu'il venait de faire pour Julie, elle le congédiait brutalement. L'argent pris, elle ne le connaissait plus. Et c'était, cette fois, la rupture complète, définitive. Elle ne voulait plus le voir, elle se dérobait à ses supplications. Elle l'avait remplacé déjà, sans doute. Un sourire amer crispa ses lèvres N'était-il pas remplacé depuis longtemps? Avait-elle jamais cessé de le tromper? Une pluie Une commença à tomber, pénétrante et
glacée. Il ne la sentait pas. Il allait devant lui, à Faventure, sans songer à dîner.
Il marcha ainsi, pendant deux heures, le long des boulevards, et se retrouva place de la Madeleine réfléchissant profondément à sa situation, assis sur un banc. Une idée venait de le ranimer : Qui lui prouvait que le père Roussel n'avait pas pris l'initiative de la rupture et n'avait pas prêté à sa fille des résolutions qui n'étaient point siennes? Le vieil homme lavait toujours détesté. L'occasion lui paraissait bonne pour brouiller Julie avec lui, et il en profitait. Edmond devait-il désespérer avant d'avoir entendu la jeune femme elle-même lui signifier son congé? Il se leva et reprit son chemin. Il ne fallait pas songer à se présenter rue de la Bienfaisance ; sans doute Roussel y faisait bonne garde. Où pouvait dîner Julie? Rue de la Faisanderie, peut-être. Oui, elle devait être là. En tous cas, s'il ne rencontrait pas la jeune femme, il verrait Odette, causerait avec elle, et obtiendrait quelque renseignement ou quelque conseil. Il sauta dans une voiture et se fit conduire chez M"" de Mérinville. L'hôtel était illuminé. 11 entra dans le vestibule, donna son pardessus,
LE LENDEMAIN DES AMOURS. 31b
et passa au salon. Odette y jouait an bésigue avec Mariette de Fontenoy. Elle leva la tète, adressa un gracieux sourire à Edmond et dit :
— Tiens! c'est le petit beau-frère... Mille d'as, ma petite, tu vas la danser! Il y a assez longtemps qne tu me rases avec ta veine!... Asseyez-vous, Edmond... Si vous n'aimez pas mieux aller au fumoir rejoindre ces messieurs...
— Je vous remercie, je resterai ici.
— Très bien ! Ma sœur n'est pas venue avec vous?
— Non, dit Ft^raud, très ennuyé par cette question qui lui prouvait que Julie n'avait pas dîné chez Odette.
— Cinq cents ! déclara Mariette de Fontenoy...
— Comment, tu as encore trouvé un valet?... Non 1 tu as de la corde de pendu... Tiens, tu me dégoûtes !
Elle jeta ses cartes sur la table, et se levant :
— Croirez-vous, mon cher, dit-elle, en désignant Mariette qui riait de ses belles dents blanches, que je ne peux pas arriver à gagner
cette femme-là? Je le joue pourtant bien, le chinois, n'est-ce pas ?
— Mieux que moi, fît Mariette. .. Seulement tu t'actionnes... Je suis sûre que tu paralyses ta chance!
— Fiche-moi la paix, avec ta paralysie I Elle changea d'idées en un instant, dérida
son joli front et se tournant gracieuse vers Edmond :
— Et vous, mon cher ami, comment cela va-t-il? Ëtes-vous heureux?
Cette question fit pâlir le jeune homme, et il montra un tel trouble que, pressentant quelque orage, Odette emmena dans un coin l'amant de sa sœur, criant de loin à son amie :
— Mariette, regarde les images... J'ai à causer un quart d'heure avec ce garçon-là.
Puis, faisant asseoir Edmond près d'elle :
— Qu'est-ce qu'il y a donc?
— Il y a, répondit-il d'une voix altérée, que ça casse rue de la Bienfaisance... Votre père m'a nettement mis à la porte, ce soir.
— Mon père !
— Oui, il paraît installé en maître chez Julie.
Odette frappa ses mains l'une contre l'autre et s'écria :
— C'est donc pour ça qu'il a donné congé de son appartement de la rue Rodier!... Il va habiter avec ma sœur... Et comme il ne peut pas loger là, si vous y logez vous-même, c'est vous qui sautez ! Bien joué ! Et c'est tiré de longueur !... Qu'est-ce que Julie dit de ça?
— Elle devient invisible. Hier soir, je lui ai donné mes dix derniers mille francs... Aujourd'hui elle me consigne à la porte.
— Evidemment elle est d'accord avec lui. Ah ! mon pauvre petit !.., C'est comme moi au bésigue avec Mariette : vous n'êtes pas de force !
Elle regarda attentivement Edmond, qui baissait la tête ;
— Le pis en cela est que vous avez du chagrin. Mon ami, vous avez tort. Ma sœur n'en vaut pas la peine.
Comme Edmond ébauchait un geste de protestation :
— Non 1 C'est une fille qui n'a pas de cœur ; elle aime trop l'argent. Elle est trop positive. Vous êtes étonné de m'entendre parler ainsi,
moi qui coûte à Smith des sommes fantastiques... Mais Smith, c'est mon banquier. Si vous saviez ce dont j'ai été capable, quand j'étais amoureuse ! J'ai traîné la misère avec des hommes qui me battaient... Et je me serais laissée mourir de faim plutôt que de les quitter. Je suis restée deux ans avec Duverney, le peintre, posant dans son atelier, toute nue, par dix degrés de froid, grelottant, parce qu'il n'avait pas de quoi allumer son poêle, mais tenant bon pour qu'il pût finir son grand tableau de la Sortie du bain qui a été le succès du Salon en 1886, et qui l'a tiré d'affaire. J'ai vécu boulevard de Clichy, au cinquième, avec an piston de l'Elysée-Montmartre qui me forçait à cirer ses bottes et à faire sa cuisine... Est-ce que j'ai songé à le tromper? Je l'aimais ! Vous savez ce que mon père pense de moi, n'est-ce pas? C'est que j'ai été toute ma vie à la merci de ma tête et de mon cœur. Que demain je rencontre un homme qui me plaise, et il n'y aura pas do Smith qui tienne! Si mon amant ne veut pas tolérer /non monsieur sérieux, j'enverrai promener d'Amérique... Ma sœur, elle, il n'y aurait pas jde danger! Vous savez comment elle s'est con-
LE LENDEMAIN DES AMOURS. Tl!)
duite avec vous? Pendant les deux premiers mois peut-être, elle ne vous a pas fait do traits. Mais après? Grand Dieu I C'est du jour où vous êtes venu ici, avec elle, que tout a été perdu... Elle n'a pas été capable de supporter la comparaison entre sa situation et la mienne. Elle a opposé la rue de la Bienfaisance à la rue de la Faisanderie, et elle vous a méprisé. Mais, mon cher, si je n'y avais pas mis bon ordre, elle aurait essayé de me prendre Palmer... Parfaitement ! Elle commençait à lui faire des agaceries... Alors j'ai prévenu l'Amérique, qui avec sa vieille pudeur a dit : « Oh! » d'un air choqué, et adieu Julie ! La petite en a été pour ses avances... C'est ma sœur, je ne devrais pas vous en dire du mal, mais vraiment vous m'intéressez. Rentrez chez vous, mon ami, soyez sage, réparez le désordre de vos finances, si c'est possible... Mais ne vous frottez plus aux petites filles qui ont des papas à cheval sur les mœurs: ça coûte trop cher pour votre bourse. Vous voyez que je vous parle en amie. Je vous aime beaucoup, vous êtes très gentil, en d'autres temps je vo js aurais offert de vous consoler... Et j'y serais arrivée, je vous en réponds!
Mais maintenant je suis engourdie par l'opulence, et je crois que je ne serai plus jamais bonne à rien. Avez-vous compris tout ce que je vous ai dit?
— Très bien ! fit Edmond avec un pâle sourire .
— Allez-vous prendre votre parti en brave?
— J'essaierai.
— Oh! vous dites cela d'un air funèbre! Ce que je ne puis pour vous, voulez-vous que je demande à Mariette de le faire? Elle en est capable, pour mètre agréable. C'est une bien charmante fille, et si riche qu'il n'y a pas d'inquiétude à avoir.
— Je vous remercie. Vous me faites l'effet d'un chirurgien qui, venant de couper le bras à un blessé, lui offrirait de l'amputer à nouveau pour le distraire.
— Vous plaisantez! Allons, le moral se soutient ! C'est bon !
Ils se levèrent. Mariette ferma un album de photographies, et les regardant venir :
— C'est fini la confession?
— Oui. On va faire pénitence. Chagrins d'amour, ma chère ! Nous avons eu des déboires avec une femme.
— A cet âge-là, et avec cette figure? fit Mariette. Alors où allons- nous ?
— Vous voyez! dit Odette à Edmond, en souriant.
11 hocha tristement la tête, et Odette l'entendit murmurer :
— Où je vais? Le sais-je?
— Tâchez de ne point faire de sottises, cher ami, n'est-ce pas? Celles qui sont achevées suffisent. Promettez-moi d'être raisonnable, hein?
— Oui, oui, soyez tranquille, dit-il nerveusement.
— Jai peut-être eu tort de vous ouvrir les yeux. V^ous êtes un homme à illusions... Il aurait fallu laisser durer votre erreur. Enfin, c'est fait ! . . . N'en abusez pas. . . Vous me donneriez des remords...
— Ne craignez rien. Merci et bonsoir!
— V^ous ne voulez pas voir Palmer ?
— Je vous ai assez ennuyée, je rentre chez moi.
Il serra la main de M""^ de Mérinville, salua la belle Fontenoy, et s'éloigna. C< m ne il sortait du salon, il entendit Odette qui disait :
— Pauvre petit! Il me fait de la peine!...
Mais qu'est-ce que tu veux, ma chère, maintenant les jeunes ont la rage d'entretenir : alors les vieux sont bien obligés d'être amants de cœur ! Car, n'est-ce pas, on ne peut aimer qu'un homme qui ne vous paie pas ?
Et Mariette de Fontenoy répondit :
— Naturellement.
Dans son coquet appartement de la rue Blanche, Edmond, rentré à minuit, s'était couciié harassé de fatigue. Les émotions de cette journée l'avaient rompu, il se sentait l'esprit vide, et jouissait d'avance du sommeil qui allait l'accabler. Mais,.à peine eut-il la tête posée sur l'oreiller, une agitation nerveuse s'empara de lui, et une fièvre ardente surchauffa sou sang. 11 se tourna et retourna pendant deux heures, espérant trouver un peu de calme. A' ainement. Le lit brûlant exaspérait son insomnie, et il lui sembla que. levé, il serait soulagé.. Il sauta sur ses pieds, se vêtit, et dans un fauteuil il se mit à fumer pour engourdir son malaise.
Il n'y put parvenir. Dans la demi-obscurité
de sa chambre, voyant le feu de sa cigarette comme un point rouge, il ressassa les idées les plus tristes et les plus douloureuses. Qu'allaiL-il devenir sans ressources, et surtout sans aucun espoir de bonheur? Car l'important pour lui était le bonheur, et il le faisait consister dans la tendresse absorbante et câline d'une femme avec laquelle il pourrait mener la vie de plaisir. La perspective d'une existence régulière lui semblait le comble de la monotonie et du vide. Il s'était si bien habitué à ne point laisser passer une journée ni une soirée sans une péripétie nouvelle, que le train-train paisible des gens rangés lui paraissait impossible à accepter. Il fallait que sa vie fût agrémentée et variée comme un programme de fête. C'était ce dont il avait joui, depuis un an qu'il connaissait Julie, c'était ce dont il voulait jouir encore. Mais comment ? Il savait ce qu'il en coûtait pour vivre ainsi. Jamais il n'avait possédé les ressources suffisantes pour soutenir un pareil train. Son travail ne lui rapportant pas assez d'argent, il avait eu recours au jeu et avait mangé son capital. Alors c'était bien fini, et il fallait renoncer aux joies du passé. Les joies? Il lit un
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amer retour sur les douze mois qui venaient de s'écouler. Ce qu'il regrettait valait-il la peine d'être regretté? Quoi! Des tourments si fréquents, des préoccupations sans cesse renouvelées, des plaisirs achetés si cher, donnés peutêtre pour rien à d'autres! Et cet horrihle père, qui intervenait dans la débauche de sa fille, pour la rendre plus dégradante ! Il jugea ses satisfactions plus misérables encore que ses peines. Ainsi de quelque côté qu'il se tournât, le chagrin, les déceptions, l'ennui.
Il resta dans son fauteuil, jusqu'au jour, à ruminer ces désolantes pensées, l'esprit obscurci par un brouillard de spleen, comptant sa vie pour rien, et prêt à chercher dans le néant la solution du problème qui le torturait. Au jour il s'assoupit un peu, et, vers huit heures, le bruit de la rue le réveilla. Il se dressa, brisé de fatigue, glacé, frissonnant, et erra à pas engourdis dans sa chambre. Il pensa que, dans une heure, il faudrait se rendre au bureau. Machinalement il passa dans son cabinet de toilette, alluma le gaz, pour le réchauffer, et commença à s'habiller. A neuf heures, il sortit. ^?on chemin habituel était la rue de la Chausséc-
d'Antin, le boulevard et la rue de Grammont. Cependant, arrivé place de la Trinité, il tourna à droite, vers la rue Saint-Lazare. Il continua jusqu'au boulevard Malesherbes, et s'engagea dans la rue de la Bienfaisance. Il s'arrêta devant la maison de Julie, et, entrant délibérément, il demanda au concierge :
— M""' Roussel est-elle chez elle?
L'homme le regarda avec une compatissante
curiosité, et après une hésitation :
— Non, monsieur. Madame est sortie.
— Savez-vous quand elle doit rentrer?
— Vers dix heures... Madame, en descendant, a dit à sa femme de chambre qui lui amenait une voiture : Vous ferez attendre le coiffeur, je serai ici à dix heures.
— Merci.
Il sortit et se mit à marcher sur le trottoir devant la maison. Il était neuf heures et demie. Il n'avait que peu de temps à patienter. L'idée lui était venue impérieusement, sur la place de la Trinité, d'aller chez Julie pour avoir avec elle un dernier et décisif entretien. Il avait essayé de résister à cette fantaisie de sa volonté. 11 n'avait pu briser l'impulsion de son désir.
Et maintenant, en faisant les cent pas sur le trottoir, il s'elTorçait de se prouver à lui-même que sa résolution était excellente. En somme, il n'avait pas eu d'explication avec Julie. Elle n'avait point manifesté l'intention de le quitter. Le vieux Roussel n'était-il point capable de prendre cette initiative, de son autorité privée ? En tous cas, il était inadmissible qu'il se laissât mettre à la porte comme un collégien, sans se défendre, sans protester. Quelle piteuse attitude il aurait, et quel ridicule s'en attacherait à lui! Non ! non! Il devait revoir Julie une dernière fois, causer avec elle, fîit-ce pour l'entendre prononcer son expulsion. Mais comment s'y déciderait-elle, après les effusions de l'avant-veille et le don récent des dix mille francs? Il y avait certainement quelque malentendu ou quelque traîtrise qu'il fallait tirer au clair. Et puis surtout montrer de la fermeté, ne pas se laisser évincer sans résistance. C'était là le point douloureux pour lui : il était froissé, blessé. Il trouvait qu'on avait manqué d'égards, et son orgueil souffrait autant que son amour. Xlressassait ces aigres pensées tout en marchant , et, pour la centième fois peut-être, il repassait
devant la porte cochère, lorsqu'un fiacre venant dans la direction du boulevard Malesherbes s'avança au trot d'une maigre rosse et s'arrêta devant la maison voisine. Lestement Julie en descendit, et elle s'apprêtait à payer son cocher, lorsque Edmond arriva sur elle. Elle ne s'attendait pas à le trouver là, car elle pâlit en le voyant. Lui, très calme, dit :
— \ eux-tu de la monnaie pour ta voiture? Et comme elle restait interdite, il demanda
au coelier :
— Combien vous doit-on?
— Une course, monsieur... De la rue du Quatre-Septembre ici...
Edmond lui mit quarante sous dans la main, et prenant Julie sous le bras, il dit impérieusement :
— Viens avec moi.
Elle essaya de résister :
— Où donc? Pourquoi ne montons-nous pas?
— Parce que ton père est chez toi et que je ne veux pas le voir, pour le moment du moins. . . Mais où es-tu donc allée rue du Quatre-Septembre?
— Chez ma couturière.
Il la regarda. Elle était très décoiffée, comme une femme qui vient de se lever, et sous son bras, enveloppé dans un journal, elle portait un paquet long qu'à un bout de lacet qui sortait, il put reconnaître pour un corset. Une rage froide s'empara de lui à cette découverte, et l'entraînant plus vite, il dit avec un ricanement :
— Tu y as passé la nuit, chez ta couturière? Elle fit un geste de protestation.
— Ne mens pas ! cria-t-il. Je suis renseigné. Tiens ! lu n'as même pas remis ton corset.
— Parce que j'ai essayé une robe, ripostat-elle avec assurance.
— Epargne-toi de pareilles sottises, interrompit-il. 11 n'y a qu'à regarder ta figure pour savoir d'où tu viens... Tes yeux en disent long !
Pris d'une soudaine frénésie, en constatant ainsi la duplicité et le libertinage de la jeune femme, il lui serra le bras à la faire crier, et d'une voix sourde :
— Misérable! Tu sors de chez un amant. Avoue-le ! Avoue-le donc ! Aie le courage do ton infamie!
Elle eut une révolte, et, le sang aux pommettes, la lèvre dédaigneuse, elle répliqua :
— Eh bien, oui ! Je sors de chez mon amant! Là! es-tu content?
Il redevint froid comme glace, à cet aveu qui semblait avoir dissipé toute sa colère. Il dit en ricanant :
— Tu avais pourtant été payée par moi, avanthier, au moins pour un mois.
■ — Si c'est pour me parler sur ce ton-là que tu m'as emmenée, cria Julie, adieu. J'ai à faire à la maison.
Il la retint de force, et la regardant avec des yeux menaçants :
— Reste ! Il faut que nous nous expliquions une bonne fois.
— Soit, il en est grand temps.
Ils étaient arrivés au Parc Monceau, désert à cette heure-là. Ils s'engagèrent dans une des charmantes allées qui conduisent à la colonnade en ruines, au bord du petit étang, et là, marchant lentement, ils parlèrent :
- — Etait-ce toi qui avais dit, hier soir, à ton père de me mettre à la porte quand je viendrais?
LE LENDEMAIN DES AMOURS. 33j
— Je lie le lui avais pas dit. Mais s'il l'a fait, il a eu raison.
— Julie, c'est donc bien fini? Tu ne veux plus me voir?
— Avoue que tu n'as rien épargné pour m'y amener !
— J'ai été trop bon, trop généreux, trop confiant.
— Bon? Tu m'as battue! Généreux? Je n'ai pas le sou ! Confiant? Tu passais ta vie à m'espionner! Tu te flattes, mon bonhomme! Tu exagères tes vertus ! Tu n'es pas aussi délicieux que tu le crois!
— Julie, c'est peut-être notre dernier entretien : je t'en prie, ne nous disputons pas! Nous avons bien des choses à dire, sur le compte l'un de l'autre... Oublions-les, tâchons de nous pardonner et de retrouver le bon accord d'autrefois...
— Allons! tu rêves ! Ce bon accord, nous l'avons retrouvé déjà plusieurs fois, pour huit jours... Et puis, après, nous recommencions à nous agonir... Les replâtrages en amour, vois-tu, ne durent jamais... Ce qui est fini est fini... Il faut en prendre son parti... Je t'ai beau-
'■^■^i LES BATAILLES DE LA VIE.
coup aimé... Tu le sais bien... Je ne demanderais pas mieux que de t'aimer encore, car tu es un joli garçon... Mais le goût n'y est plus!... Qu'y faire? Tu vois que je suis sincère en te parlant ainsi. Tiens-m'en compte, et ne nie tourmente pas pour que je te donne ce que je ne puis plus te donner.
Il la regarda avec une figure bouleversée :
— Mais je t'aime toujours, et je suis malheureux ! Aie pitié de moi !
— Si c'était toi qui n'aimais plus, et que je te poursuive, tu ne serais pas long àm'envoyer promener!... Rappelle-toi comme lu as lâché ta vieille ! Elle t aimait bien celle-là, et elle a été malheureuse! Mais elle n'a pas geint, elle ne s'est pas cramponnée, elle a été digne etfière! Tu n'en as plus entendu parler?
— Elle ! cria Edmond avec rage, elle vaut cent fois mieux que toi et moi ensemble. Oh oui ! bien mieux ! C'est elle qui m'a prêté, avant-hier, les dix mille francs dont tu avais besoin. Et elle savait que cetait pour toi que je les lui empruntais!
Julie eut un geste indigné, elle pinça les lèvres, et ramenant sa jupe à elle, comme pour
ne pas effleurer Edmond d'un de ses plis :
— Eh bien! tu es un joli monsieur !
— Voilà jusqu'oii je suis descendu pour toi!
— Je t'en aurais dispensé.
— Après cela, ne crois pas que je renonce à toi si facilement. Il m'est impossible de vivre sans te voir, sans t'aimer. Je le sens bien. Depuis deux jours, je me débats pour échapper à cette obsession de ta pensée, à cette tyrannie de ta chair... En vain ! Je suis prêt à tout pour te consorver... Je n'irai plus chez toi, si tu ne le veux pas... Promets-moi seulement de venir de temps en temps me retrouver... Je me contenterai de bien peu de chose... Mais tout lien entre toi et moi ne sera pas rompu. Je ne suis pas exigeant, tu l'avoueras... Et qu'est-ce que cela te coûtera de passer une heure ou deux, chaque semaine, dans mon appartement?... Je ne m'occuperai plus de ce que tu feras... Tu seras libre... Mais je t'aimerai toujours et tu seras encore à moi !
Elle l'avait écouté avec tranquillité, en fouettant du bout de son en-tout-cas les herbes de la pelouse. Elle répondit d'un ton glacé :
— C'est impossible!
— Impossible ? Pourquoi ?
— Parce que je veux vivre sérieusement et régulièrement, reprendre mes études musicales et assurer mon avenir.
Il éclata d'un rire strident.
— Ah ! ah ! Sérieusement et régulièrement! Voilà un admirable programme ! Menteur comme tous les programmes !..
— En tout cas, si j'y manque, ce ne sera pas pour toi.
Il lui prit le bras, et très grave :
— Ecoute-moi à ton tour, et sache bien que ce que je vais t'annoncer je le ferai, sans que rien puisse m'en détourner... Je veux te voir... Je t'attendrai aujourd'hui, chez moi, rue Blanche, à cinq heures...
Elle cria rageuse :
— Je n'irai pas !
Il pâlit, ses yeux s'agrandirent, et d'une voix tremblante :
— Alors, tu m'auras rendu l'existence intolérable et, à cinq heures un quart, je me tuerai!...
Elle haussa les épaules :
— Quand on l'annonce, on ne le fait pas.
— Ne plaisante pas I Sur mon honneur, je le ferai.
Il avait parlé si fermement que Julie fut remuée. Elle resta un instant interdite, puis, furieuse de son émotion même, irritée de la contrainte ({u'il prétendait lui imposer :
— C'est lâche! cria-t-elle, de raconter des choses pareilles à une femme... Oui, c'est lâche! Tu veux mWrayer... Mais je ne te crois pas!... Du reste, si c'était vrai, tu serais fou, et jai horreur des fous!
Edmond ne discuta plus ; il leva la main d'un air d'autorité, et répéta :
— A cinq heures ! Tu m'entends ? A cinq heures !
Elle ne lui répondit pas, elle se sauvait déjà par l'allée du milieu, vers le boulevard Malesherbes, courant, comme si elle avait peur quïl la poursuivît. Il resta immobile à la même place, et quand il ne la vit plus, il prit lentement le chemin de sa maison.
Il était midi quand il arriva rue Blanche. Il demanda à son concierge de lui monter à déjeuner, et, en attendant, il écrivit sur une feuille de papier les lignes suivantes :
« Ma chère Éliane, vous avez été avant-hier tendre et compatissante pour moi, comme si vous aviez le pressentiment que jamais plus vous ne pourriez m'accueillir ni me plaindre. C'était, en effet, la dernière fois que nous devions nous voir. Quand je suis venu chez vous, je n'avais pas encore résolu de disparaître. Si j'avais eu cette pensée, je vous aurais épargné une dernière entrevue qui sera un cruel souvenir pour vous. J'aurai ainsi, sans méchanceté, affligé tous ceux qui m'auront le plus et le mieux aimé. Je m'en vais, parce que je n'ai pas le courage d'affronter la vie toute de devoirs sérieux qui s'ouvre maintenant devant moi. Je n'ai cru à rien qu'au plaisir, et comme le plaisir m'échappe, je ne vois plus rien de supportable pour moi sur la terre. Quand vous recevrez cette lettre, vous éprouverez, j'en suis sûr, une grande douleur. Vous avez eu pour moi une affection presque maternelle, et une mère ne condamne pas son enfant. Vous ne serez donc pas sévère pour ma mémoire, et le plus dur reproche que vous m'adresserez sera, sans doute, d'être parti. Mais qu'aurais-je fait, ma chère Éliane? Des dupes, comme j'avais commencé
avec vous, dupe volontaire et généreuse. J'ai encore trop d'orgueil pour me résigner à tant de bassesses. Et je ne sais pas si les tentations de l'existence ne m'y auraient pas fatalement amené. Vous voyez que je suis prudent en me dérobant à cette épreuve et que j'ai une dernière lueur de raison en fuyant le danger. Une femme a fait tout le mal dont je meurs. Facilement inlluençable, j'avais été bon, délicat et droit tant que vous m'aviez conduit par la main. Du jour où je vous ai quittée, je me suis jugé perdu. Ma faute envers vous a donc été punie par ma faute même. Celle, pour qui je vous abandonnais, était une malheureuse : elle m'a facilement perverti, car j'étais tout prêt à la perversion. Je la méprise, car je la connais bien, et cependant je ne puis me défendre de l'aimer. Lorsque le souvenir de ma mère, l'afTection de mon frère et votre dévouement sont insuffisants pour me donner la force de vivre, je sais que l'apparition de l'adorée sur le seuil de cette chambre changerait ma résolution, et que ses bras à mon cou me rattacheraient désespérément à la vie. Je suis un pauvre être, vous le voyez, à la merci de ma
passion, et capable de tout pour la satisfaire. Mais celle qui aurait tant de pouvoir sur moi ne se donnera pas la jouissance peu ordinaire d'opérer un miracle. Elle ne viendra pas chez moi, où je l'attends, ses bras ne me serreront pas pour m'empêcher de m'anéantir. Elle me témoignera une indifférence pareille à celle que j'ai pour le reste du monde, elle sera aussi ingrate envers moi que je le suis envers les miens et envers vous. Je me donnerai jusqu'à cinq heures un quart — le quart d'heure de grâce — l'illusion de l'attendre. Ce délai passé, j'irai chercher le grand repos, le définitif oubli et l'absolu silence. Ne pleurez pas trop sur moi, chère Eliane : je ne le mérite guère. Prévenez vous-même mon frère, pour qu'il n'apprenne pas brutalement par un étranger la funèbre nouvelle. Priez-le d'obtenir de ma mère qu'elle me pardonne le chagrin que je vais lui causer. Il faisait bien beau à Nice, Eliane, quandnousnoussommesaiméSjlecielétaittout bleu et les fleurs sentaient bon. Pourquoi les heureux instants passent-ils si vite? Aujourd'hui il fait noir, triste et froid. Tout est fini. Adieu ! Pour vous, le dernier baiser d'EDJiOND.»
Il s'aperçut qu'il pleurait, en terminant sa lettre. Il s'essuya les yeux, et, sur une feuille de papier, il écrivit : « Je reconnais devoir à M"" Dauverney la somme de dix mille francs. Je prie mon frère de les lui rendre. » Il glissa le papier sous une enveloppe qu'il mit.dans le tiroir de sa table. Il prit son chapeau, descendit jusqu'à la loge du concierge, et, lui tendant la lettre pour Eliane :
— Vous aurez la complaisance de faire porter ce mot à cinq heures, s'il vous plaît... A cinq heures, vous m'entendez bien...
— Oui, monsieur. Est-ce que Monsieur sort?
— Non. Je remonte chez moi... J'attends quelqu'un. Surtout, si vous vous absentez, dites à la personne qui vous remplacera que j'y suis.
— Je ne m'absenterai pas.
— Bien.
Il remonta. Le concierge appela sa femme, qui rangeait la vaisselle dans sa petite cuisine.
— Qu'est-ce qu'il a donc, M. Edmond? Il a l'air tout à l'envers.
Il regarda l'adresse de l'enveloppe.
— Tiens ! C'est pour M""" Dauverney. . . Est-ce
que ça repique de ce côté-là?... Ah ! cette pauvre femme, elle serait bien contente! Elle qui me donnait si souvent des pièces de cent sous, pour que je soigne bien M. Edmond... Ah! bien, une lettre! Elle va être joliment heureuse !
Sa femme parut dans la loge avec un panier et son parapluie :
— Tu sors?
— Oui, je vais au marché...
— Si tu passais rue de l'Arcade avant de rentrer.
— M. Féraud a dit de porter la lettre à cinq heures.
— Eh bien ! 11 en sera quatre... Mieux vaut avant qu "après.
— Au fait, les vingt sous du commissionnaire seront pour moi !
— Comme de juste.
— J'y vas.
Elle partit. Dans son appartement, Edmond, jusqu'à ce que sonnât l'heure décisive, s'était couché sur le canapé de son fumoir. Il rêvait, et, par un retour sur le passé, examinait sa vie. Il la jugea misérable. A quoi avait-il été bon?
Aussi incapable duii eiForl intellectuel que peu enclin à un effort physique, il avait végété dans la paresse et la médiocrité. Rien que de futile dans ses goùls, rien que de vain dans ses désirs. Pas une pensée grave, pas une aspiration élevée. Le terre-à-terre le plus vulgaire des plaisirs courants et des joies banales. Et se domandant, dans le cas où il lui serait donné de recommencer sa vie, s'il la ferait plus sérieuse et plus utile, il était obligé de convenir qu'il recommencerait à vivre comme il avait vécu, par incapacité de son esprit et paresse de son corps. Alors à quoi bon vivre? Il ne se sentait point pire (juc tant d'autres qu'il avait coudoyés dans Texislence et qui usaient leurs jours dans ce souci de la fête continuelle. Autour de lui, il ne voyait qu'une immense poussée vers les satisfactions matérielles. Le scepticisme avait tué toutes ses aspirations à un idéal supérieur, et, dans la tourmente terrible qu'il traversait, il ne trouvait plus de lumière pour se conduire, plus d'aide pour gagner la terre ferme. Autour de lui tout n'était que ténèbres, en lui tout était impuissance.
11 se disait: Si je vis, qu'est-ce que je ferai ?
Comment tuerai-je le temps? 11 faudra donc me borner à travailler? Car il sera nécessaire que je travaille. Est-ce vivre? Et il arrivait à cette conclusion que peut-être il vaudrait mieux que Julie ne vînt pas, pour qu'il eût, en une seconde, le courage d'en finir. Il ne considérait pas que ce fût une lâcheté de se tuer. Il pensait môme qu'il lui faudrait de l'héroïsme pour appuyer sur la détente de son revolver. Son être lui semblait si précieux ! 11 avait écarté de lui, avec tant de soins, toute souffrance ! Et il détruirait ce qu il avait tant soigné, il briserait, d'un brutal lingot de plomb, ce corps douillet qui était son unique préoccupation. Il pâlissait à cette pensée, et un frisson d'angoisse glaçait son sang. Une voix cependant, à cette heure suprême, s éleva en lui qui disait : Et si tu t'étais trompé jusqu'ici? Si ce que tu as pris pour le bonheur n'était que plaisirs malsains et décevants. Essaie de changer. Vois autour de toi : il y a des gens simples et raisonnables qui se contentent du peu de joies qu'ils ont et qui les paient de beaucoup d'eftorts. Estu sûr que le bonheur ne soit pas justement en proportion directe de la peine qu'on a eue à le
conquérir, et que toute jouissance uniquement acquise parla faveur ou procurée par l'argent ne soit pas frelatée et sans véritable valeur? Ton frère poursuit sa carrière soutenu par l'idée du devoir, et il est heureux. Ta mère a été une honnête femme, elle est une bonne mère, et elle n'a pas de regrets d'avoir bien vécu. Toi, tu n'as recherché que des femmes tarées, et tu n'as fréquenté que des hommes vicieux. Tu as fait fausse route. Reviens au bon chemin, il en est temps encore. Un seul pas, et tu es sauvé.
Une mauvaise honte lui souffla une perfide réponse à ces suprêmes arguments de sa conscience : Que pensera de moi Julie si je n'exécute pas ma menace? Elle me prendra pour un lâche! Elle jugera que j'ai eu peur! Et son orgueil s'insurgea. Il vit la fatale exécution comme inévitable. Il s'était condamné lui-même, et Julie seule pouvait lui faire grâce. Et en même temps il constata avec un horrible frémissement que son être se révoltait contre la sentence prononcée et qu'il avait réellement peur. Il ferma les yeux, essaya de s'anéantir, de ne plus penser. Mais devant lui, malgré tout, un
horrible tableauapparaissait:celuid'unhomme le revolver à la main, debout dans la demi-obscurité de la chambre, et cet homme avait sa ressemblance ; une sourde détonation retentissait, une bouffée de fumée bleue entourait le désespéré, et, avec un lourd fracas, le corps s'écroulait sur le tapis qui se teignait de rouge. Il serrait les poings avec colère, voulant se soustraire à cette hallucination. Mais elle le poursuivait. Il apercevait toujours l'homme qui lui ressemblait, debout, le revolver à la main, puis la fumée qui montait, et le corps qui roulait dans le sang. Et il lui semblait sentir dans sa poitrine le choc mortel de la balle, le déchirement de sa chair.
L'impression fut tellement persistante dans son atrocité que, pour la fuir, il se leva d'un bond. La chambre devenait de plus en plus obscure, le jour tombait, mais sur la table le canon luisant du revolver préparé attira ses re gards, et il frémit. Il eut honte de lui-même, à se voir si faible. Et, pour se remettre un peu, il sagita, marchant de long on large. En passant devant la pendule, il s'aperçut qu'il était cinq heures moins le quart. Il eut un mouvement
do rage, et, dans le silence de son appartement, il cria : La misérable, elle ne viendra pas! Il pensa : Pourquoi ne l'ai-je pas tuée tout d'abord? La mort m'eût été plus facile. Et j'emportais l'ingrate avec moi ! Il eut un retour de pitié pour elle. Non! qu'elle vive! Qu'a-t-elle fait, en somme, pour que je la haïsse? Elle m'a trompé! JN'était-ello pas femme? Elle a aimé! On la sollicitait ! Elle est si jolie ! Il la revit, dans l'avenue du Bois-de-Boulogne, au coin de la rue de la Faisanderie, à leur seconde rencontre, quand il l'avait suivie malgré elle et qu'il l'avait embrassée. Svelte, fine, charmante, avec ses yeux noirs et ses lèvres roses, et si tentante! Puis, rue des Petits -Hôtels arrivant à leur rendez-vous, haletante d'avoir marché vite, et exhalant ce qui lui restait de souffle sur les lèvres de celui qui l'attendait. Comme ils s'étaient aimés! Aimerait-il jamais ainsi? Et tout n'était- il pas fini, puisque celle qui lui avait causé lant de délices ne voulait plus le rendre heureux?
Il se laissa aller la tête entre ses mains, et, seul en face de lui-même, pleura des larmes brûlantes. Il sentit que quelque chose se dé-
chirait en lui définitivement. La pendule, en sonnant la demie, le rappela à lui-même. Il vit que le délai suprême qu'il s'était fixé avait été dépassé d'un quart d heure. Il se leva, sombre, dans la chambre obscure, comme le personnage de sa douloureuse vision, il s'approcha de la table et prit le revolver. Au même moment, un coup de timbre résonna dans l'antichambre, et une main impatiente heurta le bois de la porte d'entrée. Le front d'Edmond s'illumina d'une délirante espérance, il cria :
— C'est elle! Elle s'est repentie ! Elle vient! Elle m'aime ! Je puis vivre !
Il reposa son arme, courut à la porte, ouvrit, et dans l'ombre de l'escalier tendit vaguement hs bras. Une voix qu'il reconnut fit entendre une exclamation de joie, et Eliane, le repoussant, entra à sa suite dans l'appartement. Il s'arrêta un instant, la regardant plein de l'horreur de sa déconvenue, ne comprenant pas son intervention. Elle la lui expliqua d'un mot.
— Heureusement, cette lettre a été apportée plus tôt. Je suis arrivée à temps pour te sauver... Malheureux enfant!
Edmond resta immobile pendant une seconde, foudroyé par cette pensée : La lettre apportée plus tôt! On croira à une comédie. Je suis déshonoré ! Une vague de sang monta de son cœur à son cerveau. Ecaitant avec fureur Éliane, qui le serrait contr.e elle, il cria :
— Laissez-moi !
Et d'un bond rentrant dans sa chambre, il en referma la porte derrière lui. Eliane s "élança à sa suite, jetant des cris inarticulés, affolée par l'efîroi de ce qui pouvait se passer dans cette chambre close, frappant de toute sa force contre le bois, sanglotant éperdue, avec la certitude que, pendant ce temps, Edmond se tuait. Une sourde détonation retentit dans la pièce voisine. Eliane, enragée de douleur, prit son élan, et, de son épaule grasse et délicate, donna un tel coup dans la porte qu'elle fit sauter la serrure. Elle se précipita. Un léger nuage bleu se déroulait en spirales vers la fenêtre, et sur le tapis, le revolver encore dans la main, Edmond était étendu. Eliane se jeta sur lui, le retourna, examinant anxieusement son visage pâle et ses yeux fermés. Elle le souleva, avec
une vigueur surhumaine, et le porta sur son lit. Elle ouvrit ses vêtements, tâta son cœur, ne le sentit plus battre, et retirant ses mains, les vit rouges de sang. Elle recula avec épouvante, sauta sur une fenêtre, l'ouvrit, et de toutes ses forces cria :
— Au secours!
Edmond survécut à son affreuse blessure. La balle, ayant brisé deux côtes, s'était logée, par un trajet circulaire, auprès de la colonne vertébrale. Soigné avec un dévouement admirable par Lliane, que Charles Féraud avait installée auprès de son frère, le mourant, après de cruelles souffrances, se rétablit. M"'^ Féraud, dont la santé chancelante n'aurait pas supporté un pareil coup, n'avait point été informée de la tentative désespérée de son fils. Avec le printemps, Edmond revint à la vie, recouvra ses forces et put quitter son lit de douleur. Mais soit que la perte de son sang ou sa longue inactivité
l'eussent affaibli, il gardait après sa convalescence une nonchalance physique qui le faisait rester des journées entières assis devant sa fenêtre, à regarder les passants circuler dans la rue. Le mouvement des autres lui paraissait fatigant,et il s'en contentait. Il allait seulement de chez lui chez sa mère ou chez É liane. Il ne purlait pas de rentrer au bureau. Cependant sa part d'associé ayant été reconstituée par M™^ Féraud, il dut reprendre ses occupations. Il s'y résigna. En sortant de chez Romeuf, il se rendait rue de l'Arcade, comme au beau temps de son amour pour Éliane, et, dans le petit salon, au milieu des amies de son ancienne maîtresse, au bruit des bavardages, parmi les frivoles propos sur le couturieretla lingère, il retrouvait, pour quelques instants, son animation d'autrefoi?.
Eliane, étudiant d'un œil attentif ces retours d'ardeur, s'efforçait d'attirer du monde à ses cinq heures pour distraire Edmond. Elle alla jusqu'à se her avec quelques jeunes femmes, afin de rendre plus attrayant ce milieu dans lequel elle tâchait de le faire revivre. Cette femme héroïquement dévouée était hantée par
la crainte qu'Edmond pensât encore à Julie. Elle le croyait capable de retourner chez elle. Il fallait à tout prix lui créer une liaison nouvelle sérieuse et sûre. Elle la lui ménagea avec une aimable petite divorcée qui cherchait des compensations à un dur temps d'épreuves passé auprès d'un mari brutal et viveur. Éliane, non sans quelques larmes, car quelle femme ayant sincèrement aimé peut se défendre d'un reste de jalousie, prépara cette union illégitime, convenable entre toutes. Et si elle souffrit de voir Edmond un peu plus satisfait qu'elle n'eût voulu, elle fut cependant assez généreuse pour s'en féliciter.
11 reprit le courant de ses occupations sérieuses et futiles, comme avant sa catastrophe. Il alla chez son agent de change, chez sa mère, chez sa maîtresse, chez Éhane, qui fut sa confidente et sa conseillère. Il s'amusa, comme par le passé , courant les théâtres , les restaurants, les concerts, soignant la péripétie de chaque jour. Et, au bout de six mois, il paraissait tout à fait rétabli, tout à fait rentré en possession de son égoïsme, à cent lieues du désespoir, presque hors d'état de comprendre
LE LENDEMAIN DES AMOURS. 3ol
comment il avait pu y céder. Eliaiie en eut une preuve indéniable. Un jour, il lui dit :
— Nous sommes allés aux Bouffes, hier, voir la pièce nouvelle. Savez-vous quelle femme en chante le rôle principal? M^'" Julie Roussel ! Je me suis trouvé nez à nez avec son père dans un couloir. Il a eu le toupet de m'aborder et de me tendre la main. Je l'ai regardé tranquillement, sans lui donner la mienne. Il m'a dit : « Ingrat! vous me refusez votre main? » J'ai répondu : « A quoi bon vous la donner? Il n'y a rien dedans!... » Le Aieux drôle a fait un geste de dignité offensée et est entré dans les coulisses.
Eliane examinait attentivement le visage d'Edmond pendant ce petit récit. Elle demanda, non sans inquiétude :
— Et cette personne, comment l'avez-vous trouvée ?
— Oh ! elle a beaucoup perdu, répondit le jeune homme avec tranquillité, elle est devenue énorme, et sa voix chevrote.
Il resta un instant songeur, puis d'un air de blâme il ajouta :
— On ne mène pas une vie pareille impunément.
3o2 LES BATAILLES DJi LA YIÉ.
Puis il cessa de parler de celle pour qui il avait voulu mourir.
Et cette fois Eliaiie fut tranquillisée : elle jugea qu'il était bien guéri.
Les Abymes. — Paris, 1892-93.
l-aris. — Typ. Cliamerol et Itenouard, 19, rue îles Saints-Pères. — 20o90.
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