AGEE I, SCÈNE XIV
MORIEUX.
Mevois-lu, après cinq ans du métier que je fais, chaussant l’escarpin verni?... « Puisque vous refusez de m’accompagner, m’a dit ma femme, je me présenterai toute seule aux Tuileries, comme une veuve ou comme un phénomène. » Et elle s’est mise à rire, mais à rire d’une façon si impertinente, si mortifiante pour moi, que... J’ai levé la main...
MAUDUIT
Et baissé?...
On ne sait pas... Sur-le-champ elle a demandé la séparation. — Vous l’aurez tout de suite, Madame, lui ai-je répondu, car je pars, je m’éloigne de Paris aujourd’hui meme. Et je l’ai quittée ce matinj et voilà pourquoi je suis chez toi en ce moment. Pouvais-je vivre plus longtemps ainsi? dis, mon ami, ai -je bien fait?
MAUDllT.
Ton récit m’a touché... le moment surtout où... {Il fait le geste de frapper.) Non-seulement je t’approuve d’avoir quitté ta femme' avec laquelle tu ne pouvais plus raisonnablement rester; mais voistu, jo t'avoue aussi qu’il faut avoir une patience archichrétienne pour ne l’avoir pas fait plus tôt. Mais les hommes, toi, moi, nous mangerions un géant, et nous tremblons comme de véritables poltrons devant cette feuille de papier de soie qu’on appelle femme. C’est bête! c’est stupide! parole d’honneur! A quoi cela nous sert d’avoir de la barbe au menton, des nerfs, des poignets de fer, de la tôle, pour venir fondre, à quarante-cinq ans, comme un tas de neige, devant une femmo? Si je l’approuve! je te bénirais, si je savais comment on bénit. •
MOTîlEDX.
Et encore, tu n’es pas marié!... Que no dirais-tu pas, si tu l’étais?
MAUDUIT
Je devine assez comment les choses se passent dans ce régimentlà.
MORIEUX.
Maintenant que lu m’as pleinement approuvé, dis-moi ce que je dois faire.
MAUDUIT
D’abord ne rien changer à ta détermination. Ta femme, sans cela, te ferait avaler ses vieux gants. Vis en garçon.
Comme toi, n’est-ce pas?
MAUDUIT
Comme moi... ou comme d’autres.
MORIEUX.
Tas do maîtresse qui te ruine, pas do femme qui te tyrannise.
MAUDUIT
J’ai mes ennuis aussi.