MATIÈRES RÉDUCTRICES DU LIQUIDE CÉPHALO- RACHIDIEN NORMAL
Présence de matières réductrices dans le liquide céphalo-rachidien.
La présence dans le liquide céphalo-rachidien de corps réduisant l’oxyde de cuivre en solution alcaline a été constatée pour la première fois par Deschamps et Bussy en 1852 (1),
Depuis, de très nombreux auteurs ont pu confirmer ce fait ; avant 1900 citons : Claude Bernard en 1855 chez le chien; Turner (1855); Hoppe (1859); Hulke (1863); Stscherbakoff (1870); Halliburton (1889); Ranson (1890); Toison et Lenoble (1891); Fede (1895) ; Cavazzani (1895) ; Cervesatto (1896) ; Concetti (1897); Pfaundler (1897) ; Campo (1897) : Jolly (1898); Mya (1898); Halliburton, Thompson et Hill (1899); Wollemberg (1899); Panzer (1899); Guerbet (1899) ; Freundenthal (1899) ; Comba (1899), etc. Tous sur des liquides pathologiques variés.
La réduction est faible oiu forte, suivant les cas (2). Elle ne manque guère que dans les méningites aiguës, ou si les liquides sont prélevés à l’autopsie, ou encore conservés trop longtemps dans de mauvaises conditions avant d’être examinés (3).
La pensée des premiers auteurs, et de Claude Bernard en particulier, était que la réduction observée tenait à du glucose.
(1) Dans un cas d’hydrorrée nasale.
(2) Et, convient-il aussi d’ajouter, suivant les doses respectives de fehling et de liquide céphalo-rachidien employées ; un excès de fehling rendant la réaction moins sensible.
(3) Les quelques cas de non-réduction qui ont pu être signalés ne s'expliquent pas autrement.
SUCRE RACHIDIEN
Néanmoins, le fait a été discuté pendant plus de 40 ans.
A la fermeiüescibililé du principe réducteur trouvée positive par Hoppe (1859), Hulke (1863) et Ouincke eu (1890) s’opposaient avant 1897 des faits négatifs rapportés par Turner (1854) et Stserbakoff (1870).
Le pouvoir rotatoire du principe sucré n’était-il pas aussi mis en doute ?
Hoppe ne trouvait-il pas, comme Stserbakoff, malgré une feimenlescibilité positive, une absence de pouvoir rotatoire pour le produit de concentration du liquide débarrassé de ses albumines?
Les partisans de la non-existence du gtacose dans le liquide
céphalo-rachidien avaient beau jeu.
D’autant que Gorup Besanez (1862), dans un traité de chimie remarqué, émettait l’opinion que la matière réductrice était une « atcaptone » ; qu’IiALLiBURTON, en 1889, semblait avoir isolé de la pijrocatéchine, qu’avec lui Hammarsten (1895), puis Gautier et Hugounenq en 1897, dans leurs ouvrages, indiquèrent êtie le principe réducteur de l’humeur rachidienne.
En un mot, l’opinion de Claude Bernard, bien qu’admise peutêtre par un grand nombre, était tout à lait insullisamment assise et se trouvait contestée par des noms pleins d’autorité.
C’est à Nawratzki (1897) et à Denigès (1898), avec la précision expérimentale qu’on lui connaît, que revient l’honneur d’avoir établi sur des bases solides Vexistense indiscutabte de gtacose dans te tiqiiide céphato-rachidien.
Ces conclusions ont été vérifiées depuis sur des liquides diveis par CoMBA (1899), Zdareck, Patein ; et surtout par Grimbert et CouLAUD, d’une part, et O. Rossi, de l’autre en 1903. Enfin Launois et Boulud (1904), Gillard (1904), Galletta, en 1908, suides sujets normaux, et nous-mème sur des liquides provenant de malades chirurgicaux, avons pu obtenir des cristaux d osazone caractéristiques.
Présence du glucose dans le liquide céphalo-rachidien.
Nawratzki (1897) démontre l’existence de glucose dans le liquide céphalo-rachidien :
a) Par la formation de cristaux de glycosazone, fusibles à 204°-205° ;
LIQUIDE NORMAL
h) Par la fermcnicscibililc du principe rôducleur séparé du milieu par l’acélate de plomb ammoniacal, puis lave, débarrassé de plomb el mis en présence de levure. Un dégagement d’acide carbonique indique la lermentalion du produit . On cpiislate en môme temps la disparition de loiil pouvoir réducteur ;
c) Enfin, railleur parle d’un pouvoir rolaloire droit, sans insister d’ailleurs.
Ces recherches ont été faites sur l’ensemble du liquide céphalorachidien de 86 veaux (1). Mais Nawratzki a obtenu des cristaux de phénylglycosazone sur des liquides de paralytiques généraux, ce ^ qui permet d’étendre à l’homme ses résultats.
Denigès en France, quelques mois à peine après (2), par la concordance des pouvoirs réducteurs et rotatoires (déterminés sur le liquide directement ou après défécation), par le point de fusion de l’osazone obtenue et la fermentescibilité du produit, identifiait à son tour le glucose dans le liquide céphalo-rachidien.
Les cristaux d osazone ont encore été trouvés par les auteurs
nommés à la page précédente et par moi-même sur des liquides normaux.
Grimbert et CouLAUD (1903), 16 fois sur 18, ont eu des résultats positifs (sur des liquides « non diabétiques », nous disent-ils, seulement). Ils ont de plus, ainsi que Rossi (1903), vérifié le point de fusion de leur osazone et trouvé des valeurs correspondantes à celles du glucose.
Denigès, Comba (1895), Rossi se sont enfin, comme Nawratzki, assurés de la fermentescibililé bien réelle du produit réducteur.
Denigès a pu calculer, par la rotation observée, des valeurs absoment correspondantes au glucose dosé par réduction, ce qui solutionne la question du pouvoir rotatoire d’une façon définitive.
Concluons donc :
Qu un fait est aujourd'hui bien étabti : te tiquide céphato-rachidien normat renferme du gtucose.
(1) Les animau.v avaient 5 à 6 semaines, étaient sains, et sacrifiés par saignée. Les liquides, au fur et à mesure de leur récolte, étaient acidifiés par de l’acide acétique et additionnés d’alcool.
(2) Q. Denigès analyse un liquide d’hydroracliis (spina-bifida) avec identification de son principe réducteur. Bull. Soc. de Pharni. de Bordeaux, 1898, p. 340.
MATIÈRES RÉDUCTRICES
Le liquide céphalo-rachidien renferme-t-il d’autres substances que le glucose ?
On peut, au sujet du « sucre » rachidien, se poser la même question que pour la matière réductrice du sang. Vexislence démontrée du glucose n’implique en effet nullement que d autres éléments actifs sur le fehling, susceptibles de fermenter et de dévier encore le plan de polarisation, ne puissent se rencontrer (1).
De fait, nous verrons qu’à V état pathologique il en est très viai-
semblablement ainsi.
Disons rapidement ce qui a été fait au sujet des substances
réductrices « autres que le glucose ».
Alcaplone. — Sans preuves sulRsantes, Gorup-Besanez a prétendu que la matière réductrice était une alcaptone (1862).
Pijrocatéchine. — De son côté, Halliburton affîrmait en 1889, et quelques années plus tard, en 1895, avec Thompson et Hill, que la
(1) Lamdling, dans l’Encyclopédie de Frémy, après avoir constaté, pour le sang, qu’une partie importante de la méthode réductrice est constituée par du glucose, ajoute : « Mais d’autres substances interviennent certainement aussi en tant que substances réductrices ou déviant cà droite le plan de polarisation de lumière.... » Suit une liste assez longue d’bydrates de carbone, que l’alimentation peut introduire dans la circulation, et que leur diffusibilité n’empêcherait vraisemblablement pas de se retrouver dans le liquide céphalo-rachidien. Lambling ajoute : « Otto (1884) montre qu’une partie seulement du pouvoir réducteur disparaît par la levure de bière... Chez l’homme il a trouvé dans un cas 1,18 de sucre (réducteur et fermentescible), et 0,29 de substances réductrices, mais non fermentescibles. »
Ces résultats sont confirmés par Siegen (188:)), qui a trouvé que l’acide carbonique produit par la fermentation ne correspond qu’aux 70 ou 80 centièmes du sucre dosé par réduction. Enfin .Iacobsen (1892) a montré que les substances réductrices et non fermentescibles du sang sont, les unes solubles et les autres insolubles dans l’éther.
La partie soluble dans l’éther a toutes les propriétés de la jécorine découverte par Drechsel (1886) dans le foie de cheval. La partie insoluble dans
l’éther échappe encore à toute analyse.
Dans ce groupe de substances réductrices rentrent probablement quelques-
uns des dérivés de l’acide glycuronique... »
(Frémy. T. IX, 2 sect. 2d fasc. p. 118, 1895.)
Ajoutons que les recherches de Mayer (1901), de Lépine et Boulud (1905- 1906), ont démontré que « la présence d'acide glycuronique était de règle dans le sang », comme l’écrit Morawitz in Oppenheimer (1908).
LIQUIDE NORMAL
rédiiclion du lohlin^r scraiL duo à la présence, da.is le liijuide céphalo-rachidien, du purocaléchine (pa’il semhlaiL avoir isolée (1) Un travail plus récent de Mott (1010) nous apprend cependant
qu actuellement le savant anglais renonce à cette manière de voir (2).
Ajoutons que Nawratzki (1897), Guerbet (1899), Kaufmann (1908), et moi-môme n avons pas trouvé de pyrocatéchine.
Adrénaline. A côté de la pyrocatéchine se place une affirmation un peu imprudente de Giiassevant (1905); la matière réductrice du liquide céphalo-rachidien seraitpour lui de Vadrénaline (dérivé substitué de la pyrocatéchine).
^ Cette opinion est inexacte, le liquide céphalo-rachidien normal n a aucune action mydriatique.
Substance réductrice volatile. - Guerbet (1899), qui n a pas obtenu de cristaux de glycosazone, trouve par contre que la distillation, en milieu acide ou alcalin, du liquide céphalo-rachidien (3) donne un distillai réducteur.
J ai répété sans succès cette expérience, en chauffant à l’air libre avec précaution siccité : a) un mélange de trois liquides pro-
venant de sujets normaux (4); 6), un liquide de méningite tuberculeuse, et n’ai jamais obtenu de distillât réducteur (5).
Il ne semble donc pas qu’il existe de matière réductrice volatile dans le liquide céphalo-rachidien.
Galactose. Plus intéressantes, et méritant de retenir l’attention, sont les recherches de Langstein (1903).
L auteur allemand, évaporant dans le vide 40 cc. d’un liquide
fl) Halliburton, 1887, obs. XII, p. 247.
II s agissait d un liquide d’hydrocéphale. L’extrait alcoolique évaporé, et replis par I eau, montra la présence d’une substance réductrice que l'acétate de plomb précipitait. Cette substance, par ses formes cristallines, sa solubilité dans l’éther, son action sur le perchorure de fer, son goiit, etc.... parut à Halliburton être de la pyrocatéchine.
(2) Mott, collaborateur d’HAuuiBURTON, dit en effet que ce dernier « a
abandonné son idée et qu’il serait préférable de ne plus colporter ces faits.... n Lancel, 1910.
(3) Il s’agissait d’un liquide d’hydrocéphale.
(4) Hernie, taille hypogastrique, castration.
(5) J opérais, il est vrai, en milieu neutre; le chauffage en milieu alcalin, à l’air libre surtout, me paraît trop sujet à caution.
SUCRE RACHIDIEN
d’hydrocéphale qu’il oxyde ensuite par de l’acide azotique de d. 120, obtient un résidu cristallin (0 gr. 026 pour 40 cc.) difficilement soluble dans l’eau, fondant à 209°, et qu’il pense pour ces raisons être de Vacide miiciqiie provenant de galactose primitivement contenu dans le liquide examiné.
Le galactose fournit en effet par oxydation de l’acide mucique ; comme, d’autre part, les galactosides sont abondants dans la matière cérébrale (1), les résultats de Langstein (pour un liquide pathologique surtout) sont très soutenables. Laprésencede ^a/ac/ose, dans les cas de désintégration nerveuse, n’aurait rien qui surprenne.
Il me paraîtrait intéressant au premier chef, au sujet de la question du sucre rachidien, de sa nature normale ou pathologique, de reprendre la question.
Autres matières réductrices. — La liste n’est pas close encore des matières réductrices qui ont été signalées.
En novembre 1908, j’avais, en effet, l’occasion d’examiner un liquide d’hydrocéphale (prélevé post morlem) sur lequel je notais que la presque totalité de la matière réductrice se trouvait être précipitable par le réactif de Patein ; il ne s’agissait donc pas de glucose (2).
Greco, en 1909, indique, dans le même ordre d’idées, une précipitabilité de la substance réductrice par Vacélate basique de plomb, en un lieu neutre (?).
Quoi qu’il en soit, ces faits sont malgré tout assez rares.
En résumé :
Si le glucose, à l’état physiologique surtout, forme la majeure partie de la matière réductrice, ce qui est aujourd’hui admis par tous, il n’en reste pas moins qu’il pourrait ne pas être ta seule substance réductrice du milieu rachidien.
(1) C’est ainsi que 3 grammes de cérébrine, par exemple, donnent apres traitements h. à 115° par 2 °/o deSO'H'^ ; 0 gr. 40d’une substance réductrice caractérisée comme galactose par Tiiierfelder (1890).
(2) Contribution à l’étude chimique du liquide céphalo-rachidien. Remarciue sur la nature du principe réducteur (analyse complète dans un cas d’hydrocéphalie consécutive à un gliome du cervelet). Journ. de physiologie et de palh. générale, N° 3, p. 408, mai 1909.
LIQUIDE NORMAL
Les diverses Ihéories qui ont voulu lui substituer telle substance ont sans doute vécu ; mais peut-on réellement se figurer qu'elles n’aient eu chacune à leur point tle départ un fond de vérité? Ne connaît-on pas des cas pour lesquels il y avait, d’une façon indubitable, « autre chose », à côté de glucose? (Langstein, Mestrezat).
La pluralité, admise pour les matières réductrices du sang, n’exige-t-elle pas, de son côté, presque forcément, qu’il en soit de même pour le liquide céphalo-rachidien?
A Yélat pathologique, la question, à mon sens, ne se pose môme pas. Non seulement parce que le sérum a libre accès dans la cavité rachidienne, mais aussi par le fait de la présence de galaclosides dans la matière cérébrale, et de la richesse en glgcogène ou autres hydrocarbonés des leucocytes et des plexus, qui rendent inévitable l’existence, dans l’humeur rachidienne, de principes sucrés différents.