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l.E LIVRE. T. (f. 21

322 T.E LIVRF:.

d'une jeune mère, récemment accouchée, et de son enfant. Pendant dix jours, tout alla pour le mieux : mère et bébé se portaient à merveille. Au bout de ce temps, un changement subit se produit : l'enfant tombe malade, et meurt, quarante-huit heures plus tard, avec de l'otite et des abcès cutanés. La mère, do son côté, voyait se former chez elle un abcès. On le traita sans relard chirurgicalement et aussi par injection de sérum antistreptococcique ; mais ce fut en vain : différentes articulations se prirent, et la mort survint brusquement. « C'était un cas de septicémie incontestable. Mais comment l'infection s'était-elle produite? Ne voyant rien, dans la manière dont la défunte avait été soignée, qui pût expliquer la contamination à laquelle elle avait succombé quelques jours après son enfant, M. Bensinger chercha ailleurs, et voici ce qu'il trouva. Un livre, provenant d'un cabinet de lecture, était caché dans le lit. Ce livre, une amie l'avait apporté à la malade, qui avait pris l'habitude de le lire pendant qu'elle allaitait son enfant. C'était un de ces vieux livres comme on en trouve dans tous les cabinets de lecture de rang inférieur : taché, crasseux, graisseux, ayant beaucoup circulé, ayant été beaucoup lu et ayant beaucoup ramassé de malpropretés.

« M. Bensinger examina ce livre avec soin ; il en gratta la couverture et quelques pages, et examina les débris qu'il avait ainsi recueillis. Il y trouva des

microbes en abondance, et particulièrement un grand nombre de streptocoques. Il put donc être presque assuré que sa malade avait été infectée par les microbes que renfermait ce livre, qui était un agent de contamination des plus dangereux. »

Les livres classiques, que se repassent les écoliers, sont, non moins que les volumes de cabinets de lecture et de bibliothèques publiques, dignes de suspicion et d'appréhension. En Hongrie, il y a quelques années, le Syndicat des libraires, uniquement mù, j'aime à le croire, par l'intérêt général et le souci de la santé publique, a demandé à la Société nationale d'hygiène d'émettre un vœu en faveur de l'interdiction de la vente des livres de classe ayant déjà servi, et un savant, M. Krausz, chargé de répondre à cette question, entreprit, à cet effet, une série de recherches'. Voici quelques résultats de ces expériences, qui sont des plus instructives et des plus probantes :

« M. Krausz inocule dans le péritoine des cobayes des feuilles de papier coupées dans des livres ou des bouillons inoculés avec les fragments de papier. Tandis que l'inoculation ne produit aucun accident quand il s'agit de livres neufs, la péritonite survient toutes les fois que les feuilles sont empruntées à des

4. Zeitschrift fiir Hygiène und Infectionskrankheiten, 1901, XXXVII, dans la Revue scientifique du 18 janvier l!)02, p. 80

livres d'école usés ou à des livres provenant de cabinets de lecture....

« L'auteur a imprégné des feuilles de papier avec les cultures de divers agents pathogènes. Il a trouvé que le vibrion cholérique a perdu sa vitalité en moins de 48 heures, le bacille diphtérique en 28 jours, le staphylocoque en 51. Le bacille typhique ne survit partiellement que 40 ou TiO jours: exceptionnellement, il a résisté 95 jours. Avec le bacille tuberculeux, le résultat reste douteux après 105 jours.... »

C'est donc la tuberculose qui présente le plus de risques et de menaces.

M. Krausz formule ainsi ses conclusions : «... On imposera la désinfection des livres provenant d'élèves qui auront été atteints de maladies contagieu.ses. L'établissement de désinfection indiquera d'une faço^n apparente sur la couverture que l'opération a été exécutée. Il est désirable que l'établissement de désinfection se prête à la désinfection gratuite, de façon que les marchands de livres d'occasion puissent facilement faire désinfecter les ouvrages en vente. Les pères de famille prendraient vite l'habitude de ne plus acheter que des ouvrages désinfectés. On ne .saurait, sans graves inconvénients, interdire, comme le demandent les libraires hongrois, la vente des ouvrages d'occasion. Dans certaines classes de Budapest, 18,5 pour 100 des élèves

avaient des livres neufs, 47,4 des livres ayant déjà servi, et 51,1 à la fois des livres neufs et d'occasion.

« Il y a lieu d'imposer la désinfection des livres des cabinets de lecture, qui changent très fréquemment de lecteurs et doivent être souvent entre les mains de malades ou de convalescents.... »

Nous reviendrons plus loin, en traitant de l'usage et de l'entretien des livres, sur ces dangers de contagion et sur les procédés employés pour y parer.

Nous arrivons au prêt des livres entre particuliers, à cette question, tant de fois discutée et controversée : « Doit-on prêter ses livres? »

Un principe, un axiome plutôt, à rappeler tout d'abord, c'est qu'on ne lit bien, on ne savoure convenablement et complètement un livre que s'il vous appartient, qu'à condition d'en être l'unique et absolu propriétaire ' .

I. ■< On ne travaille bien «lu'avec ses livres à soi. Un pauvre homme dépensait en livres le prix de son dîner : " Mais, « lui dit quelqu'un, si vous lisiez ces livres à la Bibliotliè- « que? — Je ne peux lire, répondit-il, que les livres que j'ai « achetés. » ... « On est dégoûté d'un livre banal, comme d'une femme banale. On ne lit bien que dans ses livres à soi. On contracte mariage avec eux.... Étudier dans les bibliothèques publiques, c'est vivre à l'auberge; on a alïaire aux livres de tout le monde, livres plus ou moins souillés,

J'ajouterai même volontiers que, pour le bien goûter et le bien savourer, ce livre, il n'est pas mauvais de l'avoir acheté de ses deniers et payé de sa poche.

Le bon et regretté Léon de la Brière ( -1899),

historien de Mme de Sévigné et commentateur de ]\Iontaigne, a même prétendu quelque part' que les Français « ne lisent jamais les livres qu'on leur donne », et « lisent rarement ceux qu'ils achètent ». Il y a sans doute là un peu d'exagération, mais l'idée, le principe que nous venons d'émettre, se retrouve dans cette boutade.

maculés: on n'en peut user qu'à son tour, après ou avant tel ou tel lecteur; ils passent par toutes les mains; ils ne s'attachent pas à vous, on ne s'attache pas à eux; on vit avec eux d'aventure, au jour le jour, dans un commerce banal et sans intimité. Mais. <juand on retrouve ses livres à soi. ceux qu'on connaît depuis sa jeunesse et depuis son enfance, ceux qu'on a conquis au collège par son travail, ceux qu'on a amassés peu à peu par livraisons avec lo fi-uit de ses épargnes, avec ses scmniiies d'écolier, quel vrai plaisir! quelle joie vive! comme on les fête! comme on les reconnaît! On les a feuilletés cent fois; on a fait ici une corne, là une manpie de crayon, là un cri d'admiration synij)athique. là une réfutation véhémente ; partout on a laissé quelque chose de soi. de son cœur ou de son esprit; un papier, un brin d'herbe, un parfum d'autrefois! On retrouve parmi les feuillets mille souvenirs endormis, qui tout à coup se réveillent. » Etc. (Emile Deschanel, A bâlona rompus. Ouand on range sa bibliothèque, pp. 102-134; Pans, Hachette, isGS.)

1. Dans son récit la Nouvelle Echalane. qui fait partie du volume intitulé Bayalelles, par le Comité de la Société des gens de lettres, p. 50*2. (Paris, Dentu, 1802.)

Que les livres dont vous vous servez soient à vous. Évidemment il ne faudrait pas pousser cette règle trop loin, jusqu à refuser, par exemple, comme Lar- CHER (1726-1812), le traducteur d'Hérodote, deconsulter un volume des plus rares, parce que ce volume ne vous appartient pas'; je parle ici, non des ouvrages

1. ■• Quelqu'un demandait au docteur Luther son psautier, qui était vieux et déchiré, lui promettant de lui en rendre un nouveau; le docteur s'y refusa, parce qu'il était habitué à son exemplaire. Il ajouta : « La mémoire locale est fort

• utile.... » " Bon nombre de savants obligés de faire un fréquent usage de livres, partagent la façon de voir, la manie, si l'on veut, de Luther: ils s'accoutument si fortement aux exemplaires des ouvrages dont ils se servent d'habitude, qu'ils ne travailleraient [>as aussi bien avec d'autres entièrement identiques, mais qu'ils n ont pas l'habitude de feuilleter. On cite en ce genre l'obstination du traducteur d'Hérodote, Larcher, qui ne voulut jamais se servir que de volumes lui appartenant. Son collègue Langlès ayant reçu de Londres, à une époque où les communications étaient très difficiles, le travail du célèbre Rennel sur la géographie de l'historien grec, s'empressa de le porter au vieux savant, le mit à sa disposition. Il fut bien surpris dentendrc Larcher le remercier sèchement et lui dire : •■ .Jai pour

• principe de ne jamais travailler avec des livjes qui ne sont « lias à moi. • (Lca Pn/y»;*- de lnhte de Martin Lullter, De l'Écrir ture Sainte, p. 'iHô, traduction et notes de Gustave Brunet: Paris, Garnier frères. 1844.) •• A propos de M. Larcher. je ne puis m'empécher de raconter ici une anecdote qui est encore un de mes souvenirs de jeunesse. J'ai connu M. Larcher dans les derniers temps de sa vie. Je crois le voir encore avec son costume antique-, son air sévère et le siècle presque entier qui pesait sur sa tète. Q\ï\\ me paraissait vieux! On était sûr de le rencontrer tous les jours, à la même heure, assis au pied du même arbre, dans le jardin du Luxembourg, en compagnie de sa bonne, presque aussi vieille que lui. Ancien universitaire. M. Laicher, par une

de référence accidentelle et momentanée, mais de ceux qu'on lit entièrement et qui méritent d'être relus.

Et ces livres donc, vos livres, les preterez-vous ?

Voyons les arguments et les exemples présentés par les « prêteurs » et les « non prêteurs », et écoutons, dès le début, le maître bibliophile Gustave MouRAviT, qui met en avant, pour soutenir sa cause, — le prêt, — les considérations les plus élevées et les plus éloquentes, les plus nobles motifs :

« 11 ne suffit pas à la bibliophilie de nous défendre contre les productions inutiles ou malsaines, écrit-iP, de maintenir dans toute leur pureté les traditions de la littérature et du goût, de provoquer, de hâter même les progrès de la science et des lettres; c'est à elle qu'il appartient de vulgariser, de répandre le culte des choses de l'esprit en se faisant communicative, en ouvrant généreusement ses trésors à ceux qui n'en sont pas ou qui en sont moins favorisés.

« Un des plus grands hommes du dernier siècle a

simplicité que j'aime, avait conservé l'habitude de se donner congé tous les jeudis; et, ce jour de congé, il le passait dans les magasins de MM. de Bure, à causer avec eux des nouvelles de la république des lettres, ou à fureter, tant que ses forces le lui permirent, dans leurs rayons chargés de vieux livres. Les jours de jeûne et de pénitence, M. Larcher, devenu très bon catholique, avait inventé un moyen de se mortifier qui ne pouvait être bon que pour lui seul. Ces jours-là, il ne lisait pas= de grec, et se réduisait au vil latin. » (S. DE Sacy, Variétés Utléraires, t. I, pp. 244-245; Paris, Pcrrin, 1884.)

1. Le Litre et lu l'elitc BihJiulhèijue d'ninalsar, p[). ''2^^'^ et s.

écrit : « L'amour des livres n'est estimable que dans a deux cas : lorsqu'on sait les estimer ce qu'ils « valent et qu'on les lit pour profiter de ce qu'ils « peuvent renfermer: lorsqu'on les possède pour les « communiquera »

«... Dans tous les cas, conclut M. Mouravit, c'est un véritable devoir pour le bibliophile d'ouvrir généreusement sa bibliothèque, qui doit lui être surtout chère par ce motif que « sa propre satisfaction s'y « trouve avec celle de beaucoup d'autres : bonum, « qiio coinmimius eo melius- ».

Et plus loin% M. Mouravit cite divers exemples empruntés à l'antiquité : « Lucullus en fit (de ses livres) un usage plus honorable encore que leur acquisition, en ouvrant sa bibliothèque au public ; on s'y rendait comme dans un sanctuaire des Muses^ ». Et, au temps d'Auguste, alors que les

\. D'Alembert, Encyclopédie, t. II, p. 22; ap. Mouravit, op. cit., p. 255.

2. « La Mothe-Le Vayer, qui ne nomme pas l'auteur de ce mot, cite un peu inexactement : Bonnm quo communnix est, co esldioiniiis, avait dit Possevin.... Sur quoi Le Vayer ajoute : « Et véritablement si nous louons la chanté de quelques « [bonnes] personnes qui font provision et distribuent... des •• remèdes à beaucoup d'infirmités corporelles, quelle estime " ne devons-nous point faire de ceux qui ont de si belles « boutiques et si bien garnies de sûrs et véritables remèdes <■ contre toutes les maladies de l'esprit? • (Œuvres, 1662, t. II, p. 454; [ou 1684, t. X. p. 107]; a]). Mouravit. op. rit., pp. 256-257, note.)

".. Pages 268-26U.

4. pLi:TAROut;, Vie de Lucullus : cf. supra, t. I, ji. U. n. 2.

grandes bibliothèques, pour être rendues plus accessibles, furent placées sous les portiques des temples, les particuliers, « les bibliomanes mêmes, dit Petit- Radel', se crurent obligés, pour éviter la censure qui s'attachait à la jouissance personnelle et exclusive des livres, d'imiter la munificence des grands, en faisant disposer leurs collections dans l,es vestibules de leurs maisons, et quelquefois dans leurs thermes. »

Parmi les « prêteurs ». nous nommerons encore le célèbre amateur Jean (loannes) Grolier (1479- 1565). dont on connaît la devise ou Yex-libris : d'un côté de ses livres, sur l'un des plats, il faisait graver : lo. Grolierii et amicorum, et sur l'autre : Portio mea, Domine, sit in terra vivenlium*.

Un autre bibliophile de la même époque, Thomas Maïoli, Maioli ou Majoli (xvi'^ siècle), inscrivait de même sur ses livres : Tho. Maïoli et amicorum ; mais, remarque M. Henri Bouchot^, il corrigeait parfois « d une devise sceptique l'élan de son amitié : Inyrati^ servire 7iep/ias\ ce qui pourrait bien

1. Recherches sur les bibliothèques anciennes et modernes, p. 14.

2. Cf. Ludovic Lalanne, op. cil., p. 28C. Voir une bonne étude sur Grolier, a/». Edouard Focrmer, VArt de la reliure en France, chap. xiii, pp. 78-109.

5. Le Livre. l'Illustration, la Reliure, p. 264; et Gustave Brunet, Fantaisies bibliographiques, p. 295.

4. Gustave Brunet, op. cit., ibid., donne : Ingratis servare 7iepha.<.

être le cri d'un jjropriétaire de livres trompé par les emprunteurs ».

Rabelais écrivait sur le titre de ses livres, comme on le voit encore à notre Bibliothèque nationale : « Francisci Rahelsesi, medici, -/.-A xàjv aÛTou cpOvûv ' ». D'autres savants ou amateurs, Bathis (....-....), de Bruxelles, Marc Laurin (I550-lo81), de Bruges, ont, le premier en grec, le second en latin, employé la même sentence, et proclamé que leurs livres étaient à eux et à leurs amis^

Le savant François Marucelli (1625-1713), qui fit construire à Florence, sa ville natale, une bibliothèque publique encore existante, et qui dota Rome d'un établissement du même genre, avait pour programme : Piiblicx etmaximœ paiiperiim utilitati''.

Un illustre collectionneur et érudit du même temps, Michel Bégon (1658-1710), n'hésitait pas non plus à mettre ses livres à la disposition d'autrui, et, comme son bibliothécaire lui remontrait un jour ([u'avec ce système il s'exposait à voir disparaître plus d'un de ses trésors, il lui répliqua fort dignement : « J'aime encore mieux perdre mes livres que d'avoir l'air de me défier d'un honnête homme ^ ».

1. JS Intermédiaire des elierr heurs et curieux, 10 juillet 1879. roi. 402; el Rabelais, Oeuvres, édit. annotée pai- Burgaud des Marets et Rathery, t. II, p. Il, n. 2. (Paris, Didot, 1880.)

2. Cf. Gustave Brlxet. op. rit., pp. 271 et 296. 5. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 553.

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