‹ Le livre (volume 2)Chapitre 228 sur 322 · Tome II, pages 508 et suiv. (Biblioclastes · texte numérisé non relu

Tome II, pages 508 et suiv. (Biblioclastes

Sébastien Mercier n'avait pas attendu l'avènement de la Révolution pour réclamer la suppression des bibliothèques publiques : t.... Qui saisira un flambeau pour anéantir... la Bibliothèque royale?... ».

Mercier a longuement et énergiquement réclamé, ou, si l'on veut, pronostiqué cette destruction des livres, cet absurde incendie des bibliothèques, dans le chapitre xxx de son singulier ouvrage, l'An 2440, Rêve s'il en fut jamais (t. II, pp. 1 et suiv.; Paris, Bibliothèque nationale, 1887) : « ... Nous avons découvert qu'une bibliothèque nombreuse était le rendez-vous des plus grandes extravagances et des plus folles chimères... ». [Nous avons donc décidé de supprimer tous les livres opposés à nos idées, tous les livres écrits par d'autres que nous :] « ... D'un consentement unanime, nous avons rassemblé dans une vaste plaine tous les livres que nous avons jugés ou frivoles ou inutiles. ou dangereux; nous en avons formé une pyramide qui ressemblait en hauteur et en grosseur à une tour énorme : c'était assurément une nouvelle tour de Babel. Les journaux couronnaient ce bizarre? édifice, et il était flanqué de toutes parts de mandements d'évêques, de remontrances de parlements, de réquisitoires et d'oraisons funèbres.... Nous avons mis le feu à cette masse épouvantable, comme un sacrifice expiatoire offert à la vérité, au bon sens, au vrai goût.... L'embrasement fut long. » [Certes!] « ... Cependant... nous avons fait un choix : de bons esprits ont tiré la substance de mille volumes in-folio, qu'ils ont fait passer tout entière dans un petit in -12.... Nous avons fait des abrégés de ce qu'il y avait de plus important; on a

réimprimé le meilleur : le tout a été corrigé d'après les vrais principes de la morale. » Etc.

Nous avons vu plus haut (t. V, p. 5i2), à propos d'un des rapports de l'abbé Grégoire devant la Convention, qu'au moment de la saisie, faite par le pouvoir révolutionnaire, de cinq millions de livres provenant des établissements ecclésiastiques et autres, des représentants ou de simples pétitionnaires (« les uns », dit le texte; mais sans doute en assez grand nombre, puisque leur projet se trouve discuté : ce qui tend à prouver que les sauvages et folles idées de Mercier comptaient des partisans) avaient proposé de brûler ces cinq millions de

li\T3S.

Sur un incendie (accidentel) de bibliothèque, voir une une lettre de Daguesseau (Œuvres complètes, t. XVI, p. 551, Lettres sur divers sujets ; Paris, Fantin, 1819 ; iu-8) : c J'apprends dans le moment, monsieur, le malheur qui vient de vous arriver; et on mêle dépeint si grand, que j'ai besoin que vous m'en consoliez en le réduisant à ses véritables circonstances. Je souhaite surtout d'apprendre qu'il n'est pas vrai que le feu ait dévoré votre bibliothèque et une infinité de mémoires manuscrits.... Je conçois que la métaphysique sans la religion est bien inutile dans de pareils accidents; mais la dernière est si forte et si bien affermie chez vous, que je suis persuadé qu'elle vous aura mis au-dessus d'un si triste événement : je crains seulement pour voire santé. » Etc.

On pourrait rapprocher de ce qui précède les détails suivants, donnés par l'évêque d'Avranches Huet, dans ses Mémoires (pp. 256-257; trad. Charles Nisard), à propos d'un grave accident survenu à sa bibliothèque, de l'écroulement de la maison où se trouvaient ses livres, qui furent alors exposés au pillage: t. .. Pendant que je remplissais les devoirs de mon ministère à Avranches, un malheur inattendu fondit sur ma bibliothèque et,

par conséquent, sur moi-même. Je lavais laissée tout entière à Paris', et, pensais-je, en lieu de sûreté. Mais la maison que j'avais louée et que j'habitais dans cette ville, étant bâtie avec de mauvais matériaux, s'écroula une nuit, ensevelissant sous ses décombres et laissant exposés au pillage de la populace, non seulement mes livres, mais tous mes papiers, mes manuscrits, fruit du travail de plusieurs années, et une partie de mon mobilier, assez considérable. A cette nouvelle, les jésuites, qu'elle intéressait comme moi-même (car je leur avais déjà cédé tous mes droits), dépêchèrent aussitôt quelqu'un pour arrêter cette canaille, tirer des ruines tout ce qu'on pourrait de livres, de papiers, etc., et faire transporter le tout à la maison professe. La dernière fois que j'avais quitté Paris, il avait été convenu entre nous qu'ils me prépareraient un appartement dans cette maison, et que je l'occuperais quand mes affaires m'appelleraient à Paris. Je me retirai là. en effet, et je n'eus pas d'autre demeure dans cette ville, même après que j'eus résigné le siège d'Avranclx

Voir dans notre tome I, p. 147, le pillage de la magnifique bibliothèque de David Ancillon (à Metz, en 1685); pp. 157-158, l'incendie de la bibliothèque de Trousset de Valincour (en 1725 ou 1720); etc. C'est sans doute à son ami Valincour que Daguesseau adressa la lettre dont nous venons (p. 377) de donner un extrait cf. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. III. p, 422.

Sur les destructions et incendies de bibliothèques, Victor Hugo a écrit (dans l'Année terrible, Juin, vin. A qui la faute?, pp. 220-221; Paris, Hetzel-Oiiantin in- 18) les vers suivants, inspirés sans doute par le dé sastreux et à jamais déplorable incendie de la Bibliothèque du Louvre :

Tu viens d'incendier la bibliothèque?

— Oui.

J'ai mis le feu là.

— Mais c'est un crime inouï!

Crime commis par Loi, contre toi-même, infâme!

Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme!

C'est ton propre flambeau que tu viens de souiller!

A--tu donc oublié que ton libérateur,

C'est le livre? Le livre est là sur la hauteur; Il luit; parce qu'il brille et qu'il les illumine, Il détruit Féchafaud, la guerre, la famine; Il parle : plus d'esclave et plus de paria.

Le livre est ta richesse, à toi! c'est le savoir. Le droit, la vérité, la vertu, le devoir, Le progrès, la raison dissipant tout délire. Et tu détruis cela, toi!

— Je ne sais pas lire.

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