‹ Le livre de demainChapitre 21 sur 136 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

indifférents ; ils entretiennent tous nos Spectacles, qui tomberoient fans la variété des femmes. Je viens maintenant à d’autres objets, qui ne font pas moins variables. Il s’agit de nos vénérables Philofophes, qui, tantôt amoureux de la matière fubtile, & tantôt de l’attra&ion, tantôt marchant avec le foleil, & tantôt avec la terre, tantôt partifans des idées innées, & tantôt dévoués aux idées factices, imaginent, à chaque minute, des fyftèmes. Il s’agit de nos Médecins, qui, tantôt idolâtres de l’antimoine, & tantôt adorateurs du mercure, tantôt enthoufiafmés pour la faignée, & tantôt pour la purgation, font mourir de mille manières différentes. Il s'agit de nos brillants Ecrivains, qui, de page en page, varient leur ftyle , ainfi que leurs opinions, Combien de matières, traitées dans un goût toujours nouveau, nous apporte chaque matin une Brochure, dont le titre et le remplilfage annonce de l'extraordinaire auquel on ne fe ferait jamais attendu !

Il ne reliera plus rien à dire à nos neveux. Nous avons tant imaginé, tant

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varié, que je défie toutes les Nations enfemble de pouvoir nommer quelque queftion qui n’ait pas été mile fur le tapis, quelque problème qu’on n'ait pas réfolu, quelque extravagance qu’on n’ait pas foutenue, quelque épigramme à faire, quelque poème à imaginer, quelque énigme à deviner, quelque hiftoire à luppofer, quelque fable à raconter, quelque nouveau bon mot à dire : tout a été dit avec grâce, enthoufiafme & feu ; tout a été répété avec gentillefle, enjouement & lard. Nos parterres n'ont point d’aufli belles fleurs, que nos Livres de phrafes ; quelle nuance ! quelle élégance ! quelle abondance !

Combien d’Auteurs qui nailïent à chaque inflant du jour ! combien qui, ians million, & fans autorité, s’érigent en Cenfeurs, condamnent ce qu’ils n’ont pas lu, ce qu'ils n’entendroient pas, & ofent dire, avec gravité, qu'un Livre doit déplaire au Public, parce qu’il leur a déplu ! Le Livre de quatre Couleurs va leur paroître une production plate & tout-à-fait informe ; mais qu’ils fâchent que plus ils le critiqueront, & plus j’en

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ferai enchanté. De pareils Ouvrages ne font beaux, qu’autant qu'ils font ridicules ; & pourvu que celui-ci contribue à la variété, il a rempli fon objet.

Ah ! fans la variété, que deviendroit l’Univers ! Bientôt, tout monotone, il tomberoit en léthargie ; la femme ne grimaceroit plus, ne feindroit plus, ne gronderoit plus ; le Petit-Maître n’auroit que dix MaîtrelTes ; le Poète refteroit toujours Poète, & il ne feroit pas aujourd’hui Hiftorien, demain Géomètre, & après demain Théologien ; les Cenfeurs Littéraires ne parleroient que de Belles- Lettres, & ils ne décideroient pas de tous les Ouvrages qui ne font point de leur reffort ; les Faifcurs de Dictionnaires n’auroient pas la gloire de traveftir la Religion, & de lui donner mille différentes formes ; l'efprit ne prendroit pas mille nuances qu’on ne lui connoiffoit point, & ne jouiroit pas du mérite d'ëtre folennellement condamné ; les Financiers, fans jamais dégorger, continueroient à dévorer les Peuples ; les Anglois ne perdroient pas l’habitude de fe pendre ; les Allemands ne devien-

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DF. L ENCRE

droient pas d’élégants Petits-Maitres; les Italiens ne réformeroient point leurs ridicules Opéra , & conferveroient le goût de leurs mauvais Sonnets ; les Elpagnols n’apprendroient jamais à rire, ni les François à pleurer ; l’Époufe enfin n’auroit qu’un feul mari ; le Marchand qu’un poids & qu’une mefure ; le Miniftre qu'une parole; le Courtifan qu’un vifage; le Dévot qu’un Directeur.

Qu’elle eft donc utile, cette précieul'e variété ! Sans fes agréments, nous ferions encore ruftiques, furchargés peut-être de probité & de bonnes mœurs, mais dénués de gentilleflês & de grâces. Ce n’eft qu’en inventant qu’on lé perfectionne ; & on n'invente qu’en variant.

La Nature elle-même nous apprend à aimer le changement, par celui qu’elle opère en nous d’une manière frappante.

Ne nous conduit-elle pas, d’âge en âge, par des états tout différents, qui nous donnent une nouvelle forme, de nouveaux goûts, de nouveaux plaifirs ? Le jeune homme ne le réjouit pas comme l’enfant, ni le vieillard comme le jeune homme ; le Printemps a des charmes

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