ANTIQUITÉ
Bien qu'un savant bibliographe allemand • se soit avisé de rédiger un mémoire sur les Écrits et les Blhliothèf/ues avant le déluge^ — antédiluviens, — nous nous contenterons, dans cet « Essai d'une histoire et anthologie de l'amour des livres et de la lecture », de remonter jusqu'à 5000 ans d'ici, jusqu'au roi d'Egypte Osymandias, que les égyptologues identifient aujourd'hui avec Ramsès II ou Se
1. .loachiiu-Jeaii Mader (t(3'26-1080), auteur d'une dissertalion intitulée De xcrijUis et Inbliothecia anlediluvianis. Voir encore du même écrivain De bibllothecis. Cf. Ludovic Lalanne, Curiosités hibliograpliiques, p. 158 : « L'imposition des noms par Adam, les fabuleuses colonnes sculptées par Seth, et le prétendu livre d'Enoch, tels sont les faits qui lui ont servi de base (à J.-J. Mader) pour émettre cette ridicule opinion, qu'il essaye, à grand renfort d'érudition, de faire partager aux lecteurs ».
soslris. La plus ancienne mention d'une bibliothèque et le plus ancien jugement porté sur les livres datent de cette époque. Cette bibliothèque, c'est celle qu'Osymandias avait réunie, selon Ihistorien Diodore de Sicile', dans son magnifique palais de Thèbes, et ce jugement n'est autre que l'inscription gravée par ce roi au-dessus de la porte de cette bibliothèque : « Remèdes de l'âme ».
Remèdes de l'âme : du premier coup, le livre se trouve admirablement et immuablement défini. Jamais on ne dira mieux. Lorsque, bien plus tard, au xvni^ siècle, Montesquieu nous déclarera qu'il n'a « jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé'' »; lorsque, plus tard encore, au xix%
L Bibliothèque historique, I, 49, Irad. Hœfer, t. I, p. 60. (Paris, Hachette, 1865.) Cf. aussi Bossuet, Discours sur Vhistoire universelle, troisième partie, chap. m (Œuvres choisies, t. I, p. 582; Paris, Hachette, 1868, 5 vol. in-i8). Dans le texte de Diodore, il y a simplement Ixzpzioy, officine médicinale.
2. Montesquieu, Pensées diverses, Portrait {Œuvres complètes, t. n, pp. 419-420: Paris, Hachette, 1866, 5 vol. in-18). Dans sa concision, cette phrase de Montesquieu, hommage éclatant rendu aux Lettres, semble cacher un involontaire aveu de sécheresse de cœur. Mais comment imputer cette dureté de sentiments au généreux et compatissant philosoi)he qui nous fait cet autre aveu, dans une de ses Pensées (t. H, p. 42r; : '- .le n'ai jamais vu couler de larmes sans en être attendri --? Montesquieu a simplement voulu dire ici (cf. Larousse, Art d'écrire, les Fleurs et les Fruits, livre du maitre, pp. 100-192) : « En lisant le récit d'infortunes, nous voyons que tous les hommes ont souffert avant nous, que beaucoup ont souffert plus que nous. Alors, la douleur s'adoucit.... En outre, la littérature, aussi bien que les beaux-arts
l'amour des livres et de la lecture. 3
le romancier anglais Buhver-Lyllon* appliquera la lecture de certains ouvrages à la guérison de certaines maladies, et tracera ainsi une espèce de « Thérapeutique bibliographique », ils ne feront l'un et l'autre que délayer et paraphraser, qu'exagérer aussi, la sentence du roi d'Egypte.
Il nous faut franchir un long espace, descendre jusqu'au vr siècle avant notre ère, pour retrouver trace de livres. Le tyran ou usurpateur Pisistrate (561-127 av. J.-C.) fonde, à Athènes, la première bibliothèque publique =* et s'occupe de réunir les œuvres d'Homère, qui n'avaient été conservées jusqu'ici que dans la mémoire des rhapsodes, — les troubadours d'alors, — et d'en faire ce que nous jqipellerions aujourd'hui une première édition^.
Un vers d'ARisTOPUANE (v^ siècle av. J.-C.) nous apprend que les livres étaient déjà très répandus à
et la nature elle-même, est une expression du beau; or, la vue du beau tend à rétablir l'harmonie rompue au profit du sentiment. » Etc. Voir aussi ce que dit plus loin (p. "20) Pline le Jeune : «... Sans doute elle (l'étude) me fait mieux comprendre toute la grandeur du mal (de la peine), mais elle m'apprend aussi à le supporter avec plus de patience » ; et ce qu'écrit Éginhard à son ami Loup de Ferrières (pp. 85-86).
1. Dans ses Mémoires de Pisistrate Caxto)i, neuvième partie, chap. V, Idées de mon père sur l'hygiène chimique des livres, trad. Edouard Scheffter, L. I, pp. 260-265. (Paris, Hachette, 1877.) Voir, dans notre tome II, le chapitre intitulé " Thérapeutique bibliographique ».
2. Voir infra, p. 26, la citation d'AuIu-Gelle. ô. Cf. DuRUY, Histoire des Grecs, t. I, p. 444.
Athènes de son temps S et Xénophon (445-555 av. J.-C), dans les Mémoires de Socrate- et dans VAnahase'% nous dit aussi quelques mots des livres, des collections et du commerce qu'on en faisait de son vivant.
A peu près à la même époque, nous voyons Alci- BiADE (450-404 av. J.-C.) user d'un moyen peu gracieux pour inspirer à ses concitoyens l'amour des livres. Étant entré « en une école de grammaire, il demanda au maître quelque livre d'Homère; le maître lui répondit qu'il n'en avait pas un : il lui donna un soufflet et s'en alla^ ».
Alexandre le Grand (356-525 av. J.-C). avait aussi, et au plus haut degré, le culte d'Homère. Après la défaite de Darius, un très riche cofl'ret ayant été trouvé parmi les dépouilles des vaincus, « il demanda à ses familiers qui étaient autour de lui quelle chose leur semblait la plus digne d'être mise dans ce cof-
1. <■ Chacun a son livre où il s'instruit des arts subtils. » (Aristophane, les Grenouilles, trad. Poyard, p. 426.)
'2. « Le bel Enthydème avait fait une nombreuse collection d'ouvrages de poètes et de sophistes les plus renommés... ". (XÉNOPHON, Mémoires de Socrate, IV, 2, trad. Talbot, t. I, p. 105.)
7). « Là (chez les Thraces). on trouve beaucoup de lits, beaucoup de coffres, beaucoup de livres et beaucoup de tous ces objets que les matelots transportent dans des caisses de bois. » (In., Anahase [Expédition de Cyrus], VIL 5, trad. Talbot, t. II, p. 174.)
4. Plutarque, Vie d'Alcibiade, trad. Amyot, t. II, pp. 149- 150. (Paris, Bastien, 1784.)
IVot. Les uns rrpondirenl diine fa(,on, les autres (Tune autre; mais, lui, dit qu'il y me tirait Vlliadc (rilomère, pour la dignement garder • ».
Alexandre professait, d'ailleurs, la plus haute estime pour les Lettres et pour les savants. Nous le \ oyons, dans Plutarque, se faire envoyer, alors qu'il était en Asie, les histoires de Philiste, des tragédies d'Euripide, de Sophocle et d'Eschyle, d'autres ouvrages encore. Il aimait et honorait son ancien précepteur Aristote, « non moins que son propre père, comme il disait lui-même, pource que de l'un il avait reçu le vivre, et de l'autre le bien vivre^ ».
Un passage d'une idylle de Tuéocrite (500-220 av. J.-C.) nous fournit, dans la légende du chevrier Comatas, la plus gracieuse et la plus éloquente apologie qu'on puisse faire des Lettres. Ce chevrier professait pour les Muses un culte si fervent qu'il leur sacrifiait fréquemment des chèvres du troupeau dont il avait la garde. Son maître, irrité de ces sacrifices faits à son détriment, enferma le chevrier dans un coffre. « Nous allons voir, à présent, à quoi te serviront tes Muses ! » Mais quand, au bout de plusieurs mois, il rouvrit le coffre, il y trouva le prisonnier bien vivant : des abeilles, messagères des Muses, étaient venues le nourrir.
« Bienheureux Comatas! car c'est toi qui subis
L Plutarque, Vie d'Alexandre, trad. Amyot, t. V, p. 299. 2. Id., ihid., p. 261.
cet agréable supplice ; c'est toi qui fus enfermé dans un coffre et souffris tout un printemps, nourri du miel des abeilles*. »
Un des lieutenants d'Alexandre, Ptolémée Soter (Sauveur) (525-285 av. J.-C), fds de Lagos, — d'où le nom de Lagides donné aux Ptolémées, — ayant reçu pour sa part le royaume d'Egypte, lors du partage de l'immense empire, fonda, sur le conseil, dit-on, de DÉMÉTmus de Phalère (545-285 av. J.-C), le grammairien, historien, rhéteur et ancien gouverneur d'Athènes, la bibliothèque d'Alexandrie, la plus célèbre et la plus riche des temps anciens^
1. Théocrite, Idylle VII, /e.s Thaly^siea, trad. Pessonneaux, pp. 64 et 71. (Paris, Charpentier, 1895.)
2. Sur les bibliothèques publiques dans l'antiquité, au moyen âge et dans les temps modernes, voir le traité de .luste LiPSE, De bibliothecis syntagma, que Peignot a traduit, sous le titre de Traité des bibliothèques anciennes, et placé en tète de son Manuel bibliographique (Paris, s. n. d'édit. ni d'impr., 1800) ; le Père Louis Jacob de Saint-Charles, Traité des plus belles bibliothèques publiques et particulières, qui ont été et qui sont à présent dans le monde (Paris, Rolet Le Duc, 1644) ; Peignot, Dictionnaire raisonné de bibliologie, art. Bibliothèque, Notices sur les principales bibliothèques anciennes et modernes, t. I, pp. 58-108 (Paris, Villier, 1802); Petit-Radel, Recherches sur les bibliothèques anciennes et modernes (Paris, Rey et Gravier, 1810); J.-L,-A. Bailly, Notices historiques sur les bibliothèques anciennes et modernes (Paris, Rousselon, 1828): ouvrage très médiocre; H. Géraud, Essai sur les livres dans Vantiquité, particulièrement chez les Romains, chap. x (Paris, Techener, 1840); Lalasse, Curiosités bibliographiques, pp. 158-197 et passim (Paris, Delahays, 1857); G. RiCHOU, Traité de V administration des bibliothèques publiques (Paris, Paul Dupont, 1885); Ulysse Robert, Recueil
l'amour des livres et de la lecture. 7 Démélriiis de Phalère présida à celle l'ondation el lut comme le premier conservateur de cette bibliothèque.
Les successeurs de Ptolémée Soter, notamment Ptolkmék II Phu^adelphe (Ami de ses frères) (285- 247 av. J.-C.) et Ptoléméi: III Kvkhgèti: (Bienfaisant) (247-222 av. J.-C), continuèrent d'entretenir «l d'enrichir celte vaste collection. Ils favorisaient la culture du papyrus, de manière à avoir du papier à profusion ; ils entretenaient quantité de copistes, et, parfois même, n'hésitaient pas à recourir au larcin pour accroître leur trésor. C'est ainsi que Ptolémée Evergète emprunta aux Athéniens des livres originaux, les œuvres d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, el leur rendit de belles copies à la place,
lies /oi.s', décrets, ordonnances, arrêtés, concernant tes bibllo- Ihèques publiques ^Paris, Champion, 1883); l'art. Bibliothôque dans VEncijclopédie de Diderot et d'Alembert (Dideiîot, Œuvres complètes, t. XIII, pp. ^Ttl-ilij; Paris, Garnier, 1876): historique résumé et soigneusement fait de l'établissement des bibliothèques chez les principaux peuples anciens el modernes; l'art. Bibliothèque dans VEnci/clopédie moderne..., publiée sous la direction de M. Léon Renier (Paris, Didot. 18.')!); dans la Grande Encyclopédie (Paris, Lamirault, s.-d.): article important et bien documenté; etc.; et les deux grands ouvrages : Alfred Franklin, les Anciennes Bibliothèques de Paris (Pavii^^ Imprimerie nationale, 1867-1875; 5 vol. in-4) ; et Léopold Delisle, le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale {Paria, Imprimerie nationale, 1868-1881 ; 5 vol. texte et 1 vol. planches, in-4) ; etc. Je ne fais qu'effleurer ici et plus loin cette question des bibliothèques publiques.
preuve que, même en fraudes bibliographiques, il n'y a rien de nouveau sous le soleil*.
Ce fut Ptolémée II, — surnommé Philadelphe, soit, par ironie, parce qu'il assassina ses frères, soit parce qu'il épousa sa sœur, — qui fit traduire en grec les livres sacrés des Hébreux, traduction qui, effectuée par soixante-dix savants, reçut le nom de version des Septante. Cette traduction de la Bible en grec a été, selon la remarque de M. Havet-, « un des plus grands événements de l'histoire, car elle a rendu possible la propagation du judaïsme parmi les Gentils et l'avènement du christianisme ».
La bibliothèque d'Alexandrie, qui, au dire d'Aulu- Gelle et d'Ammien Marcellin, compta jusqu'à sept cent mille volumes, ne fut pas brûlée par le chef musulman Omar ou par ses ordres, comme le veut une tradition. C'est là une grosse erreur historique. Lors de la prise d'Alexandrie par les Arabes, en 640, cette bibliothèque n'existait plus. Du temps des Ptolémées, elle avait fini par devenir si considérable qu'on l'avait partagée en deux sections disposées dans deux locaux séparés. L'une de ces sections fut incendiée accidentellement lorsque Jules César s'empara d'Alexandrie, en l'an 47 avant Jésus-Christ; et la seconde, qui se trouvait dans le temple de Sérapis, fut détruite par l'évêque Théophile, quatre cents ans