TRAIT DE JUSTICE
L'empereur se promenant seul dans les rues de Vienne , vêtu comme un simple particulier, rencontra une jeune personne tout éplorée, qui portait un paquet sous son bras. — Qu'avez-vous , lui dit-il affectueusement? que portez-vous? où allezvous? ne pourrais-je calmer votre douleur? — Je porte des bardes de ma malheureuse mère , répondit la jeune personne au prince qui lui était inconnu. Je vais les vendre. C'est, ajouta-t-elle d'une voix entrecoupée , notre dernière ressource.
Ah ! si mon père , qui a versé tant de fois son sang pour la patrie, vivait encore, ou s'il avait obtenu les récompenses dues à ses services, vous ne me verriez pas dans cet état. — Si l'empereur, lui répondit le monarque attendri, avait connu vos malheurs, il les aurait adoucis. Vous auriez dû lui présenter un mémoire, et employer quelqu'un qui lui eût exposé vos besoins. — Je l'ai fait , répliqua-t-elle, mais inutilement. Le seigneur à qui je m'étais adressée m'a dit qu'il n'avait jamais pu rien obtenir. — On vous a déguisé la vérité, ajouta le prince, en dissimulant la peine qu'un tel aveu lui faisait ; je puis vous assurer qu'on ne lui aura pas di^ un mot de votre situation , et qu'il aime trop la justice pour laisser périr la veuve et la fille d'un officier qui la bien servi. Faites un mémoire ; apportez-le-moi demain au château, en tel endroit et a telle heure ; si tout ce que vous dites est vrai , je vous ferai parler à l'empereur, et vous en obtiendrez jus tice. La jeune personne, en essuyant ses
pleurs, prodiguait des remercîmens à
l'inconnu , lorsqu'il ajouta : — Il ne faut
cependant pas vendre les bardes de votre
mère. Combien comptiez- vous en avoir?
— Six ducats , dit-elle. — Permettez que
je vous en prête douze jusqu'à ce que
nous ayons vu le succès de nos soins. A
ces mots , la jeune fille vole chez elle ,
remet à sa mère les douze ducats avec les
bardes, lui fait part des espérances qu'un
seigneur inconnu vient de lui donner.
Elle le dépeint, et des parens qui l'écou-
taient reconnaissent l'empereur dans tout
ce qu'elle en dit. Désespérée d'avoir parlé
si librement , elle ne peut se résoudre à
aller le lendemain au château. Ses parens
l'y entraînent. Elle arrive tremblante,
voit son souverain dans son bienfaiteur,
et s'évanouit. Cependant le prince, qui lui
avait demandé la veille le nom de son
père et celui du régiment dans lequel il
avait servi, avait pris des informations,
et avait trouvé que tout ce qu'elle lui eu
avait dit était vrai. Lorsqu'elle eut repris
ses sens, l'empereur la ht entrer avec ses
parens dans son cabinet, et lui dit, de la
manière la plus obligeante : — Voilà ,
mademoiselle , pour madame votre mère,
le brevet d'une pension égale aux appoin-
temens qu'avait monsieur votre père,
dont la moitié sera réversible sur vous ,
si vous avez le malheur de la perdre. Je
suis fâché de n'avoir pas appris plus tôt
votre situation, j'aurais adouci votre sort.
Depuis cette époque , ce prince fixa un
jour par semaine, où tout le monde était
admis à son audience.