‹ Le lieutenant général Delort, d'après ses archives et les archives duChapitre 14 sur 45 · DES · texte numérisé non relu

DES

Officiers des troupes d cheval

Paris y le 22 messidor an 7 de la République française une et indivisible (*).

Le ministre de la guerre donne ordre au citoyen Delort, chef d'escadron de cavalerie, actuellement à Chamhérjy, de joindre dès à présent le 22^ régiment de cavalerie employé à la division Xaintr ailles dans le Valais, pour y exercer provisoirement l'emploi de chef d'escadron, en attendant des ordres ultérieurs.

MlLET-MuREAUX.

(i) 26 mars 1799.

(a) 23 avril 1799.

(3) Original.

(4) 10 juillet 1:99.

Eloge funèbre du général en c/iç/' JOUBERT,/)rononcé dans le temple décadaire de la commune d'ArboisAe lo K^endémiaire an VIII (^), par le citoyen J.-A.-A. DELORT, chef d'escadron au 22"^ régiment de cavalerie^ ex-adjoint au général diiHsionnaire Serrurier.

Citoyens,

La loi a ordonné qu'une fôte funèbre fût célébrée dans toute la République pour honorer la mémoire du général en chef Joubert, tué à la bataille de Noçi^le 28 thermidor anyil(^),et nous sommes en ce moment réunis dans cette enceinte auguste pour remplir ce devoir solennel. Ainsi, ce temple sacré, où nous venons de faire entendre des chants d'allégresse pour l'anniversaire de la fondation de la République, ne retentira plus aujourd'hui que de plaintes et de gémissemens... L'autel de la patrie est voilé en ce moment d'un crêpe funèbre. Ce sarcophage, ces urnes funéraires, cet appareil lugubre, ces sons plaintifs, ces signes enfin de tristesse et de mort, tout nous rappelle que la^ patrie vient de perdre un de ses enfans les plus chers, l'Etat un de ses plus fermes appuis, et les armées républicaines un de leurs plus intrépides généraux.

Vos magistrats, citoyens, ont désiré qu'un militaire fût, dans cette mémorable circonstance, l'interprète de vos regrets, et offrît aux mânes de Joubert le tribut d'admiration et de reconnaissance que la République doit à ses services éminens et à son dévouement héroïque. C'est moi qui suis chargé de remplir cette tâche douloureuse, moi qui fus naguères le compagnon d'armes d'un général (^), l'émule de sa gloire et son ami intime, moi qui fus quelquefois le témoin des hauts faits qui signalèrent sa carrière politique et militaire. O mes concitoyens, puissé-je répondre au choix que vos magistrats ont daigné faire de moi pour jetter quelques fleurs sur la tombe d'un héros ! puissé-je lui présenter un hommage qui soit digne de vous et de lui!

(1) 2 octobre 1-99.

(2) i5 août 1799.

(3) Le général Serrurier, l'un des officiers les plus disting-ués de Tarmée d'Italie, non moins rccoramandable par sa probité que par ses talents militaires, et que Ton peut regarder comme le Bavard de son siècle.

Je n'ai point balancé à me rendre au vœu qu'ils m'ont exprimé à cet égard d'une manière si honorable, parce que j'y trouve un témoignage flatteur d'estime et de confiance, et parce que je me réjouis de trouver une occasion d'épancher mon ame dans le sein de mes concitoyens, et de leur exprimer les sentiments de patriotisme qui ne cesseront de m'animer.

Ce temple consacré à l'instruction du peuple a retenti longtemps du récit des victoires remportées par les défenseurs de la patrie. Vous n'avez point oublié ces écrits immortels qui en consacreront toujours le souvenir. S'il n'appartenait qu'à César d'écrire ses commentaires, quel autre que Baonaparte pouvait tracer les détails de ses victoires? Presque toutes ses relations sublimes vous ont instruits des services éclatans de Jouhert : qui oserait ajouter aux éloges d'un Baonaparte? ie dois donc me borner à vous retracer succinctement les exploits qui lui méritèrent la confiance nationale et qui lui donnent aujourd'hui des droits si précieux à l'admiration et à la reconnaissance de ses concitoyens.

Jouhert est né à Pont-de-Vaux, département de VAin. Sa famille était honnête, mais obscure avant la Révolution, puisqu'elle n'appartenait point à la caste privilégiée. Il se nourrit de bonne heure de la lecture des grands écrivains, des philosophes qui eurent les premiers le courage de penser et de proclamer les grandes vérités qui font aujourd'hui la base de notre charte constitutionnelle. Jouhert faisait encore ses études, lorsque la révolution commença; né avec une àme forte, il en fut un des plus ardens et des plus zélés apôtres. Comme vous,ô mes concitoyens, il s'empressa de voler à la défense de l'Etat dans les premiers Dataillons de volontaires nationaux créés pour le maintien de la liberté, et où tous les citoyens, sans distinction d'Age et de fortune, n'écoutant que le sentiment du patriotisme, se livrant au brûlant enthousiasme qu'inspire l'amour sacré de la liberté, couraient à l'envi les uns des autres pour repousser au loin les tyrans qui menaçaient déjà nos frontières. Ses premiers pas dans la carrière militaire furent rapides et marqués par des succès. Bien jeune encore, il fut porté comme chef de corps; là sa bravoure et son génie se montrèrent avec plus d'éclat. Donnant l'exemple de toutes les vertus guerrières, il marchait toujours à la tête des braves dont il échauftait le courage. Son patriotisme était ardent, mais sage ; il prenait sa source dans un c(x'ur brûlant, ami des principes et de l'ordre. Jamais on n'eut à lui reprocher aucun de ces excès honteux, par lesquels des personnages revêtus d'iln pouvoir éminent et d'un titre sacré n'ont que trop souvent déshonoré la cause de la justice et de l'humanité. Son ca-

ractère le disposait à la bienveillance, mais il n'écoutait que son devoir et la loi : l'un et l'autre imposaient souvent à son cœur des sacrifices pénibles. 11 unissait au courage d'Achille la prudence et la sagesse de Nestor-, il montrait du sang-lroid dans le péril et une adresse étonnante pour y échapper. Dans les conseils, souvent ses avis dictés par la raison ramenaient les autres opinions à la sienne, et jamais aucun officier ne réunit à un plus haut degré les talens nécessaires pour l'exécution. Quoique né avec une complexion extrêmement faible et délicate, son patriotisme, son attachement pour ses devoirs, son zèle pour le service, son ardeur pour le métier des armes lui faisaient entreprendre les choses les plus difficiles, le plaçaient toujours le premier à l'attaque, le dernier à la retraite, et le rendaient vigilant et attentif dans les occasions importantes comme dans les petites.

Bientôt du grade de chef il fut promu à celui de général, et mérita Thonneur de commander et de diriger une de ces phalanges républicaines qui, sous un chei audacieux autant qu'habile, réalisèrent pour nous tous les prodiges de Tantiquité, toutes ces victoires qui jusqu'alors nous avaient paru inouïes et presque impossibles. Mais c'est surtout dans sa belle campagne du Tyrol qu'il sut justifier le choix que le général en chef avait fait de lui pour diriger une opération aussi importante et aussi décisive. C'est là que réduit à ses propres forces, enveloppé par un ennemi bien supérieur en nombre, dans un pays couvert de monts et de défilés, où les communications étaient de la plus grande difficulté, il déploya toute l'audace et toutes les ressources du génie militaire, et parvint à surmonter les obstacles qui l'entouraient. Il contint l'insurrection des naturels dupays,insurrectionquieût été d'autant plus dangereuse que les Tyroliens, naturellement aguerris, pouvaient seuls arrêter dans leurs montagnes la marche d une armée depuis deux ans victorieuse. Il contint çt prévint cette insurrection, parce qu'il maintint la discipline la plus sévère parmi les troupes, parce qu'il fit partout religieusement observer la promesse qu il avait faite de ne permettre aucune innovation dans les mœurs, les coutumes et la religion des habitans, parce qu'il fit partout respecter les personnes et les propriétés. Si le succès d'une entreprise doit être apprécié à raison des obstacles dont cette entreprise est entourée, à raison des périls dont elle est environnée, on peut dire qu'il n'est point d'expédition militaire plus glorieuse que celle du Tj^rol, exécutée par Joubert, Elle fixa aussi plus particulièrement l'attention du vainqueur d'Italie sur celui qui avait osé la diriger. Dès lors il connut toute l'habileté et toute la profondeur de son génie. Il le désignait au Directoire français comme

le général qui devait et pouvait seul le remplacer un jour;, il lui témoignait eii même tems dans toutes les occasions la considération et la déférence qu'il croyait devoir à ses vertus guerrières et à son mérite distingué.

Cependant les armées poursuivaient le cours de leurs brillans succès ; Tennemi honteux et dispersé fuyait en désordre jusque sous les murs de Vienne, lorsque le héros républicain, plus jaloux du titre de pacificateur que de celui de conquérant^ lui proposa des conditions de paix modérées que sa situation alarmante ne lui permettait pas de refuser.

Alors fut signé le traité de Campo-Formio, le plus glorieux traité de paix que contiennent les annales de la France, La République partout triomphante commandait la paix à V Europe entière : des républiques amies, créées par ses conquêtes, ajoutaient encore à 1 éclat de son existence. Le hhin, cette barrière imposante, devenait la limite de son territoire considérablement augmenté sur plusieurs points ; le commerce se ravivait ; les beaux monumens à' Italie y qui attesteront longtems le courage des Républicains, venaient ranimer les arts au sein de la capitale ; le Gouvernement acquérait de la consistance au dedans : les armées l'avaient fait craindre et respecter au dehors ; enfin, le royalisme comprimé et anéanti n'osait plus lever sa tête altière. Que sont devenues tout-à-coup les brillantes destinées de la République (*) ? O trahison ! ô impéritie ! qui osera jamais révéler vos crimes et vos turpitudes ? Quoi, tandis que les bases du traité de paix sont formellement et clairement énoncées par le traité préliminaire, dont le traité définitif devait être la conséquence immédiate et prompte, une politique tortueuse, indigne d'un grand peuple, des prétentions équivoques et mal fondées succèdent au caractère de générosité qui seul peut convenir au vainqueur et qui avait déjà dicté les premières conditions de la paix ; de honteuses chicanes, d'indignes subterfuges, auxquels la politique insidieuse des gouvernemens les plus machiavéliques n'auraient pas osé recourir, remplacent la bonne foi, la loyauté, la magnanimité qui devaient être l'attribut dis-

(i) Je n'ai point hésité à manifester mon opinion toute entièie sur les événemens arrivés pendant l'an VII. Je n'ai point attendu, pour la faire connaître, la chute de l'ancien Directoire; les lettres que j-écrivais de l'armée d'Italie au citoyen Vimar, Tun des membres les plus respectables du Conseil des Anciens, contenaient la même opinion, et ces lettres étaient communiquées par lui à quelques membres du Directoire. D'ailleurs les mêmes faits ont été présentés presque tous sous le même point de vue par quelques orateurs du Corps législatif. Ils font même partie des griefs qui devaient motiver l'acte d'accusation des ex-directeurs.

tinctif du négociateur chargé d'un ministère aussi important. Pendant que ces misérables subtilités occupent gravement le Gouvernement et ses principaux agens, tandis que les délibérations ridicules qui en sont le résultat sont réciproquement traitées comme une petite question de controverse entre des recteurs de l'école, la République helvétique^ notre ancienne alliée, est bouleversée ; pour prix de sa neutralité parfaite au milieu des efforts ae la coalition qui cherchait inutilement à l'entraîner dans son parti, nous détruisons son gouvernement et ses lois, nous portons partout dans ses contrées paisibles la flamme et la mort. Ce n'est rien encore : le Gouvernement, abusant du droit de conquête, donne à la République cisalpine, dont nous devons garantir T indépendance, une autre forme de gouvernement, parceque tel est son bon plaisir. Le Corps législatif opprimé trouve à peine quelques voix courageuses pour se plaindre des excès de la tyrannie ; les incarcérations, les destitutions les plus arbitraires ont remplacé le système des lois et de la justice. Aussitôt se prépare cette expédition désastreuse qui exile le héros de la liberté, avec lui les officiers les plus distingués et quarante mille braves qui viennent d'alfermir la République par leurs triomphes et au prix de leur sang. Un combat trop fameux, dont toutes les chances tournent contre nous, a bientôt dispersé cette flotte, notre unique espérance, et (jui seule pouvait seconder les opérations des braves Français maintenant abandonnés au loin, presque sans secours, sur une tei*re étrangère. Alors se forme cette coalition redoutable entre des puissances jusque là ennemies, et il ne faut rien moins qu'une politique aussi extravagante pour concilier les intérêts aussi divergens et de touf tems opposés. La guerre recommence avec une nouvelle fureur ; l'ennemi s'y présente bien préparé, en force supérieure ; il a réparé toutes ses défaites, tandis que des questions oiseuses et dilatoires nous ont occupés exclusivement. Des hommes ineptes reparaissent à la tête de nos armées ; des traîtres de toute espèce y favorisent des désordres en tout genre ; des vampires avides d'or et de pillage y développent ce honteux système de concussion et de dilapidation, première cause de nos revers, seule et unique cause du désordre de l'armée qui, pour prix de tant de sacrifices, était laissée au milieu des richesses immenses, fruit de ses conquêtes, dans le dénuement le plus absolu, et se voyait obligée de

Eourvoir elle-même à sa subsistance et aux plus pressans esoins.

Dans ces tems critiques, où la trahison et Timpéritie préparaient la ruine (ie la République, où la cupidité avide, souscrivant des engagemens frauduleux, tarissait

la source du trésor public, sans rien rendre à TEtat, dans ces tems critiques, dis-je, Joubert commandait et organisait l'armée de Hollande et faisait chérir aux Bataçes, par une conduite prudente et ferme tout à la fois, le gouvernement républicain.

Cependant V Italie va devenir le théâtre des événemens les plus décisifs ; Joubert y est aussitôt rappelé pour commander les deux armées, celle de Rome et celle à! Italie. Un roi perfide, se jouant des traités les plus saints, a préparé depuis longtems un vaste plan d'attaque

{)our chasser les Républicains à' Italie, et il ose commettre es premières hostilités. Une poignée de Républicains disperse ses nombreux satellites et, en moins de deux mois, se rend maître de sa capitale et de tous ses Etats. Ces conquêtes, aussi glorieuses que rapides, sont encore le résultat des plans conçus et arrêtés par Joubert, dont le général en chef de l'armée de Rome n'était que l'exécuteur.

Tandis <jue la cour de Naples fait attaquer de front les Républicains qui se trouvent dans l'Etat de Rome, celle de Turin, non moins astucieuse et perfide, cherche à leur fermer les Etats du Piémont, afin qu'aucun Français n'échappe au massacre général que les rois ont organisé contre eux dans toute v Italie. Il est encore réservé à Joubert de déjouer cette atroce machination ; il lui est réservé d'épargner dans cette circonstance délicate le sang des Républicains et celui même des ennemis. En effet, au signal donné, des colonnes de troupe parties de divers points, arrivant à la même heure dans les places fortes du Piémont, s'y introduisent par ruse et par adresse. La capitale même est ainsi envsihie, et les dispositions sont si oien concertées et exécutées avec tant de précision, le secret si nécessaire aune entreprise de cette importance si bien gardé, le projet conçu avec tant d'ensemble et de précaution que le tyran est lui-même surpris dans le palais où il ourdissait ses trames contre la République.

Cette expédition parut tellement étonnante aux hommes les plus accoutumés au récit de nos prodiges, qu'on refusa longtems de la croire ; et combien la magnanimité et la générosité du vainqueur envers le vaincu n'ajoutèrentelles pas à l'éclat et à la splendeur de son triomphe ! elle devait mériter à coup sûr au général Joubert de nouveaux droits à l'estime et à la confiance de la Nation. Mais dans le tems qu'on destituait arbitrairement et qu'on traduisait ignominieusement devant un tribunal son digne compagnon d'armes, le vainqueur de Naples, pouvait-il espérer de la reconnaissance de ses services? Des dégoûts amers, des mécontentements particuliers suscités à dessein,

Timpossibilité de faire le bien par les entraves qu'on lui créait de toutes parts, le forcèrent à demander sa démission du commandement en chef, dans le tems môme où le Corps législatif déclarait que l'armée dont il était le chef avait bien mérité de la patrie : il aima mieux être la victime que le complice de la tyrannie. 11 s'était prononcé fortement contre les changemens qu'on voulait opérer dans la République cisalpine ; il désapprouvait sans ménagement l'envoi des commissaires civils qui entravaient la marche des généraux, quoiqu'ils ne fussent chargés que des opérations de finance ; il faisait ouvertement la guerre aux traîtres et aux dilapidateurs, qui unirent tous leurs eflbrts pour le perdre.

Nous touchons à cette époque funeste où l'armée, privée d'un chef qui possédait toute sa confiance, livrée à des mains inhabiles et inexpérimentées, où les désordres de l'administration favorisant le désordre des troupes, l'armée, dis-je, perdit dans moins de deux mois le fruit de deux ans de victoires et de conquêtes rapides.

La trahison encourageant l'audace d'un ennemi féroce, les portes des places les plus fortes lui furent ouvertes presque sans résistance. La République enfin, abandonnée par l'impéritie et la malveillance, était sans aucuns préparatifs de défense et menacée d'un bouleversement total, lorsque les cris unanimes des Républicains éloignèrent du gouvernement ceux qu'on doit regarder avec raison comme les auteurs, les seuls auteurs de tous nos maux.

Dans ces circonstances difficiles, Joubert fut renvoyé à l'armée qui le réclamait avec instance, après avoir efficacement maintenu la tranquillité publique, comme commandant en chef de la 17® division, pendant les orages inséparables d'une crise révolutionnaire. Il s'y rendit avec la rapidité de l'éclair, s'arrachant des bras d'une femme jeune et intéressante qu il venait d'épouser. A peine arrivé, il se fait rendre compte de la situation de l'armée, des positions qu'elle occupe, fait lui-même les reconnaissances nécessaires, et forme un plan d'attaque générale pour forcer l'ennemi à évacuer le Piémont, et à lever le blocus des places fortes qui doivent garantir notre territoire, tandis que l'armée des Alpes et celle d'Hehétie agissent ensemble pour seconder l'exécution de ce plan. A peine la bataille est-elle engagée qu'il se précipite luimême comme un torrent à la tête des grenadiers, les animant du geste et de la voix. Partout l'ennemi est culbuté, partout l'audace républicaine triomphe et supplée au nombre par le courage; et qu'on ne dise pas que cette impétuosité du guerrier devait être modérée par la prudence qui doit guider un général en chef : on sait qu'il est à la guerre des instans décisifs, où le général en chef doit

paraître à la tête de ses troupes, où il est indispensable qu'il donne l'exemple de la valeur. Qui oserait blâmer Buonaparte de s'être précipité le premier dans les rangs ennemis au pont à'Arcole"^ Ne sait-on pas que les armées étaient en présence depuis plusieurs jours, qu elles se mesuraient avec des forces égales, que l'ennemi avait l'avantage de la position, et qu'il ne fallait rien moins que l'audace du héros pour décider la victoire en sa faveur.

Mais, ô douleur, le coup mortel vient de frapper Joubert il la fleur de son âge, au milieu de ses triomphes, et parmi les braves qui l'environnent. Il tombe en leur criant : « Marchez toujours ! » en leur montrant l'ennemi qui fuit devant eux. Il périt ainsi au champ de l'honneur, comme ce héros dont il était l'émule et le rival, que l'histoire offrira sans cesse à l'admiration de la postérité comme le plus vaillant et le plus habile capitaine de son siècle. Chaque soldat de la liberté blessé près de lui aurait dit, oubliant ses blessures, comme cet officier français mutilé, en montrant à son fils le corps de Turenne étendu près de lui : « Ce n'est pas moi, c'est ce grand homme qu'il faut pleurer. »

Joubert n'est plus ! mais les paroles qu'il a prononcées en expirant ont soutenu, ont rallumé l'ardeur guerrière des enfans de la patrie. Ils jurent de venger sa mort : aussi le combat devient acharné, horrible; les soldats se battent corps à corps, et dans leur désespoir, ne suivant qu'une rage insensée, plusieurs ont jeté leurs armes et saisi l'ennemi aux cheveux !

La trahison venait de livrer aux Autrichiens le boulevart de V Italie : Mantoueest en leur pouvoir. Les troupes qui en faisaient le siège viennent renforcer celles qui combattent devant TVopi, et décident les Français k\si retraite. Après un carnage horrible, où l'ennemi a payé cher l'avantage d'occuper le champ de bataille, l'armée qui a perdu son Scipion retrouve son Fabius ; Morean en a pris le commandement, et la retraite s'exécute en bon ordre, en présence de l'ennemi consterné de son succès, en considérant, en déplorant les sacrifices qu'il a faits pour l'obtenir.

Joubert n'est plus ! Ce cri douloureux a retenti dans toute la République La patrie éplorée cherche aujourd'hui celui qu'elle venait de replacer à la tête des armées pour leur rendre l'attitude de la victoire.

Quelle fut ta douleur, épouse infortunée, quand la nouvelle de sa mort parvint à tes oreilles? Qui pourrait l'exprimer! Ses vertus domestiques égalaient ses vertus guerrières, il venait de te consacrer son existence, il joiiissait à peine des douceurs de la plus intime union, lorsque l'impitoyable mort l'enleva à ton amour. Que du moins

radmiration que ses vertus nous inspirent soit un dédommagement à tes regrets. Puisse ton patriotisme te faire trouver dans cette touchante cérémonie quelques adoucissemens à ta douleur. Ton époux n'est point mort tout entier ; son souvenir restera parmi nous, parce qu'il est inséparable de ses services, de ses vertus et de sa mort héroïque.

Guerriers réunis dans cette enceinte qui venez honorer la mémoire de l'un des généraux qui ont le plus illustré les armes de la République, ne lui offrez point un hommage stérile : jurez de Timiter. Venez près du monument élevé à ses mânes retremper les armes que vous allez tourner avec plus de force encore contre les ennemis de la République, songez que les deux grenadiers français qui aiguisèrent leur armes au tombeau du maréchal de Saxe, se crurent invincibles et firent des prodiges de valeur. Vainqueurs des nations, sourtrirez-vous qu'un ennemi barbare, encouragé par des succès éphémères, souille le sol de la liberté, vienne insolemment vous donner des fers, ravager le beau pays qui vous a vu naître, le pays qui a produit tant de néros, la patrie enfin de Joubert ? Souffrirez- vous que la France, ainsi que la Pologne, soit la proie des brigands qui viennent pour se la disputer ? Verrez-vous, comme k Naples, le sang des Républicains couler à grands flots sur les places publiques,

Four assouvir la rage meurtrière des bourreaux de humanité ? non, non : votre courage détruira leurs complots insensés autant qu'atroces. L'armée d'Italie, malgré ses revers, occupe encore des positions formidables qu'on n'a pu lui faire abandonner et qu'elle gardera longtems pour défendre le territoire de la Réj)ublique ; l'armée des Alpes à peine créée s'est emparée des positions les plus importantes et peut maintenant agir de concert avec elle ; des succès éclatans ont couronné en Helvétie les efforts des Républicains, et la Hollande, plus récemment, a été le théâtre d'une victoire signalée contre les Anglais et les Austro-Russes. De nombreux bataillons composés de l'élite de la jeunesse, dirigés par des officiers instruits, sont prêts à s'élancer vers les frontières au premier signal ; le trésor public épuisé par de honteuses dilapidations va se remplir de Tacquit des contributions activées par le zèle des administrateurs. Ainsi, que le despote du Nord soudoyé et dirigé par le perfide Anglais rassemble ses cohortes si vantées, qu'il épuise la population des vastes contrées soumises à son sceptre de. fer pour en accroître le nombre, la République, bravant son impuissante rage, sortira encore une fois victorieuse de cettfe lutte sanglante, pour jouir d'une paix glorieuse et stable.

Soldats, que Timage de Joubert vous guide au milieu des combats : que sa valeur vous inspire ! Restez assujettis à cette discipline rigoureuse dont il vous donne l'exemple et sans laquelle un corps de troupes ne peut exister. Souvenez- vous que les armées romaines, qui avaient aussi porté leurs conquêtes aux extrémités de l'univers, furent détruites, quand elles commencèrent à se relâcher de cette discipline austère à laquelle elles devaient de si brillans succès.

Respectez, comme lui, les propriétés des malheureux habitans du pays qui deviendra le théâtre de la guerre. Voudriez-voûs que les soldats de la grande nation, de la nation la plus policée et la plus éclairée du monde, soient confondus avec ces hordes barbares qui ne savent que piller et dévaster, et qui portent partout au loin l'épouvante et la mort ? Que le sentiment de l'honneur et du devoir vous anime toujours ! C'est encore par ses vertus que s'est surtout signalé le héros que vous prendrez pour modèle.

O mes concitoj^ens ! que la République ne soit plus pour nous un vain mot ; qu'elle devienne enfin* l'asile de toutes les vertus civiles et domestiques ! Imitons le héros dont nous pleurons ici la perte : il était bon fils, bon époux, bon ami; c'est de ces premiers devoirs que dérivent ceux que nous imposent nos relations sociales. Resserrons par des bienfaits mutuels les liens qui nous attachent les uns aux autres ; que la République enfin ne présente que l'image d'une grande famille, où tous les individus qui la composent travaillent avec zèle et d'un accord unanime au bien général.

Et vous, magistrats du peuple, qui justifiez si bien son choix par vos soins constans à maintenir la tranquillité publique, par votre exactitude scrupuleuse à faire exécuter la loi, par votre attachement sincère à la République, par votre respect religieux pour -la Constitution de l'an trois, restez au poste où sa confiance vous a placés. Continuez à déployer une fermeté également vigoureuse et contre le royalisme qui machine sans c.esse de nouveaux complots pour anéantir la République, et contre ces hommes exécrables, leurs dignes partisans, qui ne connaissent de liberté que la licence la plus ellrénée, de loi que les mesures les plus atroces, de constitution que des formes révolutionnaires. Poursuivez sans relâche et faites rentrer dans le néant ces êtres avilis, plus dangereux que les royalistes, parce qu'ils masquent toujours leurs complots du prétexte du bien public. Mais sont-ils républicains, les scélérats encore tout dégouttans du sang de leurs concitoyens, qui ont souillé la cause de la liberté par les' excès les plus odieux ? Que pourrais-je dire pour nourrir dans

vos cœurs plus de haine, pour exciter encore plus d'indignation contre eux ? Les monstres ! ils peignaient comme un traître, dans leurs pamphlets séditieux, Jouhert, à rinstant où il succombait au champ de Fhonneur, victime de son noble dévouement.

O Joubert ! Buonaparte a gravé ton nom en traits immortels dans les fastes de la victoire. La République entière admire tes vertus civiques et guerrières. Une loi solennelle a déclaré que tu avais bien mérité de la patrie. Un monument élevé dans le département qui t'a donné naissance, apprendra ton nom aux siècles à venir ; les inscriptions qui y seront tracées leur rappelleront le souvenir de tes hauts faits. Les regrets touehans de tes concitoyens te prouvent que la mort d'un grand homme, d'im citoyen vertueux est une calamité publique. Vois les recueillir avec un soin empressé tes dépouilles mortelles, leur rendre partout les derniers devoirs avec cet enthousiasme qu'on vit autrefois dans l'Empire romain, lorsque les restes de Germanicus furent transférés de la Syrie au tombeau des Césars, Bientôt ils reposeront sous ces voûtes majestueuses, dernier asyle des héros qui auront bien mérité de la République et de l'humanité.

Fixons encore nos regards sur ce monument funèbre qui affecte si péniblement notre sensibilité. Puissent les souvenirs que cette cérémonie nous retrace, embraser nos cœurs du feu sacré de la patrie ! Ajoutons aux emblèmes lugubres dont il est en ce moment chargé, les lauriers immortels qui vont ceindre à jamais le front de Joubert. Unissons à ces lauriers, symbole de l'ardeur guerrière, la couronne de chêne, attribut des vertus civiques ; car il ne fut pas moins recommandable comme citoyen que comme guerrier. Que Joubert soit l'objet éternel de nos regrets et de notre reconnaissance ; mais partageons ces sentimens si doux aux cœurs sensibles, aux âmes bien nées, en faveur des guerriers qui, comme lui, ont trouvé une mort glorieuse au champ de la victoire. Ici la reconnaissance est encore inspirée par le patriotisme. Que les noms de ces braves guerriers soient inscrits dans ce temple sacré : dans un poste moins élevé, ils n'ont pas montré moins de dévouement. Pourrions-nous jamais oublier que la République est consolidée au prix de leur sang ? Encore tout récemment les brillantes victoires remportées par la Batavie n'ont-elles pas été préparées par le courage de l'un de nos compatriotes (*) dont nous avons peut-être à

(i) Le g-énéral de brigade David, que la commune (^Arbois s'honore d'avoir vu naître, et que les nouvelles publiques annoncent mort des blessures qu'il a reçues dans la bataille qui a précédé la victoire mémo-

regretter la perte en ce moment ? Oui : gravons dans nos cœurs en traits ineflaçables le nom des martyrs de la liberté ; et comme eux jurons ou de périr pour la République, ou de consacrer toute notre existence à la faire triompher de tous les ennemis conjurés pour sa perte.

Nomination à V emploi de chef d'escadron au 22^ régiment de cavalerie (^).

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