‹ Le Lion de la victoireChapitre 5 sur 29 · AVENTURE · texte numérisé non relu

AVENTURE

La ville était prise, le drapeau de la France palpitait au sommet du Fort Saint-Georges, des négociations très-compliquées étaient entamées et promettaient quelques loisirs aux soldats vainqueurs. Le marquis de Bussy avait obtenu les quelques jours de congé qui lui étaient bien dus après une année de mer ; il sortit donc de Madras, au petit jour, et s'élança dans la campagne comme s'il s'enfuyait.

Le marquis de Bussy avait alors vingt-cinq ans. C'était un gentilhomme d'excellente noblesse, mais sans autre fortune que le renom de ses aïeux ; il était né dans un vieux castel un peu délabré, à Bucy, près de Soissons. Son père, Joseph Pâtissier, marquis de Bussy Castelnau, était mort en 1724, laissant deux enfants en bas âge, et une jeune veuve, condamnée,

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par son manque de fortune, à végéter en province. La marquise, après bien des larmes, avait fini par se résigner à son sort, et, faisant le sacrifice de sa jeunesse, s'était consacrée tout entière à ses deux fils. Grâce à ses soins, ils avaient reçu une éducation digne de leur rang, et vingt ans d'économie et d'épargne permirent à la mère d'envoyer à Paris, lorsqu'il eut atteint l'âge d'homme, Charles, son fils aîné, solliciter auprès du roi un grade dans l'armée. Le brevet s'était fait attendre, et lorsqu'il arriva enfin, avec Tordre d'aller rejoindre à l'île de France la Bourdonnais, et de le suivre dans les Indes, au milieu des séductions de Paris la petite fortune s'était à peu près fondue.

Le nom de l'Inde avait pour le jeune marquis quelque chose de magique. Ce pays lui apparaissait comme une terre mystérieuse, une création supérieure, chef-d'œuvre de la nature, paradfe primordial dont l'humanité accrue avait débordé comme d'une coupe trop pleine. Il l'aimait comme une patrie, et il y avait dans cet amour, peut-être, le pressentiment que sa destinée devait s'accomplir là. Esprit avide et ardent, habitué au travail, il avait employé les longs mois, où la mer le roulait de lame en lame, à apprendre la langue de l'Inde. A travers les monotones et brûlantes journées de calme, dans les hurlements du vent et les chocs de la tempête, il s'était acharné, avait étudié les monstrueuses théogonies, s'était enivré aux splendeurs des poèmes sacrés. Mais cette patrie d'élection s'était reculée devant son désir, et les tragiques aventures de son voyage lui semblaient s'être dressées

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5o LA CONQUÊTE DU PARADIS

pour lui barrer la route, comme les monstres qui défendent l'approche d'un trésor. Les ouragans tenaient lieu de dragons, et dans les effrayantes fulgurations de l'orage, il voyait le glaive de l'archange à l'entrée de l'Eden.

Depuis plusieurs jours, Bussy foulait le sol sacré de l'Inde, et il lui paraissait reculer encore devant lui. Qu'avait-il vu jusqu'alors en effet ? Une ville européenne assez triste, que, très-fièrement, les Anglais appelaient le Londres indien; des uniformes, des physionomies britanniques ; il avait entendu des coups de canon et donné des coups d'épée. Pourtant il gardait la foi en son rêve ; l'éclat inusité du ciel et la splendeur des étoiles lui affirmaient qu'il n'était pas vain. Aussi comme il était heureux d'être seul et d'aller à la découverte !

Il dépassa vite les faubourgs de Madras et poussa son cheval au hasard à travers de magnifiques pelouses d'un velours clair, tachées de groupes d'arbustes plus foncés qui faisaient ressembler la contrée à un beau parc.

Cet aspect se prolongeant, il mit sa monture au galop et, doucement rafraîchi par le vent de la course, enivré par l'incomparable pureté de l'air, il se laissa glisser dans une sorte de somnolence fiévreuse, où il lui parut que les pensées défilaient dans son cerveau avec la même rapidité que les prairies et les bosquets à droite et à gauche de sa course. Il imaginait des aventures, des rencontres singulières; de merveilleux palais ; une femme belle comme Sita,se prenant d'amour

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pour lui, l'entraînant dans une vie pleine d'enivrement et de dangers. Il voyait des combats terribles, des escalades, des harems forcés. Puis il songeait à Nour-Djehan,la sultane fameuse t Lumière du Monde », dont il connaissait l'histoire, il cherchait à s'imaginer cette beauté incomparable dont le souvenir rayonnait encore ; il l'aimait à travers les siècles.

Et toujours il courait, coupant l'air chaud et parfumé ; mais le cheval se lassa, reprit une allure plus tranquille, et le jeune homme, comme éveillé, regarda autour de lui.

Le terrain se mon vementait : des collines et des bois bleuissaient l'horizon, et à peu de distance se dressaient des arbres prodigieusement hauts, droits comme des mâts, lisses et sans feuilles, excepté, à leur sommet, un parasol magnifique.

Bussy marcha vers ces arbres qui l'émerveillaient.

Quelques huttes étaient groupées à leur pied ; des noirs, un lambeau d'étoffe blanche autour des reins, apparaissaient, et une vieille femme était accroupie près d'un chaudron sous lequel brûlaient trois motceaux de bois sec.

Elle considérait le jeune homme qui venait de s'arrêter, avec une curiosité souriante, et son rire illuminait sa figure noire.

— Salut, jeune étranger, dit-elle, je vois que tu admires notre palmier Talipat ; il est bien digne d'attention, en effet, car c'est un arbre mystérieux et saint ; mais à le voir seulement, on ne sait pas tout ce qu'il vaut.

C'était la première fois que la langue de l'Inde résonnait à l'oreille du marquis de Bussy, et la joie de la comprendre lui donna un battement de cœur.

— Je t'en prie, apprends-moi à le connaître, cet arbre extraordinaire, dit-il, en cherchant un peu ses mots et avec une sorte de timidité.

La vieille femme se leva, faisant bruire les bijoux d'argent qui brillaient sur sa peau brune ; elle s'adossa à l'un des talipats et étendit son bras sur l'écorce unie.

— Vois-tu, maître, dit-elle, les hommes, autrefois, étaient des géants, et la durée de leur vie se comptait par siècles ; tout dans la nature était alors en proportion avec les hommes ; mais tout a disparu avec eux, excepté le talipat qui n'était pour eux qu'un arbuste. Vois, à son sommet, ce buisson de fleurs blanches comme l'ivoire et dont le parfum embaume toute la campagne, il lui faut trente-cinq ans pour s'épanouir et il ne fleurit qu'une fois, il est haut lui-môme comme un bel arbre ; eh bien, c'était un léger bouquet pour le géant qui le coupait du bout de l'ongle ; cette feuille énorme, dont une seule suffit à abriter vingt hommes, c'était pour lui un simple éventail, et les vingt mille fruits qui seront mûrs dans quatorze mois et tomberont comme une pluie d'oranges, c'eût été pour les hommes d'autrefois comme quelques poignées de noisettes.

— Nous sommes bien petits en effet devant tant de grandeur, murmura Bussy, la tête levée vers le colosse en fleur dont le parfum violent lui donnait le vertige. Merci de ta légende, ajouta-t-il, tu es heureuse d'être née et de vivre à l'ombre du talipat.

Il salua la vieille femme d'un sourire et repartit, courant vers rentrée des bois qui fermaient l'horizon.

— Ne va pas dans la forêt, garde-toi bien d'y entrer ! lui cria la femme avec un accent d'épouvante.

Mais Bussy ne l'entendit pas, et poursuivit son chemin.

Il précipita sa course et s'enfonça, bientôt, avec délices, dans l'ombre fraîche et reposante de la forêt, marchant au hasard entre la colonnade des arbres, car il n'y avait pas de route tracée ; et une mousse épaisse et fleurie étouffait les pas du cheval. L animal, d'ailleurs, semblait inquiet dans ce lieu inconnu, il agitait ses oreilles, humait l'air empli d'émanations suspectes et n'avançait qu'avec répugnance ; mais son maître ne prenait point garde à ces signes de désapprobation ; il était comme fasciné par l'extraordinaire majesté de cette solitude où les bruits dont était fait le silence mettaient une vague musique.

Après quelque temps, le chemin (ut moins aisé, le sol se hérissait de ronces, des plantes étranges aux feuilles tranchantes, des lianes, s'y emmêlaient. Bussy mit pied à terre et, passant la bride autour de son bras, avança avec précaution. Il atteignit bientôt un ravin peu profond vers lequel un ruisseau courait, lorsque tout à coup le cheval tira sur la bride, refusa d'aller plus loin, se raidissant sur ses jambes et donnant tous les signes de la plus vive terreur. Le jeune homme regarda autour de lui, rien ne justifiait cette épouvante ; il se pencha vers le ravin, et alors, à son tour, demeura aussi immobile que son cheval.

Au-dessous de lui, de l'autre côté du vallon, à rentrée d'une excavation, il venait d'apercevoir une tigresse au milieu de sa portée.

Sans défiance, elle était renversée sur le dos, dans les grandes herbes, et jouait avec ses petits. On voyait la blancheur matinée de son poitrail et de son ventre, ses mamelles rosées gonflées de lait, et le dessous de ses terribles pattes capitonnées de coussinets. Elle rentrait soigneusement dans leurs gaines ses griffes tranchantes et recourbées comme des cimeterres. Les yeux demi-clos, couchant les oreilles, elle entr'ouvrait sa gueule formidable, gouffre rose crénelé de dents aiguës, et Ton apercevait les cellules creusées sur sa langue rugueuse.

Le marquis était comme fasciné, retenait sa respiration, et, machinalement, cherchait à sa ceinture un pistolet.

C'était donc là sa première aventure ? La reine des jungles, superbe et terrible, lui apparaissant au lieu de la belle princesse qui hantait ses rêves t La rencontre pouvait être mortelle et, qui sait? peut-être moins redoutable que celle qu'il désirait tant.

Malgré le danger qu'il courait, le jeune homme ne pouvait se défendre d'admiration pour la beauté farouche et la grâce de l'animal. Les petits folâtraient avec une joie nerveuse ; l'un d'eux mordillait au flanc la tigresse qui renversait la tête vers lui languissamment. Le soleil, à travers les branches, jouait sur les zébrures fauves, miroitait sur la blancheur du ventre et faisait paraître d'argent les roides crins de la moustache

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Bussy songeait encore au paradis, à des tigres doux et familliers, et un attendrissement lui venait en contemplant cette scène de tendresse maternelle.

D'innombrables insectes, brillants comme des pierreries, rayaient l'air et bourdonnaient.

Soudain un coup de feu retentit ; une balle siffla. La tigresse se dressa sur ses pieds, poussa un rugissement rauque, et d'un bond disparut.

Le jeune homme avait vu dans un éclair les rayures du dos et l'éclat sanglant des prunelles ; puis plus rien ; les petits s'étaient réfugiés dans leur antre, en poussant des miaulements plaintifs. La tigresse était blessée, car des gouttes de sang éclaboussant les roseaux marquaient le chemin de sa fuite.

Bussy toucha ses pistolets pour s'assurer que ce n'était pas lui qui avait tiré.

Au même instant, un cri humain, tout proche, le fit tressaillir.

Il s'élança, sautant les obstacles, enjambant les broussailles, et en quelques pas il fut devant un spectable qui lui rendit subitement le sang-froid et le jugement rapide du soldat en face du danger.

Il vit un cheval blanc, cabré, l'œil fou, la crinière éparse, ayant le tigre cramponné à la gorge et, sur le cheval, à demi renversée, une femme étincelante d'ornements d'or.

Bussy, tout en courant, avait tiré son épée ; il fit un dernier bond et, d'un mouvement sûr et net, enfonça l'arme jusqu'à la garde entre les omoplates de la tigresse.

La bête se tordit en arrière, ployant ses reins souples, agonisante; mais elle eut encore la force d'atteindre le jeune homme et lui déchira l'épaule d'un coup de patte.

Malgré l'atroce douleur qu'il ressentit, Bussy eut le temps de saisir dans ses bras la femme qu'il venait de sauver et que le cheval, blessé à mort, allait écraser de sa chute. Puis le sang siffla dans ses oreilles, un frisson lui courut dans les membres et sur le visage, et, entraînant l'inconnue, qu'il serrait d'une étreinte nerveuse, il roula dans l'herbe, évanoui.

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