LA RELIGION DES LETTRES LE GRAND DIOCÈSE
Dans un discours qu'il prononça au Sénat, le 19 mai 18()8, lors de la discussion sur la liberté de l'enseignement, Sainte-Beuve (1804-1869), s'adressant aux prélats sénateurs, défenseurs de « la foi de leurs diocésains », leur rappela qu'il y avait un autre diocèse que le leur, et un diocèse d'une bien autre étendue et d'une bien autre importance, celui de la pensée libre :
« Il est aussi un grand diocèse, Messieurs, celui-là sans circonscription fixe, qui s'étend par toute la France, par tout le monde, qui a ses ramifications et ses enclaves jusque dans les diocèses de messeigneurs les prélats ; qui gagne et s'augmente sans
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cesse, insensiblement et peu à peu. plutôt encore que par violence et avec éclat ; qui comprend dans sa largeur et sa latitude des esprits émancipés à divers degrés, mais tous d'accord sur ce point qu'il est besoin avant tout d'être affranchi d'une autorité absolue et d'une soumission aveugle ; un diocèse immense (ou, si vous aimez mieux, une province indéterminée, illimitée), qui compte par milliers des déistes, des spiritualistes et disciples de la religion dite naturelle, des panthéistes, des positivistes, des réalistes, des sceptiques et chercheurs de toute sorte, des adeptes du sens commun et des sectateurs de la science pure : ce diocèse (ce lieu que vous nommerez comme vous le voulez), il est parlout... '. »
Développant cette thèse, M. Albert Collignon (1839-. . . •)* 81 publié plusieurs ouvrages {la Vie lit-
\. Sainte-Becve, Premiers Lundis, t. IIL pp. '281-282.
2. Voir la lettre adressée par Sainte-Beuve à M. Albert CoUignon le 14 juillet 1867 {Correspondance, t. H, pp. 187-188) : « ... Qu'on en gémisse ou non, la foi s'en est allée; la science^ quoi qu'on dise, la ruine; il n'y a plus, pour les esprits vigoureux et sensés, nourris de l'histoire, armés de la critique, studieux des sciences naturelles, il n'y a plus moyen de croire aux vieilles histoires et aux vieilles Bibles. Dans cette crise, il ny a qu'une chose à faire pour ne point languir et croupir en décadence : passer vile et marcher ferme vers un ordre d'idées raisonnables, piobables. enchaînées, qui donne des convictions à défaut de croyances, et qui, tout en laissant aux lestes de croyances environnantes toute liberté et sécurité, préjiare chez tous les esprits neufs et robustes lui point d'appui pour raveiiir. Il se crée
téraire^ la Religion des Lettres-, Notes et Réflexions d'un lecteur'^) en faveur du « grand diocèse », et de « celte antique religion des Lettres, la seule qui, depuis Homère jusqu'à Épicure et Lucrèce, depuis Cicéron jusqu'à Gœthe, Littré et Sainte-Beuve, ait continuellement civilisé les hommes sans jamais leur nuire, la seule qui n'ait jamais fait naître parmi eux aucune guerre, aucune persécution.... et qui n'ait jamais eu, — avec Hypatie et Sçcrate, avec Giordano Bruno, Jean Huss, Etienne Dolet, — que des martyrs' ..
« La religion des Lettres, dit encore j\L Albert Gollignon^ a pour culte la lecture des livres. Ce sont les livres qui nous éclairent et qui nous donnent
lenlement une morale et une justice à base nouvelle, non moins solide que par le passé, plus solide même, parce qu'il n'y entrera rien des craintes puériles de Tenfance. Cessons donc le plus tôt po.~sible, liommes et femmes, d'être des enfants : ce sera difficile à bien des femmes, direz-vous. — A bien des hommes aussi. Mais, dans l'état de société où nous sommes, le salut et la virilité d'une nation sont là et pas ailleurs. On aura à opter entre le byzantinisme et le vrai progrès. -