‹ Le livre de bordChapitre 20 sur 44 · AUGUSTE VACQUERIE · texte numérisé non relu

AUGUSTE VACQUERIE

Nous retrouverons Victor Hugo plus tard.

miD^RIC BÉBAT. — SON TALCMT. — 8U QMrti», ^ LC CHANSONNIER AUX CHAMPS. — CINQ MILLE CIOAHES PAYABLES A VOS. — UN 8IMISTRB QUI H*ARRITS PAS A L'hEORC. — CORRESPONDANCE AVEC BÉRAT ET TONY JOHANNOT.

Un air que je viens d'entendre me fait penser à Frédéric Bérat.

La musique d'un musicien ne prouve pas plus que la physionomie d'une femme.

Une femme a mis, un jour, par hasard, un air inspiré ou mélancolique sous un bonnet ou un chapeau neuf. Elle a trouvé que cet air lui allait bien; elle l'a gardé, ou du moins elle le remet de temps en temps; elle le conserve dans son arsenal. Mais cela ne prouve pas qu'elle est inspirée et mélancolique ; c'est une manière d'être jolie, et voilà tout.

Bérat, l'auteur de A la frontière; Celle que mon cœur sait aimer; Adien^ mes fils^ Ma Norman-die, etc., était ex œquo avec mon frère Eugène, le plus grand rieur que j'aie jamais connu. Il est vrai qu'il est l'auteur de L'amour, que qu'c'est qu'ça.

de Mon Petit Pierre^ de Nous avont-y rij nous avont-y 6t«, etc.

Un jour qu'il avait dîné je ne sais où avec Tony, ils se trouvèrent sur la place de la Madeleine. Bérat avisa un monsieur appuyé sur la rampe du marchepied de l'omnibus de la Bastille. Il dit à Tony :

— Permettez, mon ami^ il faut que je parle à ce monsieur.

— Vous le connaissez ?

«^Non.

Un trait curieux de l'amitié des deux Johannot l'un pour l'autre est que chacun d'eux ne tutoya jamais que son frère; naturellement, personne non plus ne les tutoyait.

— Monsieur, dit Bérat à l'inconnu, vous paraissez attendre le départ de l'omnibus ? ^

— Oui, monsieur, reprit l'autre un peu surpins.

— Votre intention est de monter dans la voiture sur laquelle vous vous appuyez?

— Oui, monsieur.

— Laquelle voiture va à la Bastille?

— Oui, monsieur; mais pourquoi ces questions? Ici, Tony voulut entraîner Bérat; mais celui-ci

lui dit à l'oreille :

— Écoutez-moi : il s'agit peut-être de la vie d'un homme.

Et, s'adressant de nouveau au bourgeois :

— Monsieur, la voiture ne partira pas avant dix minutes.

— C'est probable, monsieur.

— Vous avez le temps de m'écouter?

— Ça dépend de ce que vous avez à me dire.

— Quelque chose de très intéressant, monsieur» J'ai dîné avec M... Johannot qui est mon ami, chez un autre ami qui a très bien fait les choses. Je vous donnerai la preuve de confiance de vous avouer que je suis ivre. Mais, nionsieur, ne vous fiez pas à ce que je suis petit, tout rond, à ce que je suis très bien mis et tiré à quatre épingles. Monsieur, j'ai le vin terrible! quand je suis ivre, naonsieur, ma vie ou celle d'un autre, ça a l'importance de la cendre de mon cigare.

— Où voulez-vous en venir?

— Allons, mon ami, dit Tony, laissez monsieur tmnquille.

— Où je veux en venir? Vous, monsieur, vous allez le savoir, et vous le sauriez déjà sans mon ami qui m'a interrompu, ce que je le prie de ne plus recommencer. Vous voulez aller à la place de la Bastille, n'est-ce pas. ?

— Oui, monsieur.

— Dans cette voiture ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, moi, j'ai décidé que vous monteriez dans une autre voiture et que vous iriez à la bar* rière de l'Étoile.

— Vous êtes fou, monsieur.

— Vous êtes bien élevé et fort poli, monsieur : je

ne suis pas fou; je suis ivre, ce qui est beaucoup plus honteux. — Eh bien, monsieur, vous un homme raisonnable, vous un homme sobre, aUezvous vous compromettre avec un homme pris de vin? Vous n'en seriez pas excusable... Je n'ai pas ma raison, et vous avez toute la vôtre. Pensez donc que, dans l'état où je suis, je pousserai au besoin les choses à l'extrême. J'emploierai la violence, monsieur; vous vous fâcherez» vous me demanderez raison : tant mieux, ça me va. Moi qui ai horreur du bruit quand je suis à jeun, moi qui si un mépris souverain pour le duel, eh bien, je suis une bête sauvage, je suis un héros quand j'ai bu. Supposons que vous me refusiez; rien ne me fera céder: je vous arracherai du marchepied, nous nous battrons demain. Si vous me tuez, vous aurez des remords étemels d'avoir accepté une querelle avec un homme dans l'état où je suis; si je vous tue, voyez comme ce sera bête; quoique mis sans goût, vous êtes vêtu cossument; vous paraissez un homme à votre aise; vous êtes sans doute époux et père, et vous laisserez un orphelin et une veuve à consoler... Pourquoi?.. Pour avoir fait du point d'honneur contre un homme ivrel Allons donc!

ça ne se peut pas.

Il faut penser que ce dialogue était entrecoupé d'interruptions de Tony. Toujours est-il que l'inconnu finit par céder et monta dans l'omnibus da

là barrière de TÉtoile. J'espère qu'il sera descendu en route.

Beaucoup de chansons de Béut ont couru le monde, ont été chantées par vous sans que vous sachiez â qui vous les devez. C'est ainsi que, pendant vingt ans, sur les théâtres de province, on a chanté la Lisette de Béranger sans mettre sur raffiche le nom de Bérat, et tout le monde la croit de Béranger jusqu'au moment où quelqu'un fait remarquer qu'elle contient un éloge de Béranger que celui-ci n'eût osé ni écrire ni signer. Du reste, outre un air très bien fait, la chanson, sous le rapport des paroles, ne serait pas entre les plus mauvaises de l'heureux chansonnier qui a eu son immortalité de son vivant. Je ne prétends pas tout à fait qu'il ait précisément placé sa gloire à fonds perdus; cependant il a joui d'un revenu supérieur à celui que devait donner le capital. Les exemples du contraire sont beaucoup moins rares : je citerai Balzac, qui prend sa place, et Frédéric Soulié, qui n'a pas encore la sienne.

J'étais déjà retiré au bord de la mer, en Normandie, lorsque j'entendis une femme chanter un air qui me plut infiniment. Celle que mon cœur sait aimer. Je la priai de le répéter.

— Mais, dit-elle, comment, ne le connaissez-vous pas? Il est d'un de vos amis, de Frédéric Bérat.

J'écrivis deux lignes à Bérat pour lui conter la chose et lui demander la chanson de sa main. Il mç

l'envoya avec ces mots : « Mon cher paysan, je vous serre la main de toutes vos forces. »

Il est venu fcie fois passer quelques mois dans ma retraite, et il en a daté quelques chansons. Tony Johannot, cet été-là, avait loué une petite maison à Sainte-Adresse. Nous plaisantions souvent Bérat de son peu de goût pour la campagne, Bérat qui, né Normand, a mis quelquefois une senteur d'ajonc si douce dans ses mélodies. On se serait bien trompé si l'on avait voulu deviner Bérat par ses chansons. Rien ne nous faisait plus rire que de i'entendre chanter :

JVi vu les monts de THelvétie, Et ses chalets et ses glaciers.

Et Venise et ses gondoliers.

Bérat n'avait rien vu de tout cela et ne se serait pas dérangé pour le voir. Il aimait Paris passion- .nément. Ce qui nous faisait plus rire encore, c'était .un couplet d'une de ses plus jolies chansons :

Adieu, bords chéris de la Seine!

Le couplet si gai pour nous est celui-ci :

Sur le penchant d'une colline, Au temps heureux de mes amours, J'avais fait choix d'une chaumlne Où j'espérais finir mes jours.

C'est que ce ton mélancolique formait avec ce visage épanoui, ce sourire fin, les disparates les plus •étranges.Nous nous amusâmes alors à faire des com-

mentaires sur ce couplet, et à établir ces disparates.

« Une colline I » Bérat, petit et gros, avait horreur des montées et des descentes.

Il n'y avait pas dans le couplet un seul mot qui pût s'appliquer à lui. a Espérer finir ses jours dans une chaumine !... » Nous avions eu tant de peine à le décider à venir passer deux mois à Sainte - Adresse ! Là, il se levait à neuf heures et demie, ne paraissait qu'avec un col et une cravate blanche et des bottes vernies, craignait le soleil, la pluie et le vent, ne voulait pas sortir avant les repas de crainte de les retarder, ne sortait pas après pour ne pas troubler sa digestion. Lorsqu'il arriva, nous fîmes le -complot, Tony et moi, de l'empêcher, pendant huit jours, de voir la mer. Je demeurais à deux cents pas da la plage, et, sans des peupliers que j'avais plantés pour abriter mon jardin du vent d'ouest, Bérat l'aurait regardée à son aise de sa fenêtre.

J'allais lever mes filets trois heures avant son réveil; je les replaçais après le dîner, a heure du serein ». Nous n'avions à nous occuper que des quelques heures qui s'écoulaient entre le déjeuner .et le dîner; trois ou quatre fois, pendant les huit jours, il dit : « Ah çàl allons donc un peu voir la mer. » Mais Tony proposait une partie d'échecs ou moi une partie de boules, et il ne pensait plus à la mer^ qu'il ne vit que le neuvième jour. Bérat, comme Normand, se croyait le droit d'être fort aux -boules, jeu très en usage en Normandie. En vé-

lOt

rite, il ne jouait ni mieux ni plus mal que moi; mais au commencement, comme nous jouions sous de vieux arbres de mon jardin, je connaissais les pentes et les anfi'actuosités du terrain, ce qui me donnait sur lui un avantage assez déshonnête; j'avais voulu lui rendre des points, mais il s'était offensé; nous jouions d'ordinaire avant le diner, et l'enjeu consistait en trois cigares que l'on devait fumer après. Pendant* quelques jours, Bérat perdit les trois cigares; puis il s'irrita et voulut jouer quitte ou double. Il vint un moment où il me devait quatre ou cinq cents cigares; à vingt-cinq centimes l'un^ cela aurait fait plus de cent francs. Ce fut moi alors qui voulus jouer quitte ou double jusqu'à ce que je les perdisse. Mais, en môme temps que. mon adversaire faisait connaissance avec le terrain, son jeu, devenu plus important, l'animait et lui ôtait le sang-froid.

Je n'avais plus qu'une ressource pour ne pas gagner sur mon hospitalité : c'était de pousser la dette à l'absurde. Quelquefois il disait :

— Liquidons I

— Alors, disais-je, vous vous déclarez vaincu> vous reconnaissez que vous n'êtes pas capable do jouer avec moi?

— Jamais I

— Eh bien, jouons deux cents, trois cents, six cents cigares.

Il ne gagnait une partie que de loin en loin, dî-

minuait sa dette de quelques centaines, mais ne tardait pas à l'augmenter.

Quand il retourna à Paris, il me devait près de cinq mille cigares. Il m'annonça d'un air grave qu'il entendait les payer. Je lui fis accepter l'arbitrage de Tony, arbitrage contre lequel nous nous étions engagés par écrit à n'élever aucune réclamation.

Tony prononça ainsi : a A prendre d'aujourd'hui et à toujours, chaque fois que Frédéric rencontrera Alphonse, le jour ou la nuit, sur terre ou sur mer, dans la rue ou dans un salon, il s'approchera de lui la tète nue, tirera respectueusement son étui à cigares et lui dira : « Mon maître, voulez-vous ac- « cepter un des cinq mille cigares que vous m'avez 5> gagnés. »

Nous nous rencontrions rarement. Bérat restait à Paris et moi au Havre ; mais, comme j'allais de temps en temps à Paris, Bérat s'amusait à saisir les occasions les plus cocasses, les plus inopportunes, les plus imprévues pour exécuter la condamnation, à tel point que je le priai plusieurs fois d'y renoncer, mais il était inflexible, « J'ai été condamné, disait-il ; j'ai le droit de subir ma peine ; personne ne m'en empêchera. »

Pendant qu'il était chez moi, on vint me chercher un matin. Un navire venait de se jeter dans les rochers, sous la Hève. L'équipage s'était sauvé, mais on pensait bien que le bateau serait perdu;

Je courus jusque-là avec une bouteille de genièvre et du pain ; les matelots naufragés étaient couchés sur la côte et regardaient tristement la mer furieuse briser leur navire. Il était pris entre des rochers inabordables. A chaque lame qui arrivait jusqu'en haut des mâts, on entendait un craquement; puis un mât ou un autre agrès, pu une planche, se détachait et était jetée à la côte ou emportée au large. C'était un spectacle triste, mais imposant ; on ne pouvait s'empêcher d'admirer la puissance de la mer, qui dépeçait en quelques heures ce bâtiment aux murailfes de bois. Je crus qu'il était de mon devoir d'hôte de faire assister .Bérat à ce spectacle ; je détournai difficilement un gamin de l'espoir de quelques débris, et je l'envoyai porter chez moi un mot pour lui. Bérat ne vint pas, et il me répondit au crayon :

« Rien de ce qui se passe avant neuf heures du matin ne me regarde et n'a d'intérêt pour moi. fVous me ferez plaisir de m'avertir du premier sinistre qui aura lieu entre midi et quatre heures. »

Voici deux lettres de Frédéric Bérat et deux lettres de Tony Johannot :

« Mon cher Alphonse, '"

> Je suis chargé, par Béranger que j'ai vu hier, ' de vous faire tous ses remerciements pour votre journal que vous lui faites envoyer, et ses compli-

' ments poiir le plaisir que lui a causé la lecture de V Histoire de Rose Buchemin, C'est Déranger qlii m'avait témoigné le désir de lire cette histoire, dont on lui avait parlé; il a été ravi de la simplicité et du naturel que vous avez su conserver au récit de Rose. . .

» Bérangerm'a dit qu'il avait prêté ce livre à madame Louise Colet, votre amie, qui, m'a-t-il dit, a pleuré en le lisant; vous voilà désarmé à votre tour.

» J'ai prêté' à mademoiselle Judith * Sous les til-leuls que je dois à votre bonne amitié j j'attends qu'on me rende Geneviève pour la lui porter.

On comprend combien vous êtes occupé par votre journal, et on ne vous en veut pas de votre silence.

» A défaut de Sainte- Adresse, je suis allé passer quelques jours à Saint-Mandé. J'ai été malade assez longtemps : je l'étais encore le jour de votre départ pour le Havre samedi dernier, ce qui m'a empêché de me joindre à Becq pour aller vous serrer la main au chemin de fer.

» J'espère vous joindre au premier jour; mon album est terminé; mais les éditeurs ne valent pas mieux que les auteurs : leur caisse est vide.

» A vous de bien vraie et bien sincère amitié !

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