ANGOISSES
La foule stationne devant le palais du gouvernement, agitée, anxieuse, avide de nouvelles. Le bruit de la bataillé engagée avec les Hindous s'est répandu, on ne sait comment ; puis on a vu partir, la veille au soir, sous les ordres de Paradis, les deux cent trente Français et les sept cents cipayes. L'inquiétude est à son comble, car tous ces commerçants tremblent pour leur fortune. Que va-t-on devenir si le nabab reprend les possessions et les privilèges concédés ? s'il interdit le commerce? La défaite, c'est la colonie perdue, la ruine ! Se battre avec les Anglais, passe encore, puisque la France est en guerre avec eux, et que leur piraterie et leur insolence dépassent tout ce qu'on peut imaginer ; mais avec les Hindous, n'est-ce pas de la folie? On trouve, en général, le gouverneur trop aventureux ; le bruit court qu'il a un peu forcé la main
au conseil, dont la sagesse réprouvait cette expédition. Et les commentaires, les conjectures, les vains bavardages roulent de groupe en groupe, emplissent la place d'un bourdonnement de ruche.
Pendant ce temps, Dupleix, au fond de son cabinet, penché sur une carte, explique à ses officiers son plan de bataille.
Voilà la seconde nuit qu'il ne se couche pas, infatigable, songeant à tout, prévoyant tout. Mais la fièvre de l'attente le dévore : cette sortie de d'Espréménil, quel sort a-t-elle eu? Le chamelier-courrier est en retard. A chaque moment le gouverneur se lève, va vers la fenêtre, ouvre une porte, écoute si personne ne vient ; puis il se rassied et, des yeux, parcourt sur la carte la route qui le sépare de Madras.
Cependant une rumeur se fait entendre sur la place, un brouhaha, des cris, puis des pas précipités dans la salle voisine.
— Enfin!
Mais quel battement de cœur ! Ce qu'on attendait si impatiemment on voudrait le retarder maintenant; si c'est une nouvelle funeste, pouvoir espérer encore !
La lettre est dans la main de Dupleix qui hésite à l'ouvrir. Il ferme les yeux, s'essuie le front. Mais par un effort de volonté il se remet, reprend son calme, prêt à tout, et, brusquement, brise le sceau.
— Victoire!
Ce mot s'échappe de ses lèvres ; c'est le premier qui resplendit en tête de la lettre, écrite aussitôt le combat fini, tout émue encore et frémissante.
« Notre corps de quatre cents hommes sort de Madras, gagne la plaine et se forme en bataille, masquant nps deux canons. À peine sommes-nous en marche que la cavalerie du nabab se rassemble pour charger, et l'énorme escadron s'ébranle, roule vers nous comme un torrent, comme une avalanche. Au moment où il semble devoir nous broyer, nous faisons brusquement un mouvement de demi-conversion à droite et à gauche, démasquant nos pièces, qui tirent aussitôt. Deux sillons sanglants se creusent dans la colonne ennemie. Elle reprend son ordre cependant et continue d'avancer; la seconde décharge ne se fait pas attendre, et la troisième arrête court l'élan héroï* que de tout à l'heure. La rapidité de notre tir semble avoir stupéfié et fasciné les cavaliers du nabab ; ils restent là sans avancer ni reculer, comme s'ils attendaient la fin de cette canonnade qui, à leur idée, ne peut pas durer. La quatrième décharge brise cette illusion. Alors, à notre grande surprisé, nos adversaires tournent bride et une déroute folle, un sauve-quipeut extravagant les emporte jusqu'au quartier général de Marphiz-Khan. Sans un mort, sans même un blessé, nous rentrons dans Madras, ivres de joie. Ce 2 novembre 1746. »
— Je ne m'étais donc pas trompé, s'écria Dupleix dont les yeux rayonnaient ; la discipline européenne, la valeur de nos soldats et la précision de nos armes peuvent suppléer au nombre et, Dieu aidant, nous faire triompher là où la défaite semblait certaine.
Digltized by K^jtr^^S^
Madame Dupleix entra précipitamment et se jeta dans les bras de son mari.
— Je sais ! je sais î dit-elle. Ils ont foi, abandonnant tentes et bagages ; ils perdent soixante-dix hommes et, par miracle, pas une goutte de sang français n'a coulé. Un de mes Hindous vient de m'apporter la bonne nouvelle. Il m'apprend aussi que Marphiz-Khao, en même temps que sa cavalerie lui revenait en déroute, recevait l'avis de la marche du petit détachement de Paradis, et qu'il se met lui-même à la tête de ses troupes pour se porter à sa rencontre et le détruire, avant qu'il ait pu communiquer avec Madras. Il va s'établir à Saint-Thomé et camper sur le bord de la petite rivière de l'Adyar, que Paradis doit traverser.
— S'il croit surprendre mon vieil ingénieur, il se trompe fort, dit Dupleix; il sera prévenu à temps. Qu'un courrier parte sur le champ et que les relais soient doublés. D'Espréménil a déjà l'ordre de marcher, si sa sortie a réussi, à la rencontre de Paradis et de le joindre à tout prix ! Maintenant j'ai confiance, messieurs ; si Dieu ne m'abandonne, c'est ici même que l'orgueilleux nabab, qui nous considère comme une poignée de barbares, sera terrassé.
Et il posa le doigt sur un point de la carte.
Un grand bruit se faisait entendre au dehors, la foule avait envahi la cour d'honneur, sur les pas du porteur de nouvelles, et, pleine d'impatience, vociférait.
— Ne soyons pas égoïste, dit le gouverneur en ouvrant toute grande une des fenêtres.
11 fit un signe, et un profond silence s'établit aussi-
tôt. Alors Kerjean lut la lettre de cTEspréménil, d'une voix haute et claire.
Une immense acclamation s'éleva, lorsqu'il eut fini, les mains battirent, les chapeaux volèrent au cri de : Vive la France ! vive notre grand gouverneur 1
— Vive le roi î cria Dupleix en se découvrant. Puis il quitta la fenêtre, pour recevoir les membres du conseil qui venaient le féliciter
MÉLIAPORE
La route, à peine tracée, et par moment sentier, côtoie la rivière dont on aperçoit les miroitements à travers les rotangs noueux, et les grands bambous, aux minces feuilles claires, qui flottent gracieusement comme des lanières de soie. Deux cavaliers s'avancent sous l'ombre transparente, suivis, à peu de distance, par une cinquantaine d'archers.
On dirait deux adolescents. Celui qui marche un peu en avant de l'autre est d'une beauté si surprenante, fier et pâle, de la pâleur chaude et dorée des raisins mûrs, que ceux qui le croisent dans sa marche demeurent muets d'admiration, puis tombent à genoux au bord du chemin croyant voir un Dieu. Le cheval qui le porte, couleur fleur de pêcher, a une grâce sans pareille, avec ses jambes fines, son col gonflé, et son œil ardent sous
sa belle crinière éparse. La pointe de sa longue queue soyeuse a été teinte d'un rouge clair, et un peu plus haut £ une annelure plus claire encore. La selle est en velours jwwtrpre et le mors est une chaîne d'argent ciselé.
Une tunique de drap d'or moule la taille élégante du jeune homme ; un casque léger, avec un oiseau de pierreries pour cimier, le coiffe, et il tient à la main un arc, en laque d'Ispahan, qui a la courbure exquise d'une belle lèvre. On dirait à le voir ainsi, portant cet arc, les flèches du carquois dépassant un peu son épaule gauche, Kamadèva, le dieu de l'amour, s'avançant triomphalement à travers le monde.
Son compagnon brille auprès de lui comme une étoile près de la lune ; il est yêtu d'étoffe d'argent et armé seulement d'un poignard. Des esclaves marchent à pied de chaque côté, agitant sous le ventre des chevaux, de longs époussetoir3 de crin, pour éloigner les mouches.
— lime semble que l'étape est longue, ce matin, dit le jeune homme qui chevauche le premier ; le soleil est haut déjà et verse une pluie de feu à travers les feuillages.
— Je crois voir briller la soie de nos tentes, au bas de cette côte, dit l'autre, là, tout près de là rivière, à l'ombre d'un bois touffu.
— L'endroit est bien choisi. Hâton3-nous donc et gagnons plus vite notre repos.
On presse l'allure des chevaux; on les lance sur la pente veloutée de gazons épais qui assourdissent le bruit des pas ; et bientôt les jeunes cavaliers s'arrê-
tent et sautent à terre, sans être aidés de personne, devant une tente magnifique, en satin rouge sur lequel sont brodées des scènes du Ramayana. L'intérieur est aménagé comme une salle de palais : des tapis, des coussins de soie, le houka incrusté de pierreries, les esclaves agitant des éventails de plumes ; une collation est servie sur des plateaux d'or.
Déjà les voyageurs sont étendus sous la tente fraîche, ôtant leur casque, dégrafant leur baudrier.
Les draperies de l'entrée, largement relevées, laissent voir le paysage, et la rivière claire et rapide.
— Qu'est-ce donc, là, cet homme, debout sur une pierre, qui nous tourne le dos et regarde au loin si attentivement ?
— Un voyageur comme nous, sans doute.
— Pourquoi l'a-t-on laissé approcher si près de notre halte ?
— C'est peut-être un prince. Je vois scintiller des diamants sur sa coiffure, et, là-bas, deux pages tiennent des chevaux bien harnachés. Nous saurons bientôt qui il est, d'ailleurs ; notre umara s'approche de lui.
— Avec quel respect il salue cet inconnu ! C'est quelque adorateur d'Allah, comme lui.
— A peine s'il répond au salut. Cependant il se détourne et s'avance comme s'il voulait venir vers nous.
— Qui peut-il être pour avoir une telle audace ?
— Un seigneur puissant, car Arslan-Khan ne le retient pas.
Le nouveau venu s'avance, en effet ; il est à l'entrée de la tente, et pose la main sur son cœur, puis sur son front. C'est un homme dans la force de l'âge, d'une belle figure franche et noble. Il est vêtu simplement, mais son sabre magnifique et l'aigrette de son turban laissent deviner qu'il est d'un rang élevé.
— Divine reine de Bangalore, dit-il, puisse ton ombre couvrir le monde ! Je baise la poussière sous tes pieds.
— Qui t'a dit que j'étais une femme et non un guerrier comme toi ?
— Tu es l'un et l'autre, pour la torture de l'humanité, O reine doublement cruelle ! tu manies la lance et le glaive comme si tes yeux ne suffisaient pas pour te donner toutes les victoires ; et, non contente d'avoir réduit au désespoir les hommes qui ont eu le tJbnheur funeste de te voir, tu vas nous ravir encore le cœur de toutes les femmes, en te montrant à elles sous la forme du plus beau des hommes.
— Ces louanges ne répondent pas à ma question.
— La bannière de Bangalore, qui flotte au sommet de ta tente, ne dénonce-t-elle pas ta majesté?
— Qui donc es-tu, pour si bien connaître les bannières ?
— Je suis ton humble esclave. Chanda-Saïb, le gendre du nabab Sabder-Aly.
— Ahî tu es Chanda-Saïb, dit la reine avec une expression un peu moins hautaine ; tu es ce prince malheureux, que l'assassinat et la trahison privent de famille?
— Je suis celui-là, dit-il avec un soupir , le nabab du Carnatic, mon beau-père, est mort sous le poignard, et le frère de ma femme vient d'être frappé aussi, dans la fleur de son printemps. Seul héritier légitime, je suis dépossédé, et je crains aujourd'hui pour ma liberté et pour ma vie.
— Mes aïeux régnaient sur ce pays que les tiens ont conquis et que d'autres te reprennent. La volonté des dieux est obscure, il faut subir la destinée.
— Lutter, et triompher de l'injustice, vaut mieux, et c est là mon espoir.
Tout en parlant et sans y prendre garde, Chanda- Saïb s'était avancé de quelques pas.
— Tu es mon hôte, puisque tes pieds ont franchi ce seuil, dit la reine ; assieds-toi et prends ta part de ces mets.
— Je suis touché d'un tel honneur, dit le prince qui s'assit et prit une mangue.
— Tu vois en moi une pénitente, reprit Ourvaci après un moment de silence, une mortelle lourde de péchés, qui se rend, dans le plus modeste équipage, à la vieille pagode de Sadraspatnam.
— Que ton pèlerinage soit heureux ! dit Chanda- Saïb. Je me réjouis de m'être trouvé sur ton chemin, et de pouvoir te dire que la route n'est pas sûre, qu'il y a du danger à poursuivre ton voyage sans précaution.
— Qu'est-ce donc ?
— La guerre. Un combat, qui m'intéresse au plus haut point, aura lieu, tout à l'heure à quelques pas d'ici.
— Et quels sont les combattants ?
— L'armée de mon mortel ennemi, de celui qui usurpe mon trône, du traître Allah- Verdi ; et une petite troupe de Français.
— Les Français, qu'est-ce que cela ? Cette race aux cheveux blancs, peut-être ?
— Ce sont les soldats du grand nabab de Pondichéry, qui est un Français d'une haute intelligence et d'un cœur très noble, un homme que j'estime au point que je lui ai confié ce que j'ai de plus cher au monde, c'est-à-dire ma femme et mon fils.
La reine eut un sourire de dédain, et échangea un regard avec le jeune cavalier de tout à l'heure, qui n'était autre que la princesse Lila.
— Et ce sont les apprêts de ce combat que tu regardais si attentivement ?
— Justement ! Et je te demanderai en grâce, lumière du monde, la permission de retourner à mon poste d'observation. C'est le désir d'assister à ce combat qui m'attirait en ces lieux.
— Ne pourrais-je le voir aussi ? demanda-t-elle vivement ; le massacre de ces barbares est un spectacle qui me plairait beaucoup.
— Rien n'est plus aisé ; du sommet de ce tertre tapissé de fleurs, on découvre tout le champ debataille.
— Allons, dit-elle, en se levant sous l'aiguillon d'une ardente curiosité.
On porta, sur la hauteur désignée, des coussins et un parasol frangé de perles sous lequel la reine s'installa.
La rivière, d'un azur splendide, faisait un coude, et coulait, à partir de ce point, presque droite, à perte de vue, entre deux rives plates, couleur d'émeraude, interrompues, çà et là, par des bouquets de mûriers. Sur la rive opposée resplendissait l'armée du nabab, se développant sur une ligne longue et imposante: l'artillerie d'abord, puis les cavaliers et, derrière eux, quelques éléphants, dont l'un, plus haut que les autres, portant le grand étendard du Carnatic. L'infanterie se massait au delà.
— Mais, dit la reine, où sont donc vos Français ? La rive où nous sommes semble parfaitement déserte.
— Là, à quelques cents pas de nous ; ce bois de mûriers suffit à les masquer. x
— Ah î c'est là qu'ils se cachent, dit-elle avec un rire moqueur.
— Ils se cachent, à mon idée, pour ne pas laisser voir leur petit nombre à l'ennemi.
— Sont-ils si peu nombreux ? Vraiment ces Français ont une bien orgueilleuse folie 1
— Ignores-tu donc, s'écria Chanda-Saïb, que quatre cents des leurs viennent, sous les murs de Madras, de mettre en déroute l'armée si brillante de mon indigne rival?
La reine eut un geste d'incrédulité.
A ce moment, un formidable roulement de tambours éclata dans le bouquet de mûriers. Une voix puissante jeta un commandement, et les Français, brusquement, sortirent du bois, se dirigeant au pas de course vers la rivière. On aperçut, l'éclat rouge des parements
d'habits, la blancheur des bandoulières de buffle, et l'éclair des bayonnettes au bout des fusils.
A certaines nuances vertes ou dorées, dans la rivière, on reconnaissait qu'elle était guéable ; les Français entrèrent dans l'eau sans hésiter, toujours accompagnés par le tumulte des tambours ; mais ce bruit fut couvert, soudain, par un fracas de tonnerre : les canons de l'armée hindoue venaient de tirer.
Ce grand vacarme ne sembla pas avoir causé beaucoup de dommage au bataillon en marche. Quand la fumée se dissipa, on vit les Français, pleins d'entrain, comme rafraîchis par le bain, escalader la rive opposée, suivant leur chef qui, l'épée à la main, courait le premier. On battit la charge et ils s'élancèrent, les bayonnettes en avant, en poussant des hurlements formidables.
Marphiz-Khan venait d'apparaître sur l'éléphant qui portait l'étendard frangé d'or du Carnatic. Le guerrier, couvert de pierreries, resplendissait au soleil ; mais sa splendeur, pas plus que la décharge ne les avait effrayés, ne sembla. jéblouir ses adversaires. D'un élan irrésistible, poussant toujours ces cris étranges, où Ton eût dit qu'il y avait des rires, ils culbutèrent les canons, et se jetèrent impétueusement sur le premier rang des cavaliers. Ceux-ci crurent voir une bande de démons, et, sans attendre la piqûre des bayonnettes étincelantes, tournèrent bride et s'enfuirent.
Alors les Français s'arrêtèrent et sur un commandement de leur chef, ayant tranquillement visé, tirèrent tous ensemble.
L'effet fut terrible. Un grand nombre de cavaliers tombèrent, renversés sous leurs chevaux;- les cris des blessés redoublèrent le désordre et accélérèrent 1 a fuite. Marphiz-Khan lui-même, après un moment d'hésitation, tourna le dos, hâtant l'allure de son éléphant de guerre. Les Français, tout en rechargeant leurs armes, s'élancèrent à la poursuite de l'ennemi.
— Dieu est grand! s'écria Chanda-Saïb.
La reine s'était levée et toute pâle et frémissante, avait suivi la scène.
— Mon cheval ! cria-t-elle ; je veux voir la fin de ceci. Cette fuite est une feinte, Marphiz veut attiref ces barbares dans Méliapore, pour mieux les écraser.
On amena le bel arabe fleur de pécher, au profil de gazelle. La reine reprit ses armes et redevint l'adorable guerrier de tout à l'heure.
— Qu'Arslan m'accompagne, dit-elle. Puis se tournant vers sa compagne : Peut-être as-tu peur, Lila ; reste si tu veux.
— Où tu iras, j'irai^ dit la princesse. Il est vrai l'audace de ces hommes et leur3 cris sauvages m'ont glacé le sang, et j'ai failli m'évanouir au bruit du canon; c'estquejenesuispasunhéros, moi, voilà tout.
— O ma pauvre Lila! dit la reine, douce et paresseuse amie, à quelles épreuves je mets ta tendresse ! Reste, je t'en prie, bientôt je te rejoindrai.
— Tu me retrouverais morte d'inquiétude, dit Lila en sautant en selle. D'ailleurs la peur ne manque pas d'un certain charme, et quoi qu'il arrive je ne fuirai pas.
— Tu es héroïque à ta manière, dit Ourvaci en souriant ; en route, donc ?
Chanda-Saïb, plus curieux qu'aucun de voir la fin du combat, galopait déjà au bord de l'eau, précédé par ses deux pages qui cherchaient le gué.
— Par ici, belle reine? cria-t-il; voici le passage. La petite troupe traversa la rivière et s'élança sur
les traces des combattants.
Tout en courant, la reine fit signe à Arslan de s'approcher d'elle. Il obéit et se pencha sur sa selle pour entendre ce qu'elle lui disait à voix basse.
— Peut-être celui que tu sais est-il parmi ces Français. II faudra t'en informer avant de continuer ton voyage, qui n'aurait plus de but s'il est ici. Il se peut aussi que les soldats du nabab fassent ta besogne et nous délivrent de lui.
* Arslan s'inclina avec soumission, et elle l'éloigna d'un geste.
Le bruit des tambours, qui roulaient sans discontinuer, et la fusillade régulière les guidait sûrement, et bientôt ils ralentirent leur course, ayant devant eux l'arrière- garde française.
— Si c'est une feinte il faut avouer que les troupes de mon rival sont composées de fameux comédiens, s'écria Chanda-Saïb, jamais on n'a vu jouer la terreur avec une telle vérité.
La déroute, en eflet, emportait les fuyards avec une rapidité croissante, jonchant leur route de morts et de blessés. Il s'écrasaient maintenant à la porte de Méliapore, — que les Européens appellent Saint-Thomé
2â8 LA CONQUÊTE DU PÀRÀÎ)ÎS
— la petite ville à laquelle Marphiz-Khan s'appuyait. Ils avaient le projet de s'y enfermer ; mais l'encombrement était tel qu'il fut impossible de refermer la porte assez tôt, les Français la franchirent sur les talons des fugitifs.
— Tu vois, dit la reine à Chanda-Saïb, ils tombent dans le piège, ils entrent dans la ville, et pas un n'échappera.
— Je crois que tu t'abuses, Apsara céleste, répondit le prince dont le visage rayonnait de joie ; nous assistons au plus étonnant fait d'armes qui se puisse imaginer.
— Une armée terrifiée par quelques centaines d'hommes, c'est impossible, dit Ourvaci dont le beau sourcil se fronçait de colère et de dégoût.
— Mais ces hommes sont des démons, s'écria Lila ; ils marchent comme si une seule pensée les animait, s'arrêtent d'un seul mouvement, et quand ils déchargent leurs fusils, on dirait un seul coup de feu.
— Gagnons le faîte de cette colline, dit Chanda-Saïb en désignant un point élevé ; de là nous dominerons la ville.
Le spectacle était affreux maintenant. Tous ces êtres affolés voulaient sortir par la porte opposée ; mais, dans les rues étroites, le flot humain ne s'écoulait pas assez vite et, immobilisé par moment, restait sans aucun abri, exposé aux décharges régulières et sûres des vainqueurs.
— Mais c'est de la folie ! s'écria la reine ; ils sont hébétés par quelque sortilège, car ils ne se défendent
LE LION DE LA VICTOIRE s3g
même pas, ils se laissent massacrer comme des victimes par le bourreau.
Après bien des pertes, les fugitifs parvinrent cepen^dant à sortir de la ville, et il se croyait sauvés lorsque, tout à coup, des roulements de tambours, et l'éclair d'un coup de c^pon en face d'eux, leur firent comprenque la retraite était coupée.
Les troupes de Madras venaient d'arriver.
Alors l'armée du nabab, sans faire le moindre effort pour se rallier, se jeta de côté et, abandonnant les bagages, se débarrassant de ses armes et de tout ce qui gênait sa course, s'enfuit en pleine déroute, dans la direction d'Arcate. (i)
— Les lâches t disait la reine, pâle de honte, et ce sont de pareils hommes qui ont conquis notre bel Hindoustyn et le courbent sur leur joug t
— Ils semblent en effet un peu dégénérés depuis Timouret Baker, dit Chanda-Saïb en riant ; mais cette journée, funeste à mes ennemis, est glorieuse pour moi et fait refleurir mon ambition. Permets-moi de prendre congé, lumière du monde ; je veux aller saluer le vainqueur et le charger de mes félicitations pour le grand nabab de Pondichéry,
— As-tu avec toi un interprète ? demanda Ourvaci vivement.
— J'en $i un, et il est ton esclave, comme moi-piêpie. — -^ Quand tu seras près de ces barbares, demandeleur s'il en est un parmi eux qu'on désigne sous le nom de Charles de Bussy.
(i) 4 novembre 1746.
Chanda-Saïb regarda la reine avec une profonde surprise: que pouvait-elle avoir de commun avec cet étranger, elle qui semblait même ignorer ce que c'était que des Français ? Mais il vit sur le visage de la jeune femme une expression si étrange de cruauté et de souffrance qu'il crut être en face d'Azrael, Fange de la mort.
— Arslan-Khan t'accompagnera, continua-t-elle, et me rapportera tes paroles.
— Entendre, c'est obéir, dit le prince : je suis la poussière sous tes pieds et l'adorateur de ton ombre.
Il s'éloigna, après s'être incliné, en posant la main sur son cœur, puis sur son front.
De la plaine, Chanda-Saïb se retourna et jeta un dernier regard vers celle qu'il venait de quitter. Droite sur son cheval, au sommet de la colline, qui lui faisait comme un piédestal, elle demeurait immobile, le front penché. Dans l'azur profond du ciel, sa stature élégante paraissait grandie, et le cimier de pierreries jetait des flammes.
— Quelle merveille, cette femme ! murmurait Chanda-Saïb; le prince Salabet-Cingh est vraiment un homme heureux. Mais quelle fureur jalouse me dévorerait, si j'étais son époux, en pensant que d'autres que moi ont pu emplir leurs yeux de sa beauté !
Et, tout en galopant, il se retournait sur sa selle pour la voir encore.
Au sommet de la colline, Lila soupirait, n'osant interrompre autrement la rêverie de la reine, qui semblait changée en statue. Cependant le soleil brûlait ; il
était dangereux de rester ainsi exposées. La princesse fit approcher son cheval tout près d'Ourvaci.
— Méchante t méchante t dit-elle en lui entourant la taille d'un de ses bras, qu'as-tu encore ? Quelle pensée sinistre vient, comme un orage, assombrir le ciel de ton visage ?
— Lila, dit la reine, n'as-tu pas entendu tout à l'heure ?
- — Quoi donc ?
— Ce nom, ce nom maudit a passé par mes lèvres : comme malgré moi, je l'ai prononcé, et n'est-ce pas là une nouvelle souillure ? Je ne sais comment les bizarres syllabes qui le forment se sont aussi nettement gravées dans ma mémoire ; Arslan me Ta dit une seule fois, et ce nom est en moi, il me hante, mon esprit le roule sans cesse. Je suis humiliée de le savoir et courroucée de ne pouvoir l'oublier.
— Un nom, ce n'est rien cela, dit la princesse en riant : de l'air remué, une musique plus ou moins douce, rien de plus que le son des clochettes attachées au cou de l'éléphant.
— Que dis-tu, enfant t le nom c'est l'image même de l'être, c'est sa présence dans l'absence, son existence supérieure dans le royaume de l'esprit. Par lui l'homme se prolonge au delà de la mort et revit dans les mémoires. C'est le miroir fidèle, l'évocateur infaillible. Tu sais bien que par pudeur, autant que par tendresse, les femmes hindoues ne prononcent pas à haute voix le nom de leur époux; elles le gardent en elles-mêmes comme un trésor.
44? LA CONQUÊTE DU t>ARAt)I3
— Eh bien, dit Lila, si, par amour, on conserve en son cœur un nom chéri ; que les lèvres laissent envoler loin d'elles, celui qu'on déteste !
— Mais en passant il brûle et en s'enfuyant il reste, dit la reine, comme le dard que Ton arrache et qui laisse son venin.
— Ah ! je t'en conjure t sois plus courageuse ! chasse de ton esprit toutes ces images qui le troublent. Songe plutôt que dans quelques heures, peutêtre, tout sera fini. Arslan-Khan emporte un arrêt fatal, et bientôt celui dont la vie t'opprime ne sera plus.
— A cette pensée, il me semble qu'un glaçon se dissout dans mon cœur. C est ainsi que la joie se manifeste, si violente qu'elle me cause une souffrance.
Lila jeta sur la reine, entre ses longs cils satinés, un regard indéfinissable. C'était un mélange de malice, de curiosité et d'inquiétude ; un coup d'œil pénétrant et voilé, cherchant à deviner un secret et cachant une pensée secrète.
— Quittons ces lieux, ma divine amie, dit-elle après un moment, nous sommes seules ici et trop près de ces barbares que tu redoutes.
— C'est vrai ; partons, dit Ourvaci, en jetant un dernier regard sur Méliapore, où flottait maintenant triomphalement le drapeau de France.