‹ Le livre de familleChapitre 58 sur 197 · LE PROCES ENTRE FRÈRES · texte numérisé non relu

LE PROCES ENTRE FRÈRES

Le fermier Basile , en mourant, avait laissé deux fils, dont l'un se nommait Etienne et l'autre Nicolas. Sa mort les mettait en possession d'un héritage assez considérable pour leur procurer une aisance honnête. 11 manquait si peu de choses à leur bonheur ! Ah ! pourquoi ne pas vivre dans cette bonne intelligence que la nature a voulu faire régner entre des frères, puisqu'elle les forma du même sang!

Parmi les biens qui leur étaient échus en partage, il y avait un fort beau jardin. Leur père avait passé sa vie à le planter d'arbres choisis. Comme il rendait tous

les ans une quantité de fruits , dont le débit était accrédité par leur renommée, chacun des deux voulait l'avoir dans son lot, et aucun ne le voulait céder à l'autre. Cette obstination réciproque jeta dans leurs cœurs les premières semences de haine. Ils ne se parlaient plus que pour se tenir des discours injurieux. Tu es un méchant homme, disait Etienne à Nicolas, et tu ne mérites pas de posséder une si bonne terre. Nicolas, outré d'indignation, lui répondait : Que veux-tu dire, paresseux que tu es? n'as-tu pas toujours causé des chagrins à mon père par ton ivrognerie? Que deviendraient ces arbres dans

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tes mains fainéantes? ils ne rapporteraient plus que des feuilles en moins de trois ans.

Le curé du village fut informé de leur querelle. Il courut les trouver et leur dit : Que faites- vous, mes amis? Pourquoi cesser de bien vivre ensemble? Faut-il que ce jardin , au lieu de vous unir, vous divise? Que ne le failes-vous valoir en société, pour en partager les fruits?

Ce n'est pas comme je l'entends , répondit Etienne; je veux l'avoir à moi tout seul. Je veux l'avoir a moi tout seul , répéta Nicolas.

Eh bien ! reprit le curé , que le plus raisonnable de vous deux le cède a l'autre, sauf à reprendre sa valeur sur les autres terres que vous avez à partager.

A la bonne heure , s'écrièrent-ils à la fois , que mon frère me l'abandonne. J'y ai plus de droit, dit l'aîné. Et pourquoi donc, répliqua le plus jeune? — Oh ! tu me le céderas , je l'ai mis dans ma tête. — Tu n'as qu'à l'en ôter. Je le céderais plutôt l'air que je respire.

Puisque vous êtes si opiniâtres, leur dit le curé, et que vous ne pouvez vous arranger ensemble, voulez-vous que le sort en décide?

Je ne veux pas le risquer, dit Etienne. Ni moi non plus, dit Nicolas.

Enfin le curé leur proposa de vendre le jardin, et den partager le prix; mars cette proposition fut également rejetée des deux côtés.

Je vois bien , leur dit le digne pasteur, que rien ne peut vaincre votre obstinalion. Vous sentirez bientôt combien la haine fait éprouver de maux à des cœurs que la nature avait formés pour se chérir. Les deux frères ne se mirent pas eu peine de la prophétie. Chacun d'eux alla choisir l'homme de loi qu'il crut le plus fertile en expédiens pour donner un bon toar a ses prétentions. Ainsi s'établit un

procès , dont lejugement semblait facile, mais qui dura pendant deux années en-' tières , par les chicanes fourrées de nos plaideurs. Si l'un faisait une estimation du jardin , l'autre ne manquait pas de la contredire. C'était chaque mois une nouvelle descente de juges , et de nouveaux rapports d'experts. La culture , comme on peut le croire, était bien négligée dans cet intervalle : c'était assez que l'un voulût planter un pommier, pour que l'autre voulût avoir des noisettes. La discorde qui régnait dans leurs esprits faisait aller aussi leurs bras tout de travers. Les beaux arbres leur rendaient à peine la moitié du produit ordinaire; et ce peu encore , au lieu de reposer dans leur bourse , ne faisait qu'y passer à la liàte pour aller s'engouffrer dans celle des sergens.

Ils avaient tous les deux une belle femme et des enfans nombreux , qui auraient pu faire leur bonheur, si leur ame avait été plus tranquille.

Leurs femmes venaient quelqtiefois les embrasser et leur disaient : Mon cher homme, pourquoi es-tu si chagrin? Nous avons tout ce que notre cœur peut désirer. Vois donc. Tu as de la santé. Je me porte bien aussi. Notre petite famille se conduit a ravir. Pour nos terres, elles soutbonnes; et tu sais qu'il ne tient qu'à toi de te voir bientôt riche par ton travail. Pourquoi ne veux-tu pas être heureux? Chacun murmurait enire ses dents et répondait : Comment puis-jc être heureux, tant que j'aurai un si indigne frère? Il me fera mourir par sa méchanceté.

Lorsqu'au retour du travail ils voyaient leurs enfans accourir vers eux pour se jeter dans leurs bras, ils leur criaient de loin : Que me voulez-vous? Laissez-moi tranquille. Je ne puis pas me réjouir , je suis trop en colère. Et si les pauvres enfans cherchaient à les adoucir par d'innocentes caresses . ils les repoussaient du

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remeut , cl leur donnaient quelquefois des coups lerribles.

A table , rien ne pouvait flatter leur goût, parce qu'ils avaient le cœur plein de fiel ; et la nuit, il leur était impossible de dormir, parce que leur esprit ne songeait qu'aux moyens de se nuire l'un à l'autre.

Vous croyez peut-être que je vous ai dit tout le mal? Oh certes, non. C'était entre eux à qui raconterait de plus vilaines choses sur le compte de son frère. Nicolas se trouvait-il avec d'autres paysans , il cherchait à leur persuader qu'Etienne était un méchant homme, qui ne travaillait à le ruiner que pour faire des procès à tout le village. Et comme Etienne, de son côté , ne manquait pas de tenir les mêmes propos sur Nicolas , on finit bientôt par les croire tous deux. Chacun les fuyait comme de malhonnêtes gens ; et il o'élait pas un de leurs voisins qui n'eût voulu les envoyer à l'autre bout de la terre pour s'en débarrasser.

Après deux ans entiers de troubles et de querelles, la justice enfin décida que le Jardin serait vendu , et que l'argentresterait entre ses mains pour acquitter les frais du procès.

Je vous laisse h penser quelle fut la confusion de nos plaideurs en entendant cette sentence. Ils se regardaient la bouche béante , sans pouvoir exprimer d'un seul mot leur étonneraent.

Ah! ditenfia Nicolas, nous l'avons bien mérité. Il ne dépendait que de nous d'évi-

ter ce malheur. Nous aurions encore notre jardin et noire argent. Au lieu de tous les chagrins que nous nous sommes causés l'un à l'autre, nous aurions fait notre joie , celle de nos enfans et celle de nos femmes; et il nous resterait l'estime et l'amitié de nos voisins.

Voila , dit Etienne , tout ce que nous avons perdu par notre folie. Ah ! si nous étions à recommencer !

Soyons donc désormais plus sages , reprit Nicolas. Viens, mon frère, voici ma main , je ne veux plus le haïr.

Ni moi non plus, répondit Élienne, en se jetant à son cou. Ils s'embrassèrent , versèrent des pleurs , et la haine sortit de leurs âmes.

Ils ne tardèrent pas à se trouver beaucoup mieux de savoir bien vivre ensemble. Mais ils eurent long-temps à ressentir la peine de leurs premières erreurs. Ils voyaient leur jardin fructifier en des mains étrangères , tandis que leurs propres terres avaient peine à se rétablir de la négligence de leurs travaux. La raillerie les suivait toujours d'un pied léger dans le village ; mais la confiance et l'amitié revenaient avec une extrême lenteur. L'avidité desgens de loi avait épuisé leur bourse. Les fatigues et les chagrins avaient flétri leur santé. Ils ne trouvaient plus dans leurs enfans la gaieté naturelle de cet âge. Et leurs pauvres femmes ! elles eurent beau faire, elles ne purent de sitôt les aimer avec la môme tendresse qu'auparavant.

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