Le lieutenant Bernard
Seul dans son cabinet, le colonel Ramollot songe à diverses choses du service, lorsqu'il est interrompu dans ses réflexions par l'entrée subite de Pinteau :
— Col... ma colonel, ce... ce une dame qu'a dit qu'a voudrait tous parler.
— Une... une dame... parler? quoi, parler, n... de D...Ï c'que c'est encore que c'te dame, comment s'appelle ?
-A... a prétend qu'a s'intitule marne Bernard.
— Bernard ! marne Bernard, connais pas , sxrongnieugnieu! enfin, ym'enf...! c'qu'a veut la mère Bernard ?
— A dit qu'a... qu'a voudrait de parler à ma
colonel.
— Jeune ? vieille ?
— II... il a de la bouteille, colonel, il a de... de la bouteille, quoi.
— N... de D...! ct'embêtant ; enfin, c'est bon,
fais entrer.
Le dame « qui avait de la bouteille » n'était pas, en effet, une jeune femme : c'était la mère du lieutenant Bernard, veuve de ce fameux Bernard camarade de promotion du colonel Ramollot.
— Je vous dérange peut-être, colonel, veuillez...
— Ah ! s'crongnieugnieu ! Marne Bernard ! N'm'attendais f... pas à vot'e visite, c't'évident, mais entrez donc, n... de D...! c'qu'ya pour vot'e service ?
— Mon Dieu, mon cher colonel, c'est à propos de mon fils.
— Lieut'nant Bernard , fait'ment ; nrdisais aussi, n'vient pas m'tirer la honne aventure, c't'évident. Eh bien! mais... j'ensuis très content, s'crongnieugnieu ! bon officier, va bien, va très bien ; n'ai qu'un reproche à lui faire : n'f... presque jamais les hommes dedans ; pas comme son père. Ah! l'vieux n... de D...! était-il rosse c't'animal-là ; quel brave garçon !
— Pardon, colonel, que mon fils soit bon officier, je n'en suis pas surprise, aussi n'est-ce pas au sujet de son service que je viens vous trouver, c'est à cause de ses relations.
— R'iations ! quoi r'iations ? fréquente ces
messieurs ; c"que vous voulez, n'peux c'pendant pas lui faire fréquenter F Grand-Turc.
— Oui, j'entends bien, seulement je parle en dehors du régiment.
— Ah! quant à ça, marne Bernard, n'vous tourmentez pas, il a l'bec fin, en... de D...-là ! j'vous enf. .. mon billet ; tient d'son père, ajouta galamment le colonel.
— Oui, je... je sais, il est jeune et... un peu léger.
— Fectivement.Mais, comprenez, n... de D...! qu'y n'peut pas non plus rester là comme une tourte à s'tourner les pouces, pas vrai?
— Je ne dis pas non ; seulement, voyez-vous, je suis venue à Paris en cachette pour vous demander un service.
— Fait'ment, service, enchanté, avec plaisir, je ne... quoi service, quel service? enfin, c'qu'il y a encore ?
— Mon fils est jeune, colonel, et je vous serais vivement obligée si, au nom de son père, vous
vouliez bien lui donner quelques bons conseils dont il a sûrement besoin.
— Conseils, fait'ment ! j'iui en donne tous les jours, n'arrête pas, p'role d'honneur.
— Pour le service, oui, je n'en doute pas, mais c'est au sujet de ses fréquentations au dehors, car il y a des choses que vous ignorez.
— O'ment ça : ignorez !... signifie? Pour lors, si j'suis unm'lon...
— Non, pardon, ce n'est pas ce que je voulais dire, je...
— Enfin, marne Bernard, v's'êtes la veuve d'un ami, j'vous respecte, mais si n'savez pas c'que vous dites, ça d'vient embêtant !
— En deux mots, colonel, voici l'histoire.
Et madame Bernard mère raconta presque textuellement les choses suivantes : Des amis à elle, des personnes de Château-Thierry, où elle était retirée, étaient venus à Paris, et, à plusieurs reprises, elles avaient rencontré le lieutenant Bernard en compagnie d'une femme
charmante et fort élégante. Au retour, on avait informé la maman, et cette dernière, effrayée d'une société qui devait être onéreuse pour son fils, venait trouver le colonel Ramollot pour le prier d'essayer de rompre cette liaison dangereuse.
— Fait'ment ! oui, comprends, s'crongnieu* gnieu ! répondit le colonel en se frictionnant la tête avec acharnement, comme un homme embarrassé, s'ment si vous vous figurez qu'c'est commode !
N connais pas la particulière, mais j'parierais qu'elle a tout le... s'sufficit d'agréments vraisemblables à... à la chose, et Tconnais, vot'e n... de D... d'fils: j'aurai beau lui dire qu'une vieille pie vaut mieux qu'un p'tit poulet, dira comme moi, e 't'évident, s'ment y...ym'f... d'dans,quoi!
— Oh ! colonel, si vous le vouliez...!
— ^'demande pas mieux, mais... n'ia connais s'ment pas, c'tep'tite.
— On m'a dit qu'elle était charmante, c'est
justement à cause de cela même que je crains de voir mon fils faire des bêtises dans l'avenir.
— Eh bien ! écoutez, dit le colonel d'un air capable, ne dites pas que vous m'avez vu, et
i'vais tâcher moyen d'arranger c't'affaire-là.
jvous l'promets.
Le lieutenant Bernard avait effectivement
pour maîtresse actuelle Stéphanie Finette, une
blonde ravissante qui n'en était pas à son coup
d'essai. Elle avait déjà dévoré deux ou trois héritages, et, libre en ce moment, elle voulait se payer le luxe d'aimer au moins une fois un homme à son goût sans lui être à charge.
C'était donc une liaison correcte, sans marché d'aucune sorte de part et d'autre, et dont nos deux amoureux étaient mutuellement ravis.
Des amis de province, gens arriérés, avaient été scandalisés, ils avaient causé, d'où la démarche que nous connaissons de madame Bernard mère.
Le lieutenant, fort épris, ne voyait toutefois là qu'une amourette passagère ; quant à Stéphanie, elle ne se dissimulait pas — avec son expérience — qu'il faudrait tôt ou tard mettre un terme à cette équipée ; seulement, comment faire entendre ces choses à une mère craintive ?
Ramollot. qui ne doutait de rien, avait promis d'arranger l'affaire : mais allez donc arranger si facilement que ça une affaire où Bernard était mêlé pour son plus bel agrément !
îl n'y avait du reste rien à lui dire : le lieutenant ne s'était jamais fait remarquer en compagnie de Stéphanie, car ils se cachaient plutôt comme deux gentils amoureux ; il ne compromettait ni sa personne ni l'uniforme dans les lieux publics ; son service était régulièrement fait ; on ne lui connaissait aucune dette au café ni chez le tailleur.
C'était de la vie privée au premier chef.
N'importe, Ramollot avait promis « d'arranger l'affaire », et afin d'y arriver, il commença par demander Bernard :
— Dites-moi donc, lieut'nant, signifie encore vot'e n... de D... d'conduite; v'ià qu'vousavez une maîtresse, m'a-t-on dit ?
Cette soi-disant surprise du colonel d'apprendre que le lieutenant avait une maîtresse, comme si c'était une chose rare dans la vie de Bernard, suffit pour faire sourire ce dernier, qui répondit cependant :
— Je... une maîtresse! dame, mon colonel.
j'en conviens, j'ai une... une maîtresse, mais je vous assure...
— Enfin, s'crongnieugnieu ! v's'en avez une, quoi, c'est c'que j'disais ; c'que c'est encore que cette femme-là?
— Mon colonel, c'est une jeune femme qui...
— C'est ça, encore un mari cocu ! et vous trouvez qu'c'est conv'nable ! c't'y un pékin au moins ?
— Il n'y a personne de trompé, mon colonel, cette jeune femme est libre, sans famille...
— Ah!... et... vous l'entret'nez, pour lors?
— Mon Dieu... non, mon colonel, mesmoyens...
— C't'elle qui vous entretient, pour lors? et vous...
— Oh! mon colonel!!... c'est-à-dire qu'elle peut se passer de mes libéralités, mais... je n'ai pas besoin des siennes, en ce cas...
— C't'évident, oui, c'que j'voulais dire; et... est-elle bien ?
— Oh !... ordinaire... plutôt... pas mal.
— Oui, oh ! j'vous connais, lieut'nant ! S'ment écoutez, Bernard :
Vous savez qu'je n'suis pas une tourte susceptible de m'tamponner l'coquillard d'une personne qui atout le... comprenez, d'agréments et autres ; qu'les offciers fréquentent ici ou là, j'm'en f...! c'pas mon affaire, et n'me mêle jamais de c'qui n'me r'garde pas. tout un chacun vous F dira comme moi-même ; cependant, je n' voudrais pas vous voir faire des bêtises et autres estupidités vraisemblables à çui-ci.
— Oh ! mon colonel, je. . .
— M'coupez pas, n... de D...! n'peux pas souffrir ça. Je... c'quej'disais donc, scrongnieugnieu! Ah! voilà: Le... la personne dont vous v'nez m'embêter d'puis une heure n's'rait pas libre, j'dirais j'm'en f...! s'ra bien obligé d'ia quitter un jour ou l'autre ; mais comme elle n'a ni mari ni famille, d'après c'que vous dites, n'va plus vouloir vous lâcher, et les choses qui n'arrêtent pas d'être momenlanées, ça n'vaut rien pour l'offcier.
— Mais, mon colonel, il me semble...
— Non, m'sieu ! c't'une erreur, n... de D...! j'sais c'que j'dis. soupçonne : c*te particulière va ^'cramponner après vous, n'en sortirez pas, et... j'en ai assez, sacré n... de D...! tendez-vous enfin c que j' vous parle?
Qu'un offcier prenne une maîtresse, c't'évident, j'suis parallèle de la chose, mais qu'il la garde, vlà c'qui n'me va pas, n... de D...! surtout quand elle est gentille, parce qu'elle finit par le f... dedans, tandis que lorsqu'elle n'est pas bien, c'est Toffcier qui finit par la f... en l'air.
— Je vous assure, mon colonel, que Stéphanie est très ordinaire, et je ne crois pas que...
— Ordinaire !j "parie quelle est gentille comme tout, c't1 n... de D...-là !
— Ohl ça dépend.
— Oui ; eh bien ! puisqu'elle est si ordinaire que ça, n's'rais pas fâché dla connaître.
— Dame ! si vous y tenez, mon colonel...
En ce moment, les amoureux se trouvaient légèrement en froid.
Pourquoi? pour peu de chose, sans doute; mais nous savons que Bernard n'était pas un modèle de fidélité, et quant à Stéphanie, sa constance avait des hornes très limitées.
D'un autre côté, les ressources de la folle maîtresse du lieutenant diminuaient assez rapidement, grâce à son train de maison, et Bernard l'avait loyalement informée qu'il était dans l'impossibilité de lui fournir les sommes exagérées qui lui semblaient indispensables.
Cependant, les prétentions du colonel étaient vraiment trop grandes, c'était humiliant d'y céder ; et quand Stéphanie en fut informée, ce fut bien une autre affaire.
Quitter Bernard ! le quitter par ordre ! on en rirait I Oh! mais non!
— Nous économiserons, mon chéri, lui ditelle; tiens, demain, je vais donner mes oiseaux : ça fera toujours du mouron de moins à acheter.
Et voilà nos deux amis repartis de plus belle sur la route des jolis pays bleus.
C'était charmant, mais il y avait toujours ce terrible colonel Ramollot qui ne s'arrangerait pas de ce raccommodage. Quelle serait la sécurité des amoureux? qu'arriverait-il si, furieux, il mettait le lieutenant constamment aux arrêts, pour un motif toujours facile à trouver?
On résolut de lui faire une farce ; mais laquelle ? Bernard lui en avait déjà tant fait, qu'il était un peu à court cette fois, et c'est Stéphanie qui le tira d'embarras ; tant il est vrai que les femmes ne sont jamais embarrassées quand il s'agit d'attraper les gens.
Dans son monde habituel, elle ne manquait pas d'amies dévouées, surtout quand il n'en coûtait rien; et en repassant dans sa tête la liste de ses connaissances, elle se souvint d'une blonde comme elle, mais beaucoup moins jolie, fort pressée d'argent, et qui venait d'être abandonnée par un boursicotier en déconfiture.
— Ecoute, chéri, dit-elle à Bernard, tu ne connais pas Clotilde?
— Ma foi, non.
— Eh bien! je vais te la faire connaître, et nous allons le fourrer dedans, ton colonel! Elle est justement embarrassée en ce moment, et ça lui rendra service.
C'était d'une simplicité merveilleuse : le plan consistait, puisqu'on ne la connaissait pas, à faire passer Clotilde pour la maîtresse de Bernard. Le colonel la verrait, elle lui promettrait de quitter le lieutenant, et ce serait bien le diable si Ramollot ne laissait pas quelques plumes au piège qu'on lui tendait.
Heureuse comme une reine, Clotilde sauta sur la combinaison, s'y prêtant avec d'autant plus de bonne grâce que Ramollot était un homme de ressource , tandis qu'avec le lieutenant elle savait que c'était simplement pour l'art.
Le lendemain, Ramollot surprenait les com-
lcS LE LIEUTENANT BERNARD
pères dans un endroit convenu d'avance entre lui et le lieutenant.
Clotilde s'était faite superbe pour la circonstance; le colonel, fort amateur du beau sexe, se trouva d'abord fort embarrassé, et, ne trouvant rien à dire, il se contenta de rendre le salut de Bernard et passa son chemin.
— S'crongnieugnieu! se disait-il, n'sais pas où il les trouve, c'n... de D... d'animal-là; mais elle n'est f.\ pas mal, cette mâtine-là! elle est jeune, grasse, tout ça, n's'asseoit pas sur des planches ! ronde de partout! 1... et un œil!... s'crongnieugnieu!...
Et tout en continuant sa route, il roulait dans sa tète des projets canailles.
Le soir même, il fit demander Bernard :
— Pour lors, lieut'nant, c'est là c'que vous app 'lez une femme ordinaire ?
— Mais dame, mon colonel, je...
— Charmante, n... de D...! charmante! sais c'que j'dis, n'suis pas une tourte; croyez-moi,
lieut'nant, rompez, s'crongnieugnieu! c'te femmelà vous fra faire des bêtises.
— Mon colonel, c'est... c'est qu'elle m'aime, elle ne voudra jamais entendre raison; si je
Ck
romps brusquement, je crains qu'elle ne fasse elle-même quelque sottise.
— C'ment ça, n... de D...!
— Si vous vouliez bien lui faire entendre...
— C'ment ça, moi!... enfin, s'crongnieugnieu ! j'm'en f...! s'écrie le colonel enchanté, où demeure-t-elle?
Ah! l'entrevue ne fut pas drôle! Clotilde parlait de se jeter aux genoux de Bernard, dans le milieu des rues, en pleine marche militaire, à la caserne, n'importe où, s'il l'abandonnait.
Oh! elle ne criait pas, Ramollot aurait crié aussi, mais elle pleurait : c'était bien plus gênant pour le brave homme.
Comme elle était bien loin de s'attendre à sa visite, disait-elle, elle s'excusait de le recevoir en simple déshabillé, — déshabillé des plus galants.
Elle prenait les mains du colonel, le suppliant d'être moins sévère, et lui. complètement troublé, cherchait à la consoler en lui donnant d'amicales petites tapes sur les épaules, ce qui lui procurait en même temps le plaisir de constater que la jeune femme était grasse et ferme à souhait.
L'explication se prolongeant, il en arrivait à la tapoter partout; enfin, sans qu'on puisse bien expliquer comment, au bout d'un quart d'heure, Clotilde était assise sur les genoux du colonel, sanglotant toujours et ne s'apercevant pas seulement pas, la pauvrette, qu'on lui chiffonnait fiévreusement son corsage.
Quand elle s'en aperçut — une vraie surprise — elle voulut fuir; mais il était trop tard, Ramollot la tenait comme l'aigle tient sa proie.
— Oh! monsieur!... oh! polisson! voulez-vous bien finir!
— Non, écoute... je... je ne dirai rien, mais...
— Oh! le vilain!...
Le « vilain » fut inexorable! Clotilde faiblissait, la malheureuse; une minute encore et elle était... déshonorée; mais elle eut une dernière parole bien touchante :
— Oui, mais alors tu paieras mon terme?
— Voui, râla le colonel.
Et... comme j'ai la vue basse, je ne sais ce qui se passa.
Toujours esi-il que le colonel défendit d'une façon très sérieuse au lieutenant de retourner chez Clotilde. Bernard jura qu'il n'y remettrait
plus les pieds ; c'est maintenant Ramollot qu'on y voit tous les jours.
Enchanté de lui, il a écrit à la maman Bernard que l'affaire était arrangée, de telle sorte que tout le monde est satisfait.
Depuis, le colonel a vu Bernard avec la vraie Stéphanie ; mais comme il croit que c'est une nouvelle connaissance, il prétend qu'il s'en f...
Et puis, se disait-il un jour, qu'il s'arrange, cet animal-là : s'il croit que j'vais payer l'terme de toutes ^es maîtresses pour Fen débarrasser, y s'f... d'ma fiole c'sacré lieut'nant! C'est bon pour une fois, mais quia mère Bernard ne s'y habitue pas !
A Vami Carrichou.
Il fait un froid de chien; le ciel, d'une teinte grise uniforme, refuse absolument de laisser passer le moindre rayon de soleil, et le temps, disent les bonnes gens, crève de neige.
Le lieutenant Bernard entre dans un café où le
colonel Ramollot lui a donDé rendez-vous au sujet d'une affaire particulière : il arrive en avance afin de ne pas faire attendre son supérieur, qui serait alors d'une humeur épouvantable.
Dans ce café, quelques consommateurs, des gens quelconques, et, seule à une table, une assez jolie petite femme qui lit, ou fait semblant de lire les légendes du Charivari.
Bernard se place non loin d'elle, bien entendu :
— Après vous le journal, madame, je vous prie?
— Tout de suite si vous voulez, répond la jeune femme, avec un joli sourire engageant qui découvre d'adorables petites dents d'enfant.
— Oh! madame, je serais désolé de vous en priver.
— Pas le moins du monde, monsieur; prenez donc, je vous prie.
La jeune femme avance le Charivari, Bernard
le repousse doucement, tout en protestant galamment; la dame insiste.
— Voyons, transigeons, dit Bernard, toujours licelle, en pareil cas, regardons-le ensemble, voulez-vous?
Et, sans attendre la réponse, le lieutenant se rapproche avec une certaine discrétion. La largeur du journal à peine sépare les deux consommateurs. Une légende, puis deux, puis toutes les font sourire : d'un petit doigt rose, la dame montre un croquis, le discute; Bernard en fait autant de son côté, on se rapproche, — sans le vouloir, croyez-le bien; — les mains se sont rencontrées, on les retire, on les rapproche, on les retire moins vite, on ne les retire plus du tout, c'était fatal.
— Les jolis yeux!
— Ah! monsieur...
— Madame est seule?
— Je... oui... c'est-à-dire...
— Libre?
— Monsieur, vous êtes bien indiscret! Mais comme vous êtes jeune pour être officier!
Enfin, tous les préliminaires ordinaires. — A ce soir? — Vilain! — Où ça? — Chez moi. — Plus un mot . j 'attends mon colonel . — Soyez tranquille .
Heureusement que tout se trouvait ainsi réglé, car sur ces entrefaites, à la minute même, Ramollot entrait; Bernard n'eut que le temps de se reculer.
— Ah! vous v'ia. lieut'nant. Eh bien! je vous disais donc...
Les deux hommes se mirent à causer de leur affaire, mais le colonel n'arrêtait pas de regarder la gentille voisine.
— Dites donc, lieut'nant, finit-il par demander tout bas à Bernard, est-ce que vous connaissez cette particulière?
— Moi! ma foi non, mon colonel, je n'habite pas par ici.
— C'est juste, s'mént, des fois... Dites donc, mais elle est bien f..., n... de D... !
— Oui, pas mal, en effet, elle est assez gentillette.
— J'crois f... bien! Dites donc, sav'vous si elle attend du monde?
— Mais je ne sais rien du tout.
En ce moment, un individu qui venait d'entrer semblait chercher quelqu'un.
— Pardon, madame, demande Ramollot en s'adressant à la jeune femme, vous n'attendez personne? vlà un pierrot qui a l'air...
— Non monsieur, non merci, ce n'est pas moi, je n'attends rien, Je vais même me retirer, répond toujours en souriant agréablement la petite femme.
— Bah! si vous n'êtes pas pressée, attendez donc une minute, il fait un si sale temps, n... de D...! qu'vous s'rez mieux ici qu'dehors.
Et tout bas à Bernard :
— Dites donc, lieutenant, vous d'vriez bien me rendre le service de f... le camp? Comprenez le... l'machin, pas vrai?
— Parfaitement, mon colonel. Garçon!
— Mais non, n... de D...! laissez donc ça. Tiens! vous avez deux soucoupes?
La seconde était celle de la jeune femme que Bernard avait prise ; mais avant qu'il ait eu le temps de trouver une réponse, Ramollot, trop pressé pour attendre une explication qui n'avait du reste aucune importance à ses yeux, reprit :
— J;vous ai fait attendre, oui, j'conçois ; eh bien! c'est ça, f... le camp et merci.
En sortant, Bernard salua gravement la petite voisine, et à la porte il lui fit un petit signe discret, auquel elle répondit par un regard éloquent.
Une fois seul, Ramollot démasqua ses batteries; il fut galant, pressant, et, pour s'en débarrasser, la jolie voisine finit par lui accorder, ainsi qu'il le demandait, un rendez-vous pour le soir-même, en face Notre-Dame-de-Lorette, devant la grille : on verrait ce qu'on ferait après, mais chez elle, impossible, à cause de sa famille.
Ramollot, ravi, rentra chez lui, pressant le dîner.
La neige s'était mise à tomber en flocons larges, serrés, continuels; en une heure, il y en avait déjà dans les rues une couche de dix centimètres.
— Comment, Emile, tu vas avoir le courage de sortir par un temps pareil?
— Fait'ment, chère amie. C'est justement à cause du temps; tu comprends, on n'va pas m'attendre au quartier et c'que j'vais les f. .. dedans si ça n'marche pas. J'te vais faire faire un contreappel! Ah! n... de D...! L'service avant tout, comprends?
— Enfin, comme tu voudras, seulement je trouve ça ridicule.
— F. ..-moi donc la paix, n... de D...! J'te dis q'tu n'entends rien aux choses du service : signifie à la fin ?
Ayant rendez-vous pour neuf heures, le colonel était en faction depuis huit heures et demie,
pataugeant dans la neige, il en avait quinze centimètres sur son chapeau et sur les épaules, quand, vers neuf heures, il se trouve nez à nez avec Bernard.
— Tiens, lieut'nant, c'que vous f... par ici?
— Je... rien, mon colonel, j'allais voir un ami au... au boulevard, je descends la rue Le Peletier.
— Ahï bon, très bien, j'm'en f... Eh bien! allez, n... de D...! mvous r'tiens pas.
— Mais, mon colonel, vous ne craignez pas d'attraper froid"?
— L'fait est que j'commence à être gelé; mais si vous voyez la colonelle un d'ces jours, pas un mot, s'crongnieugnieu! J'attends la p'tite.
— Ah! vous...
— Fait'ment, la p'tite de tantôt. Charmante c'te p'tite... n... de D...-là! Et puis intelligente, savez! j'iui ai plu tout d'suite. M'a donné rendezvous pour neuf heures ; quelle heure avez-vous ?
— Neuf heures àpeine, mon colonel.
— lion, c'est lmoment. J'aurais préféré aller chez elle, mais elle m'a espliqué, s'est escusée, à cause de sa rosse de famille... s'ment, dites donc,
entre nous : Faut-y qu'elle m'aime, hein! pour me permettre de l'attendre d'un temps pareil?... Allons, lieut'nant, f... le camp, qu'elle ne vous voie pas.
Bernard, légèrement perplexe, se rendit cependant à l'adresse indiquée, rue Le Peletier, et il y trouva la jeune femme, qui se tordit de rire, quand Bernard lui raconta que le colonel profitait de la permission qu'elle lui avait accordée.
A onze heures du soir, il en profitait encore, et le lendemain il était dans le lit, dans le sien à lui, avec un rhume épouvantable.
Et voilà où on en arrive quand on a des mœurs légères.
— Oui, mais Bernard, cependant...
— Ah! lui, ça sera pour une autre fois : la Providence ne peut pas punir tout le monde le même jour.