Jules Le Petit, VArt d' aimer les livres, p
Plus explicilo encore est M. Ocfave Uzanne (1851-....), qui a on ne peut mieux dépeint les angoisses et les transes, 1' « état dame » d'un biblio- i phile qui a prêté un de ses chers livres*. i
« Les livres ont toujours été la passion dos hon- I nêtes gens, disait le poète polyglotte Vadiua Ménage : i si nous paraphrasons cette pensée devenue célèbre, ! noii'i diron« que les livres ont toujours été le goût favori, la passion raisonnée des hommes paisibles, .1 rangés, d'un esprit correct et systématique. Un i bibliophile aime ses volumes d'un amour particu- ï lier, d'un amour quelque peu vaniteux, de ce même .i amour de propriétaire que Gavarni a immortalisé dans cette légende de bourgeois possesseur : Afon mur; un bibliophile dit : Mes livres axec la même intonation satisfaite et glorieuse; il res.sent pour eux une tendresse mêlée de crainte, de pudeur, defTaremenl bizarre, qui se comprend et s'analyse facilement.
« Si, dans les mains du gros propriétaire, le plâtre se fait or, les livres deviennent joyaux dans celles
i. Octave Uzanne, Du prêt des livres, op. cit., t. I, pp..>5-40. Cf. aussi Bayle (ap. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. 'M), qui, à Coppet, en 1672, cesl-it-dire à l'âge de vingtcinq ans, et dans tout le feu de la galanterie, ayant prêté à une demoiselle le roman de Zayde, et ne pouvant plus le ravoir, s'impatientait, s'énervait, s'exaspérait : • Fâché de voir lire si lentement un livre, je lui ai dit cent fois le t^trdirjrada, domipjorta, et ce qui s'ensuit, avec quoi on se moque de la tortue. Certes, voilà bien des gens propres à dévorer les bibliothèques ! -
du bibliophile; il vil au milieu d'eux dans une quiétude sans égale, dans le bonheur intime du droit de possession, dans des ravissements béatifiques et infinis, il passe de longues heures à les contempler, à les aligner, à les soigner, essuyer, épousseter avec une joie enfantine: il les connaît page par page, ligne par ligne; il les apprécie par des affinités variées de sensations douces et charmantes: il pense enfin, avec Montaigne, que ces bons et sûrs amis, que ses livres, sont encore la meilleure munition qu'il puisse, trouver à cet humain voyage.
« L'emprunteur, bibliophage et insouciant, ne calcule rien de tout cela : il tombe au milieu de ces doctes jouissances comme un renard dans un poulailler; il est possédé tout à coup d'une fringale de lecture; il arrive et laisse gravir impudemment ses convoitises sur les rayons où juchent les volumes que son esprit voudrait dévorer: il implore avec des paroles caressantes, il jure ses grands dieux que l'emprunt qu'il fait est un emprunt forcé, il affirme que le livre demandé sera couvert soigneusement, enveloppé, serré sous clef, loin des regards indiscrets et des mains malheureuses; il invoque l'amitié la plus confraternelle, la sympathie la moins déguisée, et promet de rendre le livre dans la huitaine. — C'est, hélas! la cigale qui quémande à la fourmi. Et la cigale est oublieuse!
« La fourmi ne doit pas se laisser séduire, elle Lt uvKc. — I. II. ii
doit être calme et inflexible, et répondre sans cesse et toujours par le plus formel refus.
« Le bibliophile qui prête un livre se fait injure à lui-même: il travaille à ses peines, à ses insomnies, au châtiment de sa générosité....
« Le bibliophile qui prête un volume s'en repcnt toujours; ce sont d'abord des craintes vagues, un sentiment curieux d'inquiétude, qui l'obsèdent, un agacement inconscient qui le tracasse ; il sent qu'il lui manque quelque chose, et la place béante laissée par l'absent sur les rayons de sa bibliothèque le fait frémir furtivement.
« 11 n'y a rien que Ton rende moins fidèlement que « les livres, dit sentencieusement un moraliste « ancien; l'on s'en met en possession par la même « raison que l'on dérobe volontiers la science des « hommes, desquels on ne voudrait pas dérober « l'argent. » Un livre prêté est, en effet, à moitié perdu; l'emprunteur le plus honnête s'accoutume à sa vue, il en remet de jour en jour la restitution, et arrive, sans qu'il y songe, à se faire tacitement une morale à la Bilboquet : « Ce livre pourrait être à « moi... il devrait être à moi... il est à moi ». Au surplus, on ne se gêne guère avec les livres des autres, on en use sans façon; ce sont les mains humides, les cendres du cigare, la poudre de l'écfitoire, que sais-je! Tout contribue à maculer les pages virginales.
« Il est rare que le bouquin vagabond ne revienne pas légèrement détérioré, comme un écolier qui aurait fait des fredaines; ce ne sont quelquefois que taches insignifiantes, que feuillets froissés; mais aussi, plus souvent, le pauvre volume porte des stigmates indélébiles; sa reliure est meurtrie, ses pages sont déchirées, et ses gardes n'ont su le défendre des plus vilaines atteintes....
« Souvenons-nous de cette anecdote gasconne de deux amis couchés dans la même chambre :
« Pierre, dors-tu? dit Tun à son camarade.
— Pourquoi? répond ce dernier.
— C'est que, si tu ne dormais pas, je temprunle rais un louis.
— Alors... je dors. »
« Adoncques, dormons toujours; soyons sourds à la voix attendrie et suppliante des emprunteurs; gardons nos livres en avares, en égoïstes, si l'on veut, quelque pénible que le refus nous soil. Gardons précieusement nos livres, ne les prêtons pas; c'est le plus sûr moyen de conserver la tranquillité intérieure, la paix de conscience, le bonheur sans nuage, l'ivresse paradisiaque de nos voluptés bouquinières. »
Elle remonte loin, du reste, cette méfiance et cette aversion qu'inspire tout emprunteur ou quémandeur de livres. Martial (43-104) nous en fournit la pleuve, entre autres, dans une de ses épigrammes :
« Vous ne manquez jamais, Lupercus, à chaque rencontre, de me dire : « Voulez-vous que je vous « envoie mon esclave, et voulez-vous lui confier votre « petit volume d'Épigrammes, que je vous renverrai « dès que je laurai lu? » Il est inutile, Lupercus, que vous donniez cette peine à votre esclave. La route est longue de chez vous au Poirier; déplus je loge au troisième étage, et les étages sont très hauts. Ce que vous demandez, vous n'avez pas à le chercher si loin. Vous êtes un habitué de FArgilète' : or, près du forum de César se trouve une boutique, dont la devanture est toute couverte de titres d'ouvrages, de sorte qu'on y lit d'un coup d'œil les noms de tous les poètes. Là, vous me demanderez, en vous adressant à Atrectus; c'est le nom du marchand. Du premier ou du second casier il tirera un Martial bien poli et orné de pourpre, qu'il vous vendra cinq deniers. — « C'est trop cher, » dites-vous. — Vous avez raison, Lupercus-. »
Nous avons vu Bayle (1647-1706) tout à l'heure'' maugréer contre certaine emprunteuse qui lisait
i. L Argilèle, coimne nous l'avons dit (t. I, pp. 24-tif>). était le quartier de Rome habité de préférencepar les libraires.