LE RESPECT DES LOIS
Il arriva un jour qu'un des domestiques du prince Henri , fils aîné d'Henri IV , roi d'Angleterre . fut accusé au banc du roi , et saisi par l'ordre de ce tribunal . Ce prince , qui l'aimait particulièrement, regarda celte entreprise comme un manque de respect pour sa personne , et n'ayant que trop de flatteurs autour de lui qui enflammèrent encore son ressentiment par leurs conseils , il se rendit lui-même au siège de la justice ; et se présentant d'un air furieux . il donna ordre aux officiers de rendre sur-le-champ la liberté à son domestique. La crainte fit baisser les yeux h tous ceux qui l'entendirent , et leur ôta l'envie de répondre. H n'y eut que le lord-chef de justice , nommé sir William Gascoigne. qui se leva sans aucune marque détonncment , et qui exhorta le prince a se soumettre aux anciennes lois du royaume :
« Ou du moins , lui dit-il . si vous êtes résolu de sauver votre domestique des rigueurs de la loi , adressez-vous au roi votre père, et demandez-lui grâce pour le
coupable. C'est le seul moyen de satisfaire votre inclination , sans donner atteinte aux lois, et sans blesser la justice. »
Ce sage discours fit si peu d'impression sur le jeune prince, qu'ayant renouvelé ses ordres avec la môme chaleur, il protesta que si l'on différait un moment à les suivre , il allait employer la violence. Le lord-chef de justice qui le vit disposé sérieusement a l'exécution de cette menace, éleva la voix avec beaucoup de fermeté et de présence d'esprit , et lui commanda . en vertu de l'obéissance qu'il devait 'a l'autorité , non-seulement de laisser le prisonnier, mais de se retirer a l'instant de la cour , dont il troublait les exercices par des procédés si violons. C'était attiser le feu et souffler sur la flamme. La colère du prince éclata d'une manière terrible ; et montant au comble, elle le porta à s'approcher furieusement du juge, qu'il crut l)eut-être épouvanter par ce mouvement.
Mais sir William , se rendant maître de Ions les siens, soutint merveilleusemenl
CHOIX DE LECTURES
la majesté du siège sur lequel il représentait le roi : « Prince , s'écria-t-il d'une voix ferme , je Uens ici la place de votre souverain seigneur et de votre père. Vous lui devez une double obéissance à cesdeux titres. Je vous ordonne, en son nom, de renoncer à votre dessein , et de donner désormais un meilleur exemple à ceux qui doivent quelque jour être vos sujets. Et pour réparer la désobéissance et le mépris que vous venez de marquer pour la loi , vous vous rendrez vous-même , en ce moment , dans la prison , où je vous enjoins dedemeurcr jusqu'à ce que le roi votre père vous fasse déclarer sa volonté. »
La gravité du juge, et la force de l'autorité, produisirent l'effet d'un coup de foudre. Le prince en fut si frappé , que remettant aussitôt son épée à ceux qui l'accompagnaient , il fit une profonde révérence au locd chef de justice, et sans
répliquer un seul mot , il se rendit à la prison du même tribunal. Les gens de sa suite allèrent tout de suite faire ce rapport au roi, et ne manquèrent point d'y joindre toutes les plaintes qui pouvaient le prévenir contre sir William. Ce sage monarque se fit expliquer jusqu'aux moindres circonstances. Ensuite il parut rêver un moment. Mais levant tout d'un coup les yeux et les mains au ciel , il s'écria dans une espèce de transport :
a 0 Dieu ! quelle reconnaissance ne dois-je pas à ta bonté? tu m'as donc fait présent d'un juge qui ne craintpas d'exercer la justice , et d'un fils qui non-seulement sait obéir , mais qui a la force de sacrifier sa colère à l'obéissance !
Ce trait fait également l'éloge de trois personnes, du roi, de son fils, et de sir William.