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LA VIEILLE MAISON

ans un vallon discret où coule un ruisseau, au milieu des grands arbres, on aperçoit de loin le pignon rouge de la vieille demeure. C’est une maison modeste, sans luxe et sans ornement, mais dont l’ensemble a je ne sais quoi d’honnête, de réjouissant et d’hospitalier. Les murs épais protègent bien contre la chaleur et le froid. Le toit élevé, recouvert de bonnes tuiles, abrite un vaste grenier où la lessive peut sécher, ainsi que les oignons et les pommes de terre. Les fenêtres, un peu étroites pour mieux résister au vent, et munies encore de leurs petits carreaux, sont encadrées de vigne vierge et de clématite dont les fleurs se balancent et embaument au moindre souffle du vent. Le balcon

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rococo est en vieux fer forgé, les pigeons perchent sur la girouette, et, devant la porte, dort un gros chien, les pattes allongées.

Tout est tranquille et calme dans l’enclos , les arbres y poussent à l’aise ainsi que des êtres aimés dont on tolère les caprices, et les plantes s’y étalent comme en un bois sacré. Longez ce vieux mur qui cache ses lézardes sous un manteau de lierre et de mousse; poussez la petite porte verte un peu disjointe et grimaçante; la clochette tinte, et les merles et les fauvettes qui bavardaient dans la verdure s’envolent par douzaines en accrochant les branches, d'où la rosée tombe comme une pluie de perles sur les violettes du gazon.

Rien d’aimable et charmant comme ces vieilles demeures où, de génération en génération, le fils, à l’heure où les cheveux blancs apparaissent, venait pieusement prendre la place du père, s'asseoir dans son fauteuil, boire dans son gobelet d’argent, et , satisfait , ayant fourni sa tâche, achevait de vivre tranquillement sous le toit où il était né.

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Les moeurs ont bien changé; ces maisons-là sont rares ! Avec les pierres des foyers éteints , on a construit d’immenses auberges où l’humanité loge à la nuit... Mais passons.

Voici le vestibule avec sa grande armoire où se logent les pommes de rainette et les bocaux de cornichons ; puis l’immense canapé jaune, qui, depuis un siècle, est le rendez-vous de tous les bambins de la famille. Que de batailles acharnées se livrèrent dans ses profondeurs douillettes ! Et qu’on est bien sur ses coussins pour faire en commun le petit somme de midi ! Ce vieux canapé, couvert de cicatrices, est l’âme de tout le monde ; jeunes et vieux l’aiment et lui sourient.

Au-dessus, est la pendule qui chantait un vieil air de gavotte lorsqu’on tirait un petit cordon.

La marmaille écoutait, bouche béante, tout en regardant les Chinois de la tenture qui semblaient s’animer au bruit.

Et la carte routière des provinces de France, ornée d’une rose des vents et de trois fleurs de lys. Sur cette carte, on

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voyait encore les signes au crayon rouge qu’y traça l'arrière-grand-père, lors de ce fameux voyage en Saintonge qu’il fit à cheval tout au long. Ses bottes et ses éperons sont là-haut, dans un coin du grenier, et l’on possède aussi les pistolets à pierre dont il fut sur le point de faire usage par un beau soir, au détour d’un chemin...

Ah! le voyage en Saintonge! Ah! les beaux récits d’autrefois !

Cette porte basse, toute capitonnée de vieille perse à ramages, donne accès dans une pièce intime, moitié salon, moitié parloir, égayée par le soleil levant, et boisée du haut- en bas par de bons panneaux de chêne. C’est là qu’on se tient le plus souvent, là qu’on reçoit les voisins, qu’on discute le menu du jour, qu’on achète l’avoine, qu’on vend les pommes de terre, qu’on inspecte le linge, qu’on fait les comptes ; là qu’est le vieux secrétaire où sont soigneusement accrochées toutes les clefs de la maison avec leur étiquette; là que, de grand matin, on sert le café, tandis que les tartines rôtissent sur la pincette, et que le soir, en hiver, lorsque le vent souffle fort, on dîne bien

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chaudement, sur une petite table, tout près du feu qui pétille gaiement.

Bien souvent aussi , quand tout le monde est couché, le père ranime les tisons, la maman approche son fauteuil, et tous deux se consultent sur quelque sujet d’importance, s’ouvrent mutuellement leur bon cœur et prennent en commun leur détermination. Ailleurs que dans cette petite pièce on causerait moins librement, on réfléchirait avec moins de sagesse, on aurait moins conscience de sa responsabilité. Là, il semble que le passé vous écoute, que les grands parents vous regardent. Ils sont encore chez eux en effet. Rien n’est changé depuis qu’ils ont quitté ce monde ; n’est-ce pas dans cette bergère que s’endormait le grand papa ? Sa grosse canne à pomme d’ivoire est restée dans le coin où il la déposait d’ordinaire. On croit entendre encore le bruit de ses pas lorsqu’il traversait l’antichambre, et l’on se rappelle le bon sourire, le regard heureux qu’il promenait autour de lui. Sur ces lourds chenets, on aperçoit la trace de sa pantoufle ; on le voit penché sur la flamme, se faisant

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un écran de ses deux mains amaigries.

Gomme on les regardait avec respect, ces deux mains caressantes dont on connaissait les moindres rides, et comme on les aimait aussi , sachant qu’elles ne s’étaient jamais ouvertes que pour aider les autres et faire le bien! C’est lui qui t’apprit à lire dans ce grand livre rouge où tes enfants ont épelé. Voici la trace de leur petit doigt, et cette déchirure est ton ouvrage, mon ami.

Hélas ! ce n’est que plus tard dans la vie, aux premières heures de l’automne, que ces souvenirs d’autrefois, se réveillant de leur long sommeil, vous entourent et vous font la conduite. Il faut devenir père pour se rappeler qu’on a été enfant. C’est quand l’arbre a des rameaux qu’il songe à ses racines.

Gustave DROZ.

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