‹ Le Lion de la victoireChapitre 26 sur 29 · LE SIEGE · texte numérisé non relu

LE SIEGE

Dupleix passe à cheval sur les remparts, et au-dessus , de sa tête le vol sinistre des obus siffle et bourdonne .

Voilà bien des semaines que les Français sont enfermés dans Pondichéry, sans que les assiégeants, malgré tous leurs efforts, soient encore parvenus à rien gagner sur eux ; mais aujourd'hui les Anglais s'agitent d'une façon extraordinaire, il semble qu'ils se préparent à tenter un assaut décisif. C'est pourquoi le gouverneur fait au pas le tour de la ville et, s'arrêtant parfois, l'œil à la longue-vue, surveille attentivement les mouvements de l'ennemi. Quelques officiers marchent derrière lui en silence.

Dans la rade, aussi près que le fond le permet, trois navires anglais sont embossés et lancent leurs projectiles ; mais la grande houle empêche la précision du

tir, tandis que les canons de la place ripostent avec la plus grande sûreté. Cependant les obus tombent nombreux dans les rues désertes, et voici que tout ;\ coup le gouverneur est presque repoussé par un groupe de soldats et de cipayes qui fuient, tentés par une bombe arrivant sur eux ; les officiers qui suivent Dupleix voient le danger que court leur chef, lui crient de se garer ; mais lui, tranquillement, s'avance vers le projectile dont l'explosion le couvre de fumée et de poussière.

Quand le nuage s'est dissipé, il se tourne vers les soldats immobiles de surprise et d'inquiétude, et leur dit en souriant :

— Vous voyez bien, enfants, que cela ne fait pas de mal.

Puis il continue sa route, suivi d'acclamations et de vivats.

Il arrive bientôt au bastion Saint-Joseph, du côté opposé à la mer. Là il s'arrête, et s'approche d'une embrasure pour interroger plus longuement les préparatifs de l'ennemi.

— Décidément, messieurs, dit-il après un instant, en se retournant vers les officiers, ce n'est pas une feinte, les Anglais prononcent l'attaque du côté du marais et des terrains inondés, qui nous sont une si bonne défense à cet endroit ; ils ont l'idée, sans doute, que cette boue les protégera contre nos sorties et semblent oublier qu'elle est aussi infranchissable pour eux que pour nous, et qu'il s'y embourberont. Ils mènent activement les travaux, mais ne leur laissons pas don-

ner avec tant de facilité leurs coups de pioche, ayez la bonté de transmettre Tordre aux dragons, avec cTAuteuil et Paradis, aux grenadiers de La Touche, et à Bussy avec ses volontaires, de sortir, et de leur courir sus en contournant le marécage.

Et il reste là, tandis qu'on prépare et qu'on exécute le mouvement, dont il veut suivre des yeux la fortune.

Il voit bientôt la colonne se déployer hors des murs, puis se partager en deux divisions, qui circulent entre les tranchées. Ellesprennent chacune leurroute vers l'ennemi, se dissimulant dans les plis de terrains, derrière des bois. Pendant de longs moments elles disparaissent aux yeux de Dupleix, puis il les revoit, et de nouveau les perd de vue.

Mais voici qu'il pousse un cri de douleur et de colère: la division la plus forte fait fausse route, elle a pris le plus longjlel plus mauvais chemin.

— Que font-ils, les malheureux? Qui donc les guide ? s'écrie-t-il avec désespoir. Leur artillerie va s'embourber, et l'ennemi les apercevoir bien avant qu'ils puissent tenter le moindre mouvement offensif.

Des sonneries de trompettes se font entendre dans le camp des Anglais, qui rassemblent en hâte toutes leurs forces; et quand les Français, à grand'peine, sont sortis du mauvais pas, ils ont devant eux toute l'armée ennemie.

Alors, des deux côtés, éclate un feu terrible, dont le nuage enveloppe et dérobe bientôt le combat. Ne pouvant plus voir, Dupleix écoute ; il reconnaît bien la voix, plus proche et plus haute, de ses canons, et ils aboient ferme, sans relâche.

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Par instant une déchirure du nuage laisse à découvert un détail de la bataille: un cavalier qui passe en gesticulant, quelques soldats redressant une pièce qui, en reculant, a perdu son aplomb ; ou bien, une épée, haute dans la main d'un chef, et jetant une lueur; puis de nouveau la cotonneuse et molle muraille, impénétrable, se referme.

Mais voici que le canon se tait subitement du côté des Français ; on n'entend plus qu'une fusillade irrégulière, qui se rapproche.

— Ils se replient, pense Dupleix ; que pourraient-ils faire en effet contre toutes les forces anglaises ?

Et il se penche, tendant l'oreille, inquiet, car il y a certainement du désordre dans cette retraite; un grand trouble, en tous cas, et inexplicable, car l'ennemi ne poursuit pas, et même cesse bientôt le feu de ce côté. La colonne revient. Dupleix la voit sortir du nuage et se hâter vers la ville, par le bon chemin cette fois ; il quitte alors son poste d'observation et galope vers le bastion Sans-Peur, par lequel rentrent les soldats.

Déjà ils arrivent, par groupes tumultueux, noirs de poudre, saignants, mais plus attristés qu'effrayés.

Dupleix s'est arrêté, le cœur serré par un pressentiment, il n'ose pas interroger, mais il lui semble que Ton murmure un nom autour de lui, celui de Paradis.

— Paradis, prisonnier? s'écrie-t-il, en s'avançant vivement.

On détourne la tête, personne ne répond, et voici que des pas durs et réguliers sonnent sur les dalles ; quatre soldats paraissent, portant sur des fusils

entre-croisés, un homme recouvert d'un drapeau. Le gouverneur saute à terre et s'élance vers lui :

— Blessé !

Il écarte les plis du drapeau et prend la main inerte et tiède encore de Paradis. Tout le monde s'est découvert, et garde un silence profond.

— Mort!

Ce mot lui déchire les lèvres ; il veut douter encore pourtant, appuie sa main sur ce brave cœur qui ne bat plus ; puis, avec des yeux troublés de larmes, il contemple longuement son vieil ingénieur qu'il aimait tant, si fidèle, si dévoué et qui le comprenait si bien. On ne voit pas la blessure qui l'a emporté, une balle au cœur sans doute ; il a l'air de dormir, bien pâle cependant, et pour la première fois, lui qui avait gardé ses riches couleurs même sous le climat de l'Inde.

Mais Dupleix, violemment, refoule sa douleur. Il ne faut pas que le mouvement de trouble et de désarroi que vient de causer cette mort se prolonge davantage.

— Soldats, dit-il, le malheur qui nous frappe est bien cruel. Mais il faut subir courageusement la triste loi de la guerre. Celui qui nous quitte, riche de gloire, était notre plus précieux auxiliaire, et la place, il est vrai, va rester sans ingénieur. Eh bien, c'est moi-même qui le remplacerai. J'ai par bonheur quelque savoir en mathématiques et j'ai étudié dans ma jeunesse la fortification ; je puis donc me charger de la direction de la défense et je ne faillirai pas à ma tAche. Que les justes larmes que vous arrache la perte de ce héros ne vous fassent pas oublier votre

devoir. Songez à vos frères, engagés en ce moment même avec l'ennemi, et, par votre retraite trop prompte, dont vous ne leur avez même pas donné avis, ayant sur les bras toute l'armée anglaise. Hâtons-nous de protéger leur rentrée, et que nous n'ayons pas, par notre faute, à déplorer de nouveaux malheurs.

C'est Bussy qui commande la seconde division, et, ne connaissant pas le sort de la première, il a continué à s'avancer.

Le jeune officier est magnifique au feu; plein d'emportement et en même temps de sang-froid, avec un coup d'œil si juste, et une si prompte décision, que ses hommes ont toute confiance en lui et le suivent aveuglément.

Il a réussi à s'emparer des huttes, à chasser l'ennemi de la tranchée qu'il devait emporter, et à jeter la confusion dans les rangs des Anglais, qui ont aussi à déplorer la perte d'un officier de valeur : le capitaine Brown. Bussy se maintient dans l'emplacement conquis, jusqu'au moment où il voit des forces considérables s'élancer pour le reprendre. Devinant alors que l'autre colonne a essuyé quelque revers, il ordonne la retraite, et, malgré un feu très meurtrier, se replie sans désordre. Au moment où un détachement va sortir de la ville pour se porter à son secours, les volontaires y rentrent en bon ordre, rapportant les blessés et les morts.

Bussy s'est arrêté sur la place, qui s'arrondit à l'intérieur des murs, devant le bastion, pour voir défiler ses hommes ; son cheval saigne d\me légère blessure.

Cette partie de la ville n'est pas encore atteinte par les obus ; aussi le3 habitants s'y portent-ils en foule, avides de nouvelles.

Parmi eux, deux femmes, soigneusement voilées sous le costume musulman, cherchent activement à se frayer un chemin pour approcher le plus possible des soldats, et même, avec beaucoup d'adresse, se glissent à travers l'encombrement tumultueux de cette armée et de ces canons qui rentrent. Un grand noir, qui les suit à quelque distance, peut à peine les rejoindre.

Elles parviennent à gravir les marches d'un petit portique qui précède une maison ; de ce point elles dominent la place, qu'elles parcourent rapidement des yeux. Elles aperçoivent bientôt ce qu'elles voulaient voir, car l'une des deux femmes pousse un léger cri!

— Le voici I dit-elle à demi-voix, vivant, sans blessure. Ah ! que je suis heureuse d'être venue !

Chose étrange, cette musulmane a parlé français, et elle raconte à sa compagne qu'elle a fait un vœu, pour protéger des jours qui lui sont chers, le matin même, dans la chapelle des capucins. Elle semble avoir bien peur d'être reconnue, malgré son voile, surtout quand Dupleix paraît sur la place et se dirige vers le capitaine des volontaires, avec lequel il cause quelques instants.

— Mon père !jnurmure-t-elle en se jetant vivement derrière une colonne.

— Es-tu bête, cousine, crois-tu qu'il va te reconnaître à travers l'étoffe ? Regarde-moi donc ? Est-ce

que, si tu ne le savais pas, tu devinerais que ce paquet de chiffons est Louise de Kerjean ?

— C'est vrai, dit Chonchon en riant : deux yeux dans un sac !

— D'ailleurs, nous ne faisons pas de mal.

— Nous serions joliment grondées cependant si on savait notre escapade. Ah î les femmes sont bien à plaindre ! ajouta-t-elle en soupirant. Est-ce que c'était possible de rester dans cette incertitude, et n'ai-jepas souffert mille morts aujourd'hui ? Se battre n'est rien, mourir non plus. Mais être là, derrière une fenêtre, inactive, dans une attente horrible, crispée par une angoisse que rien ne calme, se disant à chaque déchirement de mitraille : Est-ce ce coup là qui Ta broyé ? Voilà ce que le cœur est incapable de supporter.

Louise reprit en souriant :

— Tu vois là, devant toi, intact, celui pour qui tu tremblais si fort, réjouis-toi donc au lieu de retourner à ta souffrance.

— Je suis heureuse, oui, dit Chonchon, mais j'ai peur pour demain, et puis je voudrais entendre sa voix, lui parler. Crois-tu que ce n'est pas aussi une torture d'être obligée de taire et de cacher, comme une honte, ce que je voudrais crier sur les toits ?

— Ah ! ma pauvre Chonchon, dit Louise, je suis vraiment effrayée de voir à quel point tu te laisses subjuguer par ce sentiment, sans savoir même si celui qui te l'inspire le partage.

— Comment le savoir ? Est-ce que je puis le lui demander? Voilà encore une chose qui serait désho-

noratite, et il est tellement réservé qu'il n'y a pas espoir de le deviner, s'il ne veut pas qu'on le sache.

— Pourquoi le cacherait -il à

— Pourquoi ? Parce que j'ai des millions et qu'il n'a que son épée. Je pense à cela bien souvent, pour me consoler de sa froideur.

— Si tu te trompais pourtant ? Tu ferais bien de préserver ton cœur, tandis qu'il en est temps encore.

— Est-il temps ? Je crains que non. Depuis que ce perpétuel danger plane sur lui, je ne me possède plus. Si les choses étaient restées dans l'état ordinaire, je serais peut-être parvenue à étouffer ce feu naissant ; cette guerre, c'est l'ouragan soufflant sur l'incendie, et je crois bien qu'il n'y a plus rien à sauver. Mais ne me fais pas parler, laisse-moi le regarder pendant les quelques minutes où je peux le voir.

— Le fait est qu'il est charmant, dit Louise ; je crois que, s'il s'avisait de me rendre des soins, je serais capable d'oublier pour lui Monsieur de Moracin.

— Il n'est pas comme les autres, n'est-ce pas ? Il a quelque chose de fier et de supérieur, et pourtant si simple, et si jeune quand il sourit. Mais quelles sont donc ces deux personnes qui s'approchent de lui et qu'il accueille si familièrement ?

— Cet Indien, et ce tout jeune homme qui baise la main du capitaine avec beaucoup d'effusion ? Mon frère m'a souvent parlé d'un page amené de France, ce doit être lui; j'étais curieuse de le voir.

— Il est bien joli, on dirait une fille.

— C'est justement ce que je pensais, on dirait tel-

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lement une fille, que je crois bien que c'en est une.

— Une femme près de lui ! une femme amenée de France î s'écria Chonchon d'une voix altérée. Je t'en prie, suivons ces gens-là, je veux savoir la vérité.

— Mais je dis cela sans en être sûre ; ne fais pas de folies au moins, reprit Louise en retenant son amie par la main.

— Songe donc, ma chère, si cela était vrai, c'est dans ce cas qu'il faudrait me guérir à tout prix. Je veux voir de près ce page, il le faut absolument.

Et Chonchon descendit vivement les degrés du portique, se rejetant dans la foule.

— Voyons, tu n'as pas l'idée de couper la colonne en marche et de nous faire huer par les soldats, dit Louise en retenant de force sa compagne. Attendons au moins que le défilé soit fini. Le page ne s'en ira pas tant que son maître sera là.

Chonchon, fiévreuse et impatiente, se haussait et se baissait, tâchant de voir à travers la foule, de ne pas perdre de vue le groupe qui l'intéressait.

— Ah ! dit-elle, l'Indien s'inquiète de la blessure du cheval ; Monsieur de Bussy met pied à terre.

— Et toute la troupe est rentrée, dit Louise, voilà qu'on ferme les portes, la foule va se disperser. Sois prudente, au moins, ne va pas te trahir.

— Ne crains rien, je veux voir seulement. Viens, viens, le capitaine est parti, et le page s'éloigne avec l'Indien qui emmène le cheval.

On pouvait circuler sur la place maintenant ; elles se hâtèrent, toujours suivies du noir, impassible, et

elles furent bientôt sur les talons de ceux qu'elles suivaient. Ils avaient pris une large rue et marchaient assez vite en silence.

— Comment nous y prendre pour faire parler ce page ? disait Chonchon. A le voir ainsi de dos on ne peut rien conclure, sa démarche est assez celle d'un garçon.

— Elle s'y est étudiée sans doute, dit Louise ; moi je trouve les pas trop petits et trop pressés, les hommes tont des enjambées plus longues.

— Je t'en supplie, trouve quelque chose, ils vont entrer dans quelque maison, nous échapper, et je ne saurai rien.

— Attends, j'ai une idée ; mais que pensera-t-on de soi-disant musulmanes parlant français ?

— On pensera ce qu'on voudra.

— Allons, alors.

Louise de Kerjean détacha de son cou une chaînette d'or qui attachait un médaillon et fit rapidement quelques pas qui la portèrent à côté du page.

— Monsieur, dit-elle, n'est-ce pas vous, par hasard, qui avez perdu cet objet ?

Et elle lui tendait le médaillon et la chaînette dans sa main ouverte.

Le jeune page s'arrêta et porta vivement la main à son cou.

— Ah ! se dit Louise, il a un médaillon.

-r Non, madame, ce n'est pas à moi, dit-il, je vous remercie de votre obligeance.

— - J'ai bien cru cependant le voir tomber sous vos

pieds, c'est peut être aux personnes qui marchent devant vous.

— La rue est vide !

Et le jeune page examina les deux femmes avec un commencement de surprise ; il rencontra le regard noir de celle qui ne parlait pas, attaché sur lui avec une fixité étrange, par Fentrebâillement du voile. Intimidé, il abaissa ses cils sur ses jolis yeux bleus et devint subitement tout rose, puis il eut un sourire, qu'il retenait à grand'peine, parce que l'idée lui était venue d'une bonne fortune. Alors il El un grand salut et s'échappant, rejoignit en courant son compagnon.

— Qu'en penses-tu ? dit Louise.

— Je ne sais, la voix est bien d'une femme ; mais cet embarras et cette timidité sont plutôt d un adolescent.

— Vois un peu comme il se retourne pour nous regarder ; il a cru vraiment que nous voulions le séduire,

— Au fait, si c'est un homme, il a raison de mal penser de nous, dit Chonchon, mais c'est bien une femme, va, je le sens à la haine qu'elle m'inspire et au sentiment affreux, qui doit être la jalousie, que sa vue a fait naître en moi. Ah ! que j'ai bien fait de garder mon secret I je voulais tout avouer à ma mère ; par bonheur je ne l'ai pu.

— C'est vrai, je t'ai quittée ce matin au moment où lu te rendais près d'elle pour tout lui dire. Qu'est-il donc arrivé ?

— Impossible de la voir. Il parait que les Anglais

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ont pendu un de ses espions et elle était très contrariée et très occupée de cela. D'ailleurs depuis le commencement du siège, elle n'a plus même le temps de m'embrasser. J'aurais pourtant bien besoin de sa tendresse, pour me consoler un peu.

— Voyons, dit Louise, ne désespère pas si vite ; ce page, après tout, n'est peut-être qu'un innocent jouvenceau : rentrons vite, et tâchons de savoir quelque chose par mon frère, que sa blessure au pied, quoique légère, force à garder la chambre.

Depuis qu'il avait fallu s'enfermer dans la ville, le gouverneur habitait, avec sa famille, l'ancienne résidence de ses prédécesseurs, qu'on appelait c le vieux jardin » . C'était moins vaste et moins somptueux que le nouveau palais,

Les jeunes filles, après avoir ôté leurs voiles et rafraîchi leur visage empourpré de chaleur, montèrent à l'appartement de Kerjean, au troisième étage.

— Comment se porte monsieur mon frère? dit Louise en entrant.

— Il se porte parfaitement, mais menace de périr d'ennui, répondit en bâillant le jeune homme, qui était allongé sur un sopha, un livre à la main. Ah ! cousine, c'est gentil de venir voir un pauvre reclus, ajouta-t-il en tendant la main à Chonchon.

— Allez-vous mieux ?

— Je ne souffre nullement ; mais le chirurgien me défend de faire un mouvement, c'est pourquoi je ne me précipite pas pour vous offrir des sièges.

— Nous nous les offrirons nous-mêmes, dit Louise.

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— Avez-vous des nouvelles ? La sortie ? a-t-elle réussi ? Le feu m'a paru terrible. Savez-vous si Bussy est revenu ?

— Nous avons vu le capitaine.

— De loin, ajouta Chouchou.

— Il était sain et sauf et causait avec un jeune page qui nous a donné beaucoup à penser.

En disant cela, Louise regardait attentivement son frère, et surprit un imperceptible mouvement. Cependant, il dit d'un ton très indifférent :

— Le page, pourquoi cela ?

— Pourquoi ? tu ne le devines pas ? tu n'as jamais eu de soupçons ?

— Des soupçons ?

— Tu n'as jamais eu l'idée que ce page est une femme ?

— Florian, une femme ! s'écria Kerjean avec une surprise assez bien jouée.

- Parfaitement, dit Louise, et je crois même qu'elle est assez de ton goût, car je ne suis pas dupe de tes airs innocents. Regarde-moi donc sans rire. Tu vois bien, tu ris.

— Je ne ris pas du tout, s'écria Kerjean, qui parvint à garder un air sérieux. A-t-on idée de ces petites filles qui vous inventent de toutes pièces un roman extraordinaire? Elles rendraient des points à M. de Voltaire, ma parole d'honneur ! et seraient capables de faire pendre un saint.

— Quelle ardeur à te défendre ! dit Louise avec un rire moqueur. Petit frère, tu mens très mal ; donne-la

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donc ta parole d'honneur, que tu ne sais rien.

— La parole d'honneur n'a rien à faire ici ; d'ailleurs si Bussy a des secrets, cela le regarde et nous n'avons rien à y voir.

— Ce n'est plus un secret pour personne, car tout le monde parle du page mystérieux.

— Qui, tout le monde ? demanda le jeune homme avec impatience.

— Les officiers. Le commandant Law est même très amoureux et veut enlever le page.

— Enlever Marion ! s'écria involontairement Kerjean.

— Là ! voici le secret avoué, avec le nom de la donzellet dit Louise qui se leva en battant des mains. Quelle folie d'essayer de lutter avec une femme qui veut savoir quelque chose !

Chonchon avait baissé la tête et mis la main sur ses yeux.

— Si vous m'avez fait commettre malgré moi une impardonnable indiscrétion, dit Kerjean avec humeur en regardant sa cousine, vous me forcez aussi à deviner un autre secret, que vous auriez, je crois, préféré garder.

Chonchon se leva vivement.

— Mon cousin, dit-elle, j'espère que vous ne serez pas trop sévère pour notre vilaine curiosité et que vous n'avez pas l'idée que nous sommes capables d'abuser de cette découverte.

Mais elle était si troublée qu'elle balbutiait, toute pâle, avec un bourdonnement dans les oreilles ; elle

s'appuyait d'une main au dossier du fauteuil, n'osant pas avancer.

— Remettez-vous, ma bonne Chofchon, dit-il doucement, c'est moi qui suis une bête d'avoir dit malgré moi ce que je voulais taire^ vous serez plus adroite que moi et ne parlerez à personne de ceci. J'ai confiance dans votre loyauté. Maintenant, sij'aiditune méchanceté que je ne pensais pas, pardonnez -moi et oubliezlà comme je l'oublie moi-même. Mais attention, ajouta-t-il en prêtant l'oreille, quelqu'un vient et ce doit être Bu3sy, je reconnais sa façon de monter l'escalier, parlons d'autre chose.

— Qu'est-ce que tu lisais ? dit Louise.

— La dernière tragédie de M. de Voltaire.

C'était Bussy, en effet, qui venait prendre des nouvelles de son ami.

— N'est-ce pas enrageant? s'écria le blessé en serrant la main du capitaine, d'être là, cloué par une égratignure, tandis que les autres se battent? Mais qu'y a-t-il ? vous êtes tout triste.

— Notre brave Paradis est mort, dit Bussy ; une affreuse nouvelle, n'est-ce pas ?

— Paradis ! s'écria Kerjean consterné ; que dit mon oncle ?

— Votre oncle est admirable comme toujours, il relève les courages, soutient et guide tout le monde ; c'est l'âme de la défense ; mais il ne se ménage pas assez : pour rassurer les poltrons il brave les obus, risquant de se faire tuer sans profit, et, si nous le perdions, tout serait perdu.

— Mon Dieu ! s'écria Chonchon, qui tomba en sanglotant dans le fauteuil, j'oubliais mon père !

— Pardon, mademoiselle, je suis brutal, dit Bussy, mais j'exprime là une crainte qui nous oppresse tous. Vous qui avez tant de pouvoir sur lui, dites-le lpi, je vous en prie, à votre cher père, dites-lui, en notre nom à tous, que nous le supplions de ne plus s'exposer ainsi ; qu'il le promette par amour pour vous.

— J'y vais tout de suite, dit Chonchon, qui cachait dans son mouchoir son visage bouleversé.

Elle s'enfuit, et Louise après elle.

Kerjean ne parla pas de ce qui les occupait tout à Theure ; d'ailleurs, d'un mot, Bussy l'avait rejeté bien loin de ces frivoles questions. Il l'interrogea sur la sortie, sur les opérations prochaines.

— Le bombardement commencera cette nuit ou demain matin, dit Bussy ; les Anglais auront terminé leurs tranchées ; mais, comme, grâce au marais qui les empêche d'approcher, elles sont établies à sept cent cinquante toises du chemin couvert, leur feu n'aura pas beaucoup d'effet. Cet amiral Boscawen est peut-être un bon marin, mais, par bonheur pour nous, il n'a aucune expérience des sièges. La nuit dernière ils se sont avancés, sans le reconnaître, dans un petit bois où nous étions en embuscade, et nous avons pris les canons que le détachement conduisait des vaisseaux au camp. Et vous, ajouta-t-il, ne savez-vous rien de l'extérieur ?

— Nous sommes admirablement renseignés, dit Kerjean. Madame Dupleix a des espions même parmi

les cipayes anglais : elle en a partout, et d'une fidélité incroyable. Voici les plus récentes nouvelles : le Nabab AUah-Verdi a promis un renfort de deux mille cavaliers à nos ennemis.

— Comment ! malgré le traité de paix signé avec nous?

— Oh! les traités n'ont aucune importance pour ces gens-là, quand leur intérêt est de les rompre. Et puis Marlborough a fait, parait-il, des cadeaux magnifiques ; cela joint au doux espoir d'être vengés de la honteuse défaite que nous leur avons infligée, c'est plus qu'il n'en fallait pour décider les Maures à trahir. Ceci est la mauvaise nouvelle. La bonne, c'est que nos vaisseaux, au nez de messieurs les Anglais, sont parvenus à jeter trois cents hommes de renfort dans Madras.

— A la bonne heure ! Madras en état de tenir, c'est un grand souci de moins pour Dupleix. Mais je vous quitte à présent, ami, car je ne m'appartiens pas. Ayez patience, et à bientôt.

Le lendemain, dès que le jour parut, le bombardement commença, en effet, avec une violence formidable. Les Anglais, voyant leur faute, avaient élargi leur attaque du côté du nord, et les coups portaient maintenant en plein sur le bastion Saint- Joseph et la porte de Valdaour. Dupleix y courut aussitôt, ordonna de renforcer encore l'artillerie sur ces deux points et, comme les sacs de terre manquaient, il fit blinder avec des troncs de cocotiers les escarpes qui s'écroulaient.

Pas un instant le tir des remparts ne se ralentit.

Boscawen avait démasqué tous les canons qu'il pouvait concentrer contre la forteresse ; partout il avait trouvé des feux doubles des siens. Pendant trois nuits, sans un instant de répit, l>ffreux tapage continua, la place reçut plus de vingt mille projectiles. En dernière ressource, les assiégeants firent approcher les vaisseaux de second rang, à cinq cents toises de la ville, et de là ils crachèrent leur mitraille.

— Abritez-vous de ce côté, dit Dupleix ; ne répondez pas, et laissez-les faire leur vacarme.

Il n'eut d'autre résultat en effet que de tuer une pauvre vieille femme malabare qui passait dans la rue.

Devant le peu de succès de leurs efforts, les Anglais perdaient décidément courage, on intercepta une lettre de l'amiral qui montrait de la fureur ; les espions et les déserteurs parlaient de la levée du siège. Dupleix cependant s'attendait à une attaque désespérée et il faisait rentrer prudemment les canons des batteries trop avancées ; quand, dans la quatrième nuit, on vint lui annoncer que les Anglais enlevaient le matériel de siège, et se repliaient vers le fort Saint-David.

— Ne les laissons pas déménager comme cela, sans leur dire un mot d'adieu, s'écria le gouverneur plein de joie.

On se lança à leur poursuite, on les harcela, on mit le feu au camp qu'ils abandonnaient, et, au matin, on on aperçut les dernières files de l'arrière-garde, s'éloignant en hâte, et les vaisseaux prenant le large (i).

La brise qui les poussait porta alors jusqu'à eux, 0)6 octobre 1748.

chanté par toute une armée, le refrain narquois, qui avait tant agacé l'amiral e\ les soldats, pendant ces cinq semaines de siège :

Marlborough s'en va-t-en guerre, Mironton tonton mirontaine !...

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