Raltier (Tautre sergent également
aux Arts-et-Métiers) • 100,482 »
Cavaignac n'arriva sur cette liste que le 17®, avec 111,305 voix. N'étaient pas élus : Lamartine, Thiers, Bugeaud, Mole, Montalembert, Marie, d'Althon-Shée, Madier deMontjeau, Proud'hon^ Gamier- Pagès, Arago, Bastide, Bûchez, Camot, Dupont (de l'Eure), Guinard, Senard, Clément Thomas, etc.
Son candidat, Louis Bonaparte, étant président de la République, Victor Hugo se montrait habituellemsnt à TÉlysée, et quelques citations de l'Événement vont montrer qu'à cette date du 19 mai 1849, il était au nombre des conservateurs et trouvait que tout allait assez bien sous la présidence du neveu de l'empereur, qui lui faisait le meilleui' accueil.
L'Événement désigne déjà par le nomade a rouges 1 — et je crois bien qu'il est l'inventeur du mot — les socialistes? les radicaux, et même les « repu-
blicains très avancés » ; ces divers mots sont pour lui synonymes.
Exemples :
« Les votes de TArdèche à Annonay et à Tournai sont acquis aux rouges.
» La liste des républicains très avancés est rejetée dans les Deux-Sèvfes. >
La liste de la presse modérée et celle de l'Union électorale sont les mômes, avec quelques modifica* tiens apportées par la rue de Poitiers; VÉvénemeni donne Victor Hugo comme nommé sur cette liste.
Quelques citations :
c La lutte n'est plus politique, elle est sociale ; il s'agit de décider entre la liberté dans l'ordre et l'anarchie, entre la société progressive et la société révolutionnaire.
' JD II n'est pas un des noms portés par les socia» listes qui ne soit un synonyne de violence et de bouleversement... Ils poussent leurs rêveries à l'extrême, et s'obstinent aveuglément dans leur folle et stérile abstraction... L'anarchie, c'est l'Inertie; c'est l'ordre qui est le mouvement. »
Sur cette liste des socialistes, synonymes de violence et de bouleversement, nous trouvons MM. Madier de Montjeau et Félix Pyat.
Aujourd'hui, Victor Hugo est moins sévère.
. On parlait déjà, paraît-il, de faux complots,, d'émeutes provoquées qui serviraient de prétexta
à. un coup d'État, comme cqla devait en eflet avoir lieu plus tard; V Événement défend Louis Bonaparte contre ce bruit :
- c Les journaux extrêmes reviennent chaque matin, depuis quelques* jours, à leur incurable ttianie d'accuser le gouvernement d*organiser des complots...
i Par ce moyen, qui serait habile s'il n'était usé, ils rejettent d'avance sur autrui la responsabilité des troubles qu'ils fomentent en secret; ils se lavent les mains du sang qui peut être versé, et ils s'absolvent, en cas d'échec, de l'émeute dont ils se vanteraient en cas de réussite.
» Quand même nous pousserions la naïveté ou la complaisance jusqu'à admettre la sincérité des journaux rouges,, quand même nous leur accorderions qu'ils sont convaincus réellement que le pouvoir prépare une émeute, cette facilité des radicaux à croire aux conspirations ne prouverait qu'une chose : leur facilité à les faire.
' » Il est, du reste, bien possible que le gouvernement leur paraisse véritablement suspect des monstrueuses pensées qu'ils lui attribuent ; ils le jugent d'après eux. »
Un peu plus bas, il les appelle les a socialistes », toujours en vertu de la synonymie qu'il trouve entre ces mots : « républicains avancés, rouges, socialistes, aharchistes, émeutiei*s », etc.
LE LIVRE DE BOUD i57
L'Êvénementj un peu plus loin, répond à un article de la Vraie République.
€ La richesse et la propriété », dit la Vraie République, a ne sont-elles pas le patrimoine du travail? Eh bien, les pauvres offriront aux riches la richesse inépuisable, le travail. »
c C'est-à-dire, répond VÉ'oénement, que les riches, une fois dépossédés d'une fortune déjà acquise par le travail, auront à recommencer cette fortune par de nouveaux labeurs. Si la propriété est le « patrimoine du travail », pourquoi l'enlever à ceux qui sont riches au profit de ceux qui n'ont pas encore travaillé? Respectez donc le travail sous toutes les formes... de même qu'il faut encourager, protéger le travail du pauvre, qui est la propriété future, respectez la propriété du riche, qui est le travail passé; sinon votre République a tout droit de nous effrayer; car, pour enlever aux riches une propriété qu'ils ont méritée à force de sueurs, vous serez forcés d'employer l'intimidation; les propriétaires ne se laisseront pas dépouiller: ils refuseront avec raison de . payer vos impôts, et alors vous emploierez les moyens violents, comme vos aïeux de 4793; on verra reparaître tout le sombre attirail des exécutions...
» Avec la propriété, la famille tombera, les pères n'ayant plus rien à léguer à leurs enfants. Si vous touchez à la maison, vous tuerez la so-
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ciété, car la maison n'est que répiderme de la famille. >
Cela est trop bien dit pour ne pas être de Victor Hugo.
Et plus bas :
« Nous n'envelopperons pas les Romains dans le mépris que nous inspire le gouvernement , de M. Mazzini. »
Suit une opinion très favorable à Texpédition de Rome, à propos de laquelle une partie de l'Assemblée demanda cependant la mise en accusation du président et de ses ministres; on se quenellà, on s'injuria, on s'insulta, on se provoqua pendant dix séances, et Ledru-Rollin eut un duel avec un député nommé Denjoy.
Voici donc V Événement^ Victor Hugo, ses enfants, ses amis, du moins quelques-uns, conservateurs bonapartistes.
Je me rappelle que mon amitié m'inspira alors de reprocher à Hugo de lancer ses fils, jeunes et inexpérimentés qu'ils étaient, dans les partis politi* ques; ils obéissent au hasard, n'ont rien examiné, rien jugé. Plus tard, il peut leur arriver ou de rester tristement unis à ce parti qui ne leur inspi. rerait que de l'antipathie, ou d'encourir le reproche de mobilité, s'ils le quittent.
Il parait que le a prince-président » avait £edt des pi^omesses à Victor Hugo, comme à beaucoup d'autres; on a parlé alors du ministère de l'instruc-
LE LIvnE DE BOBD 159
tîon publique; s'il l'avait promis, il eut deux fois tort de ne pas le donner , d'abord parce qu'il l'avait promis, ensuite parce que cela aurait insufflé de la \ vie et donné du relief à l'Université, depuis longtemps abandonnée à des pions. Quant à une troisième raison, savoir si Victor Hugo eût donné à Vinstruction et à l'éducation une direction plus logique, je n'en sais rien.
J'avais, sous le gouvernement de Juillet, écrit une appréciation que Balzac a citée dans un de ses beaux livres.
€ Les ministres, disais-je, ne font rien que pour leurs adversaires; ils ne découvrent que vous existez que quand vous avez passé la main dans leur cravate, fait deux tours et commencé le troisième. »
Ce n'était que la vérité; rÉvénement, fatigué d'attendre, jugea à propos de montrer un peu les dents et de faire quelque opposition à l'élu de son choix.
Il y eut, je crois, un avertissement : on m'a accusé d'être l'inventeur des avertissements; j'ai accepté l'accusation et déclaré que je «plaidais coupable d, comme disent les Anglais; c'est une âes meilleures idées que j'aie eues.
Il y eut un avertissement ou quelque chose d'approchant; V Événement mordit plus fort : on lui fit un procillon; il redoubla : alors on attendit le premier prétexte, et, à propos d'un article de
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Charles Hugo contre la peine de mort, on le mïÉ en prison; la pauvre mère- était désolée; j*allaf avec toute la famille dîner dans la geôle. \
On a assuré, en ce temps-là, que c'est M. dé Girardin qui, également mécontent et pour deë raisons analogues, profitant de la mauvaise humeur de Victor Hugo, l'entraîna dans le parti soi-disant républicain rouge, socialiste, etc., si bien. que V Événement brûla ce qu'il avait adoré et adora ce qu'il avait brûlé, comme tant d'autres.
C'est alors que, faisant allusion à la tribune aux projets qu'on prêtait au président, Victor Hugo prononça un discours très bien fait, très énergi-* que, et finissant par cette heureuse antithèse :
« Après Auguste, aurions-nous Augustule? après Napoléon le Grand, Napoléon le Petit? »
Ce mot fit fortune. On appela Hugo le parrain du futur empereur. Aussi, au coup d'État, madame Hugo fut-elle avertie qu'un accident fortuit pourrait bien arriver à son mari. Il vendit à vil prix toutes les richesses artistiques amassées pendant quarante ans et s'en alla à Jersey, où ses fils d'abord, puis ensuite sa femme et sa fille Adèle allèrent le irejoindre, ainsi que me le rappelle une lettre d'Auguste Vacquerie, que je n'ai pas sous* la main.
En 1852, avant dé partir pour l'Italie, j'allai passer quelques jours à Bruxelles pour serrer là rnaiii à quelques amiis : Oharras, Péan, etc. Là, je
LE LITHE DE BOÎl-D 'i(H
trouvai le livre de Victor Hugo : Napoléon le Petit C'était une chose plaisante que de voir la douane ne s'occuper à la frontière que d'empêcher l'introduction de ce livre en France; on négligeait tout lereste. Dieu sait que de dentelles en ont profité pour passer la frontière I II arrivait de cette sur^ ireillarice de la douane ce qu'il arrive toujours pour les marchandises prohibées et les livres défendus QU brûlés. « Le public > disait Voltaire, aime l'odeur du livre brûlé. On les vend très cher, et ça vaut la peine de courir des risques. » On fit alors une plaisanterie qui a été renouvelée depuis; on en introduisit dans les bustes creux de Napoléon IIL ....
Ce qui n'est pas moins plaisant, c'est que la chose fut faite par un fervent bonapartiste qui s'en accusait et s'en excusait en disant :
c L'affaire était trop bon'^.e; ça aurait tenté, l'empereur lui-même. »
J'écrivis un mot de f egret à Hugo de ne l'avoir plus trouvé à Bruxelles, où il avait séjourné quelque temps, et je lui parlai du livre. Il me répondit de Jersey :
« Marine-Terrace..
» Êtes -VOUS encore à Bruxelles, mon chet Alphonse? Vos dix lignes m'ont fait l'effet d'une bonne poignée de main; merci! Tâchez donc d'imaginer que Jersey est sur la rqqte de Bruxelles à
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Sainte-tAdresse ; nous referions ici de ces mauvais . et si excellents dîners de nos dimanches d'autrefois; vous en souvenez-vous? Je suis charmé que le livre vous ait plu.
» En m'ôtant la montagne qae j'avais sur la poitrine, je l'ai un peu ôtée aux autres, et c'est ma joie dans l'jexiL Je me promène au bord de la mer; je regarde les goélands; je relis quelques ehers livres dont vous êtes. J'attends. Dieu sait que je suis profondément calme.
:» A propos, on dit que l'Académie parle de me rayer.
» Ge serait trop d'hcmneur ; je trouverais à la porte, en sortant/ le vieux Poquelin qui n'y est \ pas entré.
> A vous du fond du cœur. >
Après le coup d'État, Hugo s'en était allé, en effet, en Belgique, puis à Jersey; moi j'avais été à Gênes et ensuite à Nice. C'est de Jersey qu'est datée la lettre que voici :
« Hauteville-House, 5 avril 1851.
> Mon cher Alphonse,
» Je viens de lire votre livre : Promenades hors de mon jardin; j'en suis ravi et attendri. Vous y parlez de moi comme je parle de vous; vous racontez nos souvenirs avec cette grâce sévère et puissante qui est à vous; vous posez votre ongie, ex
LE LITR8 DE BOaD 1C3
ungue leonem^ sur les vipères qui rampent et sîfiQent dans les pierres de mon écroulement; je vous remercie et je vous aime.
» Continuez à penser un peu à moi : c'est une grande douceur de sentir & travers l'espace qu'on est aimé, qu'on s'aime, qu'on sç comprend; il y a un abîme de distance et un monde d'événements enti^e nous ; je suis dans les ténèbres, vous êtes dans le soleil ; je suis dans la brume de l'Océan, vous êtes dans le rayonnement de la Méditerranée. Eh bien, tout cela n'est rien. Vous écrivez une page, elle m'arrive; vous dites un mot, je l'écoute. Vous pressez votre plume dans vos doigts en écrivant mon nom, et ma main sent cette pression de votre main. Il y a, dans ce siècle, au milieu des lâches et des petits, quelques hommes grands et bons, vous êtes l'un d'eux ; je vous envoie ce que j'ai de meilleur dans le cœur.
» VÎCTORHUGO. ï
« Imaginez ici pour vous toutes les effusions de ma famille, femme et enfants. »
Également celle-ci envoyée de Jersey ;
c Hauteville-House.
> Mon cher Alphonse,
. » A la dernière page du numéro des Guêpes qui m'arrive aujourd'hui, je lis quatre lignes bien cor-
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diales de vous, sur la Légende des siècles; je yeu;^ vous en remercier tout de suite. Je pense que vous devez avoir le livre'en ce moment, avec ùné
première page où j'ai écrit votre nom au-dessus du mien. Hetzel s'est chargé de vous l'envoyer ; ce li^ vre commence une chose qui aura peut-être uii jour quelque grandeur; lisez-lé avec votre doublé Vue de philosophe et de poète ; je l'offre avec con^ fiance à votre sympathique et. profond esprit; j'âî fait de mon mieux; c'est, du reste, une vieille liahitude de vous aimer. . ' '
3) Je vous seiTe la main.
* » VICTOR HUGO
C'est à Jersey qu'il écrivit les ChâtimentSj là plus violente, la plus vivante, la plus belle peutêtre des satires qui aient jamais été écrites.
Longtemps auparavant, dans une triste circoni stance,' j'avais reçu cette lettre :
^ « Parî9, 24 février.
» J'ai bien regretté, mon cher Alphonse Karr, de ne pasm'être trouvé chez moi le jour où votre ami et mon camarade d'enfance, Léon Gatayes, y est venu pour me demander l'autorisation de publier ces quelques vers dans vos Guêpes. J'aurais tâché de les améliorer (mes vers) et de les rendre un peu moins indignes de votre remarquable petit livre où j'ai lu tant de fois des pages profondes mêlées à
des pages charmantes. J'aurais particulièrement rectifié le premier vers, qui doit s'écrire ainsi :
Ceux-ci passent, ceux-là demeurent.
D Si vous croyez que cette misère vaille la peine d'être dite à votre public du mois prochain, au bas d'une page que vous laisseriez en blanc, dites-l(^lui; du reste, je suis charmé que ces vers, tels qu'ils sont et quels qu'ils soient, aient paru dans les Guêpesy en ce moment douloureux où tous vos amis vous doivent un serrement de main. Je suis de ceux qui vous aiment, vous le savez bien. Vous faites un petit livre avec un grand talent; le monde est plein de gens dont on peut dire le contraire. Et puis il y a tant de cœur dans votre esprit, tant .de poésie dans votre ironie, tant de rêverie dans votre souvenir, tant d'amour pour la nature dans votre colère contre la société ! C'est tout cela que j'aime en vous.
» A bientôt! Quand vous aurez assez regardé la mer, revenez un peu voir Paris.
> Vale et me ama,
» VICTOR HUGO
Voici la lettre de Vacquerie que je retrouve :
€ Mon cher Karr,
> J'arrive hier soir, et je repars ce soir. J'accompagne madame Hugo et sa fille, qui vont rejoindre leur mari et père à Jersey. Si vous revenez de bonne
heure, venez donc dtner avec nous chez ma sœur à six heures. Vous nous mènerez au Grand Turc (un navire).
» Tout à vous!