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LE FAUX BRAHMANE

La lune était couchée depuis longtemps et le jour allait paraître quand Bussy et Naïk arrivèrent au but de leur course. Ils avaient fait le trajet en moins de cinq heures, galopant presque sans relâche, et laissant à peine souffler leurs chevaux. Maintenant ils s'arrêtaient, n'osaient avancer dans l'obscurité, les étoiles n'éclairant plus assez. La route s'encombrait d'arbres, de roches, de buissons, et de toutes sortes de débris inextricables ; peut-être s'étaient-ils égarés. La mer bruissait toujours à leurs droite, mais d'une voix plus haute et plus proche. De crainte d'accident ils attendirent, immobiles, la clarté prochaine, se reposant dans la fraîcheur humide, presque froide, pleine de senteurs violentes ; écoutant dans le silence intermittent du flot, les cris plaintifs des chacals.

Tout à coup, sans aurore, sur le bleu sombre de la nuit, une rougeur se déploya, rendant visible l'horizon de la mer ; puis, ainsi qu'un frisson courant sur l'eau, elle roula jusqu'à l'autre bout du ciel, submergeant les étoiles, qui parurent encore un instant comme deô étincelles dans la fumée pourpre d'un incendie. Alors des rayons s'élancèrent, semblables aux pistils d'une fleur merveilleuse ; le soleil s'épanouit et flamboya; et la rosée de la terre se mit à scintiller, comme tout à l'heure les étoiles du ciel. Mais aussitôt tout se voila sous cette rosée qui se vaporisait et montait en buée légère. La mer disparut comme dans une fine mousseline, laissant transparaître un azur, doux noyé de teintes d'opale. De grandes parois de montagnes se dressèrent à gauche, confusément, pareilles à des nuées d'orage, derrière les hauts arbres cotonneux, enguirlandés par des lianes de brouilard. C'était si enveloppé, si mystérieux, qu'on ne savait pas bien ce que l'on voyait. L'imagination achevait l'ébauche, ajoutant peut-être à Tétrangeté du paysage.

Brusquement, d'un seul trait, le soleil but toutes ses vapeurs flottantes, fit resplendir la terre et le ciel des nuances les plus splendides, et versa dans la mer dévoilée un fleuve d'or qui coula, de l'horizon jusqu'à la grève, entre les rives de saphir.

C'était l'Hindoustan antique, qui apparut aux yeux charmés de Bussy, quand la contrée se découvrit.

Entre les bouquets de lataniers, des monuments extraordinaires se montraient de tous côtés, formant des groupes magnifiques, ruinés peut-être, maisdissi-

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mulant leur misère sous un somptueux manteau de végétation, dorant leurs plaies dans l'incomparable lumière, et gardant une surprenante majesté. Les parois des grandes roches, visibles maintenant, étaient de haut en bas sculptées en bas reliefs gigantesques, montrant plusieurs rangs de personnages et d'animaux, superposés sans aucune symétrie, dans toutes sortes d'attitudes. Plus loin la montagne était évidée en salles profondes, taillée en colonnades puissantes, en élégants portiques et, tout au fond des sanctuaires, on apercevait la statue géante d'un dieu, dont les avantbras nombreux brandissaient toutes espèces d'emblèmes : c'était Siva, monté sur un taureau, Krichna, soutenant d une de ses mains le lourd plafond de granit, ou le dieu de la sagesse, le massif Ganésa à la tête d'éléphant.

— C'est Mahabalipour, la cité du grand Bali! dit Naïk qui semblait partager l'enthousiasme du marquis. Ces temples et ces salles souterraines sont tout ce qui reste d'une ville merveilleuse engloutie par la mer, sous laquelle on voit encore, par les temps calmes, quelques pointes de monuments. Ah ! mon maître t c'est à toi que je dois de fouler ce lieu sacré en plein jour, sans rien craindre, le front haut. Je m'y suis glissé une fois, la nuit, à l'heure où les bètes immondes sortent de leurs repaires, et, a la clarté de la lune, avec les transes d'un voleur, j'ai admiré ces grandes œuvres de mes ancêtres.

— Certes, elles sont admirables ! s'écria Bussy qu poussait son cheval de côté et d'autre avec une curio~

site avide ; on ne peut s'imaginer comment des hommes sont venus à bout de tailler ainsi des montagnes et de les broder à ce point de sculptures!

Ils marchaient maintenant entre des pagodes monolithes, de dimensions et de formes diverses : pyramides à étages en retrait, cônes ajourés, toits en voûtes, en dômes aplatis, en mitres ; le tout surchargé de clochetons, de niches, de colonnes à chapiteaux fleuris ; d'une profusion d'ornements. De loin en loin, d'énormes éléphants de pierre, qui semblait vivants, apparaissaient dans les herbes, les jambes enterrées plus qu'à moitié, ou bien c'étaient des lions à rictus bizarre, ou des zébus, ou de grands singes.

Les ruines, d'abord désertes, se peuplaient, depuis quelques instants, d'êtres tout à fait étranges : ils avaient le corps et le visage bariolés de raiéè et de signes, portaient des turbans de plusieurs couleurs, enguirlandés de chapelets, à grains plus gros que des noix ; les uns s'enveloppaient dans une draperie faite de morceaux d'étoffe, de toutes nuances, cousus ensemble, les autres dans une peau de tigre dont les pattes et la queue traînaient. Sur leur poitrine, au milieu d'un fouillis d'amulettes et de colliers, pendait une plaque ronde, en bronze, qu'ils frappaient avec une baguette, et ils soufflaient dans des conques marines qui rendaient des sons affreux. Beaucoup avaient aussi des clochettes fixées aux bras et aux pieds ; ou bien, attachées aux épaules, de longues tringles, au bout desquelles* sur des réchauds allumés, brûlaient des aromates.

— Qu'est-ce que c'est que cette mascarade ? s'écria Bussy au comble de l'étonnement.

— Ce sont des pèlerins de la secte de Vichaou, ils viennent, des plus lointaines provinces, visiter ce Heu consacré à leur Dieu, et vénéré entre tous.

Ils arrivaient par files, de différents côtés, par centaines, par milliers, chantant des chants obscènes, au dansant, d'un pas mal assuré, dans un tressautement bruyant de leur chapelets et de leurs sonnettes. Beaucoup semblaient ivres ; quelques-uns avaient & langue hors de la bouche, traversée, par pénitence, d'une longue aiguille de fer; plusieurs, exténués par la longueur du voyage, tombaient à terre, agonisants.

— Je crois, maître, dit Naïk, qu'il serait prudent de ne pas trop nous attarder au milieu de ce peuple de dévots ; quelque fanatique serait capable d'ameuter cette foule contre toi, en te reconnaissant pou* étranger ; ou bien tu serais dévalisé, car, par piété, ils sont tous mendiants.

— Tu as raison, et leur charivari seul me ferait fui*, dit Bussy, en se bouchant les oreilles ; mais comment nous dérober > ils piriullent de tous les côtés à la fois !

— Laisse-moi te guider, dit le paria, je sais une grotte où tu pourras te reposer, tandis que, furtivement, j'irai à la découverte pour savoir si celle que ti* attend» est arrivée.

Maîtrisant à grand'peine les chevaux, efirayés déjà par les beuglements des conques marines, Bussy et Naïk traversèrent cette cohue, qui, en les voyant passer, demandait la charité avec un redoublement de cris,

gagnèrent un sentier raviné et débouchèrent sur la plage, où ils galopèrent quelques instants.

La plage était fermée, d'un côté, par un grand rocher, qui s'avançait dans la mer, et se terminait, à son sommet, par la pyramide sculptée du toit d'une pagode, dont le sanctuaire était taillé dans le roc même* La grotte dont parlait Naïk se creusait sous ce sanctuaire ; elle faisait peut-être partie du temple autrefois, puis la nature l'avait reprise, et, à coups de lames, la mer l'avait refaçonnée à son usage.

Naïk se chargea du soin des chevaux et, avant de s'éloigner, indiqua à son maître le chemin à suivre pour arriver à la grotte, dont l'entrée, de ce côté, était introuvable si on ne la connaissait pas.

Après avoir marché quelques instants, Bussy s'engagea dans l'entrebâillement d'une roche fendue en* deux, sur laquelle on voyait des traces de sculptures, et d'inscriptions illisibles. Par ce chemin étroit et ardu, il arriva bientôt à la grotte qu'il cherchait.

Elle était haute et vaste encore, malgré les éboulements qui la comblaient par places ; toute tapissée de plantes grasses^ et de lichens d'un gris argenté, veloutée de mousses d'un pourpre de sang ou couleur d'émeraude. Un jour étrange entrait du côté de la mer par une baie majestueuse frangée dé lianes, à travers lesquelles l'azur de l'eau et la lumière jouaient délicieusement.

Le jeune homme avançait lentement, jouissant de l'exquise fraîcheur, aspirant le parfum sain des plantes

marines ; quand soudain, sans qu'il vît personne, une voix lui cria ces mots :

— Prends garde ! un gouffre est à tes pieds.

Bussy se rejeta en arrière ; il allait mettre le pied,

en effet, dans le vide d'un puits carré, creusé au ras du sol. Mais qui avait parlé ? d'où venait cette voix sonnant dans les notes graves ? il lui semblait Ta voir entendue déjà.

Il regarda autour de lai et ne vit qu'un oiseau de mer qui était entré et qui s'enfuit avec un claquement brusque de ses ailes blanches.

— Merci à l'être invisible qui m'a donné ce précieux avis, dit-il, à moins que ce ne soit cet oiseau !

Un rideau de lianes s'écarta alors sur la paroi qui lui faisait face, et d'une sorte d'alcôve élevée, creusée .là, sortirent deux longues jambes de la même couleur que le roc et d'une maigreur extraordinaire.

Elles s'agitèrent un instant, cherchant quelque chose; puis les orteils saisirent une corde qui pendait et le reste du corps suivit, glissa jusqu'au sol.

— Sois le bienvenu chez moi, homme, dit cet être dont les cheveux embrouillés cachaient presque le visage. Quand l'orgueil ne la motive pas, l'hospitalité est une des plus aimables folies des vivants !

— Le fakir Sata-Nanda î

— Comment ! tu me reconnais ?

— J'avais un si vif désir de te retrouver que je ne pouvais t'oublier;j'aile cœur si plein de reconnaissance pour toi î

LE LION DE LA VICTOIRE Stf

— De la reconnaissance, pourquoi? Je t'ai, en somme, dénoncé à tes ennemis.

— Oh! tu sais bien, puisque tu sais tout, que même en me livrant tu me servais, et le conseil que tu m'as donné n'était pas d'un ennemi.

— C'est vrai, l'étrangeté de ta destinée m'intéresse, et j'ai voulu y aider un peu.

— Que ne donnerais-je pas pour savoir de toi la vérité ! dit Bussy en se rapprochant du fakir. Si tu savais combien tes paroles m'ont troublé! Etais-jc dupe vraiment des tours habiles d'un charlatan ? Non, l'intelligence qui resplendit dans tes yeux me dit que non ; mais alors, comment as-tu pu me reconnaître ne me connaissant pas ?

— A la cicatrice de ta blessure ; je la vois distinctement à travers ton vêtement.

Et Sata-Nauda, de son doigt maigre, toucha l'épaule du jeune homme.

— Elle commence ici, descend sur le bras jusque là et prend cette forme que je trace ; est-ce exact ?

— Comment peux-tu voir à travers l'habit ?

— Comme je vois à travers le temps et l'espace, par un pouvoir spécial, que j'ai acquis dans la méditation.

— Un pouvoir magique. I Voilà ce que je ne peux croire.

— Est-elle magique la longue-vue qui approche jusqu'à tes yeux ce qui est hors de leur portée ? Bien des choses terrestres semblent impossibles et ne sont

qu'inconnues. J'ai été, moi, sous un triple cercueil,

trois fois scellé, dans un tombeau, maçonné et recouvert de terre, enfermé pendant us an. Deux fois on avait moissonné le blé au-dessus de moi, et quand on descella le tombeau, quand on vit mes yeux se rouvrir, la foule se prosterna, le prince baisa mes pieds et me donna un tas d'or ; et pourtant cette résurrection n'avait rien de magique. Je suis plus avancé que d'autres dans la science de la nature, voilà tout.

— Vraiment tu m' éblouis, dit Bussy, qui regardait avec acfcniration Vétrange fakir, dont les prunelles scintillaient comme des diamants noirs ; science ou pouvoir, être si fort au-dessus des hommes et moartrer sî peu d'orgueil !

— De l'orgueil, pour avoir fait quelques pas de plus dans la prison commune ! Mais ne t'imagines pas que je dis à tous ma vraie pensée ; le troupeau humain me la comprendrait pas ; je lui laisse croire tout ce qu'il veut croire, et je m'amuse de ses surprises et de ses peurs.

— Merci de m'avoir jugé digne d'en savoir plus qu'eux. Mais, puisque tu vois l'avenir, dis-moi quelque chose encore sur ma destinée.

— A. quoi bon? tu en sais assez. La vie perdrait tout intérêt si on la connaissait d'avance. Respire le parfum de la rose sans songer qu'efie s'effeuillera ; enivre-toi des beautés du chemin en oubliant qu'if n'en est pas un qui n'aboutisse au désert.,

— - Ces paroles sont grosses de menaces.

— Pourquoi ? N'est-il pas bon et nécessaire d'oublier qu'à toutes les issues, celle qui va sans compa-

gnon, nous guette ? La nature, sa complice, a mille ruses charmantes pour embellir la route, afin que la chaîne de victimes ne s'interrompe jamais. L'amour est le plus doux de ses pièges; tombes-y sans crainte: il est jonché de fleurs et a la forme d'un berceau.

— Tu sais donc pourquoi je suis ici ?

— Kama Déva est ton guide, mais cela je le devine. Donne-moi ta main et je saurai tout.

Sata-Nanda prit la main du marquis et ferma les yeux. Après un instant il se mit à sourire.

— Avec quelle rare facilité tu es devenu sorcier ! dit-il ; le hasard est ton allié ; ou, plutôt, non, ce n'est pas le hasard, c'est l'attraction de ton désir.

A ce moment, Naïk se coula par la fissure du rocher.

— Maître, dit-il, sans voir le fakir, elle est arrivée. Sa tente de soie pourpre est dressée près d'un bois de dattiers ; elle se repose : mais je n'ai pu apprendre dans quelle pagode elle se rendra.

— Elle en visitera plusieurs, mais la station principale est là-haut, dit Sata-Nanda, en montrant du doigt le plafond de granit.

En entendant cette voix, en voyant cet être étrange qui s'était assis par terre, la face entre les genoux, les mains sur les orteils, Naïk fit un bond, comme pour étrangler celui qui avait surpris leur secret ; mais le regard resplendissant du fakir l'arrêta net, comme s'il le fascinait .

— Cherchons la route pour nous glisser dans le temple, s'écria Bussy ; à tout prix, je veux la voir.

28o LA CONQUÊTE DU PARADIS

— Nous ferons mieux, dit Sata-Nanda, mais il faut séduire les brutes de là-haut.

— Quelles brutes ?

— Les brahmanes. La pagode, toute ruinée qu'elle est, fait fleurir pour eux des roupies, et ils la disputent aux chacals et aux serpents. C'est la seule où l'on officie encore. Mais l'avidité, de ces prêtres est sans frein, et, pour de l'or, nous en ferons nos esclaves.

— Aurai-je assez d'or pour cela ? dit Bussy en ouvrant sa bourse.

Le fakir tira Naïk par le bas de sa tunique blanche, et lui indiqua une grosse pierre, qui était une tête de dieu brisé :

— Déplace-la.

Naïk obéit, après avoir interrogé son maître du regard , la pierre démasqua une excavation qui apparut toute pleine d'or, de bijoux, d'armes précieuses, jetés là, pêle-mêle.

— Prends des mohurs plein tes deux mains, continua le fakir.

— Mais, dit le marquis, je ne veux pas que tu te dépouilles ainsi pour moi.

Sata-Nanda haussa les épaules.

— Ça, et les cailloux qui luisent sous les vagues, c'est tout un pour moi ; il doit y avoir encore de cet or dans d'autres coins.

— Comment, avec tous ces trésors, vis-tu dans un tel dénûment? et pourquoi macère s-tu ton corps à ce point?

— Macérer mon corps î jamais je n'ai eu cette pensée ; je l'oublie, voilà tout. La vie de l'esprit est tel-

lement supérieure que je néglige la carcasse. Trouve moi donc un palais plus frais et plus superbe que ma grotte, et d'ici je possède tout. Situ savais comme je m'amuse, couché dans mes mousses marines et en apparence endormi! j'assiste aux scènes les plus secrètes, aux drames et aux comédies du monde les plus inconnues ; je pénètre dans les harems les mieux gardés, je surprends l'intime pensée des vierges, je sais les trahisons des épouses ; et quelquefois je fais de longs chemins, si les êtres me sont sympathiques par leur beauté ou une grâce de leur esprit, pour prévenir un crime ou sauver un innocent.

— Comment cela est-il possible? Tu nies la magie et tu fais des miracles.

— Non. Je me sers de lois naturelles encore ignorées. Sans un bout de voile, un ruban, n'importe quoi, ayant touché ceux qui m'intéressent, je ne peux rien ! Mon or me sert à acheter ces menus objets, que les eunuques et les serviteurs dérobent volontiers pour moi.

— Tu es prodigieux, vraiment, dit le marquis qui s'était assis sur un débris de colonne ; tes discours ont un charme si nouveau que j'oublierais tout à les entendre.

— Même celle que tu es venu chercher ici ?

— Oh ! non, pas elle. Si tu savais quels battements profonds traversent mon cœur à l'idée que je vais la voirl

— Je sais ; c'est un choc comme celui que cause un

effroi subit ; ou, quand on manque de tomber dange-

rcusement, on éprouve aussi une secousse analogue. Mais occupons-nous de notre complot ; les brahmanes sont prévenus d'une visite royale, car ils s'agitent là haut. Venez avec moi.

Sata-Nanda se leva et noua les Mohurs dans un lambeau d'étoffe, puis, d'une allure leste et gaie, il s'accrocha à des lianes pour atteindre un escalier rompu qui s'enfonçait dans l'obscurité.

Bussy et Naïk le suivirent.

— Prenez garde aux scorpions et aux chauves-souris, disait le fakir, nous sommes ici dans leur domaine.

Mais il faisait tellement obscur qu'il était impossible de se défendre de quoi que ce soit, et qu'on avait grand'peine à avancer. L'escalier, pris dans le roc, était étroit et formait des coudes brusques, dont Sata- Nanda, qui semblait voir dans l'ombre, avertissait ses compagnons ; et il poussait un petit sifflement bizarre qui faisait rentrer le3 bêtes dans leurs trous.

On déboucha dans une sorte de couloir où l'on y voyait relativement clair, et, après avoir marché assez longtemps, le fakir s'arrêta en faisant signe de garder le silence . Ils s'avancèrent dans une sorte de tribune, fermée par les méandres d'ornements appartenant à un bas-relief, derrière lequel ils étaient. A travers les jours ils aperçurent une salle immense, taillée dans le roc, où s'alignaient d'innombrables piliers trapus, tout fouillés de sculptures. La lumière tombait d'une trouée faite au plafond, qui s'enfonçait sous la pyramide vue de l'extérieur, et c'était comme une pluie brillante s'égrénant dans l'ombre souterraine et l'illuminant sans

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la dissiper tout à fait. Autour de la salle, courait une frise, où des personnages, des singes, des serpents, s'enlaçaient, se poursuivaient. Sur les murs, divisés en compartiments par des moulures et des guirlandes, se groupaient des statues, plus grandes que nature, à la taille mince, coiffées de mitres ou de couronnes, occupées à des combats ; et au fond, dans le sanctuaire élevé de plusieurs marches, apparaissait, colossal, Yichnou, couché sur le serpent Ânanta.

Le beau jeune homme, couleur d'azur, dieu de la mer, dont les quatre bras portent le trident, la conque dans laquelle on proclame les victoires, le disque et le sceptre, sommeille dans une pose gracieuse, sous le dais que forment les sept têtes du serpent. Sa tiare est toute garnie de perles ; il a au cou un grand collier en feuilles de toulaci, et un diamant magnifique brille sur sa poitrine ; de son nombril s'élance une tige d'or qui s'épanouit en lotus, duquel surgit Brahma avec ses quatre visages. La déesse Lackmi, agenouillée aux pieds de Vichnou, le contemple et attend qu'il s'éveille. Â droite se dresse une grande statue du singe sacré Hanouman ; à gauche, de l'oiseau Garouda.

De nombreux serviteurs balayent le temple, avec des balais de feuillages consacrés, et accrochent des guirlandes fraîches aux colonnes ; les brahmanes, en robe blanche, circulent, surveillantle travail, et par une porte entr'ouverte, arrive un cliquetis de clochettes. Tout à coup, une bayadère passe sa jolie tête hors de la porte, demandant quelque chose ; un brahmane l'embrasse sur les lèvres, et elle se sauve en riant.

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— Reste ici, dit le fakir à Bussy, tu es on ne peut mieux placé pour voir la pénitente, mais ne trahis pas ta présence, s'ils savaient leur temple profané par un mangeur de viande, ce serait un vacarme insupportable.

— Je ne bougerai pas plus qu'un homme de pierre, dit le marquis à voix basse.

Sata-Nanda s'était éloigné, et bientôt, sans qu'on sut par où il avait passé, il tomba dans le temple, au milieu des brahmanes, qui poussèrent des cris et s'enfuirent d'abord ; mais ils revinrent d'un air mécontent en reconnaissant le fakir.

— Pourquoi viens-tu nous surprendre ainsi ? dit l'un d'eux. Voudrais-tu entraver nos cérémonies par tes sorcelleries et nous souiller par ton contact ?

— Les souillures tiennent une bien grande place dans votre vie, dit Sata-Nanda en riant. Vous y croyez vraiment, comme s'il pouvait y en avoir d'autres que celles qu'infligent à l'esprit les pensées basses ou stupides. D'ailleurs, vous croyez aussi au remède, vous n'avez donc qu'à vous frotter d'ordures pour être aussitôt purifiés.

— Enfin, que nous veux-tu, audacieux démon?

demandèrent-ils avec une colère étouffée sous la peur.

Sata-Nanda secoua le paquet de Mohurs :

— Vous savez que je peux tout : mais je suis magnanime au point d'acheter ce que je n'aurais qu'à prendre.

— Inutile que les serviteurs entendent ce que nous avons à dire.

Les brahmanes s'étaient subitement radoucis, ils

entraînèrent le fakir et disparurent avec lui derrière la forêt de piliers.

— Que veut-il faire ? se demandait Bussy.

— Maître, dit Naïk, as-tu toute confiance dans cet homme extraordinaire ?

— C'est le sorcier que j'ai vu à Pondichéry, répondit le marquis, il est certain que je lui inspire de l'intérêt, je ne sais pourquoi, et son esprit est tellement supérieur que je le crois incapable de trahison. D'ailleurs, j'ai pour cet homme une irrésistible sympathie et je jurerais qu'il ne me veut que du bien.

— Voici les brahmanes qui reviennent.

Il y en avait un, plus grand que les autres, qui n'était pas là tout à l'heure. Il marchait avec beaucoup de majesté, et monta les marches du sanctuaire, tandis que les autres se rangeaient, en deux lignes, sur les degrés. Il tourna alors la tête vers la tribune.

— Commatt ! c'est Sata-Nanda, ce brahmane ?

Et Bussy étouffa un rire en voyant la grimace, pleine d'espièglerie, qu'il leur jeta à la dérobée pour se faire reconnaître.

— On n'a pas idée d'un être aussi étrange, se ditil ; il reste un an dans l'horreur du tombeau et en rapporte des gaîtés d'enfant. Mais quel peut être son projet en prenant ainsi la place de l'officiant^

Les serviteurs avaient disparu, la salle était libre et jonchée de pétales de fleurs.

Tous les regards se tournèrent vers la baie, noire comme du velours, d'une porte, celle par laquelle la

286 LÀ conquête du paradis

reine allait entrer. Bussy y attachait les siens avec ce froid au cœur qui était une joie et une souffrance.

Elle parut, toute blanche et lumineuse sur le fond obscur, et s'avança lentement, avec un léger claquement de l'étroite sandale où posait son pied nu. Elle était comme accablée de langueur, abattue et découragée, et semblait veni^là machinalement, l'esprit absent. Cependant, elle fit un effort, et, poussant un faible soupir, souleva ses mains, les paumes tournées vers le haut, jusqu'à ses tempes, pour saluer le dieu d'azur.

Sa beauté prenait, dans cet alanguissement, un charme nouveau et si touchant qu'à la voir le marquis sentait sa passion se fondre en tendresse et qu'il aurait pleuré en pensant que c'était à cause de lui, sans doute, qu'elle souffrait ainsi.

Une princesse la suivait, tenant ses regards attachés sur elle avec inquiétude, comme si elle craignait de la voir perdre connaissance.

— C'est Lila, dit tout bas Naïk.

La cérémonie commença. Des musiciens, vêtus de pagne couleur d'orange, s'étaient installés sur une estrade que supportaient des éléphants de pierre, et l'un d'eux se mit à frapper sourdement sur un tambour.

L'officiant offrit d'abord le sacrifice du Poudja: versant la poudre de santal, les grains de riz enduits de safran, le beurre liquéfié, le bétel et les fleurs.

Sata-Nanda semblait parfaitement au courant de ces rites, qu'il accomplissait avec une grande solennité.

Entre chaque offrande, il agitait une clochette de cuivre et élevait ses mains vers ses tempes pour saluer le dieu. Il lui présenta, dans un vase d'or, le breuvage composé de lait et de miel, puis déploya les somptueux vêtements, étendit les joyaux et les parures, faisant partie du trésor sacré.

Il récita ensuite les Manstrans, qui sont des prières très saintes que les brahmanes seuls connaissent. Il osa dire le plus puissant de tous,, le Gaiatry, dont chaque syllabe a un sens secret, et qui, d'après les traditions a enÉnté les Védas ; il eut même l'audace de prononcer l'indicible monosyllabe ÀUM, en se bouchant successivement l'une et l'autre narine.

Alors les instruments de musique retentirent et les bayadères entrèrent.

EUes étaient huit, d'une grande jjeunesse,et toutes charmantes, dans leurs riches costumes, bruissant de clochettes ; brunes de peau avec les joiues d'un rose vif, les yeux longs, la bouche toute petite. A leur narine droite tremblait le moukouty d'or et de pierreries, grand anneau léger encadrant le sourire. Elles étaient frottées d'essence de santal et leur corps gracieux luisait comme T du bronze,, à travers la tunique de gaze, alourdie: de broderies.

S'étant rangées en demi-cercle dans la nel, au pied des degrés, l'une (Telles s'avança et commença la danse sacrée, sorte de pantomi|e lente et expressive*, tandis que ses compagnes, priant au nom de la reine, chantaient un hymne à Vichnou :

« O roi des dieux ! diamant bleu de la mer ! miel ex-

quis ! j'espère tout de ta grâce et je me jette à tes pieds.

c Tu absorbes mon cœur comme un fer rouge boit une goutte d'eau ; rends-le moi purifié, toi qui corriges mêmes les vertus.

c O rivages de la mer où dorment les oiseaux ! fleurs au calice noir f abeilles dont le vol tinte comme des clochettes ! dites-lui de ne pas me plonger plus longtemps dans le fleuve où je deviens la proie du requin, dans le fleuve de la malice qui m'entraîne vers l'abîme des renaissances... »

L'une après l'autre, elles disaient un verset, puis remplaçaient la danseuse, qui chantait à son tour.

Après une interminable litanie, elles exécutèrent la cérémonie de l'aratty, pour délivrer la pénitente du mauvais regard. Une petite lampe, alimentée par du beurre clarifié, fut allumée et posée sur un plat d'or, et les bayadères, successivement, l'élevant à deux mains à la hauteur de leur tête, décrivirent plusieurs cercles autour de la reine.

Les danses finies, la reine ôta de son cou un magnifique colier de diamants et d'émeraudes, qu'elle offrit au dieu. Puis Lila s'approcha de sa maîtresse et lui dénoua les cheveux dont les lourdes boucles se déroulèrent comme des serpents noirs. Avec des ciseaux d'or, la princesse en coupa une longue mèche, dont elle forma une natte, que l'on posa, eijoffrande, aux pieds de Vichnou.

Alors Sata-Nanda fit un signe qui éloigna tous les assistants, et il resta seul en face d'Ourvaci e^ie Lila.

— tya fille, dit-il en descendant les marches du sanc-

toaire, peut-être désires-tu de moi quelques conseils particuliers ?

- — J'en ai grand besoin, mon père, dit Ourvaci avec un accent désespéré ; la colère des dieux pèse sur moi, et tout ce que je fais pour les fléchir semble les irriter davantage. C'est en vain que je me traîne de pagode en pagode, que je multiplie les sacrifices et les offrandes ; ils sont inflexibles, et je suis à bout de courage.

— Peut-être, ne comprenant pas la cause de leur mécontentement, n'as-tu pas su le faire cesser ?

— Le saint brahmane Panch-Anan, mon vizir, ne sait plus que faire pour moi ; il doute de sa science et veut s'aider de ta sagesse. Il m'a remis pour toi cet écrit, qui t'apprendra la cause de ma peine. Prends-en connaissance, et assiste-moi.

Et elle remit à Sata-Nanda une feuille de palmier roulée. Celui-ci la déploya devant son visage et fit rapidement un signe des yeux, vers la tribune, pourindiquer que c'était le moment de prêter attention à ce qui allait se dire. Mais Bussy ne voyait que la reine et l'on e|t plutôt arraché d'une source fraîche le pèlerin, sortant du désert, que son regard d'elle. Ce fut Naïk qui surprit le signe et écouta pour son maître.

Le fakir avait lu l'olle du vizir, qui ne lui apprenait rien qu'il ne sût déjà, cependant il mit la main sur ses yeux et courba la tête un moment, comme s'il réfléchissait profondément ; puis il dit lentement en regardant de nouveau l'écrit :

— Un homme, en te sauvant, t'a souillée par son

contact, et tu es, depuis lors, comme possédée par un démon, en dépit des purifications les plus solennelles. Il va sans dire que l'homme a été récompensé du service qu'il t'a rendu, qu'avant de laver la souillure tu as racheté le bienfait?

— Hélas! il a refusé nos présents, et s'est enfui en nous jetant des injures.

Sata-Nanda leva les bras au ciel.

— Mais alors, dit -il, comment as-tu pu croire qu'aucune de tes prières serait agréée par les dieux ? Tu oublies donc que ce n'est plus à ton père et à ta mère que tu dois l'existence, qu'elle est un don que cet homme te fait ? aux yeux des dieux, qui sont la justice, la tache d'ingratitude qui est sur toi est pire que la souillure elle-même. Tout ce que tu entreprendras, avant de t'être acquittée envers ton sauveur, ne fera qu'aggraver ton mal.

La reine étendit les bras comme pour repousser ces paroles terribles, chancela, et poussa un faible cri. Lila la reçut, évanouie dans ses bras.

Un autre cri répondit à celui de la jeune femme, et sembla proféré par une des statues d'un bas-relief.

Le fakir s'approcha d'Ourvaci, darda sur elle un regard fixe, puis lui souffla sur le front ; elle rouvrit aussitôt les yeux et reprit connaissance.

— Qu'est-ce donc, ma fille, qui te désole à ce point ? dit-il. Nous savons maintenant le moyen d'apaiser les Dieux.

— Mais, dit la reine d'une voix altérée, si, dans ma

colère trop prompte, sans m'acquitter envers lui, j'avais fait tuer le barbare.

Le faux brahmane recula d'un pas et prit un air courroucé.

— En ce cas, dit-il, tu serais irrévocablement perdue, car tu aurais commis un parricide. En cette vie, tu ne trouverais plus de repos, et, descendant l'échelle des créatures, tu renaîtrais l'esclave de cet homme, condamnée à le servir de migration en migration, jusqu'à ce que, tombant au-dessous de l'humanité, tu sois devenue son chien.

Ourvaci s'aflaissa à genoux, cachant son visage dans ses mains.

— Ne répouvante donc pas comme cela ! s'écria Lila avec colère, le barbare n'est peut-être pas mort, après tout. Notre envoyé n'est pas revenu et nous ne savons rien de lui !

— Comment ! elle avait vraiment ordonné sa mort ? dit Sata-Nanda. Se peut-il qu'elle ait été aussi mal conseillée! je croyais que l'illustre rajah Rugoonat Dat, dont la renommée s'étend au loin, glorifiait Bangalore de sa présence.

— Le saint pandit nous a quittés ; il s'est détourné de nous justement à cause de ce maudit étranger, dit Lila ; il ne partageait pas à son égard les pensées du noble vizir.

— Je l'aurais juré, dit Sata-Nanda, d'un ton sévère, il fallait suivre les avis de Rugoonat Dat.

— Comment savoir si ce barbare vit encore ? murmurait la reine en tordant ses belles mains. Qu'est

devenu notre Arslan? Pourquoi ne revieut-il pas? Je t'en conjure, brahmane tout puissant, ne m'abandonne pas, secours-moi dans ma détresse.

— 11 faudrait avoir un cœur de tigre pour ne pas te prendre en pitié, dit le fakir avec plus de douceur ; écoute ce que, grâce à mon pouvoir magique, je puis faire pour toi : Ce soir, à l'heure mystérieuse où errent les fantômes, je me rendrai à ta tente, et là j'évoquerai, par de puissantes incantations, l'âme du barbare, s'il est hors de ce monde, et nous lui demanderons ce qu'il exige de nous pour apaiser ses mânes. S'il vit encore, et qu'il soit endormi, je l'invoquerai par une autre formule et, obéissant à ma volonté, il te dira ce qu'il veut de toi, pour te tenir quitte de la vie que tu lui dois.

— Sois béni, dit-elle, toi qui me tends la main pour sortir de l'abîme où ta colère m'avait plongée.

— Relève-toi, ma fille, et sèche tes larmes, qui me navrent comme si je voyais pleurer la lune. — Et se tournant vers Lila : — Etnmène-la, princesse, et qu'elle se repose, jusqu'à ce soir, dans la douceur de l'espérance.

Et il mit au cou d'Ourvaci une guirlande de fleurs consacrées. La reine baisa les fleurs, salua la statue de Vichnou, et s'éloigna, en jetant au faux brahmane un radieux sourire.

Dès qu'elle eut disparu, Sata-Nanda releva d'un mouvement brusque la longue robe de brahmane, qui gênait ses mouvements, prit quelque chose, aux pieds de l'idole et, avec une gambade d'écolier, s'élança sur un bas-relief, qui lui servit d'escalier pour

GopQle

reprendre le chemin inconnu par lequel il était entré dans le sanctuaire.

— Eh bien! dit-il, en retrouvant Bussy, n'est-ce pas parfaitement réussi ? as-tu compris ?

— Je crois que le maître n'a rien entendu, dit Naïk, son âme était toute dans ses yeux.

— Si î si ! j'ai compris ! s'écria le marquis. Je la reverrai ce soir, grâce à toi ; sous forme d'une apparition, je pourrai m'approcher d'elle.

— Tu n'as compris que cela? dit le fakir en riant ; c'est juste! l'abeille ne prend de la fleur que ce qu'il lui faut pour son miel. Ainsi, toutes les malices et ruses ingénieuses de mon discours, perdues pour toi ?

— Si la moitié de mon sang peut servir à quelqu'une de tes expériences, prends le, dit Bussy.

— C'est convenu. En attendant, descendons chez moi ; ce lieu sombre, avec ses fades senteurs, me rappelle trop le sépulcre où j'ai moisi un an.

— Je ne partirai pas avant d'avoir dérobé un trésor que, fût-ce au prix de ma vie, je disputerai aux brahmanes, et à Vichnou lui-même.

— Crois-tu que mon cœur soit aussi desséché que ma peau, et ma cervelle pétrifiée au point qu'elle ne devine pas les plus folles pensées d'un amant ? J'ai dérobé l'offrande précieuse, j'ai commis pour toi le sacrilège, que les brahmanes trouveraient cent fois pire si j'avais pris le collier de diamants et d'émeraudes ; je l'ai, le trésor ; le voici !

Et, montrant à Bussy sa main fermée, il s'élança en courant dans l'étroit et noir escalier.

L ENDRA DJALIKA

— O ma reine ! dit Lila, regarde la splendeur de cette nuit, elle enchante et rafraîchit l'âme. Au milieu du ciel, la coupe des dieux est maintenant toute pleine d'ambroisie, aucun n'y a encore trempé ses lèvres ; aussi la lumineuse liqueur déborde, et il semble que des gouttes brillantes roulent nous faisant goûter, furtivement, au nectar d'immortalité. Hâtons-nous de jouir de ces instants, trop courts, car les dieux, altérés de délices, vont venir, de jour en jour, tarir l'ambroisie, jusqu'à ce que Ton ne voie plus que le demi-cercle argenté de la coupe vide.

— L'air tremble et vibre comme les cordes d'un luth, dit Ourvaci, on croit voir les feuillages à travers un cristal bleu, et les vapeurs diaphanes, qui flottent et traînent de tous côtés, font penser que les apsaras du

ciel viennent parfumer leurs voiles, en les posant sur les buissons de jasmins.

— On ne peut plus reconnaître les mouches lumineuses des gouttes de rosée, dont chaque rayon se fait un miroir, et qui ont elles-mêmes des rayons : elles brillent d'un si vif éclat que les étoiles en sont pâles de jalousie.

— Autrefois, de pareilles nuits m'emplissaient de joie, dit la reine, je m'enfuyais dans les jardins, légère comme uuôîseau. Je courais à l'escarpolette, et m'élançant dans l'espace, les yeux demi-clos, voyant briller le ciel à travers mes cils, je croyais vraiment prendre mon vol. Ou bien, sur mon éléphant favori, suivie d'une troupe nombreuse, je m'enfonçais dans la forêt, et j'allais visiter quelque saint anachorète, qui me faisait songer à Bharadwâdja donnant l'hospitalité à Sita, quand elle suivait son époux Rama dans l'exil; mais hélas, aujourd'hui, je n'ai plus ni joie ni courage, le sabre pèse à mon bras, et le rire blesse mes lèvres.

— Ce brahmane inconnu t'a réconfortée pourtant et il t'a promis le salut.

— Oui, son regard a fait couler en moi comme une onde rafraîchissante; mais à mesure qu'approche l'heure où les fantômes errent à travers la nuit, je tremble et mes mains se glacent.

— Moi c'est une impatience, fiévreuse qui me fait trouver le temps long, dit Lila ; pourvu que je puisse le voir aussi, ne fût-ce qu'en fantôme, cet homme

auquel nous songeons sans cesse, comme au mal dont on va peut-être mourir I

— L'idée de le revoir, même en ombre, m'épouvante, moi. Ah! Lila ne me quitte pas, reste près de moi à ce moment terrible, je suis capable de m'évanouir encore.

— O mon adorable guerrier, s'écria la princesse en riant, voilà que la craintive Lila doit t'assister et te donner un exemple de courage ! Sois tranquille, c'est moi qui serai! le guerrier aujourd'hui, et je saurai tenir tête même aux apparitions. Mais, en attendant n'y songeons plus. Viens, faisons quelques pas. Le parfum des fleurs est tellement violent que j'en suis enivrée, comme si j'avais bu du jus de palmier.

Elles se mirent à marcher lentement, foulant l'herbe douce, regardant le ciel dont la clarté attirait invinciblement. Ourvaci s'appuyait à l'épaule de sa compagne et, peu à peu, elles s'éloignaient de leur tente, sans y prendre garde.

— Pourquoi dit-on que la lune est l'ennemi des amants ! demanda Lila les yeux au ciel.

— Peut-être parce qu'elle dénonce leurs rendezvous.

— Eh bien, si j'en avais un, ce serait par une nuit claire comme celle-ci. Mais, hélas ! je n'aime personne, et je n'en ai pas à donner.

Elle poussa un long soupir, puis reprit :

— Dis-moi, reine, as-tu jamais aimé, toi ?

— D'amour ? Non.

— Ton fiancé ?

— Tu sais bien que je ne l'ai jamais vu ; ce mariage est une affaire politique, qui s'est tramée quand nous étions encore dans l'enfance, tous les deux.

— Mais tu sais qu'il est jeune et beau, et cela devrait suffire pour enflammer ton cœur.

— Mon cœur éprouve plutôt pour lui un peu de cette aversion que m'inspire la race de ceux qui nous ont conquis, et, sans l'obéissance que je dois à la mémoire du roi, mon père, je romprais cette union, que je retarde autant que possible.

— Allons, ce n'est pas de l'amour cela, et ce n'est pas de toi que j'apprendrai ce que je désire tant savoir.

— Qu'est-ce donc, folle et charmante amie, que tu es si curieuse d'apprendre ?

— Ah ! vois-tu, je voudrais savoir quelles sensations troublent Pâme lorsque l'on est amoureuse ; à quels signes l'on reconnaît que votre cœur vous est pris.

— Je ne saurais m'imaginer, en effet, ce que je n'ai jamais éprouvé, dit la reine.

— Moifje m'imagine — mais si je me trompais!... — que c'est d'abord une obsession, allant jusqu'à la souffrance; l'être aimé s'empare tyranniquement de l'esprit, en chassant toute pensée qui n'est pas lui ; son image est comme peinte sur vos yeux, son nom monte à vos lèvres sans cesse. Une inquiétude, une fièvre, vous tourmente à toute heure, et il semble qu'on soit dans l'impossibilité de vivre.

— Que dis-tu là ? s'écria la reine en riant ; tu me dépeins justement les sensations que fait éprouver la haine la plus violente.

— Vraiment ! dit Lila en jetant un regard furtif sur son amie, alors c'est cela que tu ressens ?

— C'est cela môme.

— Pauvre naïve jeune fille que je suis! dans quel danger je pouvais tomber ! Je me serais crue amoureuse, moi, si j'avais éprouvé un trouble semblable, et, me figurant entrer au ciel, je me serais jetée moimême en enfer.

Tandis qu'elles causaient ainsi, marchant d'un pas distrait à travers la prairie et les buissons en fleurs» Bussy et Sata-Nanda, couchés sur la mousse, dans un bois voisin, attendaient aussi l'heure des fantômes. A quelques pas d'eux, Naïk, assis sur ses talons, surveillait d'un œil vigilant les alentours.

— Ah ! toi qui sais tout, disait le marquis au fakir, ne peux-tu donc lire dans son âme, et m'apprendre ce qui s'y passe ? D'où vient cette persistance de ce qu'elle appelle : la souillure? quel est le sentiment violent, qu'elle prend pour une possession du diable, et qui ne lui laisse pas de repos ? Malgré moi, j'ai quelquefois un bien doux espoir en songeant à cela.

— Il est certain que l'amour est la source de ses sentiments, dit Sata-Nanda, mais un amour tellement troublé et empoisonné par l'horreur du sacrilège, qu'il est méconnaissable, même pour elle-même. Elle croit très sincèrement haïr, et, rien ne serait plus dangereux que de la détromper trop tôt; elle éprouverait alors un tel désespoir et une telle honte qu'on ne sait à quel excès elle pourrait se porter ; pas plus que

ne cèdent à leur faim, ceux qui se laissent mourir devant des aliments impurs, elle ne céderait à son amour.

— Quelle torture de songer qu'un bonheur, supérieur à ceux que peuvent donner tous les paradis, serait à moi, sans les folles superstitions d'une religion que, de loin, je trouvais belle et qui me semble odieuse à présent !

— Les superstitions ont, comme les religions, une grandeur souveraine qu'il faut savoir admirer, même lorsqu'elles vous blessent, dit Sata-Nanta; ce sont des forces mal dirigées, mais qui témoignent d'une façon merveilleuse de la supériorité de l'esprit sur la matière, de la toute puissance de l'idée. Tu le vois, même les rêves d'imaginations en délire courbent les rois, fanatisent les brutes, rendent héroïques les lâches ; ils sont plus forts que la m&rt, plus forts que l'amour.

— Ah! ne m'ôtepas tout espoir, ne dis pas : plus fort que l'amour! s'écria Bussy; car alors que ferionsnous ici?

— Nous faisons de la magie, dit le fakir, nous nous servons justement d'une force imaginaire, pour attaquer la forteresse illusoire des croyances. Saurastu jouer ton rôle de fantôme ? Ne val pas te trahir au moins ; la supercherie découverte, nous serions perdus sans retour. Voici que la lune descend vers l'horizon, nous envoyant une lumière plus trouble, celle qu'il nous faut. Le moment approche. Ton cœur t'inspirera ce que tu dois exiger d'elle. Ne sois ni trop avide, ni trop généreux.

Naïk s'approcha en rampant et dit à voix basse :

— Deux formes, blanches et gracieuses, passent sur la lisière du bois. J'ai cru reconnaître la reine et la princesse Lila.

— C'est au mieux. L'endroit est on ne peut plus favorable à une évocation ; c'est ici, puisque le hasard le permet, que nous ferons nos sortilèges. Rentrez dans l'ombre du bois et ne bougez pas avant l'instant convenu.

Les deux femmes étaient maintenant tout près, on entendait le tintement léger des clochettes de leurs chevilles. Alors Sata-Nanda sortit du bois et s avança.

En le voyant tout à coup, dans sa longue robe blanche et couronné de verveine, la reine poussa un cri et se sauva ; mais Lila la rejoignit et l'arrêta.

— Comment, dit-elle, tu as peur déjà ! Mais tu ne reconnais donc pas le saint brahmane de Vichnou ?

— Je suis folldku vois, tellement l'idée de ce qui va se passer tout à l'heure me bouleverse, répondit Ourvaci.

Et elle revint en hâte vers le faux brahmane, s'inclina devant lui et baisa le bord de sa manche.

— Manques-tu de courage, ma fille ? dit-il. Toi, qui sans trembler ordonnes la mort d'un homme, serais-tu faible au point de ne pas oser voir en face l'ombre de ta victime ?

— Non, mon père ; je ne serai pas lâche à ce point ; dussé-je mourir, je ne reculerai pas. D'ailleurs, ta présence me rassérène ; comme celle d'un saint, elle répand

LE LION DE LA VICTOIRE 3oi

autour d'elle une bienfaisante influence, je suis prête à tout ce que tu ordonneras.

— Je ne veux que ton bien en effet, dit le fakir, et tu n'as rien à craindre ici en aucun cas. Si le crime est accompli, si tu as chassé hors du monde celui à qui tu dois d'y être encore, la pénitence sera dure sans doute, et peut-être même le forfait impossible à racheter ; mais j'ai l'espoir que Vichnou, dans sa clémence, aura retenu le bras armé trop tôt, et que l'esprit qui nous parlera sera celui d'un vivant.

— Lila peut-elle rester près de moi ? demanda la reine qui, en dépit de sa volonté, pâle et tremblante, se soutenait à peine.

— Les rites magiques ne permettent pas qu'une troisième personne assiste à la cérémonie et, dirigée par un brahmane d'un pouvoir inférieur au mien, elle serait sans résultat ; mais, par bonté pour toi, et sûr de ma science, je permets ce qui est défendu, à la condition que ta compagne gardera le plus profond silence; et, même, l'apparition sera visible pour elle.

— Ah ! merci, saint brahmane ! s'écria Lila, tu combles mon vœu le plus cher. Que ma langue soit offerte en sacrifice, si je dis un mot !

— Eh bien, l'heure est venue, dit le fakir ; restez ici, le lieu est propice, et gardez-vous de sortir du cercle que je tracerai autour de vous : les esprits invisibles, que mes appels vont attirer en foule, pourraient alors vous saisir et vous maltraiter. Quand la vision attendue sera devant toi, reine, tu l'interrogeras, car

nulle autre ne doit correspondre avec elle ; parle-lui avec douceur, ma fille, malgré ta haine ; à celui qui n'est pas magicien, les esprits ne répondent qu'à la prière.

— Je t'ai choisi pour mon gourou et je t'obéirai aveuglement, dit la reine d'une voix faible.

Sata-Nanda ouvrit un coffret qu'il avait apporté avec lui, y prit un petit sac, plein de cendre de santal et, la versant lentement, en disant tout bas des paroles, à quelque distance des deux jeunes filles, il les enferma dans un cercle blanc, dont la marque très visible se dessina sur l'herbe . Alors, il déploya un bouquet de plumes de paon, et, leyant le bras au-dessus de sa tête, l'agita vivement, puis il se mit à parler, dans la nuit, à voix haute :

— Esprits errants qui attendez la renaissance! espritâ dégagés des entraves du corps ! vous savez que je possède l'Endra djalika (i), que je peux faire descendre la lune sur la terre ; que, sur mon ordre, les huit serpents, qui se tiennent aux huit coins du ciel, se mettraient à danser, qu'une montagne apparaîtrait dans les airs, puis entrerait dans un grain de vamba. Vous savez que, si je le voulais, je soulèverais les sept mondes, et que j'avalerais les sept mers. Eh bien! puisque vous savez que je peux tout, à quoi bon me résister ! Vous êtes mes esclaves, obéissez au preinier ordre, n'allez pas feindre d'être sourds !

Sata-Nanda fit plusieurs tours sur lui-même,secouant toujours les plumes de paon. Son ombre paraissait

(i) La science magique

LE LION DE LA VICTOIRE 3o3

démesurée, sous la lumière de la lune, et Ton croyait voir des serpents s'y traîner.

— J'attends î j'attends ! criait-il ; êtes-vous assez fous pour oser affronter ma colère ? Prenez garde, je vous ferai entrer dans le corps des chacals, dans le corps des corbeaux qui mangent la pourriture; ne voyez-vous pas que je n'ai qu'à étendre le bras pour vous saisir et vous emprisonner, dans la forme des scorpions, des mille-pieds et des insectes les plus immondes? Accourez, accourez, de tous les points de l'espace, poussez vers moi celui que je veux voir, celui qui m'échappe parce qu'il est trop nouveau dans le royaume des ombres et n'est pas encore soumis à ses lois. Ah ! vous vous cramponnez à la cime des arbres, vous me faites des gestes suppliants, vous vous enveloppez dans les feuillages! Vous voulez donc que je rompe le sceau de ma fureur, et que je vous plonge dans l'abîme de la mer, pendant sept cent sept millions de siècles?

Et il tournait, trépignait, se taisant par moment.

Dans les intervalles de silence, on entendait le tintement continu des cigales, et, plus loin, les cris, les miaulements, les plaintes des rôdeurs nocturnes. Des vapeurs flottaient, entre les arbres, glissaient à la lisière du bois avec des apparences de spectres. Dans le cercle magique, la reine et Lila se serraient l'une contre l'autre, toutes blanches et immobiles, respirant à peine, et leurs yeux agrandis croyaient voir, de tous côtés, la nuit se peupler d'êtres effrayants. Elles semblaient deux colombes, effrayées par un vautour, et,

quelquefois, le fakir glissait vers elle un regard et un sourire attendris.

— Ah ! vous voilà enfin ! reprenait-il, la peur vous a domptés. Mais pourquoi me faites-vous des signes négatifs ?... N'auriez-vous pas pu contraindre celui que je vous ai ordonné d'amener?... Vous demandez que je vous donne une voix pour parler ; c'est inutile, je lis dans vos pensées. Vous dites qu'il n'est pas parmi vous, celui que je cherche, que c'est parmi les vivants qu'il respire. Alors je n'ai plus besoin de vous ; disparaissez, fuyez, évanouissez-vous, dispersez-vous dans l'espace ; je vous rends la liberté.

En entendant que le barbare n'était pas parmi les morts, Ourvaci eut un soupir de délivrance.

Sata-Nanda jeta les plumes de paon et prit une poignée de pavots qu'il répandit sur le sol.

— Hari! Hara! Brahma! cria-t-il, et toi leur roi tout puissant, Indra! entouré de l'armée des esprits célestes, souvenez-vous de mes longues pénitences, et du pouvoir que vous m'avez accordé sur les morts et sur les vivants. Envoyez vers moi Maïa, donnez-lui l'ordre de m'obéir comme à vous-mêmes. Et voici ce que je lui dis, à la douce déesse, à celle qui déploie son voile brodé de perles pour cacher à nos yeux les laideurs de la vie ; à l'Illusion consolante, à la souveraine des songes : Va, vers l'homme endormi que j'évoque, donne-lui ce rêve qu'il est près de nous » qu'il y soit en effet, par la puissance de l'illusion, que son corps soit visible, sa parole vibrante, que sa pensée soit présente, comme si vraiment il était devant

LE LION DE LA VICTOIRE 3o5

nous. C'est ce que j'exige de toi, radieuse Maïa, moi ton égal par la force de la prière. Le fakir prit un sachet sur sa poitrine, l'ouvrit, et jeta du côté du bois une poudre blanche, impalpable, qui s'éleva comme un nuage. Puis par trois fois il s'écria :

— Parais, Charles de Bussy !

" Lentement le nuage se dissipa. Quand il eut disparu, Bussy était là, sous un pâle rayon de lune, la main sur la garde de l'épée, de profil, tournant la tête comme quelqu'un qui passe .

La reine avait reculé d'un pas, et restait comme fascinée, muette. Elle était dans l'ombre ; seul le léger voile lamé d'or dont elle s'était enveloppée, pour se préserver de la rosée, brillait autour d'elle, l'entourant comme d'un nimbe; une brise faible le traversait, s'imprégnant d'un parfum exquis, le portant jusqu'aux lèvres du jeune homme qui le buvait avec délices.

Ils oubliaient de parler. Elle terrifiée de la vision , lui frémissant d'émotion, et craignant de trahir, par le tremblement de sa voix, une faiblesse indigne d'un fantôme.

d fut un kokila, l'oiseau d'amour, qui dans la nuit se croyant seul, rompit le silence embaumé. Il fit sonner le cristal de sa voix, égrena des milliers de perles, lança les fusées de ses roulades ; puis se tut.

Bussy avait eu le temps de se remettre, de reprenun peu de calme ; il se décida à parler le premier.

— Pourquoi m'appelles-tu, toi qui ne veux que ma mort? dit-il.

C'était la première fois qu'elle entendait cette voix,

3c6 LA CONQUÊTE DU PARADIS

dont le timbre, pénétrant et doux, avait un charme extrê me, auquel s'ajoutait la bizarrerie de l'accent qu'elle imprimait à une langue ne lui étant pas habituelle.

Elle balbutiait, honteuse d'être obligée de répondre, ayant sur les lèvres des paroles hautaines qu'elle retenait, puisqu'il fallait parler avec douceur.

— Je rends grâces à Vichnou de n'avoir pas permis ta mort, qui me damnait, dit-elle enfin, mais je te demande grâce aussi ; cesse de me poursuivre de ta colère, et de torturer mon âme par ton pouvoir magique.

— Je serais au désespoir de te causer volontairement le moindre mal, dit-il ; ta souffrance ne vient pas de moi, c'est la conscience de ton injustice qui en est la source. Ton cœur est faussé par des influences lunestes, et c'est malgré lui qu'il répond au dévouement par la haine.

— J'ai voulu reconnaître ton dévouement. Tu as îepoussé mes présents avec dédain.

— Ce n'était pas des présents qu'il fallait, mais un mot reconnaissant ; un sourire de toi, à ce moment, une fleur cueillie par tes doigts, m'eussent fait ton débiteur.

— Les dieux veulent que tu fixes toi même, aujourd'hui, la rançon de mon repos ! dit-elle de plus en plus troublée.

— Aujourd'hui, je serai plus exigeant, car j'ai souffert, et je souffre plus que toi.

— Tu souffres, pourquoi ?

— Pourquoi ? Parce que ta beauté est une arme

terrible qui m'a, dès le premier instant, mortellement blessé. Pourquoi ? parce que, tandis que le poison de la haine te brûle, le venin de l'amour me dévore ; parce que je t'aime, douloureusement et follement, et que ton absence et ta haine me tueront plus sûrement que les assassins que tu m'envoies.

Ourvaci mit ses mains sur ses oreilles pour ne plus entendre, un flot de sang lui monta au visage, et elle serait tombée sans le bras de Lila qui la retint.

— Hélas ! murmura-t-elle, dans quelle jungle inextricable suis-j éperdue? Qu'adviendra t-il de moi maintenant ? Les saintes paroles de l'amour me sont dites, pour la première fois, par une bouche qui les profane. Tout espoir est vain après ce que j'ai entendu; ce qu'il réclamera équivaut à mon arrêt de mort.

— Pourquoi trembler ainsi, dit-il, toi dont la vie est ma conquête, et que j'adore comme mon enfant ? Ne sais-tu pas qu'un cœur épris est plein d'indulgence et de faiblesse? Certes, puisque les dieux m'encouragent, je pourrais demander beaucoup, je pourrais te reprendre dans mes bras, qui n'auraient pas dû se rouvrir lorsqu'ils t'avaient saisie ; j'aurais droit d'exiger de toi une apparence d'amour, qui vaudrait plus encore que tous les bonheurs du monde ; mais je suis sans force devant ton angoisse, et j'aurai Phorrible courage de me détourner du ciel, pour ne pas te voir pleurer.

— Que demanderas-tu alors? dit-elle d'une voix mourante, en attachant comme malgré elle son regard sur les yeux du jeune homme que la lune, en s'y mirant, faisait rayonner.

3o8 LA CONQUÊTE DU PARADIS

— Je ne veux de toi qu'un baiser, dit-il, mais cela je l'exige, je n'accepterai aucune autre rançon, et j'ai dit mes dernières paroles.

Bussy s'était exprimé d'une voix forte, contrastant avec l'expression émue et tendre de tout à l'heure ; un froncement de sourcil avait changé aussi l'air de son visage, devenu volontaire et impérieux ; la reine le revoyait maintenant tel qu'il lui était apparu, la première fois, pour l'arracher à la mort. Mais de nouveau un nuage ds poudre s'éleva, et, quand il se fut dissipé, en parfumant l'air, la vision s'était effacée.

— - Le charme est rompu, dit Sata-Nanda en se rapprochant. Vous pouvez sortir du cercle magique.

— Ah I mon père ! s'écria la reine, j'étouffe de honte et d'indignation ; pour t'obéir, j'ai écouté ces horribles discours, je me suis laissée outrager, sans laisser éclater ma colère. Mais que vais-je devenir maintenant? mon malheur est sans remède.

— Comment, ma fille, dit le fakir, tu n'es pas touchée de la douceur et de l'abnégation de cet homme ? Il m'a paru, à moi, comme un lion affamé qui se laisse émouvoir par les pleurs d'une gazelle, et la laisse échapper.

— Quoi | tu me conseillerais de lui accorder ce qu'il demande ?

— Sois heureuse qu'il attache tant de prix à si peu de chose.

— Mais je ne m'appartiens pas, mon fiancé aurait droit de me reprocher une pareille faute.

— Dérober un baiser à celui qui partagera son

LE LION DE LA VICTOIRE 3og

amour, entre toi et les deux cents femmes de son harem, me semble un crime assez léger. Réfléchis cependant, ma fille ; consulte ton guide ordinaire, le saint vizir Panch-Anan, et ce que tu auras décidé, fais-le savoir au jeune étranger; tes assassins ont su le trouver ; tu sauras lui faire parvenir ta réponse. J'ai fait ce que je pouvais pour toi. Je te laisse libre à présent d'achever l'œuvre, comme tu l'entendras.

— Merci, saint gourou, dit-elle ; je suis pénétrée pour toi de gratitude ; je suivrai ton conseil en prenant l'avis de Panch-Anan. Je t'en prie, reconduis-nous jusqu'à ma tente, je suis brisée, et la nuit est pleine d'épouvante. *

Quand elle fut étendue sur les coussins, débarrassée de ses parures, que les servantes se forent retirées, et qu'on eut placé les gardes autour de la tente; à l'éclat voilé des lampes, la reine, se soulevant sur un coude, regarda Lila, qui n'avait pas dit un mot, et se tenait accroupie sur un genou, les regards rivés au sol.

— Eh bien, princesse, qu'as-tu donc? dit-elle, après l'avoir considérée un instant avec surprise, est- C3 que le brahmane, en te commandant le silence, t'a ravi pour jamais la faculté de parler ?

Mais Lila tourna vers la reine un regard trouble, qui semblait ne pas voir, et ne répondit rien.

— Que se passe-t-il donc en toi ? Es-tu malade ? Je te trouve toute changée.

Et Ourvaci, inquiète, se leva vivejnent et courut à son amie, qu'elle entoura de ses bras.

3lO LA CONQUÊTE DU PARADIS

— Je ne me trompais pas, tes yeux sont pleins de larmes ; qu'as -tu donc enfin ? Est-ce la terreur que t'a fait éprouver cette scène magique qui te met dans cet état ?

— Ce que j'ai, dit Lila en secouant ses larmes ; ce que j'ai, j'ose à peine te le dire. C'est que je suis perdue à jamais ! Je demandais tout à l'heure à quels signes on reconnaît l'amour. Je le sais maintenant.

— Que veux-tu dire ? Deviens-tu folle ? s'écria la reine en se relevant vivement.

La princesse cacha son visage dans ses mains et courba la tête, les épaules secouées par des sanglots. Ourvaci laissait tomber sur elle un regard dur, qui finit par s'amollir, cependant, devant cet orage de larmes . Elle s'agenouilla près de Lila et lui prit les mains.

— Voyons, dit-elle, j'ai mal entendu, tu n'as pas voulu dire que tu es amoureuse du barbare.

— C'est cela que je suis forcée d'avouer, s'écria-t-elle d'une voix entrecoupée. Ah! pourquoi ai-je voulu le voir ? Je suis mortellement punie de ma vaine curiosité.

— Il m'est impossible de croire à un pareil malheur, dit la reine après un silence ; comment se pourrait- il qu'en un instant un être que tout désigne à ton mépris, t'ait fait perdre l'esprit à ce point ? moins qu'un être même, une ombre !

— Il faut le temps d'un éclair à la foudre pour vous réduire en cendres, et l'on ne peut rien pour l'éviter.

— Laisse-moi m'imaginer que tu t'abuses, que tes nerfs surexcités te font croire à l'apparence d'une folie passagère, que tu oublieras demain.

LE LION DE LA VICTOIRE 3ll

— Que ne donnerais-je pas pour oublier, car mon malheur est complet, puisque* je n'ai aucun espoir d'être aimée et que c'est toi qu'il adore !

— Qu'oses-tu dire, Lila? Si vraiment un pareil amour, pire que la peste et que la lèpre, était en toi, au lieu de le cacher et de l'étouffer dans ton cœur, tu proclamerais ta honte ?

— Je n'éprouve pas de honte à aimer un homme, qui m'a paru plus aimable qu'aucun que j'aie vu jamais. Si je croyais son cœur libre, j'irais vers ce mortel, aussi beau que Rama-Tchandra, et je lui dirais : J'ai des jardins et des palais embaumés, des éléphants et des esclaves nombreux, des pierreries et des étoffes précieuses ; si ma personne plaît à tes regards, prends-moi pour ta femme ou comme ta servante. — Oh î non, je n'ai pas de honte, je n'ai que de la douleur!

— Hélas ! dit la reine, ce magicien a jeté un charm© sur toi, et c'est ma faute; dans mon trouble, j'ai oublié de lui offrir un présent.

— Le seul magicien c'est Kama-Déva, dit la jeune princesse, il ne faut accuser nul autre que lui.

— Si je n'avais vu tes larmes, je croirais que tu te moques. Comment veux-tu que je puisse admettre que toi, une brahmine comme moi-même, tu songes, sans horreur, à t'allier à un tchandal^, moins que cela encore, qui te ferait perdre ta caste et te mettrait au dernier rang des êtres.

— Tu le sais, j'étais une des élèves préférées de saint pandit RugoonatDat, et beaucoup de mes erreurs

se sont fondues à là chaleur de sa parole ; il m'a fait comprendre que la noblesse du cœur et de l'esprit est plus précieuse que celle que donne la naissance, et j'ai reconnu avec lui qu'un soudras, qui porte sous son front Tintelligence, vaut mieux qu'un brahmane stupide et avide de richesses.

— Vraiment, ce Rugoonat Dat infestait ma cour de ses idées sacrilèges, s'écria la reine avec colère, et je suis bien aise qu'il Tait quittée. Si je n'avais pas pour toi une affection de sœur, qui m'entraîne à une faiblesse coupable, après ce que je viens d'apprendre, je ne pourrais pas te garder près de moi ; mais j'entends qu'il ne soit plus parlé de cette démence.

— Si tu ne m'avais pas interrogée, tu n'aurais jamais su mon secret, dit Lila; mais tu n'en verras plus rien, il me consumera en silence, comme un incendie qui couve dans un palais, sans rien trahir à l'extérieur. Mais viens te reposer enfin, je suis vraiment criminelle de te priver de sommeil, quand tu tombes de lassitude.

Elle reconduisit la reine à son lit moelleux et, pour l'endormir, lui caressa la plante des pieds avec une plume de francolin.

Les beaux yeux d'Ourvaci se fermèrent bientôt ; le sourcil irrité se détendit, et un souffle calme et léger entr'ouvrit les lèvres. Alors Lila, avant de refermer la moustiquaire de gaze, avec un sourire étrange, attacha sur la reine endormie un long regard, plein de malice et de finesse.

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