LES FRBHIÉRS8 AH01IR
— Saintement.
— A jamais?
— A jamais.
— Comme une vierge Marie, qui doit rester dans ses vmles et sous sa couronne blanche?
— Comme une vierge Marie visible.
— Ccmime une sœur?
— Comme une sœur trop aimée.
— Comme une mère?
— Comme une mère secrètement désirée.
— Chevaleresquement , sans espoir?
— Chevaleresquement, mais avec espoir.
— Enfin, comme si vous n'aviez encore que vingt ans, et que vous portiez votre petit méchant habit bleu du bal?
— Oh! mieux. Je vous aime ainsi, et je vous aime encore comme.... Elle me regarda dans une vive appréhension. Comme vous aimait votre tante.
— Je suis heureuse, vous avez dissipé mes terreurs, dit^elle en revenant vers la famille étonnée de notre conférence secrète; mais soyez bien enfant ici ! car vous êtes, encore «n Mfant. Si votre politique est d'être homme avefe le roi , sachez, monsieur, qu'ici la vôtre
est de rester enfant. Enfant, vous serez aimé! Je résisterai toujours à la force de l'homme ; mais que refuserais-je à l'enfant, rien ; il ne peut rien vouloir que je ne puisse accorder.
— Les secrets sont dits, fit-elle en regardant M. de Mortsauf d'un air malicieux où reparaissait la jeune fille et son caractère primitif. Je vous le laisse, je vais m'habiller.
Jamais, depuis trois ans, je n'avais entendu sa voix aussi pleinement heureuse.
Poiir la première fois, je connus ces' jolis cris d'hirondelle, ces notes enfantines dont je vous ai parlé. 't
J'apportais un équipage de chasse à Jacques, à Madelaine une botte à ouvrage dont sa mère se servit toujours ; enfin je réparai la mesquinerie à laquelle m'avait condamné jadis la parcimonie de ma mère. La joie que témoignaient les deux enfants, enchantés de se montrer l'un h l'autre leurs cadeaux, parut importuner le comte qui était toujours chagrin quand on ne s'occupait pas de lui ; je fis un signe d'intelligence à Madelaine et je suivis M. de Mortsauf qui voulait causer de luimême avec moi. 11 m'emmena vers la terrasse; mais nous nous arrêtâmes sur le perron à
LES FREMIÈKBS AMOURS. 41
chaque fait grave dont il m entretenait.
— Mon pauvre Félix , me dit-il, vous les voyez tous heureux et bien portants, moi je fais ombre au tableau; j^ai pris leurs maux, et je bénis Dieu de me les avoir donnés. Autrefois j'ignorais ce que j'avais, mais aujourd'hui je le sais, j'ai le pylore attaqué, je ne digère plus rien.
— Par quel hasard étes-vous devenu savant comme un professeur de l'Ecole de médecine? lui dis-je en souriant. Votre médecin est^il assez indiscret pour vous dire ainsi...
— Dieu me préserve de consulter les médecins, s'écria-t-il, en manifestant la répulsion que la plupart des malades imaginaires éprouvent pour la médecine.
Je subis alors une conversation folle, pendant laquelle il me fît les plus ridicules confidences, se plaignant de sa femme, de ses gens, de ses enfants, et de la vie, en prenant un plaisir évident à répéter ses dires de tous les jours à un étranger qui, ne les connaissant pas, pouvait s'en étonner, à un ami que la politesse obligeait à les écouter avec intérêt; il dut être content de moi, car je lui prêtais une profonde attention, en essayant de pé-
nétrer ce caractère inconcevable et de deviner les nouveaux tourments qu'il infligeait à sa femme et qu'elle me taisait. Henriette mit fin à ce monologue en apparaissant sur le perron ; en la voyant, le comte hocha la tète et me dit : — Vous m'écoutez, vous, Félix î
Et il s'en alla , comme s'il eût eu la conscience du trouble qu'il aurait porté dans mon entretien avec Henriette, ou que, par une attention chevaleresque pour elle, il eût su qu'il lui faisait plaisir en nous laissant seuls. Son caractère offrait des désinences vraiment inexplicables, car il était jaloux comme tous les gens faibles ; mais aussi sa confiance dans la sainteté de sa femme était sans bornes ; peut-être même les souffrances de son amour-propre blessé par la supériorité de cette haute vertu engendraient-elles son opposition constante aux volontés de la comtesse qu'il bravait comme les enfants bravent leurs maîtres ou leurs mères. Jacques prenait sa leçon, Madelaine faisait sa toilette; pendant une heure environ je pus donc me promener seul avec la comtesse sur la terrasse.
— Hé bien! cher ange, lui dis-je, la chaîne
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s*est alourdie, les sables se sont enflammés, les épines se multiplient?
— Taisez-vous, me dit-elle en devinant les pensées que m'avait suggérées ma conversation avec le comte, vous êtes ici, tout est oublié ! Je ne souffre point, je n'ai pas souffert!
Elle fît quelques pas légers, comme pour aérer sa blanche toilette, pour livrer au zéphyr ses ruches de tulle neigeuses, ses manches flottantes, ses rubans frais, sa pèlerine et les boucles fluides de sa coiffure à la Sévigné. Je la vis, pour la première fois, jeune fille, gaie de sa gaieté naturelle, prête à jouer comme un enfant, je connus alors les larmes du bonheur et la joie que Thomme éprouve à donner le plaisir.
— Belle fleur humaine que caresse ma pensée et que baise mon âme ! 6 mon lis ! lui dis-je, toujours intact et droit sur ta tige, toujours blanc, fier, parfumé, solitaire I
— Assez, monsieur, dit-elle en souriant.
Parlez-moi de vous, racontez-môi bien tout.
Alors nous eûmes sous cette mobile voûte de feuillages frémissants une longue conversation pleine de parenthèses interminables,
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prise, quittée et reprise, oij je la mis au fait de ma vie, de mes occupations ; je lui décrivis mon appartement à Paris, car elle voulut tout savoir ; et, bonheur alors inapprécîé, je n*avais rien à lui cacher. En connaissant ainsi mon âme, et tous les détails de cette existence remplie par d'écrasants travaux, en apprenant l'étendue de ces fonctions oij, sans une probité sévère, on pouvait si facilement tromper, s'enrichir, mais que j'exerçais avec tant de rigueur que le roi, lui dis-je, m'appelait mademoiselle de F'andeneêie; elle saisit ma main, et la baisa en y laissant tomber une larme de joie. Cette subite transposition des rôles, cet éloge si magnifique, cette pensée si rapidement exprimée, mais plus rapidement comprise : « Voici le maître que j'aurai voulu, voilà mon rêve, mon idole! »
Tout ce qu'il y avait d'aveux dans cette action où l'abaissement était de la grandeur, oh l'amour se trahissait dans une région interdite aux sens, cet orage de choses célestes me tomba sur le cœur et m'écrasa. Je me sentis petit, j'aurais voulu mourir à ses pieds.
— Ah ! dis-je, vous nous surpasserez tou-
Lit PKiaitBIS AMODBS. 45
jours en tout. Comment pouvez-vous douter de moi? car on en a douté tout i l'heure, Henriette.
— Non pour le présent, reprit-elle en me regardant avec une douceur ineffable qui, pour moi seulement, voilait la lumière de ses yeux ; mais en vous voyant si beau, je me suis dit : — . Nos projets sur Madelaine seront dérangés par quelque femme dangereuse qui brisera tout ici.
' — Toujours Madelaine! di»-je en exprimant une surprise dont elle ne s'affligea qu'à demi. EsUce donc à Madelaine que je guis fidèle?
Nous tomb&mes dans un silence que M. de Mortsauf vint malencontreusement interrompre. Il fallut, le cœur plein, soutenir une conversation hérissée de difficultés, où mes sincères réponses sur la politique alors suivie par le roi, heurtèrent les idées de M. de Mortsauf qui me força de défendre les intentions de Sa Majesté. Malgré mes interrogations sur les chevaux du comte, sur la situation de ae» affaires agricoles, s'il était content de ae« cinq fermes, s'il couperail Ips arbres d'une vieille avenue; il en revenait toujours îi la politique avec une laquîntiiftiAi vieille Gl'*^
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et une persistance d*enfant ; car ces sortes d'esprits se heurtent volontiers aux endroits 011 brille la lumière, ils y reviennent toujours en bourdonnant sans rien pénétrer, et fatiguent Tàme comme les grosses mouches fatiguent Foreille en fredonnant le long des vitres. Henriette se taisait. Pour éteindre cette conversation que la chaleur du jeune âge pouvait enflammer, je répondis par des monosyllabes approbatifs en évitant ainsi d'inutiles discussions ; mais M. de Mortsauf avait beaucoup trop d'esprit pour ne pas sentir tout ce que ma politesse avait d'injurieux. Au moment oi], fâché d'avoir toujours raison, il se cabra, ses sourcils et les rides de son front jouèrent, ses yeux jaunes éclatèrent, son nez ensanglanté se colora davantage, comme le jour oij, pour la première fois, je fus témoin d'un de ses succès de démence. Henriette me jeta des regards suppliants en me faisant comprendre qu'elle ne pouvait déployer en ma faveur l'autorité dont elle usait pour justifier ou pour défendre ses enfants; je répondis alors à M.'^de Mortsauf en le prenant au sérieux et maniant avec une excessive adresse son esprit ombrageux.
LK8 PRBHIÈRE8 AMOURS. 47
— Pauvre cher, pauvre cher! disait-elle ea murmurant plusieurs fois ces deux mots qui arrivaient à mon oreille comme une brise; puis, quand elle crut pouvoir intervenir avec succès, elle nous dit en s'arrètant : — Savez-vous, messieurs, que vous êtes parfaitement ennuyeux.
Ramené par cette interrogation à la chevaleresque obéissance due aux femmes, M. de Mortsauf cessa de parler politique ; nous l'ennuyâmes à notre tour en disant des riens, et il nous laissa libres de nous promener, en prétendant que la tète lui tournait à parcourir ainsi continuellement le même es-^ pace.
Mes tristes conjectures étaient vraies. Les doux paysages, la tiède atmosphère, le beau ciel , l'enivrante poésie de cette vallée, qui, pendant quinze ans, avaient calmé les. lancinantes fantaisies de ce malade, étaient impuissants aujourd'hui. A l'époque de la vie où, chez les autres hommes, les aspérités se fondent et les angles s'émoussent, le caractère, du vieux gentilhomme était encore devenu plus agressif que par le paseé. Depuis quelques mois, il contredisait pour contre-
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dire, isans raison, sans justifier ses opinions; il demandait le pourquoi de toute chose, s'inquiétait d'un retard ou d'une commission, se mêlait à tout propos des affaires intérieures , et se faisait rendre compte des moindres minuties du ménage de manière à fatiguer sa femme ou ses gens, en ne leur laissant point leur libre arbitre. Jadis il ne s'irritait jamais sans quelque motif spécieux, maintenant son irritation était constante.
Peut-être les soins de sa fortune, les spéculations de l'agriculture , une vie de mouvement avaient-ils jusqu'alors détourné son humeur atrabilaire en donnant une pâture à ses inquiétudes, en employant l'activité de son esprit; et peut-être aujourd'hui le manque d'occupations mettait-il sa maladie aux prises avec elle-même; ne s'exerçant plus au dehors, elle se produisait par des idées fixes, le moi moral s'était emparé du moi physique. Il était devenu son- propre médecin , il compulsait des livres de médecine, croyait avoir les maladies dont il lisait les descriptions, et prenait alors pour sa santé des précautions inouïes, variables, impossibles à prévoir, partant impossibles à
contenter. Tantôt il ne voulait pas de bruit, et quand la comtesse établissait autour de lui un silence absolu, tout à coup il se plai« gnait d'être comme dans une tombe, il disait qu'il y avait un milieu entre ne pas faire de bruit et le néant de la Trappe.
Tantôt il affectait une parfaite indifférence des choses terrestres , la maison entière respirait, ses enfans jouaient, les travaux mé* nagers s'accomplissaient sans aucune critique; soudain au milieu du bruit, il s'écriait laïKientablèment : — « On veut me tuer! )»
— Ma chère , s'il s'agissait de vos enfants vous sauriez bien deviner ce qui les gène , disait-il à sa femme en aggravant l'injustice de ces paroles par le ton aigre et froid dont ils les accompagnait.
Il se vêtait et se dévêtait à tout moment, en étudiant les plus légères variations de l'atmosphère, et ne faisait rien sans consulter le baromètre. Malgré les maternelles attentions de sa femme, il ne trouvait aucune nourriture à son goût, car il prétendait avoir un estomac délabré dont les douleureuses digestions lui causaient des insomnies continuelles ; et néanmoins , il man-
geait, buvait, digérait, dormait avec une perfection que le plus savant médecin aurait admirée. Ses volontés changeantes lassaient les gens de sa maison, qui, routiniers comme le sont tous les domestiques , étaient incapables de se confoi^mer aux exigences de systèmes incessamment contraires. Le comte ordonnait-il de tenir les fenêtres ouvertes sous prétexte que le grand air était désormais nécessaire à sa santé; quelques jours après, le grand air, ou trop humide ou trop chaud, devenait intolérable; il grondait alors, il entamait une querelle, et pour avoir raison, il niait souvent sa consigne antérieure. Ce défaut de mémoire ou cette mauvaise foi lui donnait gain de cause dans toutes les discussions oii sa femme essayait de l'opposer à lui-même. L'habitation de Glochegourde était devenue si insupportable que Fabbé de Dominis, homme profondément instruit, avait pris le parti de chercher la résolution de quelques problèmes, et se retranchait dans une distraction affectée. La comtesse n'espérait plus, comme par le passé, pouvoir enfermer dans le cercle de la famille les accès de ses folles colè-
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res; déjà les gens de la maison avaient été témoins de scènes oii l'exaspération sans motif de ce vieillard prématuré passa les bornes; ils étaient si dévoués à la comtesse qu'il n'en transpirait rien au dehors, mais elle redoutait chaque jour un éclat public de ce délire que le respect humain ne contenait plus. J'appris plus tard d'affreux détails spr la conduite du comte envers sa femme; au lieu de la consoler, il l'accablait de sinistres prédictions et la rendait responsable des malheurs à venir, parce qu'elle refusait les médications insensées auxquelles il voulait soumettre ses enfants. La comtesse se promenait-elle avec Jacques et Madelaine, M. de Mortsauf lui prédisait un orage, malgré la pureté du ciel ; si, par hasard, l'événement justifiait son pronostic, la satisfaction de son amour-propre le rendait insensible au mal de ses enfants; l'un d'eux était-il indisposé, le comte employait tout son esprit à rechercher la cause de cette souffrance dans le système de soins adopté par sa femme et qu'il épiloguait dans les plus minces détails , en concluant toujours par ces mots assassins :
— <( Si vos enfants retombent malades, vous
5â LES PREMIÈRES AHOCRS,
Taurez bien voulu. » Il agissait ainsi dans les moindres détails de Fadministration domestique où il ne voyait jamais que le pire côté des choses , se faisant à tout propos l'avocat du diable , suivant une expression de son vieux cocher. La comtesse avait indiqué pour Jacques et Madelaine des heures de repas différentes des siennes , et les avait ainsi soustraits à la terrible action de la maladie du comte, en attirant sur elle tous les orages. Madelaine et Jacques voyaient rarement leur père. Par une de ces hallucinations particulières aux égoïstes , le comte n'avait pas la plus légère conscience du mal dont il était l'auteur ; dans la conversation confidentielle que nous avions eue , il s'était surtout plaint d'être trop bon pour tous les siens. Il maniait donc le fléau, abattait, brisait < tout autour de lui comme eût fait un sîi^ge; puis, après avoir blessé sa victime, il lui disait : — D'oiî souffrez-vous?
Je compris alors d'où provenaient les lignes comme marquées avec le fil d'un rasoir sur le front de la comtesse, et que j'avais aperçues en la revoyant. Il est chez les âmes nobles une pudeur qui les einpéche d'expri-
mer leurs souffrances, elles en dérobent orgueilleusement retendue à ceux qu'elles aiment, par un sentiment de charité voluptueuse. Aussi, malgré mes instances, n'arrachai-je pas tout d'un coup cette confidence à Henriette. Elle craignait de me chagriner, elle me faisait des aveux interrompus par de subites rougeurs; mais j'eus bientôt deviné l'aggravation que le désœuvrement du comte avait apportée dans les peines domestiques de Clochegourde.
— Henriette, lui dis -je quelques jours après, en lui prouvant que j'avais mesuré la profondeur de ses nouvelles misères, n'avezvous pas eu tort de si bien arranger votre terre que M. de Mortsauf n'y trouve plus à s'occuper ?
— Cher, me dit-elle en souriant, ma situation est assez critique pour mériter toute mon attention, croyez que j'en ai bien étudié les ressources, et toutes sont épuisées. En effet, les tracasseries ont toujours été grandissant; et, comme M. de Mortsauf et moi nous sommes toujours en présence, je ne puis les affaiblir en les divisant sur plusieurs points, tout «erait également douloureux pour moi. J'ai
songé à distraire M. de Mortsauf, en lui conseillant d'établir une magnanière à Clochegourde 011 il existe déjà quelques mûriers, vestiges de l'ancienne industrie de la Touraine; mais j'ai reconnu qu'il serait tout aussi despote au logis, et que j'aurais de plus les mille ennuis de cette entreprise. Apprenez^ monsieur l'observateur, me dit-elle, que dans le jeune âge les mauvaises qualités de l'homme sont contenues par le monde, arrêtées dans leur essor par le jeu des passions, gênées par le respect humain; plus tard, dans la solitude, chez un homme âgé, les petits défauts se montrent d'autant plus terribles qu'ils ont été longtemps comprimés. Les faiblesses humaines sont essentiellement lâches, elles ne comportent ni paix ni trêve; ce que vous leur avez accordé hier, elles l'exigent aujourd'hui, demain et toujours; elles s'établissent dans les concessions et les étendent. La puissance est clémente, elle se rend à l'évidence, elle est juste et paisible; tandis que les passions engendrées par la faiblesse sont impitoyables; elles sont heureuses quand elles peuvent agir à la manière des enfants qui préfèrent les fruits volés en secret à ceux qu'ils peuvent manger
LES PREMiftBKS ABOURS. 55
à table; ainsi M. de Mortsauf éprouve une joie véritable à me surprendre; et lui qui ne tromperait personne, me trompe avec délices pourvu que la ruse reste dans le for intérieur.
Un mois environ après mon arrivée, un matin, en sortant de déjeuner, la comtesse me prit le bras, se sauva par une porte à clairevoie qui donnait dans le verger, et m'entraina vivement dans les vignes.
— Ah! il me tuera, dit-elle. Cependant je veux vivre, ne fût-ce que pour mes enfants!
Comment, pas un jour de relâche ! Toujours marcher dans les broussailles, manquer de tomber à tout moment, et à tout moment rassembler ses forces pour garder son équilibre. Aucune créature ne saurait suffire à de telles dépenses d'énergie. Si je connaissais bien le terrain sur lequel doivent porter mes efforts, si ma résistance était . déterminée, l'âme s'y plierait; mais non, chaquejour l'attaque change de caractère, et me surprend sans défense; ma douleur n'est pas une, elle est multiple. Félix, Félix, vous ne sauriez imaginer quelle forme odieuse a prise sa tyrannie, et quelles sauvages exigences lui ont suggérées ses livres de médecine. Oh ! mon
ami... dit-elle^ en appuyant sa tête sur mes épaules, sans achever sa confidence. — Que devenir, que faire? reprit-elle en se débattant contre les pensées qu'elle n'avait pas exprimées. Comment résister? Il me tuera. Non, je me tuerai moi-même, et c'est un crime cependant! M'enfuir?.. oh, mes enfants! Me séparer?... mais comment, après quinze ans de mariage, dire à mon père que je ne puis demeurer avec M. de Mortsauf; quand, si mon père ou ma mère viennent, il sera posé, sage, poli, spirituel. D'ailleurs les femmes mariées ont-elles des pères, ont-elles des mères? Elles appartiennent corps et biens à leurs maris ! Je vivais tranquille , sinon heureuse, je puisais quelques forces dans ma chaste solitude, je l'avoue; mais si je suis privée de ce bonheur négatif, je deviendrai folle aussi, moi !.. Ma résistance est fondée sur de puissantes raisons qui ne me sont pasperson^ nelles. N'est-ce pas un crime que de donner le jour à de pauvres créatures condamnées par avance à de perpétuelles douleurs? Cependant ma conduite soulève de si graves questions que je ne puis les décider seule ; je suis juge et partie. J'irai demain à Tours
LES PHEMIÈRES AMOURS. 57
consulter l'abbé Birotteau, mon nouveau directeur, car mon cber et vertueux abbé de ia Berge est mort, dit-elle en s'interrompant. Quoiqu'il fût sévère, sa force apostolique me manquera toujours; son successeur est un ange de douceur qui s'attendrit au lieu de réprimander; néanmoins, au cœur de la religion quel courage ne se retremperait? quelle raison ne s'affermirait à la voix de l' Esprit- Saint. — Mon Dieu, reprit-elle en séchant ses larmes et levant les cieux au ciel , de quoi me punissez-vous? Mais il faut le croire, ditelle en appuyant ses doigts sur mon bras, oui , croyons-le , Félix ! nous devons passer par un creuset rouge avant d'arriver saints et parfaits dans les sphères supérieures.
Dois-je me taire? me défendez-vous, mon Dieu, de crier dans le sein d'un ami? l'aimaije trop? Elle me pressa sur son cœur comme si elle eût craint de me perdre. — Qui me résoudra ces doutes? Ma conscience ne me reproche rien. Les étoiles rayonnent d'en haut sur les hommes ; pourquoi l'àme , cette étoile humaine, n'envelopperait-elle pas de ses feux un ami, quand on ne laisse aller à lui que de pures pensées?
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J*écoutais cette horrible clameur en silence, tenant la main moite de cette femme dans la mienne plus moite encore ; je la serrais avec une force à laquelle Henriette répondait par une force égale.
— Vous êtes donc par là? cria le comte, qui venait à nous , la tète nue. Depuis mon retour il voulait obstinément se mêler à nos entretiens, soit qu'il en espérât quelque amusement , soit qu'il crût que la comtesse me contait ses douleurs et se plaignait dans mon sein, soit encore qu'il fût jaloux d'un plaisir qu'il ne partageait point.
— Comme il me suit ! dit-elle avec l'accent du désespoir. Allons voir les clos, nous l'éviterons. Baissons-nous le long des haies pour qu'il ne vous aperçoive pas.
Nous nous fîmes un rempart d'une haie touffue, nous gagnâmes les clos en courant, et nous nous trouvâmes bientôt loin du comte, dans une allée d'amandiers.
— Chère Henriette, lui dis-je alors en serrant son bras contre mon cœur, et m'arrétant pour la contempler dans sa douleur, vous m'avez naguère dirigé savamment à travers lés voies périlleuses du grand monde;
LES PREHIÈRES AHODRS. 59
permettez-moi de vous donner quelques instructions pour vous aider à finir le duel sans témoins dans lequel vous succomberiez infailliblement, car vous ne vous battez point avec des armes égales. Ne luttez pas plus longtemps contre un' fou....
— Chut! dit-elle en réprimant des larmes qui roulèrent dans ses yeux.
— Écoutez-moi, chère? Après une heure de ces conversations qiie je suis obligé de subir par amour pour vous, souvent ma pensée est pervertie, ma tète est lourde ; le comte me fait douter de mon intelligence , les mêmes idées répétées se gravent malgré moi dans mon cerveau. Les monomanies bien caractérisées ne sont pas contagieuses ; mais quand la folie réside dans la manière d'envisager les choses, et qu'elle se cache sous des discussions constantes, elle peut causer des ravages sur ceux qui vivent auprès d'elle.
Votre patience est sublime , mais ne vous mène-t-elle pas à l'abrutissement? Ainsi, pour vous, pour vos enfants, changez de système avec M. de Mortsauf. Votre adorable complaisance a développé son égoïsme, vous l'avez traité comme une mère traite un en-
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sentit plus mal encore, parla de se mettre au lit, et s*y mit sans cérémonie, avec un naturel qui ne lui était pas ordinaire. Nous profitâmes de l'armistice que nous donnait son humeur hypocondriaque, et nous descendîmes à notre chère terrasse , accompagnés de Madelaine.
— Allons nous promener sur Teau, dit la comtesse après quelques tours, nous irons assister à la pèche que le garde fait pour nous aujourd'hui.
Nous sortons par la petite porte, nous gagnons la toue, nous y sautons, et nous voilà remontant Flndre avec lenteur. Comme trois enfants amusés à des riens, nous regardions les herhes des bords, les demoiselles bleues ou vertes ; et la comtesse s*étonnait de pouvoir goûter d'aussi tranquilles plaisirs, au milieu de ses poignants chagrins; mais le calme de la nature qui marche insouciante de nos luttes n'exerce-t-il pas sur nous un charme consolateur. L'agitation d'un amour plein de désirs contenus s'harmonie à celle de l'eau, les fleurs que la main de l'homme n'a point perverties expriment ses rêves les plus secrets, le voluptueux balancement d'une bar-
LES PREMltRES AMOURS. 65
que imite vaguement les pensées qui flottent dans Tâme; nous éprouvâmes Tengourdissanté influence de cette double poésie: les paroles montées au diapason de la nature déployèrent une grâce mystérieuse, et les regards eurent de plus éclatants rayons en participant à la lumière si largement versée par le soleil dans la prairie flamboyante; la rivière fut comme un sentier sur lequel nous volions, et n'étant pas diverti par le mouvement qu'exige la marche à pied, notre esprit s'empara de la création. La joie tuçiultueuse d'une petite fille en liberté, si gracieuse dans ses gestes, si agaçante dans ses propos, n'était-elle pas aussi la vivante expression de deux âmes libres qui se plaisaient à former idéalement cette merveilleuse créature rêvée par Platon, connue de tous ceux dont la jeunesse fut remplie par un heureux amour.
Pour vous peindre cette heure, non dans ses détails indescriptibles, mais dans son ensemble, je vous dirai que nous nous aimions en tous les êtres, en toutes les choses qui nous entouraient; nous sentions hors de nous le bonheur que chacun de nous souhaitait, il nous pénétrait si vivement que la comtesse
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ôta ses gants et laissa tomber ses belles mains dans Teau comme pour rafraîchir une secrète ardeur ; ses yeux parlaient, mais sa bouche, qui s'entr*ouyrait comme une rose à l'air, se serait fermée à un désir. Vous connaissez ia mélodie des sons graves parfaitement unis aux sons élevés, elle m*a toujours rappelé la mélodie de nos deux âmes en ce moment qui ne se retrouva plus jamais,
— Où faites -vous pécher, lui dis-je, si vous ne pouvez pécher que sur les rives qui sont à vous?
— Près du pont de Ruan, me dit-elle. Ha !
nous avons maintenant la rivière à nous, depuis le pont de Ruan jusqu'à Clochegourde.
M. de Mortsauf vient d'acheter quarante arpens de prairie, avec les économies de ces deux années et l'arriéré de sa pension. Cela vous étonne?
— Moi, je voudrais que toute la vallée fût à vous ! m'écriai-je.
Elle me répondit par un sourire. Nous arrivâmes au-dessous du pont de Ruan, à un endroit où l'Indre est large, et où l'on pé* chait.
— Hé bien, Martineau? dit^elle.
LES PREHifcRES AI01JR8* 05
— Ha, madame la comtesse, nous avons du gui gnon. Depuis trois heures que nous y sommes, en remontant du moulin ici, nous n'avons rien pris.
Nous abordâmes afin d'assister aux derniers, coups de filet, et nous nous plaçâmes tous trois à l'ombre d'un bouillard, espèce de peuplier dont Fécorce est blanche, qui se trouve sur le Danube , sur la Loire , probablement sur tous les grands fleuves , et qui jette au printemps un coton blanc soyeux, l'enveloppe de sa fleur. La comtesse avait repris son auguste sérénité, elle se repentait presque de m'avoir dévoilé ses douleurs , et d'avoir crié comme Job, au lieu de pleurer comme la Madelaine, une Madelaine sans amours, ni fêtes, ni dissipations, mais non sans parfums, ni beautés. La seine ramenée à ses pieds fut pleine de poissons : des tan« ches, des barbillons , des brochets , des perches, et une énorme carpe sautillant sur l'herbe.
— C'est un fait exprès, dit le garde.
Les ouvriers écarquillaient leurs yeux en admirant cette femme qui ressemblait à une fée dont la baguette avait touché les filets.
En ce moment le piqueur parut chevauchant à travers la prairie au grand galop, et lui causa d'horribles tressaillements; nous n'avions pas Jacques avec nous, et la première pensée des mères est, comme l'a si poétiquement dit Virgile, de serrer leurs enfants sur leur sein au moindre événement.
— Jacqifes ! cria-t-elle. Où est Jacques?
qu'est-il arrivé à mon fils !
Elle ne m'aimait pas ! Si elle m'avait aimé, elle aurait eu pour mes souffrances cette expression de lionne au désespoir.
— Madame la comtesse, monsieur le comte se trouve plus mal.
Elle respira , courut avec moi, suivie de Madelaine.
— Revenez lentement, me dit-elle, que cette chère fille ne s'échauffe pas ; vous le voyez, la course de M. de Mortsauf par ce temps si chaud l'avait mis en sueur , et sa station sous le noyer a pu devenir la cause d'un malheur.
Ce mot dit au milieu de son trouble accusait la pureté de son âme. La mort de M. de Mortsauf, un malheur! elle gagna rapidement Clochegourde, passa parla brèche d'un
LES PRBHIÈBES àHOURS. 67
mur, et traversa les clos. Je revins lentement en effet ; Texpression d'Henriette wlslt vait éclairé , mais comme éclaire la foudre qui ruine les moissons engrangées. Durant cette promenade sur Teau , je m'étais cru le préféré; je sentis amèrement qu'elle était de bonne foi dans ses paroles. L'amant qui n'est pas tout, n'est rien. J'aimais donc seul avec les désirs d'un amour qui sait tout ce qu'il veut, qui se repaît par avance de caresses espérées , et se contente des voluptés de l'àme parce qu'il y mêle celles que lui réserve l'avenir. Si Henriette aimait , elle ne connaissait rien , ni des plaisirs de l'amour , ni de ses tempêtes ; elle vivait du sentiment même , comme une sainte avec Dieu. J'étais Tobjet auquel s'étaient rattachées ses pensées , ses sensations méconnues , comme un ' essaim s'attache à quelque branche d'arbre fleuri ; mais je n'étais pas le principe, j'étais un accident de sa vie , je n'étais pas toute sa vie. Roi détrôné, j'allais me demandant qui pouvait me rendre mon royaume. Dans ma folle jalousie, je me reprochais de n'avoir rien osé, de n'avoir pas resserré les liens d'une tendresse qui me semblait alors plus subtile
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que vraie, par les chaînes du droit positif que crée la possession.
L'indisposition de M. de Mortsauf, déterminée peut-être par le froid du noyer, devint grave en quelques heures. J'allai quérir à Tours un médecin renommé, M. Origet, que je ne pus ramener que dans la soirée; mais il resta pendant toute la nuit et le lendemain à Clochegourde. Quoiqu'il eût envoyé chercher une grande quantité dû sangsues par le piqueur, il jugea qu'une saignée était urgente, et n'avait point de lancette sur lui. Aussitôt je courus à Azay par un temps affreux, je réveillai le chirurgien, M. Deslandes, et le contraignis à venir avec une célérité d'oiseau. Dix minutes plus tard, et le comte eût succombé, la saignée le sauva. Malgré ce premier succès, le médecin pronostiquait la fièvre inflammatoire la plus pernicieuse, une de ces maladies comme en font les gens qui se sont bien portés pendant vingt ans. La comtesse atterrée croyait être la cause de cette fatale crise. Sans force pour me remercier de mes soins, elle se contentait de me jeter quelques sourires dont l'expression équivalait au baiser qu'elle avait mis sur ma main; j'au-
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rais voulu y lire les remords d'un illicite amour, mais c'était l'acte de contrition d'un repentir qui faisait mal à voir dans une aine aussi pure, c'était l'expansion d'une admirative tendresse pour celui qu'elle regardait comme noble, en s'accusant, elle seule, d'un crime imaginaire. Certes, elle aimait comme Laure de Noves aimait Pétrarque, et non comme Francesca di Rimini aimait Paolo; affreuse découverte pour qui rêvait l'union de ces deux sortes d'amour ! La comtesse gisait, le corps affaissé, les bras pendants, sur un fauteuil sale dans cette chambre qui ressemblait à la bauge d'un sanglier. Le lendemain soir, avant de partir, le médecin dit à la comtesse qui avait passé la nuit, de prendre une garde. La maladie devait être longue.
— Une garde, répondit-elle, non, non.
Nous le soignerons, s'écria-t-elle en me regardant, nous nous devons de le sauver.
A ce cri, le médecin nous jeta un coup d'ceil observateur, plein d'étonnement; l'expression de cette parole était de nature à lui faire soupçonner quelque forfait manqué; il promit de revenir deux fois par semaine, indiqua la marche à tenir à M. Deslandes et 2 6.
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désigna les symptômes menaçants qui pouvaient exiger qu'on vint le chercher à Tours. Afin de procurer à la comtesse au moins une nuit de sommeil sur deux, je lui demandai de me laisser veiller le comte alternativement avec elle. Ainsi je la décidai, non sans peine, à s'aller coucher la troisième nuit.
Quand tout reposa dans la maison, pendant un moment oii le comte s'assoupit, j'entendis chez Henriette un douloureux gémissement; mon inquiétude devint si vive que j'allai la trouver. Elle était à genoux devant son prie- Dieu, fondant en larmes, et s'accusait : — Mon Dieu, si tel est le prix d'un murmure, criait-elle, je ne me plaindrai jamais.
— Vous l'avez quitté ! dit-elle en me voyant.
— Je vous entendais pleurer et gémir, j'ai eu peur pour vous.
— Oh ! moi, dit-elle, je me porte bien !
Elle voulut être certaine que M. de Mortsauf dormit; nous descendîmes tous deux, et tous deux, à la clarté d'une lampe, nous le regardâmes : le comte était plus afifaibli par la perte du sang tiré à flots, qu'il n'était endormi; ses mains agitées cherchaient à ramener sa couverture sur lui.
— On prétend que ce sont des gestes de mourants, dit-elle. Ah ! s'il mourait de cette maladie que nous ayons causée, je ne me marierais jamais, je le jure, ajouta-t-elle en étendant la main sur la tète du comte par un geste solennel.
— J'ai tout fait pour le sauver, lui dis-je.
— Oh ! vous, vous êtes bon, dit-elle. Mais moi, je suis la grande coupable.
Elle se pencha sur ce front décomposé, en balaya la sueur avec ses cheveux, et le baisa saintement; mais je ne vis pas avec une joie secrète qu'elle s'acquittait de cette caresse GCHnme d'une expiation.
— Blanche, à boire, dit le comte d'une voix éteinte.
— Vous voyez, il ne connaît que moi, me dit-elle en lui apportant un verre. Et par son accent, par ses manières affectueuses , elle cherdbait à insulter aux sentiments qui nous liaient, en les immolant au malade.
— Henriette, lui dis-je, allez prendre quelque repos? je vous en supplie.
— Plus d'Henriette, dit-elle en m'interrompant avec une impérieuse précipitation.
— Couchez-vous, afin de ne pas tomber
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malade. Vos enfants, lui-même vous ordonnent de vous soigner, il est des cas où Tégoïsme devient une sublime vertu.
— Oui, dit-elle.
Elle s'en alla, me recommandant son mari par des gestes qui eussent accusé quelque prochain délire, s'ils n'avaient pas eu les grâces de l'enfance mêlées à la force suppliante du repentir. Cette scène, terrible en la mesurant à l'état habituel de cette âme pure, m'effraya; je craignis l'exaltation de sa conscience. Quand le médecin revint, je lui révélai les scrupules d'hermine effarouchée qui poignaient ma blanche Henriette. Quoique discrète, cette confidence dissipa les soupçons de M. Origet, et il calma les agitations de cette belle âme en disant, qu'en tout état de cause, M. de Mortsauf devait subir cette crise, et que sa station sous le noyer avait été plus utile que nuisible en déterminant la maladie.
Pendant cinquante-deux jours le comte fut entre la vie et la mort, nous veillâmes chacun à notre tour, Henriette et moi, vingt-six nuits. Certes, M. de Mortsauf dut son salut à nos soins, à la scrupuleuse exactitude avec
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laquelle nous exécutions les ordres de M. Origet. Semblable aux médecins philosophes que de sagaces observations autorisent à douter des belles actions quand elles ne sont que le secret accomplissement d'un devoir, cet homme, tout en assistant au combat d*hé* roîsme qui se passait entre la comtesse et moi, ne pouvait s*empècher de nous épier par des regards inquisitifs, tant il avait peur de se tromper dans son admiration.
— Dans une semblable maladie, me dit-il lors de sa troisième visite, la mort rencontre un prompt auxiliaire dans le moral, quand il se trouve aussi gravement altéré que Test celui de M. de Mortsauf. Le médecin, la garde, les gens qui entourent le malade tiennent sa vie entre leurs mains; car alors un seul mot; une crainte vive exprimée par un geste, ont la puissance du poison.
En me parlant ainsi, M. Origet étudiait mon visage et ma contenance; mais il vit dans mes yeux la claire expression d'une âme candide. En effet, durant le cours de cette cruelle maladie, il ne se forma pas dans mon intelligence la plus légère de ces mauvaises idées involontaires qui parfois sillonnent les con-
sciences les plus innocentes. Pour qui contemple en grand la nature, tout y tend à rhomogénéité par l'assimilation; le monde moral doit être régi par un principe analogue; dans une sphère pure, tout est pur; près d'Henriette, il se respirait un parfum du ciel, il semblait qu'un désir reprochable devait à jamais vous éloigner d'elle. Ainsi, non^ seulement elle était le bonheur, mais elle était aussi la vertu. En nous trouvant toujours également attentifs et soigneux, le docteur avait je ne sais quoi de pieux et d'attendri dans les paroles et dans les manières; il semblait se dire : — «c Voilà les vrais malades, ils cachent leur blessure et l'oublient.^ Par un contraste qui, selon cet excellent homme, était assez ordinaire chez les hommes ainsi détruits, M. de Mortsauf fut patient, plein d'obéissance, ne se plaignit jamais et montra la plus merveilleuse docilité; lui qui, bien portant, ne faisait pas la chose la plus simple sans mille observations. Le secret de cette soumission à la médecine, tant niée naguère, était une secrète peur de la mort, autre contraste chez un )iomme d'une bravoure irrécusable! Cette peur pourrait