I. — Interpellation de M. Cavaignac
M. GoDEPROY Cavaignac. — J'ai demandé, il y a quelques jours, à interpeller le Gouyernement sur la note de VAgence HavaSj afin de préciser les affirmations que j'avais apportées k la tribune et de discuter les motifs pour lesquels le Gouvernement a déclaré ne pouvoir y répondre.
Sur le premier point, j'affirme que, d'après les déclarations du capitaine Lebrun-Renaud, Dreyfus a laissé échapper une phrase commençant par ces mots : « Si j'ai livré des docu-
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ments, etc. » J'affirme que ces déclarations sont attestées : lo par une lettre du 6 janvier 1895 adressée par le général Gonse à son chef, momentanément absent ; 2o par une attestation signée plus tard par le capitaine Lebrun-Renaud et dans laquelle il affirmait, sous la foi de sa signature, la déclaration qu'il avait faite. J'ai demandé au Gouvernement de publier ce document, afin que les hommes de bonne volonté qui cherchent impartialemment la vérité puissent j puiser des éléments de conviction. Le Gouvernement s'y est refusé, et après avoir invoqué d'abord des motifs qu'il n'a pas maintenus, il a fait publier le lendemain la note de YHavas qui explique son attitude pour deux raisons.
La première, c'est que publier ce document équivaut, selon lui, à mettre en doute l'autorité de la chose jugée. Il paraît que le Gouvernement seul ignore que l'autorité de la chose jugée est mise en discussion. {Très bien! très bien! à l'extrême gauche et à gauche, — Interruptions au centre et à droite.) Mais, sur ce point spécial, je demande à la Chambre de faire passer sous ses yeux, non tous les démentis qui ont paru, mais un de ces démentis signé : Bernard Lazare et qui a paru, dans le Temps du 11 janvier. (Interruptions et exclamations au centre et à droite. — Bruit,) Ce que je veux dire et ce qu'il s'agit de savoir en ce moment, c'est si ce n'est pas en se taisant que le Gouvernement laisse mettre en discussion l'autorité de la chose jugée. (Applaudissements sur un grand nombre de bancs à gauche et à Vextrême gauche.)
Dans le Temps du 11 janvier 1898, M. Bernard Lazare maintient de la façon la plus absolue les affirmations de sa brochure et porte le défi qu'on puisse produire un rapport quelconque où soient consignés les prétendus aveux de Dreyfus.
Je vous demande si vous mesurez bien la portée de votre silence en présence de tels démentis. Ne voyez-vous pas que, tandis que vous vous taisez, d'autres s'empressent de compléter au dehors l'œuvre que votre silence seul a commencée?
Vous dites que c'est mettre en discussion l'autorité de la chose jugée. N'est-ce pas vous qui avez engagé un procès. (Applaudissements à Vextrême gauche et à gauche,) Sur un élément tendant à infirmer la chose jugée ? De quel droit vous refuse-
riez-Tous ensuite à produire un élément qui les confirme? (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs. — Interruptions au centre et à droite,)
Il 7 a un autre motif invoqué. Le gouyernement se dit oblige au silence pour les mêmes raisons qui ont fait décider le huis-clos dans le premier procès.
Je connais les deux seuls mots auxquels vous faites allusion et je sais qu'ils n'ont rien à voir avec la réalité des aveux oa de la culpabilité de .Dreyfus. Si les convenances internationales vous interdisent de les livrer à la publicité, et je reconnais volontiers ce point, personne ne peut demander de les publier. {Interruptions au centre et à droite.)
M. DU Breil, comte de Pontbriand. — Et demain le syndicat dira que le document est tronqué. (Très bien ! Très bien! à droite,)
M. GoDEFROiD Cavâignac. — Je dis qu'en alléguant aujourd'hui ce motif, — que vous avez eu et que vous aurez peut-être à invoquer encore, — vous faites quelque chose de grave, parce que vous portez atteinte à Tautorité qui vous sera nécessaire pour nous demander, dans d'autres circonstances, à nous incliner devant lui.
Si aucune des deux raisons que vous donnez n'existe... (Réclamations au centre.). Qu'y a-t-il donc?...
Ce qui m'inquiète encore plus que la non-publiçation d'un document, c'est le fait même de la résistance que vous nous opposez.
Quelle a été votre attitude dès le début ? Nous avons été frappés, monsieur le président du conseil, de vous voir, dès le 4 décembre, quand vous déclariez qu'il n'y avait pas d'affaire Dreyfus, n'apporter à la tribune qu'une parole ambiguë. (Nouvelles acclamations au centre, — Très bien ! très bien ? fi gauche.)
C'est ce jour-là qu'il fallait prendre parti et avoir une attitude, c'est cela qui s'appelle gouverner. Il fallait dire nettement si vous croyiez que quelque élément nouveau s'était introduit dans l'affaire Dreyfus, et en ce cas faire le nécessaire.
Mais, puisque vous ne le croyiez pas, pourquoi cette contra-
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diction entre vos paroles, qui disaient oui, et yos actes qui disaient non ? (Applaudissements à gauche et à V extrême gauche . )
Pourquoi ayez-vous laissé conduire les éyénements par ceux qui poursuivaient une campagne de révision sournoise ? pourquoi les avez-YOus laissés tous mener du procès Esterhazj au procès Zola, avec une facilité, une résignation qui contrastaient singulièrement ayec la résistance que vous apportiez toutes les fois que de l'autre côté il fallait faire un pas ? (Très bien! très bien! sur les mêmes bancs.)
Pourquoi n'ayez-YOus apporté que des paroles tardives à la suite de sommations impérieuses, au bord même du précipice ?
Tout cela ne me donne pas de sécurité. Dans le pays ébranlé par cette question douloureuse : à savoir si Ton commet le crime de laisser un innocent au bagne, ou si Ton commet celui de bouleverser le pays pour sauver le coupable, il est vraiment étonnant de voir que vous seul, Gouvernement, vous n'ayez qu'une attitude embarrassée et pleine de rélicences. (Très bien! très bien! à gauche.)
Je le demande & tous mes collègues : quelle garantie avezvous qu'il n'y a pas encore quelque chose qu'on pourrait et qu'on devrait dire et qu'on ne dit pas ; quelle garantie avezvous que le ministère ne détient pas la parole libératrice et qu'elle reste sur ses lèvres? (Applaudissements à Vextréme gauche et sur un grand nombre de bancs à gauche )
S'il apparaissait plus tard — et ce sera peut-être demain — que le gouvernement détenait cette parole libératrice et qu'il ne l'a pas prononcée, quelle responsabilité encourraient ceux qui ne l'auraient pas réclamée I (Très bien ! très bien ! sur les mêmes bancs.)
C'est pour ces motifs que je demande à la Chambre de briser par la manifestation de sa volonté les liens qui entravent trop visiblement le Gouvernement. (Vifs applaudissements sur les mêmes bancs.)
IL — Discours du Président du Conseil.
M. Jules Mélikb, président du conseil^ ministre <iA Ca<în<sM.V.-
(ure. — Je commence par répondre à la question précise qu'a posée M. Cavaignac. Il demande pourquoi le gouvernement n'a pas cru et ne croit pas devoir livrer à la publicité les déclarations du capitaine Lebrun-Renaud^ recueillies le jour même de Texécution du jugement Dreyfus.
Je reconnais, et tout le monde le sait, que ces déclarations existent. (Applaudissements et bruit à Vextrême gauche et à gauche. — Mouvements divers au cefitre.)
M. ViGNÉ. — Gela justifie l'interpellation.
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Il mc scmblc quc la note même de V Agence Havas l'avait dit assez clairement. (Très bien! très bien! au centre et à droite.)
La première raison de notre refus, qui a été déjà donnée, c'est que le Parlement et le Gouvernement se sont toujours refusés, avec raison, à entrer dans la discussion de cette affaire à la tribune. (Très bien! très bien ! au centre.)
M. Chapuis. — Vous avez bien répondu à M. de Mun.
M. LE COMTE DE MuN. — Ma qucstiou avait un tout autre objet que la revision du procès.
M. LE PKÉsiDENT DU CONSEIL. — Dès Ic premier jour, le gouvernement a nettement précisé son attitude, et, quoi qu'en ait dit M. Gavaîgnac, il n'y a eu dans cette attitude aucune ambiguïté. (Interruptions et bruit à gauche. — Applaudissements au centre.)
M. LÉ PRÉSIDENT. — M. le président du conseil ne peut pas arriver à se faire entendre. Si vous avez des contradictions à formuler, attendez qu'il soit descendu de la tribune. (Très bien! très bien!)
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Dès le premier jour, nous avons déclaré que cette affaire était exclusivement judiciaire et que les pouvoirs publics, en la discutant, en changeraient le caractère et créeraient une véritable confusion des pouvoirs. (Applaudissements au centre et à gauche.)
C'est à cette confusion que nous convie M. Gavaignac. Il l'a même commencée en nous lisant un extrait d'une certaine brochure.
11 n'est pas douteux que si les déclarations que l'on nous demande étaient lues & la tribune, elles seraient discutées, et
lette discussion amènerait la révision du procès, ce que vous le Touiez pas! (Applaudissements à gauche, au centre et à Iroite,)
Ce serait aller contre le désir de M. Gavaignac lui-même, »arce que ce serait laisser croire que sans cette pièce le jugenent serait sans valeur. Or le jugement se suffit à lui-même. 1 est la vérité légale. Personne n'a le droit de le discuter. Applaudissements à gauche, au centre et à droite, — Bruit à 'extrême gauche.)
Ceux qui auraient ce droit, ce sont les juges qui seraient chargés de la revision, et à ceux-là personne jusqu'ici n'a jugé i propos de le demander.
Je donne enfin la dernière raison : c'est qu'il y aurait un inconvénient à publier cette déclaration et que les mêmes railons qui ont fait ordonner le huis-clos lors du premier jugenent s'imposent encore.
Je ne veux pas exagérer la valeur de cet argument. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.) Mais le gouveraement manquerait au premier de ses devoirs s'il soulevait linsi des difficultés sur lesquelles je n'ai pas besoin d'insister.
On insiste sur ce que l'affaire a élé jugée à huis clos. Mais le huis-clos tient à la nature même de l'affaire. Dans tous les pays civilisés, les affaires de cettte nature sont ainsi traitées, i en est ainsi non seulement par suite des difficultés diplomatiques qui pourraient en résulter, mais aussi parce qu'il a'est pas nécessaire de faire connaître à nos adversaires les secrets de notre défense militaire. [Très bien I très bien !)
J'en ai fini avec M. Gavaignac, mais je n'en ai pas fini avec le fond de son discours. [Yifs applaudissements à gauche, au zentre et sur divers bancs à droite.) Il faut que je réponde aux accusations qu'il a dirigées contre le gouvernement sur son attitude. En vérité, je suis bien à Taise pour le faire.
M. Gavaignac condamne la campagne menée contre la chose jugée. Le Gouvernement la condamne et la réprouve plus que lui, parce qu'il en a souffert plus que personne. [Bruit à gauche.)
Cette campagne est absolument inexcusable. Elle pouvait s'excuser dans les premiers jours, quand il s'agissait de ren-
seigner Topinion. Mais dès que la justice a été saisie, quand les défenseurs de Drejfus ont eu eux-mêmes choisi leurs juges alors qu'ils ont saisi la justice militaire par une dénonciation en règle, qu'ils ont été amenés devant les juges, ce jour-là le silence devait se faire. Au contraire l'instruction a été menée parallèlement dans la presse. On a attaqué violemment les chefs de l'armée.
On pouvait au moins espérer que, lorsque les juges se seraient prononcés, la campagne cesserait.
A Vextrême gauche. — Ils ont jugé à huis clos. {Bruit.)
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Si quand les juges se sont prononcés leur décision ne compte plus parce qu'elle n'a pas le bonheur de plaire à ceux qui l'ont sollicitée, je demande ce .. qui restera de la justice et sur quelles bases vous voudrez 1 alors asseoir la société. (Applaudissements à gauche, au centre L et à droite,)
Il s'est trouvé que ce jugement, qui aurait dû s'imposer à tout le monde, a été au contraire le point de départ d'une campagne plus violente que toutes les autres.
Un auteur de grand talent s'est servi de sa plume pour déshonorer les chefs de l'armée. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs. — Bruit à Vextrême gauche.)
La justice militaire tout entière, les experts eux-mémeSi n'ont pas trouvé grâce devant lui. (Bruit et interruptions à Vextrême gauche.) Et il a été, fauchant tout sur son passage» avec une superbe inconscience, sans se rendre compte du mal qu'il devait accomplir. T!
J'ai le regret de dire qu'il n'a pas été seul; d'autres ont soivi cet exemple, et les écrivains et les journalistes qui ont fait cela ^ ont pris une lourde responsabilité. (Applaudissements.) Si peuvent aujourd'hui en mesurer l'étendue. (Très bien! TrH bieni)
Libre à eux de croire & l'innocence de Dreyfus, mais il y a des moyens qu'on n'a pas le droit d'employer pour faire triompher une cause qu'on croit juste. (Vifs applaudissemerds.)
On n'a pas le droit de vouer au mépris les chefs de notre armée nationale (Vifs applaudissements.), de froisser le sentiment national dans ce qu'il a de plus respectable, au risqit
ri
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i déchaîner des tempêtes et des troubles comme ceux que )us ayons tant de peine à réprimer. (Vifs applaudissements' Rumeurs à L'extrême gauche.)
MM. Fabérot et de Berms, qui interrompent au milieu du *uit, sont rappelés & Tordre.
M. LE PRÉSIDENT. — Jc rappelle à nos collègues que ceux qui )nneraient le signal de scènes tumultueuses encourraient les ivérités du règlement. Je prie mes collègues de se tenir tranlilles et d'écouler en silence. (Très bien! Très bien!) M. LB PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Jc termine sur ce point et je s que ceux qui sèment ainsi le vent recueillent la tempête, c'est ainsi que, dans ce pays de France, si doux, si peu natique et si hospitalier, nous ybyons depuis quelques jours naître des passions furieuses qu'on croyait éteintes depuis îs siècles. (Applaudissements.)
M. HuBBARD — Ce sont vos amis qui ont donné le signal. M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Daus uuc pareille situation, )us avons fait notre devoir, tout notre devoir. (Interruptions V extrême gauche, — Applaudissements.) M. Marcel Habert. — Quand on vous y a forcés I M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Nou, nous n'y avons pas été rcés ; nous avons déféré l'article en question à la justice du lys. {Interruptions à P extrême gauche,) Voix à gauche. ^- Vous en avez déféré seulement certaines irties.
M. I.E PRÉSIDENT. — Il n'est pas possible de continuer ainsi débat. Qui ne voit que, dans une question où il s'agit des térêts les plus graves et alors qu'on se plaint des troubles du hors, c'est à la Chambre à donner l'exemple de l'ordre et du Ime? {Vifs applaudissements,)
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Jc Ic répète .' uous avous fait itre devoir en appliquant la loi, qui doit être la même pour us, et nous avons déféré cet article à la justice. Nous avons confiance dans ces douze citoyens libres entre s mains desquels nous avons remis la défense de la justice et I l'armée. (Applaudissements.)
Et c'est pour cela que nous ne vous demandons pas de mo- Qer la loi sur la presse. {Interruptions à Vextrême qauche\
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M. Jules (Iuesde. — Il ne manquerait plus que celai {BriûL)
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Nous n'avons Toulu nous servir que des moyens que la loi actuelle met entre nos mains. (Interruptions à V extrême gauche.)
M. Paschal Grousset. — Vous n'osez même pas tous en servir.
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Jc Comprends la portée de cette interruption. Vous dites : « Vous avez bien poursuivi, mais vous n'avez pas tout poursuivi. Vous avez laissé en dehors des poursuites une partie des accusations de l'auteur de l'article. D
Ëh bien, oui, nous n'avons pas cru devoir soumettre à l'appréciation du jury l'honneur des chefs de l'armée. Cet honneur est au-dessus de tout soupçon. [Vifs applaudissements. — Rumeurs à V extrême gauche.)
M. Jules Guesde. — Et votre confiance dans les douze jurés, qu'en faites-vous? Non, vous n'avez pas confiance I
C'est un outrage au jury 1 (Bruit prolongé.)
M. LE PRÉSIDENT. — MousieuT Gucsdc, jc vous rappelle à l'ordre.
M. L E PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Lcs chcfs de l'armée ont comme nous-même la plus absolue confiance dans le jarj, mais ils n'ont pas besoin d'aller devant le jury pour y recevoir de nouveaux outrages. (Applaudissements. — Interruptions à l'extrême gauche. — Bruit prolongé.)
M. Fabkhot, qui interrompt, est rappelé k l'ordre avec inscription au procès- verbal. (Bruit prolongé.)
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — D'autrc part, si nous n'avons pas voulu comprendre dans la poursuite l'attaque dirigée contre le premier conseil de guerre, ce n'est pas seulement parce que, dans l'article en question, on ne reproche aux premiers juges qu'une erreur, tandis qu'on déclare les seconds criminels, c'est aussi parce que nous n'avons pas voulu nous prêter à une véritable illégalité. {Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche et à droite.)
Nous n'avons pas voulu permettre qu'on introduisit indirectement, contrairement aux prescriptions de la loi, un procès en re vision, {Applaudissements sur les mêmes bancs.) Nous
JAURÈS CONTRE ROCHBFORT 27
avons pensé qu'il était impossible de transformer la cour d'assises en un conseil de révision, (youveaux applaudissements sur les mêmes bancs, — Interruptions h Pextrême gauche et sur divers bancs à gauche.)
Je sais bien qu'on essayera, malgré tout, de le faire ; l'auteur deTapticle Ta dit; ce n'est pour lui qu'un moyen révolutionnaire. On veut, par un scandale répété, arracher la revision en dehors des juges de la revision eux-mêmes. On peut faire ce scandale, il retombera de tout son poids sur la tête de ceux qui le commettront. (Vifs applaudissements au centre et sur divers bancs à droite et à gauche.)
Si nous ne pouvons pas empêcher le scandale, il y a une chose que nous empêcherons : c'est que le désordre continue dans la rue, d'où qu'il vienne. (Applaudissements sur les mêmes bancs, — Interruptions à l'extrême gauche.)
Vous verrez si sur ce point nous manquerons de résolution. Nous ne permettrons pas que Tordre soit plus longtemps troublé dans la rue. C'est précisément parce que dans ce pays la discussion est libre, parce qu'elle peut aller même jusqu'à la licence, qu'il est nécessaire qu'il y ait, comme contrepoids, l'ordre dans la rue. (Nouveaux applaudissements,)
Je ne comprends pas que vous ne vous en rendiez pas compte. (Interruptions à V extrême gauche.)
Puisque vous m'interrompez, je dis, vos articles & la main, que vous faites appel & la révolution dans la rue. (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche et à droite. — Nouvelles interruptions à V extrême gauche.)
Je préviens l'honorable M. Jaurès, en particulier, que la décomposition bourgeoise n'est pas encore assez avancée pour qu'il suffise de 20,000 hommes résolus pour proclamer la révolution sociale dans nos rues. (Applaudissements.)
Quant aux appels k l'indiscipline des soldats...
M. Jaurès. — Au républicanisme des soldats.
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — ... à la révoltc contrc leurs chefs, que je lis ce matin, je dis à M. Jaurès que de pareilles attaques causent une grande satisfaction aux ennemis de la France. (Applaudissements au centre et sur divers autres bancs.) ils se demandent si c'est par de pareils mo-j^xi^ q^wi ^<£S5N.
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préparer de nouvelles éditions de la Débâcle. (Vifs applaudissements sur les mêmes bancs.)
M Gbrault-Riobard. — C'est de la débâcle de Madagascar que TOUS parlez? (Bruit.)
M- LB PRÉSIDENT. — MonsleuF Gérault-Richard, je vous rappelle à Tordre avec inscription au procés-verbal.
M. LE PRÉsiDBNT DU CONSEIL. — J*en ai fini. Je demande à la Ghainbre déjuger entre M. Cavaignac et nous. M. Gavaignac a semblé vous dire qu'il avait un secret pour dénouer la situation pénible au milieu de laquelle nous nous débattons, mais il a négligé de nous le faire connaître.
Vous connaissez notre rôle, je viens de le déûnir une fois de plus ; vous connaissez nos intentions pour Tavenir.
Pour cette tàcbe^ nous avons plus que jamais besoin de votre confiance, car jamais la situation du Gouvernement n'a été plus délicate, plus difficile. {Très bien! Très bien!)
Nous avons rencontré sur notre route une affaire que noas n'avions pas engagée, que nous n'avions pas dirigée, que nous ne connaissions pas, que nous n'avions pas le droit de connaître. {Très bien! Très bien!)
On nous a légué des difficultés imprévues : nous les avons abordées avec loyauté, nous avons tout fait pour provoquer l'apaisement, pour renfermer cette affaire dans ses justes limites ; nous avons été déboutés par une campagne de presse d'une violence sans égale. L'ordre a été troublé dans la rue.
Voix à l'extrême gauche. — Par qui? {Bruit.)
M. LB PRÉSIDENT DU CONSEIL. ^ Nous faisous tout en ce moment pour conjurer une crise qui pèse si lourdement sur le pays tout entier. Je dis que, quand un Gouvernement est dans cette situation, ceux que n'aveugle pas l'esprit de parti devraient considérer comme un devoir de se grouper autour de lui. (Applaudissements.)
Ce qu'il défend, ce n'est pas son existence ministérielle si misérable {Applaudissements.), et s'il pouvait la léguer à M. Gavaignac, il ne pourrait que l'en remercier. {Nouveaux applaudissements )
Mais, ce que nous défendons, ce sont les intérêts permanents dapajs, notre puissance militaire, le bon renom de la France
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deyant Tétranger. {Vifs applaudissements,) Voilà ce que nous défendons arec résolution 1 Nous resterons comme des soldats à notre poste. (Très bien! Très bien!) Mais nous avons besoin que le pays sache que vous êtes derrière nous et que nous ayons votre conGance. {Acclamations prolongées. — Les membres du centre, debout, applaudissent pendant plusieurs minutes, — Le président du conseil, de retour à son banc, reçoit de nombreuses félicitations.)
M. GoDHFKOY Gavaignac. — Ma réponse sera brève. M. le président du conseil a fait allusion aux dissentiments politiques qui nous séparent. Oui, ces dissentiments sont profonds; mais jamais il n'a pu entrer dans notre pensée de les transporter ici dans cette question. Nous ne nous défendons pas d*ôtre des hommes de parti; mais, quand je suis monté k la tribune, ce n*est pas Thomme de parti qui a parlé, et le président du conseil vient de me donner une occasion de le prouver d'une façon irrécusable.
J*ai constaté, en effet, que le résultat moral que je poursuivais a été atteint {Mouvements divers.) et que M. le président du conseil avait répondu à ma question.
li^a annoncé ensuite qu'il allait attaquer le fond de ma discussion, mais j'ai constaté que cette attaque se dirigeait sur d'autres que sur moi, et que par le langage nouveau qu'il apportait à la tribune, par la satisfaction qu'il me donnait sur ie point précis que j'avais soulevé, il avait rendu mon interpellation sans objet. En conséquence, je la retire. {Applaudissements sur divers bancs à gauc/ie. — Mouvements divers.)
M. LE PRÉSIDENT. —M. Gavaigoac retire son interpellation, mais reste celle de M. de Beauregard. M. de Beauregard a la parole.
IIL — Intervention de M. Jaurès.
M. Jaurès. — Je demande & reprendre l'interpellation de M. Gavaignac. {Mouvements divers,)
M. LE PRÉSIDENT. — M. Jaurès a la parole.
M. Jaurès, — Il est impossible que le débat qui, sortant des termes étroits où Tavait enfermé M. GaNaiç^tL^i^i, ^^\rs&\^'3»^^^-
portions étendues que lui a données avec raison le président du conseil, n'aboutisse pas devant la Chambre à une conclusion et & une sanction ; nous devons tous nous féliciter des conditions nouvelles dans lesquelles l'interpellation va se poursuivre.
Désormais ceux d'entre nos collègues qui sont les plus prompts & soupçonner derrière les questions générales qui se posent ici des combinaisons parlementaires ou ministérielles doivent être exempts de ce souci.
La diversion que le président du conseil a tentée contre les socialistes était inutile ; il n'en avait pas besoin pour grouper derrière lui les membres de la droite qui parlent si hautement de rhonneur de l'armée.
Il y a quelques jours, quand M. de Man adressait d'impérieuses sommations au Gouvernement tout entier, il disait que l'honneur de l'armée exigeait les paroles décisives, la commncation...
M. LR COMTE DE MuN. — Jc n'ai jamais demandé aucune communication ; j'ai demandé au ministre de défendre l'honneur de l'armée ; et, s'il avait été question de communication de pièces, je m'y serais opposé. {Très bien! Très bien! à droite.)
M. Jaurès. — Pourquoi donc, vous réfugiant dans l'abstention, n'avez-vous pas osé associer votre vote & ceux de vos collègues de droite qui ajournaient indéfiniment l'interpellation de M. Gavaignac ?
M. LE COMTE DE Bernis. — Vous avcz beaucoup de toupet. (Bruit.)
M. LE PRÉSIDENT. — Mousieur de Bernis, je vous rappelle à l'ordre avec inscription au procès-verbal. (Très bien! Très bien ! )
M. Jaurès. — Vous ne l'avez pas osé, parce que cet ajournement vous paraissait en contradiction avec l'attitude prise par vous. Vous aurez beau parler de l'honneur de Tarmée, du salut de la patrie ; vous avez un souci supérieur à celui-là : c'est de sauver un Gouvernement de réaction et de privilège. (Applaudissements à l'extrême gauche,)
Je m'étonne d'avoir & rappeler au président du conseil, qui
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s'est trouvé plus près que d'autres d'éTénemeuts douloureux, que ceux qui préparent les débâcles, ce ne sont pas ceux qui signalent à temps les fautes de Tarmée, ce sont ceux...
M. Jean Plichon (montrant le journal la Lanterne), — La débâcle, la voilà.
M. Jaurès. — La débâcle, elle était alors chez les généraux de cour protégés par l'Empire, comme elle risquerait d'être aujourd'hui chez les généraux des jésuitiëres protégés par la République. (Bruit au centre et o droite, — Applaudissements à l'extrême gauche.)
M. LE PRÉSIDENT. — Je VOUS pHc, monsicur Jaurès, de surveiller votre langage ; votre talent n'a pas besoin d'exprès siens violentes. (Applaudissements.)
M. Jaurès. — Tout en déférant avec respect aux justes paroles de M. le président, j'ai le droit de demander â nos ennemis dans cette Assemblée.. .
M. LE PRÉSIDENT. — Lc mot d'cuncmis ne doit pas être prononcé ici. (Très bien! très bien !)
M. Jaurès. — J'ai le droit de demander, dans un débat qui passionne toutes les consciences, de ne pas troubler la discussion par des interruptions systématiques.
La diversion, disais- je, tentée par le président du conseil contre les socialistes était inutile ; il était sûr de retrouver les éléments de sa majorité.
Oui, tout â l'heure, monsieur le président du conseil, en dénonçant ceux qui ont entrepris la campagne contre les décisions de justice militaire, vous dénonciez une partie de votre majorité, et lorsqu'ensuite vous dénonciez ceux qui déchaînent les passions religieuses, c'est l'autre moitié de votre majorité que vous dénonciez. (Vifs applaudissements à Vextrême gauche et à gauche)
Si le cri de « mort aux juifs » a été poussé dans la rue, s'il a été déclaré publiquement, par une sorte de parodie cléricale de la Commune, que les otages étaient choisis, c'est par ceux qui vous soutiennent. (Vifs applaudissements à Vextrême gauche et sur divers bancs à gauche. — Mouvement au centre,)
Et vous êtes dans cette situation singulière de ne plus pouvoir apporter une parole de vérité e\. ^^ \\isXÀR.^ ^-«s^.^
poignarder, sans flétrir une partie de ceux dont les suffrages | ^ vous font vivre. (Nouveaux applaudissements à V extrême gauck et sur divers bancs à gauche. — Bruit au centre,)
Après cette réponse à laquelle vos attaques m'ont obligé {Exclamations au centre et à droite .), j'ai hâte de dire qaelt question posée devant vous et devant le pays ne peut pas être résolue par des incidents ou des polémiques de séance.
Plus d'habiletés, plus d'équivoque. (Applaudissements à, Tes- |1^ tréme gauche,) Savez-Tous ce dont nous souffrons &rheare |) présente? ce dont nous mourons tous?
Eh bien, je le dis sous la responsabilité de ma conscience personnelle, depuis que cette affaire est ouverte, nous moa* rons des demi-mesures, des équivoques, des réticences, des mensonges et des lâchetés. (Vifs applaudissements à Vextrém gauche.) Oui, des équivoques, des mensonges et des lâchetés. (Vifs applaudissements répétés à r extrême gauche et sur divers bancs à gauche.}
Quoi que vous ayez fait pour en alténder le scandale, il y a du mensonge et de la lâcheté dans les poursuites incomplètes dirigées contre M. Zola. {Vifs applaudissements à i'eœtrême gauche et sur divers bancs à gauche. — Protestations au centre et à droite.)
M. LE PKÉsiDKNT. — Mouslour Jaurés, pour cette parole, je vous rappelle formellement â Tordre. (Applaudissements,)
M. LÉ puÉsioENT DU CONSEIL. — Si uous disious des choses pareilles, je me demande quelles tempêtes nous soulèverions de votre côté. (Très bien! très bien! au centre.)
M. JÂUiiÈs. — Il vous était impossible de ne pas être amenés â' exercer des poursuites, parce que le huis-clos a besoin da correctif nécessaire de la liberté de critique au dehors.
Puisque vous vous décidiez à poursuivre, à porter le document devant le jury, afin que le jury décidât et jugeât, en vertu de quel principe avez-vous fait un choix entre les diverses parties de ce document f( Applaudissements à V extrême gauche et sur quelques bancs à gauche» — Bruit au centre.)
On vous l'a dit... (Bruit.)
M. LE COMTE deBkrnis. — Vous ôtcs du syndicat... (Vives interruptions.)
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Faurès. — Vous dites, monsieur de Bernis?
LE COMTE DE Brrnis. — Je dJs que vous deyez ôlre du cat, que tous êtes probablemeut rayocàt da syndicat... Jaurès. — Monsieur de Bernis, vous êtes un misérable et che. {Vifs applaudissements à l'extrême gauche, — Excla^ ns au centre, à gauch". et à droite — Agitation prolongée» 6 'vault' Richard traverse Vhémicycle, il s'élance sur M. de set le frappe. Tumulte,) le président lève la séance, st trois heures quarante-cinq minutes.