LE LION
L’un des plus élégants quartiers qui furent récemment créés aux environs de Paris, et qui sont dus aussi bien à l'initiative de F empereur Napoléon lll qu'à l’esprit inventif de M. f/aussmann,
est certainement celui qui s’étend entre le bois de Boulogne, les communes de Passy, d’Auteuil, du Point-du-Jour, de Saint-Cloud, etqui, depuis dix ans, est connu de l’Europe entière sous le nom de Parc des Princes. Des horizons bien découverts, un terrain sablonneux, le voisinage de la Seine et de quelques bouquets de grands bois, entinson exposition en plein midi, placent le Parc des Princes dans les conditions les plus heureuses sous le double rapport de la salubrité et de la beauté. On ne sera donc pas surpris d’apprendre que, malgré quelques inconvénients qui proviennent de la pauvreté de la commune de Boulogne dont il fait partie, le Parc des Princes se trouve désigné d’avance au choix de toutes les personnes qui, sans s’éloigner de Paris, veulent se reposer du souci des affaires, de
la fatigue des plaisirs, de l'énervement du travail, ou qui cherchent plus simplement à restaurer leur santé délabrée.
N’allez pas croire cependant que le Parc des Princes soit une succursale de Sainte-Périne ou un lieu de refuge pour les banqueroutiers. Bien loin de là. Tout y respire la jeunesse, la beauté, — j’allais dire l’amour 1 — le luxe, l’élégance, môme le chic et la fortune. Depuis deux mois que j’y suis allé pour la première fois, le seul malade que j’y aie rencontré, c’est moi ; et, si j’en crois mes jambes et mon médecin, je ne suis pas bien loin de la convalescence. On n’aperçoit partout là-bas que de somptueux hôtels, de longues avenues de grands arbres, des pelouses, des fleurs, des équipages bien tenus, de charmantes jeunes femmes et de beaux enfants.
t) LE LION DEVENU VIEUX
Le voisinage du bois de Boulogne entretient dans toute l’étendue du parc une animation singulière. Enfin, on y vit bien, sans se gêner, au grand soleil; il u’y a pas trop d’étrangers, et on n’y fait 'pas de cancans.
Il n’y a pas plus de quinze jours, une aimable jeune femme, qui passe avec raison pour une des merveilles du parc, m’en raconta un cependant, et je demande la permission de le transcrire ici, sans oublier d’y joindre les déductions -hilosophiques qu’il comporte. Comme il faut tout prévoir, s’il arrivait que ce nouvel « enfant de mon esprit » déplût au lecteur, je n’entends nullement en être responsable. Qu’il soit bien entendu, une fois pour toutes, que les fautes de cette histoire trop réelle, — si elle en contient quelques-unes, — n’incombent qu’à la personne
qui me l’a contée. Cela ne veut pas dire, tant s’en faut, que je refuse d’en tirer honneur et profit, si elle est jugéedignede louanges. Mettez, si vous voulez, que le bien est de moi, le mal de mon inspiration. Et puis, A vous qui me lisez! ayez assez d’esprit pour vous bien porter.
Par l'une des plus belles et des plus douces rnatinéesde l’un des étés derniers, la grille d’honneur de l’hôtel du comte d’Abarey, située vers le milieu de l’avenue des Princes, s’ouvrit toute grande, et le portier ayant soigneusement assujetti les deux battants à droite et à gauche, se hâta de passer son habit de livrée, puis, se croisant les bras, s’adossa paresseusement au mur delà loge en fumant un cigare, et promenant les yeux avec satisfaction sur la façade de la luxueuse demeure qu’il était chargé de garder.
Presqu’aussitôt, comme sil'ouverture de la porte avait été le signal du réveil pour tous les habitants du logis, on entendit un bruit de pas de chevhux dans la direction des communs, des persiennes claquèrent sur les murs au premier étage;et des cuisines, placées comme ilconvient, dans le sous-sol, s’élevèrent des voix bourdonnantes. n n’était alors guère plus de sept heures, mais le soleil s’élevait déjà dans le ciel, et la chaleur qui rayonnait partout ajoutait à l’intensité du parfum des fleurs.
Je ne sais quel artiste — quel homme de gé- ,nie — avait été chargé de la construction et de la décoration de l’hôtel habité par le comte d’Abare.y, mais on aurait fouillé tout Paris, tout Londres, et môme Vienne, Naples et Péters-
bourg, pour rencontrer, môme parmi les habitu-
lions princières, une demeure à la fois-plus élégante et plus fastueuse, plus confortable et mieux aménagée pour le plaisir des yeux. Toutes choses y avaient été rassemblées en vue de la Commodité et de l’agrément des habitants : jardin immense aux larges allées sablées, que bordaient des massifs de fleurs d’un rouge éclatant, se détachant avec vigueur sur des arbustes verts; portiques élevés, balcons de pierres sculptés, perron de trente marches qui descendait vers la pelouse, chargé de vases de marbre et de statues. Tout ce qu’il avait été possible d’emprunter de beaux motifs d’architecture et de sculpture à, l’art charmant de la Renaissance, tout ce que l’industrie moderne avait pu fournir d’inventions ingénieuses pour rendre l’existence agréable et facile, avait été prodigué, à profusion, depuis les
combles de ce palais unique jusqu’aux caves.
Le gaz, l’eau chaude, la froide et le calorique étaient partout distribués avec abondance; chaque pièce était ventilée comme devraient toujours l’être et ne le sont jamais nos salles de bal et de spectacle ; le marbre, l’or, les bois rares, les étoffes précieuses, attiraient l’reil sur tous les lambris. L’ameublement, à l’exception de quelques objets de haute curiosité butinés avec goût dans les ventes publiques, avait été fait par Penon, un véritable artiste qui s’est fait une spécialité dans la broderie des étoffes de tenture ; Barbedienne avait fourniles bronzes etles émaux cloisonnés ; les poteries sortaient des ateliers (PAdalbert de Beaumont; Froment-Meurice avait ciselé les orfèvreries; tous les tableaux qui tapissaient des murs étaient signés des premiers
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maîtres de l’école moderne. Ajouterai-je, afin de ne négliger rien, que les voitures et les harnais, entretenus avec tant de soin dans le long bâtiment qui leur était spéeialementafl'ecté, sortaient des magasins des premiers fabricants de Londres? Dirai-je aussi que les vingt chevaux qui occupaient les écuries étaient tous des bêtes de prix? Tout, dans cette maison, qu’on aurait crue construite par la main des fées, tout respirait le luxe, l’abondance, une noble profusion, le goîU, la joie, l’aisance, le confortable, de saines habitudes; tout avait l’air correct, anglais, distingué; tout vous prédisposait à vous laisser aller au bonheur de vivre, et tout vous promettait les plus grandes douceurs de la vie.
La loge du portier s’élevait sur le côté droit de la grille. Cette loge était construite sur le
modèle des maisons de gardes du bois de Bou- v ,
logne. Un mélange pittoresque de pierres, de briques, de tuiles et de bois sculpté à demi-recouvert de plantes grimpantes en faisait tous les frais. Il était impossible de rien voir de plus élégant et de plus coquet. Il est bon d’ajouter que, juste au moment où le digne portier Alstorphius, — je demande pardon pour le nom, — suivait d’un œil béat les méandres que la fumée
de son cigare décrivait dans l’air, la fenêtre jle sa loge s’ouvrit et une gracieuse tête de jeune fille y apparut. Ceci va m’amenerà dire quelques mots des autres habitants de l’hôtel, et, en particulier, de mademoiselle Manette.
Elle était fille de notre portier et tenait son petit ménage avec les attentions les plus touchantes et la plus scrupuleuse propreté. Un peu courte de taille, mais bien prise dans sa ceinture, avec ses épaules rondes, son corsage hardiment développé, ses cheveux châtains ondulés, sa peau très-mate et ses yeux noirs, elle avait l’air appétissant de la Parisienne de race, et elle se donnait une certaine crânerie d’allures, qui était un attrait de plus. Somme toute, grâce à ses dents de chat, ses mains dodues, son pied
cambré, et sajambeunpeu forte mais agréablement tournée, Manette valait la peine d’ètre regardée, — et admirée.
Aussi l’admirail-on fort à l’hôtel, et même au Conservatoire de musique, dont elle était l’espoir et le plus aimable ornement. Que ceci ne surprenne personne : Manette avait de l’ambition, et elle ne voyait pas en quoi l’infimité de la condition de son père pourrait l’empêcher de réussir. Elle avait, au surplus, une jolie voix, de grandes dispositions pour remplir à la scène les rôles de soubrette, une gaieté communicative, du cœur tout juste autant qu’il en faut pour ne pas s’attrister des peines d’autrui, du tempérament comme une planche et de la sagesse.
Avec toutes ces qualités, on l’avouera, une fille qui prend la vie au sérieux et se sent faite
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exprès pour occuper les plus brillantes positions, aurait bien tort de ne pas compter sur l’avenir. Aussi la gentille Manette était-elle siire d’épouser un jour, pour le moins, quelque jeune et bel administrateur d’une grande compagnie de chemin de fer.
Il nous suffira maintenant détourner autour de l’hôtel pour faire connaissance avec le reste de ses habitants. Le côté gauche de la grille était occupé par une maisonnette en tout semblable à celle du portier et qui servait d’habitation au jardinier. Biaise Javot — le jardinier — quoique Lorrain, n’était pas un aigle. Mais il aimait son art, y était entendu et ne craignait aucun rival pour la culture des plantes de serre chaude. Ce garçon, se sentant niais, n’avait point osé se ma-
rier, et c’avait pas mal fait; mais il avait une sœur, cette sœur se nommait Lise, et elle prenait soin du ménage de Biaise, en reconnaissance 4e quoi ledit Biaise subvenait assez largement aux dépenses de son entretien.
Cette fille de vingt-deux ans, acçprte et vive, avait toute l’aménité et toute la bonne grâce nui caractérise les femmes des environs de Nancy et de Lunéville. De jolis yeux châtains, une bouche vermeille, un nez aimablement arrondi, de belles joues qui semblaient appeler les baisers, un teint égal et rose, avec de longs rouleaux île cheveux bruns descendant jusqu’au sommet de son sein, lui composaient un visage des plus agréables, dont l’expression habituelle était la douceur. Ce jour-là, particulièrement. Lise était très-fort en beauté.
20 le mon devenu vieux
Pendant que son frère ratissait les allées du jardin et qu'elle jetait de la graine aux faisans dorés de la volière, quiconque l’aurait vue, avec son joli bonnet plat dont les barbes flottaient derrière elle, sa veste de futaine, sa jupe courte et ses bas blancs tendus sur les jambes, se détachantsur le maroquin noir de ses souliers, n'aurait pu s’empêcher de lui rendre un secret hommage, peut-être bien aussi de la convoiter. Certes, il n’y avait pas de comparaison à établir entre Lise et Manette.-La dernière avait pris, dans les habitudes des coulisses et la fréquentation des artistes, certaine désinvolture qui sentait les raffinements de la civilisation d’une lieue et rappelait au moins autant la comédienne que la grisette. Lise avait la fraîcheur et l’apparente simplicité d’une fille des champs. Toutes deux
cependant étaient douées d’un attrait fort vif, qui résultait aussi bien de leur jeunesse que du caractère particulier de leur beauté.
Mais, pendant que Biaise Javot ratisse les allées, qu’Alstorphius achève son cigare, que Lise prend soin de la volière, et que Manette, après s’être lancé, pour se débarbouiller, quelques potées d’eau fraîche à la figure, s’assied à son piano et chante un air d’opéra-comique, la porte duvestibule placée ausommet du perron vient de s’ouvrir, et de nouveaux personnages, — ceux-là des plus remuants et des plus bruyants, — font à leur tour leur apparition au grand soleil.