LES CHEVEUX
JE ne sais pas pourquoi, dans tes cheveux que j'aime, Réseau de fils dorés, piège où mon cœur s'est pris, Quelque chose m'émeut de « moins toi » que toi-même, Et m'attriste quand tu souris.
Ils sont (( moins toi » que tout le reste de ton être; J'ai beau les faire épars, les enrouler encor, Si leur racine vibre, on n'en voit rien paraître Dans les reflets de leur flot d'or.
Et j'ai parfois souffert de cette idée étrange Qu'ils peuvent, à ton gré, coupés, mystérieux, Rester blonds, tout pareils, tandis qu'en nous tout change. Et charmer plus tard d'autres yeux.
Quoi! sur ton jeune front si j'en coupe une tresse. Elle peut, après toi, vivre indéfiniment! Quelque chose de toi, plus fort que ta jeunesse. Peut toujours trahir ton amant!
l82 LE LIVRE d'heures DE l'aMOUR
Lc4 "BIDOUILLE
EXQUIS dans l'àpreté, ce jeu, ce jeu sauvage, De te déplaire un peu, pour voir !...
Assez pour voir l'orgueil enflammer ton visage, Et foncer d'ombre ton œil noir!
Juste assez pour trembler qu'en ta colère grande,
Tu ne m'éloignes à toujours.
Pas assez pour douter qu'un seul mot ne me rende
Le paradis de nos amours!
Je dis parfois exprès la parole qui blesse :
Ta jalousie ou ton dédain Jaillissent!... J'en suis fier, — cruel pour ta faiblesse,
Dont j'attends un pardon soudain.
Si j'ai pu t'indigner, je me plais à l'estime
Que j'ai pour ta vive fierté; Jalouse, dans tes yeux méchants, d'un noir abime.
J'admire l'amour irrité!
LA BROUILLE iS^
Je me plais à l'effroi, car tout péril attire,
D'avoir été trop loin... J'ai peur!
Si tu disais: « Je suis lasse d'un tel martyre! »
Et si tu trompais le trompeur!
Si, lasse de m'aimer, tu choisissais bien vite
Ce bon prétexte, que j'ai fait!...
Alors, j'explique... Mais — froid — ton regard m'évite!...
Je te crois perdue en effet!
Et la brouille est venue avec toutes ses rages,
Ses terreurs, ses aggravements...
Oh ! les ciels bleus d'hier, du fond de ces orages,
Comme ils apparaissent charmants!
La brouille sérieuse à présent nous sépare;
C'est fini. — « C'est fini, mon Dieu! » Et c'est moi maintenant qu'une rancune égare:
« Adieu, ma chère. » — « Eh bien, adieu! »
Oh! le vide entrevu, d'une absence éternelle!
— « Non, je ne peux pas !» — « Moi, je veux! » ... Je ne soupçonnais pas tant d'énergie en elle...
Et quels regards!... Et quels cheveux!
On s'approche. — Tremblant sous la main qui s'y pose,
Son bras se révolte et dit non!
Puis dans les cheveux fous, près de l'oreille rose.
On murmure son plus doux nom...
Elle est comme elle fut, insensible, cruelle, Avant notre premier baiser...
Ainsi l'amour sans fin, qu'achève une querelle, Pour renaître aime à s'épuiser!
Enfin!... le bon sourire, — épié, — sur la bouche Revient, rapportant tout l'amour...
11 se laisse effleurer par la lèvre... il la touche... Et le bonheur est de retour!
TOUS LES BIEN-AIMÉS SONT DES ROIS iSf
TOUS LES mE^-MmÈS SOU^TVES T^OIS
CE n'est pas un vain mot de dire:
« Tous les bien-aimés sont des rois. » Nul roi ne peut voir ton sourire Plus charmant que je ne le vois.
Nul ne peut voir, des rois du monde, Eût-il un pouvoir fabuleux, Ta chevelure d'or plus blonde.
Mignonne, et tes yeux bleus plus bleus.
Aucun des puissants de la terre N'a d'amour plus doux que l'amour...
Un pauvre en a tout le mystère:
L'éternité dans un seul jour.
Je suis le roi d'un doux royaume:
J'ai pour sujets un cœur, des yeux, Des lèvres dont le souffle embaume.
Tout un monde mystérieux.
[86 LE LIVRE d'heures DE l'aMOL'R
J'ai sous le soleil, corps et âme.
Du réel, du rêve enchanté, Et tout homme élu d'une femme A l'orgueil d'une royauté.
l'île flottante 187
VILE FL0TTc4C/^7E
J'ai rêvé quelquefois vivre avec l'être cher Aimé d'une âme libre à la fois et constante, Dans un puissant vaisseau, tel qu'une île flottante, Exilé, perdu, seul, sur la sauvage mer.
Sans compter les moments, sans voir que l'heure passe. Sans même souhaiter les ailes des oiseaux, Loin de terre, tout seuls sur le désert des eaux, Loin des hommes, tout seuls sous le dais de l'espace.
A l'aurore, on dirait: « Salut, douceur du jour! » « Salut, douceur des nuits! » dirait-on aux étoiles. Le vaisseau chanterait avec toutes ses voiles. Et le cœur du poète avec tout son amour.
Et le couple enivré n'aurait pas d'autre histoire
Que de vivre pour l'art, la joie et la beauté;
Le sillage suivrait le navire enchanté.
Comme un chemin chantant de lumière et de gloire.
Lorsque la charmeresse enlacerait l'aimé,
Sous les cieux drapés d'ombre ou ruisselants de flammes,
La mer assouplirait son échine et ses lames
Et lécherait leurs pieds comme un monstre charmé.
Ce ne serait qu'un jour, qu'importe! ou rien qu'une heurel Tout l'infini du temps tient dans l'instant d'amour; On connut l'immortel n'ayant aimé qu'un jour. Et lorsqu'on l'eut en soi, qu'importe que l'on meure!
Or le navire, un soir, sous le fouet des éclairs^ S'abîmerait joyeux en retouchant la terre! Et le vent redirait à la nuit solitaire Quel mystère d'amour berce le lit des mers.