LÉONOR , MARGUERITE , MARIETTE , JEANNETON
MARGUERITE court avecjoic vers Léonor : ses filles la suivent avec une con-
tenance timide et embarrassée. — 0 ma chère enfant, ma chère Léonor! comme vous voilà grande et bien formée! Qui m'aurait dit que j'aurais eu tant de peine à vous reconnaître?
LÉONOR , sans la regarder. — Bonjour, Marguerite , bonjour.
MARGUERITE , cu lui tendant les bras.
— Bonté divine, je la mangerais, je crois, de mes yeux. Moi, qui l'ai vue si petite, si petite ! pas plus haute que ça. Oh ! comme les enfans vous ont bien vite rattrapé! Mais je ne puis y tenir plus longtemps. Que je vous embrasse. {Elle se penche sur elle.) Je pleure de joie de vous sentir contre mon cœur.
LÉONOR, poussant un cri. — Oh! ne me serrez pas si fort, je vous prie!
MARGUERITE. — Vous êtcs dcvcnue bien délicate ! 11 n'en était pas ainsi autrefois. Quand je vous étouffais de tendresse, vous vous laissiez volontiers mijoter.
LÉONOR , sans discontinuer son travail. — Oui , lorsqu'on est petite ; mais aujourd'hui...
MARGUERITE, prenant Jeanneton par la main, et la menant à Léonor. — Tenez , voici ma Jeanneton. Elle était si aise de venir vous voir! N'est-ce pas? la voilà aussi bien grande et bien robuste ; mais elle n'est pas siirement aussi jolie que vous. {A Jeanneton.) Eh bien! Jeanneton, qu"as-tu à reculer comme une écrevisse? Viens donc a Léonor.
JEANNETON. — Jc suîs toute honteuse, ma mère.
LÉONOR. — Elle a raison , Marguerite; ne la tourmentez pas.
MARGUERITE. — NOU , UOU , c'cSt UUC
simplicité. Eh bien donc? est-ce que tu ne reconnais plus Léonor, ta chère sœur de lait? Vous étiez autrefois si bien ensemble. Vous semblioz n'avoir qu'une tête et un cœur à vous deux! Avance donc, ma fille.
CHOIX liK m:ctu[ies.
jeaNneton s'approche enfin pour embrasser Léonor. — Si mamselle veut me le permettre....
LÉONOR , se reculant d'un air de dédain. — ^^Non pas de si près , je vous prie j vous gâtez ma robe.
JEANNETON, les lamics aux ijeux. — Vous le voyez , ma mère. Ce n'est pas celte Léonor qui m'aimait tant !
MARGUERITE. — Non , ma fille, c'est toujours elle; mais depuis qu'elle est sortie de chez nous, elle nous a oubliées. On l'a couverte de beaux habits , et ces beaux habits lui ont tourné la tête. Ne vois-tu pas? elle a honte de ce que nous ne sommes pas aussi nobles et aussi riches qu'elle. Il lui aurait fallu une princesse pour la nourrir.
JEANNETON. — Qucl mal lui avonsnous fait pour ne plus nous aimer?
MARIETTE. — Ah ! ma sœur Julie nous recevrait bien mieux, j'en suis sûre.
MARGUERITE. — Oui , OUi , tU pCUX y
compter ! Il en sera de l'une tout comme de l'autre. Tant que ça reste petit, ça vous est d'une amitié charmante. Ça vous appelle mie Marguerite! ma chère Marguerite ! Ça vous dit cent fois par jour : Oh! combien je t'aime! va, sois tranquille , toute notre vie nous penserons à toi. Tant que nous aurons quelque chose, rien au monde ne pourra te manquer :
ne crains rien. Et puis , quand ça devient grand, et que ça peut voir dans un miroir que c'est mieux habillé que vous , ça vous oublie et vous méprise.
LÉONOR, d'un ton d'amertume. — Eh bien ! Marguerite , finirez - vous bientôt votre bavardage? Si vous m'avez nourrie et soignée, c'était votre devoir, et maman n'est sûrement pas en reste avec vous.
MARGUERITE. — Oh ! votrc maman est une bonne dame ! Je ne me plains pas
d'elle. Elle m'a fait toutes sortes de biens et d'amitiés. Elle me les continue toujours. Mais vous, que j'ai tant chérie; vous, que j"ai regardée comme mon propre enfant , me traiter avec tant de mépris! Ça me fend le cœur. [Elle se détourne pour pleurer. )