LA JUSTICE ET LA CLEMENCE DE DIEU
La petite Marianne de Vaucel pria un soir son père de lui expliquer un passage de l'écriture, qu'on luiavait fait apprendre à l'école. C'était celui-ci :
« Moi , le Seigneur ton Dieu , je suis un Dieu jaloux , qui visite l'iniquité du père dans les eufans jusqu'à la troisième et à la quatrième génération de ceux qui me haïssent , et qui fais miséricorde en mille générations a ceux qui m aiment et qui observent mes commandemens. »
Qu'est-ce donc qu'une génération , je vous prie, dit Marianne, après avoir répété ce passage ?
Regarde la chaîne de ma montre, lui répondit son père.
MARIANNE. — Eh bien! mon papa .''
M. DE VAUCEL. — Yois-tu le petit chaînon qui tient à l'anneau? c'est le premier. Celui qui tient à celui-Ta est le second ; et les autres qui viennent après en descendant, sont le troisième, le quatrième, le cinquième, et ainsi de suite jusqu'au dernier. Comprends-tu cela?
MARIANNE. — Ce uest pas difficile.
M. DE VAUCEr,. — Sois bien attentive.
Un homme descend d'un autre homme.
CHOIX vu. LECTURI'S.
comme un chaiuoa de celte cliaîne descend dim autre chaînon. Le premier qui vient d'un homme, quel qu'il soit, forme sa première génération; celui qui vient de celui-ci forme la seconde, et ainsi de suite.
MARIANNE, — Voilà qui cst clair. Mon frère aîné Cyprien forme votre première génération, Auguste la seconde, et moi la troisième.
M. DE VALCEL. — Je vois quc je ne me suis pas encore assez clairement exprimé. Je vais te donner un exemple que tu comprendras peut-être un peux mieux. Noé fut père de Sem , Sem fut père d'Arphaxad, Arphaxad fut père de Salem, bis-moi maintenant quelles étaient, par rapport à Noc, la première, la seconde et la troisième génération?
MARIANNE. — Scm était la première, Arphaxad la seconde, et Salem la troisième.
M. DE VAUCEL. — A merveille. Nous disions que Dieu visite l'iniquité des pères dans leurs descendans. ^'oé était devenu pécheur : Dieu visita ses péchés dans Sem, Arphaxad, Salem, et dans les enfaus de Salem.
MARIANNE. — Vous ditcs visîter, mon papa? Dieu visite donc les hommes?
M. DE VAOCEL. — Saus coutredit. Je tai souvent visitée dans tes divertissemens ou dans tes travaux. Ma visite at-elle été toujours agréable pour toi?
MARIANNE. — Oh! pas toujours.
M. DE VAUCEL. — Pourquoi donc?
MARIANNE. — Quaud j'étaîs paresseuse, ou que je boudais mes frères, vous me faisiez des reproches.
M. DE VAUCEL. — Est-cc quc je n'ai jamais eu que des reproches a te faire?
MARIANNE. — Pardounez-moi , mon I apa. Lorsque j'étais bien douce ou bien appliquée, vous me faisiez des caresses. Mai même reçu quelquefois de vous de très-'olis cadeaux.
M. DE VAUCEL. — Ccst de la même manière que Dieu visite les hommes.
Lorsqu'ils sont méchans , il les punit ; lorsqu'ils sont bons , il les récompense.
MARIANNE. — Dicu cst douc toujours auprès de nous pour nous visiter ainsi? M. DE VAUCEL. — Toujours , ma fille; mais comme nous ne pouvons pas le voir, il a des signes frappaus pour faire éclater sa présence. Ses récompenses , ou ses punitions , nous avertissent qu'il est a nos côtés.
MARIANNE. — Mais , mon papa, vous m'avez toujours dit que Dieu ne fait d'injustice a personne. Comment arrive-t-il donc qu'il punisse les pauvres enfans, parce que leurs pères ont été mécbans?
M. UE VAUCEL. — C'cst que les enfans des méchans sont la plupart aussi médians que leurs pères.
MARIANNE. — Et d'où Cela vient-il?
M. DE VAUCEL. — C'cst qu'ils uc voient et n'entendent rien que de mal de la part, de leurs pères.
MARIANNE. — Notrc voisin M. Duparc est un méchant homme; cependant il envoie ses enfans a l'école et à l'église. 11 me semble qu'il ne tient qu'a eux d'être bons et religieux.
M. DE VAUCEL. — Et moi aussi je t'envoie à l'école et à l'église. D'oii vient donc que tu étais quelquefois méchante, lorsque tu venais de jouer avec ces enfans , avant que je t'eusse défendu de les voir ?
MARIANNE. — Je ue le sais pas moimême. Quand j'arrivais auprès d'eux, j'étais d'abord toute saisie, en les entendant jurer et se disputer, et en les voyant môme quelquefois se battre. Peu à peu cependant je m'y accoutumais , et j'aurais peu-être pris leurs vilaines manières, malgré vos bonnes leçons, si j'avais continué de les voir.
M. DE VAUCEL. — Voila précisémeni ce qui arrive aux enfans des méchans.
lis s'accoutument peu a peu au mal qu'ils
CHOIX 1)1. i.KCTr p.rs.
SI
vok'iil el qu'ils eiilendent sans cesse ilaiis leur maison. M. Duparc revient ivre presque tous les jours , et bat sa femme sans le moindre sujet. Ses enfans en sont lémoins. Il est bien vrai qu'on \cxk a dit souvent à l'église et a l'école , que Dieu punit ceux qui s'abandonnent à l'ivrolïuerie et à la colère. Us voient pourtant leur père s'y abandonner; et ils se disent à eux-mêmes : 11 faut que ces vices ne soient pas si grands qu'on nous le dit : autrement notre père se garderait bien d'y tomber. — Je crains qu'ils ne devien nent bientôt aussi méchans que lui; el alors, si Dieu les en punit, commetlrat-il une injustice?
xMARiAXNE. — Je ne puis le croire.
M. DE vAUCEL. — Jc vais te rapporter nu exemple frappant a ce sujet. As-tu remarqué Pierre, ce pauvre bossu, qui vient mendier toutes les semaines a notre porte?
MARIANNE. — Oh! oui , je le connais bien. Je lui ai donné quelquefois du pain de mon déjeuner. Ah! mon papa, le vilain homme ! Il est pâle comme la mort, el il a une barbe aussi longue que le poil de nos décrotoires.
M. DE VADCEL. — Tu pcux voir , par cet homme, comment Dieu visite dans les ' enfans les crimes de leurs pères jusqiCà la troisième génération. Son bisaïeul s'appelait M. de Quincy. On évaluait ses biens a deux millions ; et son emploi de receveur-général lui rapportait encore par an plus de cinquante mille livres. Jouissant d'une fortune aussi considérable, il aurait dû n'en être que plus reconnaissant envers Dieu , et n'en mener qu'une vie plus exemplaire. Ma chère Marianne, quel bien cet homme aurait pu faire avec ses richesses ! Combien dhonnêtes familles il aurait pu soutenir ! Combien de pauvres orphelins il aurait pu faire élever ! Quelles bonnes instructions il aurait pu procurer à ses propres enfans! Il ne fit rien de tonl
cela. Il aimait mieux donner des fêtes et des repas somptueux à des. gens aussi méprisables que lui. O ma fille! si tu avais entendu leurs entretiens! tu aurais frémi d'épouvante. Tu les aurais pris pour les propos de la populace la plus crapuleuse. Sans respect pour l'innocence de ses enfans, leur père osait les tenir jusqu'en leur présence. H ne leur demandait jamais : Qu'avez-vous fait de bien aujourd'hui? Qu'avez-vous appris d'utile? Il était si souvent chargé de vin , ou abîmé dans le jeu, que ses enfans pouvaient faire tout ce qui leur venait dans la fantaisie. Dès leur premier âge , ils couraient dans les rues avec tons les petits vagabonds. Lorsqu'ils furent plus grands , on ne les trouvait que dans les cabarets , les billards, les académies de jeu, ou d'autres mauvais lieux fréquentés par les libertins. L'aîné des garçons, nommé Cliarles , avait été envoyé à Paris pour y faire ses exercices: mais il ne lui était seulement pas venu l'idée de s'instruire. Au lieu d'acheter de bons ouvrages, il employait son argent à boire des liqueurs ou 'a jouer. Il se disait : Qu'as-tu besoin de te rompre la tête sur des livres? tu as un père riche qui te laissera plus d'or que n'en possèdent tous les savans.
Un jour qu'il était en partie de débauche avec une troupe de joueurs et de gens infâmes , un messager vint lui apprendre la mort subite de son .père. Quels sentimens imagines-tu, ma fille, qu'il fit éclater à cette triste nouvelle?
MARIANNE. — Il dut être bien affligé.
Je me représente quelle serait ma douleur si l'on venait médire: Marianne, ton papa est mort.
M. DE VAUCEL. — Le moustre ne fut point affligé; au contraire, il remplit de vin son verre et celui de tous ses camarades , et leur dit (je frémis de le répéter) : A la santé de la fortune. Maintenant je
CHOIX DE LECTLKES.
peux vivre a mon aise. J'ai de l'or pardessus la tête.
MARiA.\>'E. — 0 mon papa ! est-il possible qu'on puisse être si méchant?
M. DR VAUCEL. — Tu le vois , lorsqu'on a le malheur de naître de parens qui vous apprennent a le devenir. Il passa le reste du jour et une partie de la nuit à table. Le lendemain il rassembla tous ses effets, et se mit en route pour aller prendre possession des biens de son père. Mais les choses ne tournèrent pas comme il l'avait imaginé. Quand il arriva dans la maison paternelle, tout était saisi.
MARiAMSE. — Saisi? Que veut dire cela, mon papa?
M. DE VAUCEL. — M. de Quincy avait eu entre les mains l'argent du roi. Comme on soupçonna qu'il pouvait ne lui avoir pas été bien fidèle , aussitôt après sa mort, on ferma sa caisse et tous ses appartemens, aQn qu'on ne détournât rien de ses effets, et que le roi pût être payé, s'il manquait quelque chose des sommes que M. de Quincy avait touchées pour lui.
MARIANNE. — Et y manquait-il quelque chose en effet ?
M. DE VAUCEL. — Le vide de sa caisse était immense. D'ailleurs, il vint aussi de tous les côtés des gens à qui il devait, et qui firent des saisies particulières sur ses biens.
MARIANNE. — Qui étaient donc ces gens-la ?
M. DE VAUCEL. — Dcs marchands de vin, de bijoux et détoffes, des selliers, des tailleurs, des charrons, de toute espèce d'ouvriers et de fournisseui's : car il avait toujours pris à crédit , sans penser jamais à ce qu'il serait obligé de payer. Le peu qu'il avait laissé d'argent fut bientôt dévoré par les gens de justice. Son hôtel , ses terres , ses meubles , son argenterie , tout fut vendu ; et cette vente ne produisit pas la moitié de l'argent qu'il aurait fallu pour acquitter ses dettes.
MARIANNE. — Et Charles, que devintil alors?
M. DE VAUCEL. — Il Commença dès ce moment à être bien à plaindre. Son père lui avait donné une mauvaise éducation : aussi n'avait-il rien appris, et il ne savait comment faire pour vivre. Accoutumé à une vie de débauche, il voulait toujours manger de bons morceaux , comme à l'ordinaire. Il fut donc obligé de vendre sa montre, ses beaux habits, ses dentelles: et il dépensa tout cela si vite , que peu de jours après il fut réduit à s'en aller mendiant de porte en porte. Par bonheur , le roi eut pitié de lui ; et on lui donna une place de six cents francs au bureau d'entrée des vins. Cet emploi lui fit faire connaissance avec la fille d'un cabaretier, fort décriée pour ses mœurs. Il n'aurait jamais épousé une fille si vicieuse , s'il n'avait eu le cœur encore plus bas et plus corrompu. Tous les jours ils se causaient l'un à l'autre de nouveaux chagrins par le désordre de leur conduite. Tandis qu'il s'enivrait avec les marchands de vin , dont il favorisait les friponneries, elle courait toutes les tavernes du canton. Lorsqu'ils revenaient tous les deux au logis, elle le querellait , il l'injuriait à son tour ; il la battait, elle le déchirait. N'était-ce pas un homme bien malheureux ?
MARIANNE. — Oh! mou papa!
M. DE VAUCEL. — Et pourquoi était-il si malheureux ?
MARIANNE. — Parce qu'il avait eu un méchant père.
M. DE VAUCEL. — N'avait-il pas mérité les malheurs quïl éprouvait ?
MARIANNE. — Sûrement, puisqu'il était si vicieux lui-même.
M. DE VAUCEL. — Tu vois par là comment Dieu a visité l'iniquité de M. de Quincy dans sa première génération , sans que Charles eût raison de se plaindre d'en être l'innocente victime.
CHOIX UE LECTCRFS.
ôs:
MAïUANNE. — Et Charles eul-il aussi lies enfans ?
M. DE VAUCEL. — Ilélas ! oui , il en eut (rois. Il serait trop long de te raconter ce qui arriva a chacun d'eux en particulier. Je me contenterai de te dire quelque chose du cadet, qu'on appelait Etienue.
Tu croiras aisément que Charles, après avoir reçu de si mauvais principes , s'embarrassait bien peu de l'éducation de sou fils. Tandis que les autres enfans étudiaient à l'école, Etienne se faufilait parmi les soldats dont les casernes n'étaient pas loin de sa demeure. Là, il n'entendait que des juremens et des horreurs. Il avait déjà quinze ans, qu'il ne savait ni lire, ni écrire. 11 ne connaissait Dieu pas plus qu'un jeune sauvage perdu dans les forêts.
Son père entreprit cependant un jour de lui reprocher sa mauvaise conduite.
Qu'avez-vous à me dire sur ce chapitre? lui répondit-il ; vous ne vous conduisez pas mieux que moi. Charles s'emporta contre son insolence, prit un bâton et le frappa sans pitié. Mais Etienne , au lieu de profiter de cette correction , s'échappa furieux, et alla se louer, en qualité de garçon d'auberge , à Saint-Denis.
Ce changement de vie aurait pu lui devenir utile. Non-seulement il avait de bons gages de l'aubergiste ; mais encore il ne se passait guère de jour qu'il ne reçût quelque chose des voyageurs qui venaient dans la maison. S'il avait ménagé ces petits profits avec économie , et qu'il eût pris une conduite réglée, il aurait pu avec le temps se former un établissement avantageux ; mais la dépravation de son ame lui fit rejeter ces moyens. Aussitôt que les voyageurs et l'aubergiste étaient au lit, il sortait de la maison, et s'en allait dans les corps-de-garde , où il passait la nuit à jouer. S'il lui restait quelque argent , il l'employait le lendemain à s'enivrer d'eau-de-vie. Par ces excès , ainsi que par d'autres débauches , Etienne
vieillit de bonne heure, et devint pres(}uo impotent.
Le maître de poste du voisinage avait une fille si imbécile , qu'il avait grande envie de s'en débarrasser. 11 la proposait en mariage h tout le monde ; mais personne ne voulait se charger d'un pareil fardeau. Enfin il fit un jour venir Etienne, et lui offrit cent louis , s'il la voulait épouser. Celui-ci accepta la proposition, à la vue de la somme qu'on étalait à ses yeux. Mais il ne l'eût pas plutôt dépensée , qu'il partit , ne laissant à sa femme qu'un malheureux enfant, ce même Pierre dont je t'ai d'abord parlé.
Il se soutint pendant quelques mois, en mendiant sur les grandes routes. Ce genre de vie le mit bientôt en liaison avec tout ce qu'il y avait de plus scélérat dans le pays. Il ne tarda guère à se jeter dans une bande de voleurs, avec lesquels il allait dérober la nuit dans les villages. Cependant cette abominable profession ne lui réussit pas long-temps. Il fut pris avec trois de ses camarades dans un vol de nuit. On le conduisit à Paris, et il fut livré au dernier supplice. Dieu visita l'iniquité de M. de Quincy dans sa seconde génération. Etienne, 'atonavis, u'avait-il pas mérite cette fin cruelle?
MARiANiNE. — Il était encore plus scélérat que ses parens !
M. DE VACCEL. — Aiusi DicH ne fait pas d'injustice en recherchant les crimes des pères dans leurs enfans.
MARiAXXE. — Mais comment Pierre fut-il réduit à cet état déplorable où il est aujourd'hui?
M. DE VAUCEL. — Je vais te le dire.
De pères débauchés naissent ordinairement des enfans contrefaits. Pierre vint au monde avec des jambes nouées et un corps tout tortu. 11 avait de plus hérité toute l'imbécillité de sa mère , de sortie qu'à l'âge de six ans , à peine pouvait-il bégayer quelques paroles. Il ne se trouva
ÔSÎ
CHOIX DE LFCTURKS.
personne qui daignât prendre soin de lui: ses inflriuités et son imbécillité ne flrenl que s'accroître, et il devint bientôt cet homme stnpide, malsain et hideux que tu vois aujourd'hui. Dieu visita Tiniquilé de M. de Quincy dans sa troisième génération.
MARIANNE. — Ah ! moH papa, cela est affreux !
M. DE VAUCEL. — Mais est-il moins affreux de violer les commanderaens d'un aussi bon père que Dieu? Apprends, ma chère Marianne, apprends a le craindre et à l'aimer. Plus tu verras faire le mal autour de toi , plus il faut que tu songes à l'en préserver. Tu serais raille fois plus coupable qu'un autre , après avoir reçu de si bonne heure toutes les instructions dont tu peux avoir besoin.
MARIANNE. — Oh ! DO craigucz pas , je suis bien résolue d'en profiter ; maisdilesmoi, je vous prie, n'est-il pas possible que les enfans des méchans deviennent meilleurs que leurs pères?
M. DE VAUCEL. — Oui sansdoute, lorsqu'ils ne se forment pas sur les mauvais exemples qu'ils en reçoivent, mais sur les avis de leur conscience et de leur raison, aidés des sages conseils qu'ils peuvent recueillir de tous les gens de bien. Nous en avons un exemple dans la Bible. Âchaz était un très-méchant roi , et il eut un fils pieux , nommé Ezécliias.
MARIANNE. — Alors, mou papa , seraitil juste que Dieu punît des enfans pieux pour l'impiété de leurs pères?
M. DE VAUCEL. — C'cst aussi cc que Dieu ne fait jamais II le dit lui-même dans l'Ecriture; et l'un de nos plus grands poètes a renfermé ses paroles dans ces deux beaux vers :
Je ne recherclie poiat, aveugle en ma colère, Sur le fils qui me craint l'impiété du père.
Kst-ce que Ézéchias a été puni ?
MARIANNE. — Nou , Cela est vrai. J'ai lu même que lorsque les Assyriens l'assiégèrent dans Jérusalem , Dieu le fit délivrer par un ange , et que lorsqu'il fut attaqué d'une maladie cruelle , Dieu lui rendit la santé.
M. DE VAUCEL. — Tu vois douc quo Dieu ne fait d'injuslice à personne.
Marianne voulait poursuivre cet entretien ; mais comme la nuit était venue, la suite en fut remise au jour suivant.
Le lendemain , dans la matinée , lorsque Marianne eut rendu ses premiers devoirs a sou père , il lui dit : Eh bien ! ma fille , te souviens-tu de ce qui faisait hier au soir le sujet de notre entretien ? MARIANNE. — Je crois mêle rappeler, mou papa.
M. DE VAUCEL. — Voyons un peu.
MARIANNE. — C'cst quc Dicu puuit les méchans jusque dans leurs fils et leurs pelils-fils , parce que ceux-ci sont ordinairement aussi méchans que leurs pères. M. DE VAUCEL. — Eu cffct, tu l'as fort bien retenu.
MARIANNE. — Mais il reste encore
quelque chose à m'expliquer , mon papa.
« Je fais miséricorde en mille généra-
» lions 'a ceux qui m'aiment et qui gar-
» dent mes commanderaens. »
Que faut-il entendre par-là, je vous prie?
M. DE VAUCEL. — Ecoutc. Lc petit Dumoulin deraeure dans notre maison ; je le fais habiller ; je paie un précepteur qui l'instruit. Quel motif m'engage à toutes ces dépenses pour un étranger ?
MARIANNE. — Vous m'avcz dit que son grand-père avait été gouverneur de votre papa, qu'il lui avait donné d'excellentes instructions , et que vous croyez de votre devoir de les rendre à son peiit-fils.
M. DE VAUCEL. — 11 cst vrai ; niais si cet enfant était un mauvais sujet, seraisje porté envers lui d'une si bonne volonté? MARIANNE. — Nonsûremcnl.
i:U01X DE I.ECIXUKS.
M. DE VAUCEL. — Taulqu il conlinuera ;ui toulraire de se bien couduire, croistu que je lui retire mes secours?
MARIANNE. — Oll, que HOU ! je VOUS
c'ouuais. Vous u'eu serez que plus géuéreux cuvers lui.
M. DE VALCEL. — Dlou cu agit de même envers les enfans des gens de bien. 11 les comble de ses grâces , parce quïls ont eu d'hounétes parens. S'ils tournent vers ]v mal , il les cliâtie ; mais en mémoire de la droiture de lei:rs pères , il est toujours prêt a leur pardonner.
MAKIANNE. — Vous me donuàtcs hier , mon papa, un exeuqjle d'enfans punis par une suite de la méchanceté de leurs parens. Youdriez-vous aujourd'hui m'en donner un d'enfans récompensés pour la piété de leurs pères?
M. DE VAUCEL.— Très-volouticrs , ma lille. Tu connais madame Dupuis?
MARIANNE. — Oui , mou papa. Je l'ai vue quelquefois chez ma cousine.
M. DE VALCEL. — Eh bien! c"est la 011e d'un simple maître décole fort pauvre , mais très-honnête et très-religieux. Je ne te citerai qu'un seul trait de sa probité. Pendant la dernière guerre^ un soldat fut logé quelques jours chez lui. Lorsque l'ordre de partir arriva, le vieux guerrier, qui se connaissait eu braves gens, lui dit: Monsieur, je puis encore faire cent quartiers, avaut de trouver logement chez un si honnête homme. Voici, contioua-t-il, en lui remettant une fjourse de cuir où il y avait deux cents ecus, voici toute ma petite fortune que j'ai acquise au prix de mon sang. Gardez-lamoi. Si j'échappe auxdaugers que je vais courir , je viendrai la reprendre de vos mains. Si je meurs , j'ai uo frère que cette somme rendrait fort heureux. Voici son adresse ; vous la lui ferez tenir. — Voulez-vous une reconnaissance de ce dépôt?
lui dit son hôte. — Non , non , répondit le soldat. La parole d'un honnêie homme
T. lil.
vaut mieux que tous les écrits. 11 l'embrassa, lui dit adieu, et sauta sur son cheval, pour aller se mettre en ligne dans la marche du régiment.
Six mois après , le bruit se répandit que le régiment avait été fort maltiailé dans une escarmouche. Le mailre d'école écrivit au major, et il reçut un certificat de mort du pauvre Sdldat. Dans le même temps, ses eufaus étaient au lit, attaqués d'une maladie très-dangereuse.
Us soupiraient après des rafraîchissemens, et leur père n'était pas en état de leur en donner. Il pleurait auprès d'eux, et n'avait que des consolations fort tristes "a leur offrir pour tout secours. Mon cher ami , lui dit sa femme, tu as dans ta cassette les deux cents écus du soldat, ne pourraistu pas en prendre quelques-uns pour soutenir ta famille? Personne au monde n'en saura rien, puisque tu n'as pas donné un seul mot décrit. — Que dis-tu, ma femme ! lui répoudit-il : je suis déjà d'un âge assez avancé; mais jusqu ici je n'ai fait tort 'a personne, et je ne commencerai pas de ce jour. Elle se mit 'a pleurer de la manière la plus pitoyable, en lui disant , à travers ses sanglots : As-tu donc un cœur de pierre , pour être sans pitié envers tes pauvres enfans ? — Dieu est aussi leur père, répliqua-t-il; il les sauvera si c'est sa volonté. En cherchant à les secourir par un crime, je ne ferais qu'iiriter contre moi le maître de leur vie et de la mienne. 11 s'arracha des bras de sa femme en achevant ces mots; il courut à sou cabinet ; il écrivit au frère du soldat, et lui fît tenir sur-le-champ les deux cents écus. Ils arrivèrent fort 'a propos. L'héritier de cette somme avait un lîls qui annonçait les plus grandes dispositions pour l'étude. Elle servit à l'envoyer à l'université.
Dans cet intervalle , le maître d'école passait la nuit et le jour auprès du lit de ses enfans. 11 eut la joie de les voir enfin
CHOIX DE I.ECTLKES.
guérir ; mais il ne s'en trouvait pas moins embarrassé pour fournir a leur éducation. Il s'habillait légèrement , ne se nourrissait qu'à demi ; et tout ce qu'il pouvait se dérober à lui-même, il l'employait pour sa famille.
Cet honnête homme perdit bientôt sa femme, et mourut lui-même quelque temps après, ne laissant après lui que ses livres et six enfans. Sa sœur était venue le soigner dans sa maladie. Ilélas! s'écriaitelle . en le voyant mourir , que deviendront ces pauvres orphelins? Il entendit ces paroles, se releva sur son lit, et dit a sa sœur : Ne t'inquiète pas , ma chère amie, je leur laisse une grande fortune ; ils ont ma bénédiction ; et il mourut.
Ces enfans. ma chère Marianne, instruits par les leçons et les bons exemples de leur père, ont tous prospéré; mais je veux te raconter particulièrement ce qui est arrivé à madame Dupuis.
Après la perle de ses parens. elle fut accueillie dans la maison de sa marraine. Accoutumée dès l'enfance, à une nourriture sobre et a une parure modeste , il lui fallait bien peu de chose pour son entretien; et elle le gagnait largement par son travail à laiguille. Elle était toujours gaie, d'une santé robuste, et d'un commerce très-agréable dans la société. Je l'ai vue souvent chez madame de Valmont; et quoique cette dame emploie des sommes pour sa toilette, la jeune orpheline me paraissait toujours plus belle dans la simplicité de ses habits. Tous ceux qui la voyaient se disaient en eux-mêmes :
La bénédiction de son père se manifeste bien évidemment sur elle.
Elle entrait à peine dans sa dix-huitième année, que sa modestie, ses grâces et son esprit avaient attiré l'attention de plusieurs jeunes gens qui cherchaient à s'établir : mais c'étaient la plupart des libertins. Ni leur rang ni leur fortune ne furent capables de l'éblouir. Elle avait
trop de sagesse pour s'unir par des nœuds qui doivent durer autant que la vie, a un homme de mauvaise conduite. Ainsi la vertu qu'elle avait héritée de son père la préserva d'un mariage malheureux.
Enûn M. Dupuis, qui demeurait dans le voisinage, la remarqua. C'était précisément le fils du pauvre homme à qui l'honuête maître d'école avait fidèlement envoyé la petite fortune du soldat son frère. Il avait si bien profité de ses études, que tout le monde s'était intéressé en sa faveur. On lui avait d'abord donné un petit emploi pour éprouver son zèle et sa capacité. L'un et l'autre avaient si bien surpassé toutes les espérances qu'on s'en était formées, qu'il venait de s'élever en peu de temps à un poste assez considérable. Admis chez madame de Valmont , il eut l'occasion et le loisir de connaître tout le mérite de la jeune orpheline ; et il souhaitait secrètement de la voir son épouse. Mais quels furent ses transports, liirsqu'il découvrit quelle était fille du fidèle dépositaire a la probité duquel il était redevable de son bonheur 1 La fille d'un si honnête homme , se disait-il en lui-même, doit être la meilleure des épouses. Il lui fit part de ses sentimens; elle en reçut l'aveu avec autant de modestie que de reconnaissance, et devint bientôt l'heureuse femme qu'elle est aujourd'hui.
Tu vois par cet exemple comment Dieu se plaît a récompenser les eu fans du bien qu'ont fait leurs pères. Si le maître d'école avait retenu la somme qui lui avait été confiée par le soldat, le père de M. Dupuis n'aurait pu envoyer son fils à l'université; celui-ci par conséquent n'aurait eu ni considération , ni emploi , ni fortune, et n'aurait pu faire le bonheur de la fille du maître d'école.
MARIANNE. — ToUteS IcS fillCS d'IlOU-
nêtes gens se marient donc à des hommes qui les rendent heureuses?
CHOIX DE LECTIKES.
M. DE VAHCEL. — Jc t'avouerai que cela n'arrive pas toujours.
MARIANNE. — EUcs oblieHueut donc d'ailleurs tout ce qu'elles désirent?
M. DE VAUCEL. — NOU paS tOUJOUfS
encore. Dieu envoie souvent aux enfans des gens pieux des épreuves fâcheuses.
Ne saurais-tu m'en rapporter aucun exemple tiré de la bible?
MARIANNE. — Pardouncz - moi , mon papa. Je me souviens de l'histoire de Joseph. C'était le Qls d'un saint patriarche; cependant il fut vendu et mis en prison.
M. DE VAncEL. — Il est vrai.
MARIANNE. — Aiusi douc CCS pauvrcs enfans sont traités comme s'ils étaient nés de méchans parens?
M. DE VAUCEL. — Nou pas tout-à-fait, car s'ils ont été élevés dans la prière et dans la résignation , ils y trouvent un grand adoucissement à leurs souffrances.
Une suite de jours heureux aurait pu les enorgueillir ou les corrompre ; au lieu que s'ils conservent le courage et la piété dans le malheur, ils obtiennent toujours a la fin une récompense, comme tu peux le voir dans l'histoire de ce même Joseph.
"Marianne se retira fort touchée de cet entretien ; et depuis ce jour elle ne cessait de rendre grâces à Dieu de lui avoir donné un père dont la piété pouvait obtenir du ciel pour elle-même tant de secours dans ses peines , ou des jouissances si pures du bonheur que l'on goûte au sein de la vertu.
LA RÉSïGNiLTiON.
A près avoir passé joyeusement la soirée avec sa famille, M. de Rome s'était couché fort satisfait, et il goûtait depuis quelques heures les douceurs d'un paisible somujeil , lorsqu'il fut tout a coup réveillé par un bruit sourd qu'il entendait autour de lui. Il ne pouvait d abord comprendre d'où cela pouvait provenir.
Enûn lorsqu'il eut bien ouvert les yeux, il vit sa maison tout en feu, et les flammes qui pénétraient déjà dans sa chambre par les fenêtres, lise jeta précipitamment hors de sou lit, réveilla son épouse, prit dans ses bras sa petite Eugénie , son fils Amédée par la main, et s'échappa devant
les tourbillons de llanunos et de luniee qui le poursuivaient. 11 ne put sauver rien de plus. Ses habits, ses meubles, son argent, tout fut consumé. A peine venait-il de passer le seuil de la porte , <iue les planchers et la charpente s'écroulèrent-avec un fracas épouvantable.
Ce pauvre homme , sa femme et ses enfans se trouvaient ainsi demi -nus au milieu d'une foule de peuple qui accourait de tous les côtés pour éteindre l'incendie. On entendait craquer leurs dents, et leurs genoux se heurter l'un contre l'autre, de froid et de frayeur. Dans le premier saisissement, M. de Rome ne
G'.lOîX Dli LlCTliKLS.
savait qiii'l paru proiidre. ImiImi il se rappela quil avait nu cousin a Taulrc cxtréniilé tic la ville , cl il se liâla d'aller lui demander un reliige pour sa l'ainille et pruH- lui- même.
Ils en lurent accueillis de la manière la pins i»iévenante. Aussitôt que la maîtresse de la maison les vit dans un état si déplorable, elle courut chercher des vêtemens qu'elle leur présenta. Elle lil allumer un grand feu pour les pauvres enfans à demi transis, et leur fit prendre, avec beaucoup de peine , quelques gouttes d'une liqueur propre à ranimer leurs forces.
Le lendemain M. de Rome se leva fort tard, parce que l'agitation de la nuit précédente l'avait empêché, jusqu'au point du jour, de prendre le moindre repos. 11 courut aussitôt au lit de ses enfans. Us étaient déj'a réveillés, et ils pleuraient. Ce spectacle lui serra tristement le cœur. 11 les embrassait sans pouvoir proférerune seule parole. Enfin , ayant rassemblé toutes ses forces pour surmonter son trouble, il leur dit : Mes chers enfans, pourquoi pleurez- vous?
EUGÉ-ME. — Ah , mon papa! mes robes, mes joujoux , tout est briilé !
M. DE ROMii. — Ne vous rcstet-U donc rien ?
AMÉDÉK. — Rien , rien au monde!
M. DE ROME. — Regardez-moi, mes enfans, et dites ensuite si rien ne vous est resté.
EUGÉNIE. — Ah! mon frère, il nous reste notre papa et notre maman.
M. DE ROME. — Il vous restedoucbeaucoupencore. Nous ne vous abandonnerons jamais. Nous partagerousavec vous jusqu'à notre dernier morceau de pain. Combien vous avez risqué de nous perdre ! Qui peut vous avoir sauvé de ce malheur?
EUGÉNIE. — Il n'y a que Dieu , mon papa.
M DE uoMÉ — Tn as raison. Ce Dieu
<iui veille sur les petits oiseaux , a pris aussi mes enfans sous sa garde. Ainsi donc {(ourquoi pleurez-vous, puisque Dieu s'est déclaré votre protecteur ?
N'est-ce pas lui qui m'avait lait présent <ie mes biens et de ma maison?
AMÉDÉE. — 11 est vrai. Mais pourquoi vous les a-t-il enlevés?
M. DE ROME. —Ce n'est pas a moi de lui demander compte de ses desseins. 11 a fait connaître sa volonté, je dois m'y soumettre en silence.
EUGÉNIE. — Sa volonté, mon papa?
Dieu peut donc vouloir quelque chose do méchant?
M. DE ROME. — Non , ma ûlle, il ne le peut pas. Ainsi, puisqu'il môle les biens qu'il m'avait donnés, il faut que cette perte entre dans la sagesse de sa providence, et puisse nous être utile.
AMÉDÉK. — Vous m'avez permis, mou papa , de vous dire ma pensée dans toutes les occasions. Je ne puis croire que l'incendie de notre maison puL-^se nous être utile en quelque chose. Si cela était, vous ne seriez pas si triste vous-même.
M. DE ROME. — Ne te souviens-tu pas quejebrisai unefoiston tambour? Pensaistu alors que cela fût bon à quelque chose pour toi?
AMÉDÉE. — Non pas dans le preliiier moment ; mais je compris ensuite que c'était pour mon bien , parce que ce tambour me rendait importun à toutle monde, et m'exposait souvent à vous désobéir.
M. DE ROME. — Pourquoi ne le coinpris-tu pas tout de suite?
AMÉDÉE. — C'est que j'étais un enfant.
M. DE ROME. — Eh bien ! mon ami, les hommes ne sont que des enfans devant Dieu. Je suis trisie d'avoir perdu mes Inens , parce que je ne sais pas encore 'a quoi ce malheur peut être bon pour moi. Mais un jour je comprendrai sûrement qu'il n'est arrivé que pour mon avantase.
CHOIX DE LECTURES
EUGÉJviE. — Ah ! si je le croyais , je m'en serais bientôt consolée.
M. DE ROME. — Vous pouvez le croire, mes enfans. Mais voyons, consultonsnous. Dans la situation où je me trouve, ne sachant plus comment vous nourrir, quedois-je faire?
AMÉDÉE. — Il faut s'adresser à notre cousine , et la prier de nous garder dans sa maison.
M. DE ROME. — Mais , puis-jc lui demander qu'elle vous nourrisse et qu'elle vous entretienne?
EUGÉME. — Pourquoi non? n'est-elle pas notre cousine? Et n'en auriez- vous pas fait autant à sa place?
M. DE ROME. — 11 est vrai ; mais elle a elle-même trois enfans; et elle n'est pas a beaucoup près si riche que je l'étais encore hier au soir.
AMÉDÉE. — Je ne sais donc plus à qui nous pouvons nous adresser.
M. DE ROME. — As-tu déjà oublié qui m'avait donné ma maison?
AMÉDÉE. — C'est Dieu.
EUGÉNIE. — Ah ! mon papa, je vois bien que c'est à lui seul qu'il faut avoir recours .
M. DE ROME. — C'est aussi ce que je veux faire. Je le prierai 'a chaque instant dans mon cœur, et je lui dirai : Dieu de bonté! tu nourris les petits des oiseaux , donne-moi aussi le moyen de nourrir les petits que tu m'as donnés.
EUGÉNIE , Fenihras'^ant. — Oh ! que vous êtes bon, mon papa !
AMÉDÉE. — Est-ce que vous n'avez pas toujours prié Dieu de cette manière?
M. DE ROME. — Toujours , uiou ami , comme tu viens me prier, tous les matius, de te donner 'a déjeuner. Mais te souvienstu de ce qui t'arriva l'année dernière, lorsque tu sortis de si bonne heure avec mon domestique pour aller voir passer un régiment à une lieue d'ici? La foule vous sépara; la neige te surprit; tu perdis ta
route ; et tu revins fort tard à la maison, tout trausi de froid et mourant de faim. Il me semble que tu me demandas alors ton déjeuner d'un autre ton qu'à l'ordinaire.
AMÉDÉE. — H est vrai, je me le rappelle. Je vous le demandai avec beaucoup plus d'instances. C'est que je sentais un besoin qui me dévorait.
M. DE ROME. — Et moi aussi; quand je considérerai le besoin où nous nous trouvons, j'en prierai Dieu avec plus de zèle et de ferveur. Qui vaut le mieux pour nous, sa grâce, ou les biens que j'ai perdus ?
EUGÉNIE. — 11 n'y a pas à balancer, mon papa.
M. DE ROME. — Tu as raisoo ; car tous les biens du monde ne peuvent rendre ma vie heureuse , ni me consoler et me tranquilliser a la mort, au lieu que la grâce de Dieu peut opérer tout cela. Si , par la perte de mes biens, le Seigneur n'avait voulu que m'attacher plus étroitement à lui, et me pénétrer avec plus de force de la crainte et de l'amour que je lui dois , cette perte ne tournerait-elle pas 'a mon avantage?
AMÉDÉE. — Je vous avoucrai, mon papa, que je ne puis encore lecoraprendre.
M. DE ROME. — Tu le comprendras mieux dans la suite de cet entretien.
As-tu oublié les reproches que je t'ai faits quelquefois, lorsque tu laissais croître de mauvaises herbes dans le petit jardin que je t'avais donné 'a cultiver ?
AMÉDÉE. — 0 mon papa ! de quoi me parlez-vous! Mon pauvre jardin, le voilà maintenant tout bouleversé! il n'est plus couvert que de pierres et de charbons.
M. DE ROME. — J'espère que nous parviendrons encore à le rétablir. Mais , dis-moi sincèrement , pourquoi négligeais-tu si souvent la culture de ton jardin ?
AMÉDÉE. — Je pensais que je n'avais
CHOIX DK LliCTL'RES.
pas besoin de m'exercer au travail , puisque vous étiez riche.
M. DE ROME. — Eq cela lu peusais assez légèrement. Le travail nous donne delà force , de lappétil et de la santé ; il nous garantit de fenoui , et rend notre sommeil pins doux et plus profond. C'est pour jouir de ses bienfaits , que tous les jours , au moins pendant deux heures , je travaillais, soit dans mon jardin, soit sur mou tour, quoique je fusse riche. Si tu avais renoncé à ton travail , tu serais devenu faible, tu aurais perdu l'appétit et la gaieté, tu n'aurais eu qu'un sommeil lourd et pénible. Avec toute la richesse que tu me supposais , aurais- tu été heureux?
AMÉDÉE. — Hélas! non, sûrement. A quoi sert l'argent, si Ion n'a pas de santé pour en jouir? A quoi sert un bon lit, si l'on n'a pas de sommeil ?
M. DE ROME. — A présent que tu me vois pauvre , ne reprendras-tu pas le travail avec plus d'ardeur?
AMÉDÉE. — Oui, sans doute; j'y serai bientôt endurci.
M. DE ROME. — Et tu eu scras plus frais et plus sain. Tu vois maintenant comme la perte même de nos biens peut nous être utile.
AMÉDÉE. — Je commence à le mieux comprendre.
Un domestique vint leur dire en ce moment que le déjeuner était servi. Ils pas- ! sèrent dans le salon , et lorsque la malheureuse famille eut recouvré des forces i dans ce repas, M. de Rome pria sa cou- i sine d3 lui permettre d'aller faire une petite promenade dans le jardin avec ses enfans. Après quelques tours d'allées , Amédée et Eugénie parurent reprendre un peu de gaieté. C'était au commencement de l'automne. Les arbres courbaient sous le poids de leurs fruits. On voyait ici des pêches d'un rouge foncé : là , des pommes d'api du plus beau vermillon;
plus loin , des noisettes rembrunies , sortant de leurs vertes enveloppes. Le long d une muraille exposée au midi s'étendait une treille de muscat , dont les grappes dorées attiraient les regards des enfans. et leur faisaient venir l'eau a la bouche. M. de Rome les voyant en des dispositions si favorables , leur dit :
0 mes amis, le beau jardin! quels fruits délicieux je vois pendre à ces arbres et à ces treilles ! savez-vous qui les a cultivés ?
EUGÉNIE. — C'est notre cousin luimôme. Jel'ai vu souvent à l'ouvragedans ses heures de délassement. J'étais un jour auprès de lui, lorsqu'il faisait jouer sa serpette. Vois-tu, me dit-il, ma chère Eugénie, c'est là qu'il viendra de beaux raisins. Si tu viens me voir cet automne, je t'en donnerai tant que tu voudras.
M. DE ROME. — Oui, mes enfans, c'est votre cousin qui tient ce jardin dans le bon état où vous le voyez. Vous sentez par-là quel est le fruit du travail. Si votre cousin avait été paresseux, les treilles n'auraient pas porté de muscats , les arbres auraient été rongés par la mousse et par les chenilles; dans ces carrés, où vous voyez de si belles laitues, il ne serait venu que des herbes sauvages. Pour moi, vous le savez , je travaillai sans relâche toute l'année dernière daus mon jardin ; cependant il ne vint que peu de fruits, et les raisins n'acquirent pas leur parfaite maturité. D'où cela venait-il?
AMÉDÉE. — Vous nous dîtes alors, mon papa, que c'était à cause des fortes gelées du printemps, et des pluies continuelles de l'été.
M. DE ROME. — Et qui envoie sur la terre les pluies et les gelées?
EDGÉ>iE. — C'est Dieu.
M. DE ROME. — Si le dernier printemps avait été aussi froid , et l'été aussi humide, aurions-nous vu une si grande abondance?
CH«!.\ !»E LECTLRiCS.
AMÉDÉE. — No» , certainement.
M. DE iioMÉ. — Et celte douce aboQtlance. a qui la devoDs-nous?
EUGÉME. — A celui qui nous avait envoyé la stérilité.
M. DE ROME. — Vous voycz doDC ce que Dieu fait par sa puissance. Il nous a refusé des fiuits l'année dernière, et il nous les donne cette année avec largesse. 11 m'a aussi dépouillé de mes biens : ne peut-il pas me les rendre comme il me les a ravis?
A-MÉDÉE. — Rien ne doit être si aisé au maître de la terre.
M. DE ROME. — Je me repose dans cette douce confiance. N'avez-vous rien lu dans la Bible d'un homme qui avait perdu tousses biens, et qui, par la bénédiction du Seifjneur , en reçut dans la suite plus qu'il n'en avait perdu?
AMÉDÉE. — Il me semble que c'est Job.
M. DE ROME. — Oui, c'cst aiusi qu'il s'appelait. Mais pourquoi Dieu lui fit-il la grâce de le rendre plus riche qu'il ne l'avait jamais été?
AMÉnÉR. — C'est qu'il avait eu de la patience et de la piété.
M. DE ROME. — Soyons donc aussi pieux etpatiens. Prions avec ferveur, travaillons avec courage; et non-seulement Dieu nous soutiendra dans nos peines , mais encore il en fera bientôt couler pour nous une source de joie.
AMÉDÉE. — Oh ! si je pouvaisle croire, comme j'aurais peu de regret de tout ce que nous avons perdu !
EUGÉME. — Et moi donc! Mais, mon papa, pourquoi pensez-vous que Dieu fera de si bonnes choses en notre faveur? 31. DE ROME. — Parce que je me fonde sur ses promesses, et qu'il dit lui-même dans l'Ecriture : Hlnvovez tous vos soucis
vers le Seigneur ; car il songe pour vous. LaconliancereligieusedeM.deRoméne fut point trompée. Il vit la promesse de Dieu s'accomplir d'abord sur ses enfans. Eugénie et Amédée reçurent l'instruction la plus utile du malheur qu'ils avaient éprouvé. Ils se livrèrent avec une ardeur incroyable à l'étude; et ils employaient tout le temps de leurs plaisirs a soulager leurs parens dans les travaux de la maison. Leurs prières furent aussi plus ferventes qu'à l'ordinaire; car ils voyaient qu'ils n'avaient plus rien à espérer que de la faveur du ciel. Ils eurent encore deux ans a passer dans la peine ; mais leur constance ne se démentit jamais dans celte longue épreuve. Après avoir rassemblé tous les débris de sa fortune , M. de Rome se relira dans un petit appartement à l'extrémité d'un faubourg.
La médiocrité de ses revenus aurait à peine suffi à un autre pour faire subsiste)sa famille ; mais , par sa tempérance et son économie , il sut encore trouver de quoi pourvoir à l'éducation de ses enfans. Les hommes avaient oublié ses services, et aucun ne songeait a s'intéresser pour lui; la Providence s'était réservé tout le soin de sa destinée. Elle venait de placer dans le ministère un citoyen vertueux , mieux instruit que personne des talens et de la droiture de M. de Rome. Le premier usage qu'il fit de la confiance du prince fut de lui présenter cet homme respectable pour un emploi distingué qui venait de vaquer dans son trésor. Instruits à l'école du malheur, M. de Rome ni ses enfans ne perdirent le fruit de ses leçons dans l'ivresse de la prospérité; et leurs jours coulèrent heureux dans l'oubli de l'indifférence des hommes , et le souvenir tendre et conslani des bienfaits de Itieu.