lie de Marc Antoine, Irad. Amyot, l. VII, p
'1. " Lucullus assembla une grande quantité de livres... desquels l'usage luy estoit encore plus honorable que la possession, pourcc que ses librairies (bibliothèques) estoient toujours ouvertes à tous venants; et laissoit-on entrer les Grecs, sans refuser la porte à pas un, dedans les galeries, portiques, et austres lieux propres à disputer, qui sont à l'entour, là où les hommes doctes et studieux se trouvoyent ordinairement, et y passoyent bien souvent tout le jour à conférer ensemble, comme en une hostellerie des Muses, estants bien ayses quand ils se pouvoyent despestrer de leurs austres affaires pour s'y en aller. •> (Plutarque, Vie de Lucullus, trad. Amyot, t. IV, pp. 521-322.)
En tête des amis des livres dont Rome s'honore le plus, il convient de placer Cigéron (106-45 av. J.-C), ce grand homme de lettres, ce beau génie, dont on a si bien dit qu'il est « le seul que le peuple romain ait produit de vraiment égal à son empire' ». C'est
i. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, tome II, page 55, et Cahiers, p. 55. Ailleurs {Portraits littéraires, t. III, p. 515). Sainte-Beuve parle de « cet amour pour Cicéron. qui est comme synonyme de pur amour des Lettres elles-mêmes ». Voir aussi Causeries du lundi, t. XIV, pp. 185 et s. 11 n'est d'ailleurs pas d'ami des Lettres qui n'ait conçu pour le philosophe de Tusculum la plus reconnaissante affection, professé pour lui et pour ses écrits la plus haute admiration. Voici quelques-uns de ces fervents témoignages :
« Salut, toi qui, le premier, fus appelé Père de la Patrie : qui, le premier, as mérité le triomphe sans quitter la toge, et la palme de la victoire par la seule éloquence: toi qui as donné la vie à lart oratoire et aux lettres latines; toi qui. au témoignage écrit du dictateur César, jadis ton ennemi, as conquis un laurier supérieur à celui de tous les triomphes, puisqu'il est plus glorieux d'avoir tant agrandi par le génie les limites du génie romain, que les limites de l'Empire par toutes les autres qualités réunies. » (Pline l'Ancien, Histoire naturelle, VII, 31, trad. Littré, t. I, p. '208. Paris, Didot, 1877.) « Il me semble que c'est en s'attachant à imiter les Grecs que Cicéron s'est approprié la force de Démosthène, l'abondance de Platon et la douceur d'Isocrate. Toutefois, ce n'est pas seulement par l'étude qu'il est parvenu à dérober à chacun d'eux ce qu'il avait de meilleur; la plupart des rares qualités, ou, pour mieux dire, toutes les qualités qui le distinguent, il les a trouvées en lui-même, dans la fécondité de son immortel génie; car son éloquence, pour me servir d'une comparaison de Pindare, n'est pas comme nn réservoir (qu'alimentent des eaux pluviales^ c'est comme une source vive et profonde qui déborde sans intermittence.. On dirait qu'un dieu Ta créé pour essayer en lui jusqu'où pourrait aller la puissance de la parole. >- (Quintilien, X, 1, trad.
i/amour des livres et de la lecture, u
lui qui, s'adressant à son ami Terenliiis Varron, un auliT IVrvont (MMiclil, « celui peut-être des Aomains
Panckoucke, t. III, p. 107. Paris, Garnior, s. d.) « L'amour do Pétrarque pourCicéron aUait jusqu'à renlhousiasine. Il n'admettait pas qu'on pût lui comparer un seul f)rosateur de l'antiquité.... Pour Pétrarque, Cicéron est « un homme unique, '. une voix unique, un ^énie unique ». U ne l'adore pas tout à fait comme un Dieu, mais « il l'admire et le vénère comme •< un homme d'un génie divin. ■• {Mk'/a\:ue^, Pétrdrr/ue, p. 3ô9. Paris, Didier, 1808.) •< Ai-je fait quelques progrès en vieillissant? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que jamais Cicéron ne m'a plu autant qu'il me plaît dans ma vieillesse. Non seulement sa (livitte éloquence, mais encore sa *at»ie/e inspirent mon Ame et me rendent meilleur. C'est pour cela que je n'hésite pas à exhorter la jeunesse à consacrer ses belles années, je ne dis pas à lire et à relire ses ouvrages, mais à les apprendre par cœur. Pour moi, déjà sur le déclin de mes jours, je suis heureux et fier de rentrer en grâce avec mon Cicéron, et de renouveler avec lui une ancienne amitié trop longtemps interrompue. » (Érasme, ap. Albert Colligxon, hi lie littéraire, p. 7tù\.) « Que de fois, par un beau jour de printemps ou d'automne, lorsque tout me souriait, la jeunesse, la santé, le i)résent et l'avenir, ai-je relu, dans mes promenades, le Traité des Devoirs de Cicéron, ce code le plus parfait de l'honnêteté, écrit dans un style aussi clair et aussi brillant que le ciel le plus pur! » (S. de Sacy, ap. Albert Collignon, la Religion des lettres, p. 185.) Cicéron -. est tout simplement le plus beau résultat de toute la longue civilisation qui l'avait précédé. Je ne sais rien de plus honorable pour la nature humaine que l'état d'âme et d'esprit de Cicéron. » Etc. (Doudan, Lettres, t. III, p. 20.) « La beauté accomplie de l'élocution, la merveilleuse lucidité de l'exposition, la variété des aperçus, les trésors d'une érudition semée avec un goût et un tact extrêmes, la connaissance des hommes et des affaires, la sagacité et la multitude des points de vue, les emprunts nombreux et habiles faits aux philosophes de la Grèce et revêtus d'un style harmonieux et coloré, font du recueil des œuvres de Cicéron
qui avait écrit et lu le plus de livres^ », lui disait si joliment : « Pour peu que nous ayons un jardin à côté de notre bibliothèque, — c'est-à-dire des fleurs et des livres, — il ne manquera rien à notre bonheur- ». C'est à Cicéron encore qu'est due cette belle définition et apologie des Lettres, tant et tant de fois citée : « Les Lettres sont l'aliment de la jeunesse et la joie de la vieillesse; elles donnent de léclat à la prospérité, offrent un refuge et une consolation à l'adversité; elles récréent sous le toit domestique,
complétées par la délicieuse colleclion de ses lettres familières, une encyclopédie d'une inestimable valeur. » (Albert CoLLiGNON, la Vie littéraire, pp. 202-295.) Cette diversité et cette abondance de choses, ce caractère encyclopédique des écrits de Cicéron, permet de leur appliquer ce mot, qui est de Cicéron lui-même : « Silva rerum ac sententiarum ». (Cf. Renan, Mélaufjes d'histoire et de voyages, p. 416.) Voir aussi le livre de M. G. Roissier, Cicéron et ses amis; et infra, p. 259, l'éloge de Cicéron par les jansénistes Arnauld et Lancelot.
1. Eggeh, Histoire du livre, p. 247. « Varron, appelé par Quintilien et par saint Augustin le plus savant des Romains. •' {Satire Ménippée, p. 275. Paris, Charpentier, 1865.)
2. « Si hortnm in bibliotheca habes, décrit nihil. » {Ad familiares [Varroni], N" 451 ; t. V, p. 411 "(Cicéron, Œuvres complètes, trad. Nisard. Paris, Didot, 1881). M. Octave Uzanne {Nos amis les livres, p. 268) a délicatement commenté cette sentence : >• Seigneur, s'écriait un ancien, accor- « dez-moi une maison pleine de livres, un jardin plein de « fleurs !» « Il semble que, dans cette prière, soit contenue toute la quintessence de la sagesse humaine : les fleurs et les livres masquent les tristesses de cette vie, et nous font aller en souriant, l'œil égayé, l'esprit bienheuré, jusqu'au jour de la grande échéance définitive, au vrai quart d'heure de Rabelais. »
l'amour des livres et de la lecture. 13
sans embarrasser ailleurs; la nuit, elles veillent avec nous; elles nous tiennent compagnie dans nos voyages et à la campagne'. »
En maint endroit de sa correspondance, spécialement dans ses lettres à son ami Atticus, Cicéron parle de ses achats et rangements de livres, des joies qu'il goûle dans sa bibliothèque :
« Ne traitez avec personne de votre bibliothèque, ([uelquc ardent amateur que vous trouviez. Je réserve la totalité de mes petites épargnes pour cette acquisition, qui sera la ressource de ma vieillesse ^ »
« Conservez-moi vos livres et ne désespérez pas que je puisse en faire l'acquisition. Ils seront miens, je vous le jure. Que si ce beau jour arrive, je me croirai plus riche que Grassus, et je me moquerai de toutes les campagnes et de toutes les terres du monde ^. »
1. « Ha)c sludia adolescentiam alunt, senectutem objectant, secundas res ornant, adversis perfugium ac solatium pra?benl, délectant domi, non impediunt foiis, pernoctant nobiscum, peregrinantur, rusticantur. » {Pro Arc/iia, VII ; t. II, p. 056.)
2. Lettres à Atticus, N-' 0 ; t. V, p. 4. Afin d'abréger, et comme le présent ouvrage s'adresse à tout le monde, je m'abstiens, ici et pour une grande partie des extraits suivants, de reproduire le texte original, mais en maintenant toujours l'indication de la source, qui permet de s'y référer sans difficulté. Je ne manquerai pas néanmoins de donner ce texte, lorsqu'il olïrira un intérêt particulier, lorsqu'il contiendra; par exemple, des termes techniques en usage chez les Latins, des définitions, sentences ou adages ayant, en quelque sorte, une valeur documentaire, etc.